Chapitre IV
Venons au chap. xv. Ici encore la critique trouve à redire sous le rapport de l’unité avec le chap. xiv, quoiqu’elle n’y
! Genèse, v, 19.
2 Cf. Ammian. Marcell., lib. xx, cap. 6.
# Haud procul inde campi, quos ferunt olim uberes, magnisque urbibus habitatos, fulminum jactu arsisse (Tacite, Historiar. 1. v, c. 1).
insiste pas trop. Somme {oute, elle semble vouloir laisser au lecteur à se décider par lui-même. C’est fort sage; aussi n’hésitons-nous pas à nous prononcer pour l’affirmative, parce qu’en effet la transition : « Aprés ces événements, etc. {, nous fait passer sans secousse à d’autres épisodes de la vie d’Abraham, et toujours dans l’ordre historique. Que la chronologie ne soit pas indiquée d’une manière plus précise, que nous importe? Il suffit qu’elle soit indiquée, et que nous voyions que les événements se succèdent avec ordre. Il y a donc toujours la main d’un seul et même historien, parfaitement maïire de son sujet; et que cet historien continue à rapporter une histoire réelle et non des mythes ou d’autres imaginations, c’est ce que nous voyons dès l’abord par ce trait de inœurs, caractéristique de cette haute antiquité, d’après lequel l’esclave né dans la maison était l’héritier de son maître, si celui-ci mourait sans enfants. » Tu ne m’as pas donné » d'enfants, » dit Abram à Jéhovah, « ainsi le fils de » ma maison (1272 ben belhi) sera mon serviteur ?. » Que ben bethi est synonyme d’esclave ou de serf, c’est ce qui résulte du verset qui précède, « où le fils de ma maison, » est désigné par ‘m2 pén}2 ben meschek bethi, fils de la possession de ma maison; ce qu’au moyen âge on aurait expliqué par « homme de la glèbe. »
Boblen * et Stachelin # veulent cependant avoir découvert une preuve que ce chapitre n’est pas authentique, et cette preuve, c’est que le v. 19 fait mention des Kénites, qui, d’après Juges 1, 16, ne descendaient que du beau-père de Moïse. Mais ils ont mal lu; le beau-père de Moïse ne s'appelait pas Keni, il est nommé le Kénite ou Kénien vpn ka Keni, d’après les Lxx, ce qui s'accorde avec le texte dont la leçon porte p %2 bene Keni, les fils du Kénite. D'ailleurs, quand même on voudrait lire comme les critiques précités : les fils de Keni, on n'aurait pas pour cela raison contre la Genése, car la preuve que les Kéniles existaient avant l’époque où
| Gen. x\, 1.
3 Ouv. c., p. 182. ‘ Ouv. c., p. 110.
l’on veut placer leur origine, se trouve Nombres, xxtv, 24.
Une autre preuve de la non authenticité de ce chapitre, on croit la découvrir dans le sacrifice qu’accombplit ici Abraham. Ce sacrifice rappellerait, suivant la critique, les lois qui furent établies plus tard en Israël, et à ces lois se rapporteraient aussi les usages et les rites religieux dont l’hislorien fait mention dans les chapitres précédents, tels que loffrande des prémices par Cain et par Abel, l’offrande de la dîime par Abraham, elc. !. Mais d’abord nous demanderons, s’il n’est pas plus logique de penser que ce sont les lois établies postérieurement qui se rapportent à ces faits de la Religion primitive? Est-ce que jamais une loi s'établit comme un champignon pousse du sol, sans avoir des racines dans les mœurs et les usages du peuple où elle se produit? Parlez-en aux légistes; ils vous diront qu’à toute loi il faut des précédents, et ils ont toujours procédé par la voie historique. Le législateur des Hébreux a fait de même; il a établi son système sur une base réellement historique, et la preuve irréfragable, c’est que la théocratie a duré 13 siècles en Israël et qu’elle se continue depuis 18 siècles dans l’Eglise, toujours et partout identique à elle-même.
Puis on voit fort bien que ces mœurs et ces usages religiéux des temps primitifs, quoiqu’ils ressemblent aux lois du Lévitique, des Nombres et du Deutéronome, n’en sont cependant pas la copie. Ils leur ressemblent assez pour que nous puissions dire : telle loi procède de tel usage; mais jamais assez pour qu'il nous soit permis de soutenir que tel usage s’est modelé sur telle loi. Du premier regard on voit que l’usage est le plus ancien en date, Ainsi, par exemple, ici pour le sacrifice d’alliance d'Abraham, où il y a une véritable {ransaction : DNA DB V2 D EN UN M2 ç une flamme de » feu qui passa entre ces morceaux ?. »
Celte représentation symbolique complète de l'alliance que les deux parties contractent est tout à fait antique et n’existe déjà plus dans les sacrifices d’alliance des temps théocratiques proprement dits; on ne Fly retrouve en quelque sorte qu’en
‘ Hartmann, Our. c., p. 696 seqq.
? Gen. xv, 17.
abrégé, et sous la forme conventionnelle de laspersion de Paulel et du peuple avec le sang de la victime {. On voit par S. Cyrille d'Alexandrie ? que la coutume de consacrer une alliance en passant au milieu des victimes partagées en deux, vient des Chaldéens : mos erat Chaldaeis, et comme Abraham était né parmi les Chaldéens, nous avons ici une preuve de plus de l’authenticité de notre histoire. On voulait indiquer par ce passage au milieu des victimes divisées, qu’on était consentant à être traité comme elles, si l'an venait à manquer au contrat *, et cela est visible par les paroles que nous rapporte Tite-Live du fécial, à l’occasion du sacrifice d’alliance qui eut lieu pour le traité entre Albe et Rome. «Si le peuple » Romain, dit le prêtre, s’en écarte le premier, que le même »jour Jupiter le frappe comme je frappe aujourd’hui ce porc,» Mais la représentation symbolique complète telle qu’elle est décrite ici dans la Gendôse, n’était déjà plus connue dans la Rome primitive, pas plus qu’en Grèce au temps d’Homère 5,
: Au temps de Sophocle, on en conservait cependant encore le
souvenir traditionnel, car on trouve dans FAnfigone de ce
poëte le vers que voici :
Kat nûp diépreuv, xul Oeouc épxwmmotetv 6,
Et per ignem transire et Deos jurare.
Le passage au milieu des hosties divisées ne se pratiquait pas, et le térme transactio nous conduit ainsi, par son étymologie historique, au berceau de la langue latine, au cœur de PAsie.
Une autre objection qu’on fait contre l'authenticité de ce chapitre, et c’est de Wette 7, qui la fait, c'est qu’il forme double emploi avec le chap. xvu; il n’en serait qu’une imitation poé- - tique. Comment tirer une pareille conclusion de ce que dans
1 V. Exod. xxIv, 6-8.
. ? Contra Julianum, lib. x, ce. 10, Patr. grecq., &. 16, p. 1054. Voir Juliani Opera quæ supersunt. p. 349. Lipsiae, 1696, 3 1}, Calniet, Comment. sur la Genèse, p. 145, 4 Livii, Hist. L x, C. 24.
$ Ilias, À, v. 460 sq.
$ Soph. Antig., v. 271.
? Beitrüge etc., s. 17 seqq.
les deux chapitres la question de l'alliance de Jéhovah avec | Abraham forme le fond du texte? On ne voit donc pas que tout est d’ailleurs différent! Que dans le chap. xv, cette alliance se conclut : « En ce jour, Jéhovah fit une alliance avec » Abram !, » et que dans le chap. xvir, elle est conclue :« Voici, » mon alliance (est) avec toi ? » Que dans le chap. xy la vertu de cette alliance est toute dans l'avenir, dans la délivrance de la postérité d'Abraham d’une captivité ou d’une servitude qui durera 400 ans; tandis que le chap. xvn scelle le contrat par un signe positif et actuel, la circoncision? On ne comprend pas quelle peut ici être la part que De Wette attribue à son : poète; mais on peul avec raison se demander, si be Wette sait bien lui-même ce qu'il dit. Et quant à la prophétie de la captivité dont Bohlen ? croit pouvoir embarrasser ceux qui soutiennent que la Genése est l’œuvre de Moïse, parce que dans ce cas elle serait, dit-il, un vaficinium post eventum, on ne voit pas trop comment une telle prémisse nécessite une telle conséquence. Est-ce que ceux qui croient que Moïse est l’auteur de la Genése supposent un seul instant qu’il ait inventé la Genèse? Non: donc votre prophétie après coup, chose qui, selon vous, est implicitement avouée par ceux qui reconnaissent en Moïse l’auteur de la Genèse, est un miracle de nonsens, et c’est un non-sens à une plus haute puissance encore, si on attribue la prophétie à un écrivain des temps postérieurs à Moïse, parce qu’alors la prophétie étant accomplie, on ne. pouvait avoir aucune espèce d’intérêl à faire une pareille ré-. vélation posthume. L'auteur n'aurait pas fait ses frais d’invention, chose à laquelle visent cependant les menteurs et les charlatans. A défaut du bon esprit, ils veulent avoir celui de faire fortune, et ils sont assez effrontés pour nous vanter cet esprit-là : corrumpere et corrumpi, seculum vocatur ©.
FX:
? Genesis, p. 178.
? Tacit., de Mor. Germ., c. x1x.