‹ Démonstration de l'authenticité de la GenèseChapitre 7 sur 43 · Chapitre V · texte numérisé non relu

Chapitre V

Pour bien nous rendre compte de l'esprit de suite, de la marche progressive et de l’unité hislorique qui règnent dans les trois chapitres xv, xvt, XV, retraçons-en l’ensemble.

Jehovah apparaît à Abraham qui est inquiet de ce que la promesse de Dieu, de rendre sa postérité comme la poussière de la terre ‘, reste si longtemps sans recevoir un commencement de réalisation, puisque, déjà vieux, il n’a pas encore d’enfant. « Je marche sans enfants, dit-il à Dieu; «vois, tu ne » m'as pas donné d'enfants ?. » Alors Jehovah lui promet posilivement qu’il aura un fils, et Abraham croit à Jehovah qui le lui impute à justice ?, » c’est-à-dire que dès ce moment le patriarche prend rang au nombre des justes. Aussi Dieu conclut ensuite avec cet homme juste une alliance formelle, et linstruit en termes précis du sort de sa descendance, de sa captivité, de son exode et de son entrée en possession de la Terre promise. C’est là que se termine le chap. xv. Puis, nous voyons que Sara, restant toujours stérile, persuade Abraham de prendre pour femme Hagar, ce qui est absolument conforme aux mœurs et à l'esprit de l'Orient d'alors, comme de l'Orient d'aujourd'hui. Il a toujours été égaré dans la voie des sens. Abraham « écouta la voix de » Saraï. » En quoi sans doute ïl avait tort, comme en plusieurs autres choses. Mais il pouvait le faire sans manquer à sa foi en la parole de Dieu, qui lui avait promis un fils. En effet, il ne lui avait pas été dit que ce fils devait naître de Sara, el, à défaut d’enfant de Sara, celui de tout autre femme était, dans les idees du temps, parfaitement apte à être l’hériter légitime. Il n’y a ici rien à reprendre en Abraham, en tant qu'homme de foi, qu’une erreur ou une méprise sur la promesse que Dieu lui avait faite, et cette erreur, si Fon pèse tout, le long séjour d'Abraham en la terre de Canaan #, son

1 Gen., xIII, 16.

A LEO € EN 3 1b., xv, 6.

* Ib., Xv1, 6.

âge avancé , et enfin les mœurs du temps, celte erreur n'a pas l'importance morale qu’elle aurait chez nous. | En tout cas, il faut admirer la fidélité scrupuleuse avec laquelle l’auteur rapporte le mal comme le bien dans la vie de cet élu de Dieu, et cette fidélité historique, on peut la constater partout et toujours chez l’auteur du Pentateuque, même quand il s’agit de lui-même. Il en est ainsi pour tous les écrivains sacrés. Jamais ils ne taisent, comme le font si souvent les historiens humains ?, le mal que commettent les hommes, quelle que soit d’ailleurs la sainteté du caractère dont ces personues se trouvent revêtues, encore moins l’excusent-ils $, C’est que leur œuvre n’a pas pour but la glorification des hommes, mais la manifestation de la gloire de Dieu. Cependant malgré le cachet de vérité historique qui est imprimé en chaque ligne de ce chapitre xvr, Hartmann y voit un mythe 4. Comment ly voit-il? Comme l’homme vulgaire qui flaire un conte pour l'aftraper dans tout ce qui dépasse ses idées sur Dieu et sur les destinées de l’homme. Le nom seul de"N7 2 N2 Ber lachai roi « le puits du voyant vivant, » le puits de celui qui voit Dieu et reste en vie, puits qui « est » entre Cadesch et Bared, » je dis ce nom seul suffit pour constater l'authenticité du récit. Les noms propres du Pentateuque sont des témoins incorruptibles de sa vérité historique. On ne saurait en citer un seul d’arbitraire; tous ont leur raison historique, et prétendre, comme le fait Harimann, que le nom de ce puits n’est significatif ou important qu'en apparence, c’est se moquer de l’histoire, ou n’en avoir pas la

! Genèse, XI, 16.

? Beaucoup d’historiens catholiques sont aflectés de cette infirmité. ls ont plus de zèle que de lumière; pour rien au monde, ils n’écriraient la vérité quand il s’agit, par exemple, des crimes de personnages d’un caractère sacré. 11 leur faut Je demi-jour.

Ils croiraient desservir la cause de l’Église. — Eh bien, il faut le dire, et le dire le plus haut possible, ils se trompent grossièrement; leur déguisement de la vérité historique nuit plus à l’Église que les crimes qu'ils taisent.

3 Voy. l'excellente dissertation de Hengstenberg sur la non-sainteté des personnes sacrées (Beïträüge t. 111, 526-544).

“ Hartm., Hist. Krit. Forsch., s. 411 Sq.

> Genèse, XVI, 14.

moindre idée. S'il est sans importance, pourquoi donc la critique rationaliste a-t-elle essayé d’en changer la ponctuation afin de lui donner un autre sens? Pourquoi a-t-elle essayé d'écrire N2 12 N2 Ber lechi roi « le pnits de la mâchoire » superbe, » ou «le puits du rocher qu’on voit au loin, » selon Bohlen !, qui suit Michaëélis? Mon Dieu, c’est parce que lhistoire d’Abraham gêne les rationalistes plus que l’histoire de Samson ?. Mais ce qui est écrit est écrit, et il est plus « aisé que le ciel et la terre passent qu'un seul petit trait de » la loi manque d’avoir son effet #. »

Cependant Sara devient jalouse du bonheur de Hagar, et Abraham qui, peu charitablement, abandonne sa servante à l’humeur de sa femme, devient ainsi la cause qu’elle s’enfuit dans le désert. C’est là que se passe cette histoire, qui se résume dans le nom du «puits du vivant qui (me) voit; » et comment ce nom ne serait-il pas authentique! Il l’est pour le fond, parce que c’était une croyance généralement admise dans l'antiquité, chez les Orienlaux, comme chez les Egyptiens et chez les Grecs #, que celui qui avait vu Dieu, mourait. Sans sortir des livres historiques de la Bible, on peut en voir deux autres exemples dans l’histoire de Gédéon * et dans celle de Samson : « Nous allons mourir, dit le père de Samson à » sa femme, car nous avons vu Dieu. » Puisque donc le nom de cepuits a une base historique, pourquoi,je vous le demande, pourquoi ne serait-il pas authentique quant à la forme? Nos critiques ne donneront jamais la raison véritable de leur répugnance d'admettre ce nom; nous allons donc la dire en leur lieu et place. Il leur répugne d’ayouer ce nom, parce qu’il perpétue la vie d’une créature humaine, modèle de foi et de soumission, et que la foi et la soumission sont ce qu’ils détestent le plus.

Cependant Hagar s’en revient auprès de sa maîtresse, et met au moude un fils, auquel Abraham donne Je nom

* Die Genesis, s. 188.

2 Voir Jud., xv, 19.

3 Luc, xvi, 11.

* Pausanias, v, 32.

SL Judr, vi, 22, 235 — x, 21, 22.

d’Ismaël, c’est-à-dire un nom qui est un autre monument de la réalité de l’histoire de Hagar, car Ismaël veut dire « Dieu » écoute !. » Mais Ismaël est-il l’héritier que Dieu a promis au patriarche ? Le chap. xvi n’en dit rien, et le chap. xv ne peut nous fixer à cet égard. C’est donc le chap. xvir qui nous le dira. En effet, 13 ans après la naissance d’Ismaël, Abraham, âgé de 99 ans, est visité d’une nouvelle apparition de Jehovah, qui lui renouvelle ses promesses et change son nom d’Abram, pêre sublime, en celui d'Abraham, pére d'une multitude. Le premier nom rappellerait, suivant Philon ?, des occupations du patriarche dont il aurait pris le goût parmi ses compatriotes les Chaldéens et qui se rapportent à la contemplation des astres ; le second est expliqué par le texte même *. Puis, afin qu’il y ait un signe de l’alliance perpétuelle, qui n’est plus seulement entre Jehovah et Abram, comme au chap. xv, mais entre Jehovah et Abraham et ses descendants #, Dieu inslilue la circoncision *.

Ici la critique nous arrêle pour nous dire que la circoncision n’est pas d’origine hébraïque, mais d’origine égyptienne. Et pourquoi ? parce que Hérodote dit que «les Egyptiens et les » Ethiopiens sont les seuls hommes qui se fassent circoncire » de temps immémorial » et que « les Phéniciens et les » Syriens de la Palestine (les juifs) conviennent eux-mêmes » qu’ils ont appris la circoncision des Egyptiens 6.» Mais pour avoir raison contre notre texte, il faudrait savoir si le temps immémorial d'Hérodote remonte au delà du temps d’Abrabam, et ensuite, si la seconde assertion ne provient pas chez Hérodote de l'erreur des Grecs, entretenue par les Egyptiens, suivant laquelle les Juifs descendaient des Egyptiens 7?

La preuve du temps immémorial des Egyptiens qu’allègue Hérodote, qui vivait au 5° siècle avant notre ère, n’est pas re-

Genèse, xvi, 11.

? Philo, de Gigantibus, p. 292, éd. Morel.

3 Gen., XVII, 5.

Mode:

$ Herod., 11, 104.

? Diod. Sic., I, 28; — Strab., Géogr., 1. xvi, c. 2, 2 20.; xvur, c. 1, S 24.

cevable contre notre texte, car nous pouvons lui opposer celle du temps immémorial bien plus positifde Sanchoniathon, qui vivait 12 siècles avant Jésus-Christ, et à la science historique duquel Porphyre, dont l'autorité ne peut être suspecte à nos adversaires, donne les plus grands éloges. Or, que dit Sanchoniathon touchant la circoncision? En attribue-t-il l’origine aux Egyptiens? Il n’y songe pas; il l’attribue à Cronos, du moins c’est ainsi que le nom a été rendu par Philon de Byblos qui a traduit en grec [a « théologie phénicienñe. » Ce Cronos immola en holocauste à son père Uranus son fils unique; il se circoncit, et obligea tous ses alliés à en faire autant: xal Ta aidoiu mepuTéuverar, Tuto motor xul Tobs AW'adTÉ cuuuïyoUG xatavayxéous 1. Sanchoniathon, tout en employant d’autres noms, contirme donc pleinement notre texte, et cela nous dispense de prouver autrement l'erreur de la seconde assertion d'Hérodote. Elle paraît provenir d’ailleurs, comme nous lavons dit, de l’opinion où étaient les Grecs que les Juifs, ainsi que beaucoup d’autres peuples, descendaient des Egvptiens. D’une fausse prémisse, Hérodote a conclu à faux, ou bien on l’a mal renseigné. Si les Phéniciens, et par suite leurs voisins les Juifs, avaient appris la circoncision des Egyptiens, personne, on en conviendra, n’était mieux placé pour nous le dire que Sanchoniathon, — supposé que ce personnage soit historique.

Mais quand même il serait vrai qu’Abraham eût emprunté la pratique de la circoncision aux Egyptiens, ce que Vaïke luimême mel en doute ?, est-ce que cela porterait préjudice à l’authenticité de notre récit? Pas le moins du monde. En effet, ce n’est pas la circoncision en elle-même qui est ici la chose importante comme elle l’était chez les Egyptiens où on ‘ la pratiquait purement et simplement par principe de propreté 3; c’est son application symbolique à l'alliance de Jehovah avec Abraham et avec sa postérité. La circoncision est le signe

! Orellius, Phænicum Theologia ex Sanchoniath, p. 36. lrrag. hist. græc. t. UI p. 569. — Gen., xvI!, 24-27.

2 Die Reg. des A.-T., I, 382, G82.

3 Herod., n, 37.

de cette alliance, elle n’est pas l'alliance elle-même ‘: c’est la figure d’un sacrement, et ainsi elle échappe à tonte analogie avec la circoncision païenne.

Après l'institution religieuse de la circoncision, Dicu révèle au patriarche centenaire que c’est Saraï, dont il change le nom en Sara (princesse), qui sera Ja mère du peuple élu et qu'elle enfantera un fils qu’on nommera /sauc. Voilà l'héritier promis, au v. 4 ch. xv, et c’est en cetenfant et non en Ismaël que secontinuera la transaction solennelle, l'alliance religieuse que Jehovaha faiteavec le peuple qu’il s’est élu en Abraham *.

On le voit: l’histoire du chap. xvi marche, par le chap. xvt, à l’accomplissement des prémisses du chap. xv, et ainsi esprit de suite, la marche progressive de la narration et l'unité historique de ces chapitres demeurent à tout jamais des faits acquis.

Cependant malgré l’enchaînement incontestable de ces trois chapitres, la critique rationaliste ne se rend pas ; elle prétend prouver son hypothèse des fragments par le chap. xviIr, où le nom d’Elohim est employé, non pas toujours, gleichbleibend, comme le dit Vater 5, mais d’une manière de beaucoup prépondérante. Cela doit être.

La crilique qui veut faire du chap. xvir un fragment élo: histe est mal fondée, par cela seul que Le nom de Jehovah sy trouve dès l’abord, dans le premier verset. C’est d’une importance extrême. En effet, comme tout le reste du chapitre découle de cette apparilion de Jehovah, marquée dès le 1" verset, l’auteur nous dit ainsi fort clairement que, quel que soit le nom qu'il y attribue à Dieu, c’est Jehovah qu’il fautentendre. Le nom de Jehovab, dit Hengstenberg #, accompagne ici taciment le nom d’Elohim. Puis, l’auteur, en plaçant ainsi le nom de Jehovah au début, indique suffisamment qu’il entend rattacher le chapitre, dans l'unité de ce nom, aux chapitres qui précèdent. Enfin, il n’y a pas que les noms de Jehovah et d'Elohim qui se trouvent employés ici; il y a aussi le nom d'El

1 Gen., XVII, 11.

3,1b., xvu, 19, 21.

3 Commentar. etc., 1:11, 428.

“ Beatrige Z. Ein, un, 341.

Schaddaï. Notre chapitre ne serait-il pas aussi un fragment d’un sectateur quelconque d’El Schaddaï? Pourquoi non? Ewald donne bien quatre auteurs à la Genèse, sans compter un cinquième qu’il nomme le Deutéronomiste, puis les autres. ‘ Nous voilà en pleine mosaïque.

On ne peut cependant se méprendre sur le dessein de l’auteur. Pour qu’on ne püt détacher ce chapitre des chapitres qui précèdent, il lui suffisait de l’introduire par le nom de Jehovah; voilà la chaîne formée. Mais ensuite ce nom n’était plus de mise. Qu’on y regarde de près. De quoi s’agit-il dans ce chapitre? Du plein et entier accomplissement de Palliance conclue? Non, il nes’agit encore que du commencement de cet accomplissement. Donc, le rapport qui domine ici c’est le rapport de l'avenir. La réalisation pleine et entière du pacte reste réservée à une autre époque, et c'est alors aussi et alors seulement que le nom de Jehovah éclatera et prédominera à tout jamais. Dieu a déjà fait choix d’une race privilégiée, et il s'est manifesté au représentant de cette famille choisie comme le Dieu vivant et personnel, comme Jehovah ; il est préférablement Jehovah pour lui par rapport aux autres races; Abraham le sait, et sa réponse au roi de Sodome !, en est la preuve. Néanmoins Dieu en qui Abraham croit comme en Jehovah ne saurait être déjà le Jehovah réalisé dans l’histoire. Ce serait une confusion historique que d’attribuer au temps de la promesse un nom qui est le caractère essentiel du temps de l’accomplissement. L'auteur s’est gardéde faire cette confusion. lei où prédomine le rapport d'avenir, il a judicieusement caractérisé ce rapport par les noms d’El Schaddaï ou d’Elohim, et qu'il a agi ainsi de propos délibéré, c’est ce qu’il nous dit clairement dans les passages de l’'Exode vi, 3, 4, qui se rapportent, on peut dire textuellement, au v. 1, 7, 8 du chapitre dont nous parlons.

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