VATICAN
Lady Morgan fut originairement connue du public comme écrivain de romans. Tant qu'elle marcha dans la même carrière , il lui fut permis d'inventer des contes amusants pour contenter la curiosité de ses lecteurs.
(I) Cet essai a paru d'abord dans un journal anglais. Il ? été depuis traduit on italien et publié dans le Giornale Arcaifico. Borne cependant est le lien où le sujet qu'il Irai e Uoll naturellement exciter le plus d'intérêt; et c'esj, hux lecteurs auglais qui ont probablement entendu pari r de l'assertion de ladj Morgan, nu qui l'ont eux-nié' lue, que la réfutation en doit Être primai alement adressée Ce sont ces considérations qui ont déterminé l'auteur a la publier dans cette forrae.
Collège anglais, Rome, 2.'i lévrier 1833.
Encore même les régions de la fiction sontelles assujetties aux grandes lo.s de la justice et de la bonne foi ; et il n'y a pas de grâce à espérer pour un écrivain qui, sous le voile d'un récit fabuleux , cache une attaque à la réputation et au caractère d'autrui S'il en est ainsi, quel nom donner à un écrivain qui, faisant sérieusement profession d'enseigner et d'instruire , n'a pas de scrupule de (abriquér ou de propager une fausse histoire, qui suffirait, si elle était prouvée, pour flétrir à tout jamais l'honneur d'un grand nombre de personnes respectables et haut placées ; pour vouer à l'exécration publique la hiérarchie
d'une religion professée par des millions de chrétiens, et attirer sur cette religion ellemême ton! le poids il une accusation d'hypocrisie et d'imposture. <)r c'est ce qu'a (ail cette dame, dans le passage sur lequel je lésirc appeler l'attention de mes lecteurs Renonçant dès lors au titre d'écrivain de romans, elle s'est posée en face du public, comme voulant l'éclairer et l'instruire, en lui tonnant de nouveaux détails sur une contrée lointaine, sur ses habitants, SUI ses coutumes et sa religion. Or Le public avait droit alors d'attendre d'elle de la véracité et de l'exactitude dans ses assertions; et l'obligation ainsi contractée par elle acquérait une double gravité par le droit qu'avaient ceux dont elle parlait, d'être dépeints sous des couleurs justes et véritables. Loin de là, elle a trop souvent, au contraire, tracé un portrait très-infidèle de leurs mœurs et de leurs opinions , et traité leurs sentiments les plus saints avec une inconvenante légèreté et une cruelle inattention, qui, soit que nous la considérions comme femme., comme chrétienne ou comme écrivain, ne saurait être réprouvée, comme elle le mérite, en termes trop sévères.
Voici maintenant le passage dont je veux principalement m'occuper ici : La curiosité sacrilège des Français a franchi tous les obstacles qui lui dérobaient la vue de la chaire de saint Pierre. Ils ont remué de sa place la superbe châsse qui la renferme, et découvert la précieuse relique. Sur la surface rongée par les années et couverte de poudre , des traits étaient gravés qui offraient l'apparence de lettres. On s' empressa de mettre la chaire dans un jour plus favorable ; on ôta la poussière et les toiles d'araignée; et l'inscription (car c'en était une) fut fidèlement copiée. Elle est écrite en caractères arabes; c'est la fameuse confession de foi mahométane : Il n'y a qu'un Dieu, ei Mahomet est son prophète. On suppose que celte chaire aurait fait partie des dépouilles recueillies par les croisés, et aurait été offerte a l'Eglise, dans un temps où le goût de l'archéologie et l'art de déchiffrer les inscriptions n'étaient pas encore en vogue. Ce fait est depuis demeuré secret; la chaire a été remise à sa place ; et il n'y a plus que des profanes qui ne le rappellent , et que des audacieux qui le répètent; et il y en a, même à Rome (1).
L'accusation contenue dans cet alinéa est d'une nature grave. Elle affirme hardiment que la relique vénérée dans la basilique du Vatican comme la chaire de saint Pierre, n'est qu'un monument mabomélan ; et , ce qui est infiniment pire, que le clergé, l'ayant découvert, a néanmoins perversemenl continué à tromper le peuple, en dirigeant son respect vers un objet qu'il sait être une fausse relique , et qui porte sur lui-même une inscription blasphématoire, qui est la negalion de la vérité i!U christianisme. La méthode la plus abrégée pour réfuter cette impudente calomnie, serait d'en appeler au témoignage de ceux qui ont ele employés au
(l) L'Italie, par lad? Morgan, ?oL n, p. 28ô, 4' éd.
H MON6TB1T10M ftVANGÉLIQUE.
seniee dfl l'égllM de Saint-Pierre, dépôts
une époque antérieure a l'invasion de Rome par les 1 rançais, et qui attestent qu'ils n'ont m violé l<s Milles, ni inspecté la relique. Mais on répondrait a cela que des hommes
qui sont capables de tromper le public de la manière impie que le suppose ladi Morgan, se feraient peu de scrupule de donner un faux témoignage, devenu ne puur
soutenir leur imposture.
.Mon désir est donc d'arrêter pour toujours irllc calomnie, et en même temps de donner
a mes lecteurs catholiques une notice qui ne manquera pas d'être intéressante, sur cette relique sacrée de l'antiquité. D'abord je décrirai brièvement la chaire de saint Ph
parcelle description , il sera tout d'un coup démontré qu'elle n'est point d'origine mahométane, et que tous les argument^ que fournit l'art des antiquaires tendent à confirmer la pieuse tradition de l'Eglise. J ensuite les raisons fortes cl puis^ lesquelles celte tradition repose, et prouverai par là même que cette relique tait longtemps avant les croisades et même avant Mahomet lui-même. Afin d'écarter toute ombre de doulc sur la fausseté du conte inventé par lady Morgan, je donnerai un court aperçu des circonstances qui en ont très-probablement déterminé la fabrication.
Une superbe châsse de bronze doré , supportée par quatre figures gigantesques de même métal , représentant quatre des docteurs de l'Eglise, borne la vue de la nef de 1 église de Saint-Pierre et ne saurait manquer d'attirer l'attenlion de mes lecteurs. La châsse a la forme d'un trône, et contient une chaire que le prince des apôtres a dû occuper comme évêque de Rome. C'est une tradition qui remonte certainement à une trèshaute antiquité, que saint Pierre fut reçu dans la maison du sénateur Pudens , et que c'est là qu'il jeta les fondements de l'Eglise romaine (1). Suivant la coutume des Juifs et de toutes les Eglises des premiers temps, il devait occuper une chaire ou un trône lorsqu'il prêchait ou qu'il assislait aux cérémonies du culte divin. C'est en effet par celte circonstance que le terme sedes , cathedra , 6«ovo;, siège , chaire, trône, est devenu le nom ordinaire de la juridiction épiscopale 1 .
La chaire de saint Pierre est telle, précisément, qu on pourrait supposer qu il en aurait été donné une par un riche sénateur romain à un prince de l'Eglise qu'il estimait et protégeait. Elle est de bois enlièrement recouvert d'ivoire, de sorte qu'on peut à juste raison la regarder comme une chaise curule. On peut l,i diviser en deux parties principales : le carre ou partie cube qui en forme le corps, et la partie droite qui s'élève par
(1) Voyei les Actes de saiaie PudeoUenae. BoUasd., lu mai, p. -
\2\ Voyea Suicer, Thés, eûtes. Amsterd., 17-2*. t. i,
p. l il»1 De la l'autorité épis opale ;i peur symbole sur 1rs
rils d.réUeus un trône ou une chaire. V
lentilles dans Ariugtii, Roma svbler. Rome,
l. il, pp. 56, 666, i'l Uamachi, Orig.fii aiiuq. Clirisl., I. V.
Borné, 17,'k), p, 596.
081 REMARQUES SUR LES ASSi
derrière el forme le dossier. La première parlie est large de quatre palmes romains sur le devant, de deux et demi sur les côtés, et haute de trois et demi; elle est formée de quatre montants droits, unis ensemble par (les traverses placées en haut et en bas ; les côtés sont remplis par des espèces d'arcades qui se composent de deux pilastres en bois sculpté qui, avec les montants des angles, supportent trois petites arches ; le devant est extrêmement riche; il est divisé en dix-huit petits compartiments rangés sur trois lignes; chaque compartiment contient des bas-reliefs en ivoire, du fini le plus exquis, encadrés dans des ornements du plus pur or (1). Les bas-reliefs représentent, non les hauts faits de Mahomet, d'Ali ou d'Osman, ou.de tout autre capitaine de l'islamisme, comme le pourraient espérer les lecteurs de lady Morgan , s'ils ne savaient pas que la religion du prophète ne tolère absolument aucune image gravée, mais les exploits d'Hercule, !e destructeur de monstres (2). Les anciens font mention de l'usage d'orner les chaises curules de sculptures en ivoire :
Signa quoque in sella nossem formata curuli, Et totuin nmnicke sculptite demis opus («).
(Ovid,, Ponlic. I. IV, ep. IX, 21, "28.)
Consj.icuum signis cuni premet altus ebur (b). (Ep. v, 18.)
Le dossier de la chaire est formé par une rangée de pilastres qui supportent des arches, comme sur les côtés ; les colonnes y sont au nombre de trois et les arches au nombre de quatre. Au-dessus de la corniche qu'ils supportent s'élève un fronton triangulaire qui donne au tout un air gracieux et monumental. Outre les bas-reliefs ci-dessus mentionnés , tout le reste de la parlie antérieure du carré, les moulures du dossier et le tympan du fronton sont recouverts d'ivoire d'un beau travail. La chaire est donc évidemment l'œuvre d'un artiste romain, une diaise curtile digne d'être occupée par le chef de l'Eglise, enrichie d'ivoire et d'or, comme il convenait à la maison d'un riche sénateur romain ; tandis que le fini exquis des sculptures ne nous permet pas de lui donner une date postérieure au siècle d'Auguste, où les arts atteignirent leur plus haut degré de perfection. Il est une autre circonstance qui mérite une mention spéciale dans la description de celte chaire, et qui correspond exactement à l'époque du premier voyage de saint Pierre à Rome. Cet événement eut lieu sous le règne de Claude, et c'est à ce temps-là précisément, comme l'a fort bien prouvé Juslus Lipsius. que lessellœgestatoriœ, chaises à porteur, commen* ( èrentàélre mises en usage parles hommes de rang à Rome (Juslus Lips. elector, c. I, cap. 19). Ln effet, c'est après cette époque que Suétone , Sénèque, Tacite, Jnvénal et Martial parlent de l'usage de se faire porter en chaise. Cela se pratiquait au moyen d'anneaux placés aux côtés de la chaise, dans lesquels on
(I) De identitate cathedra in qua S. Peina Roms pri-
itiiiiii vda. Rome, lUMi, p. 08, (■2) Ibid.,i>. SI.
DÉMOTTST. Evam;. XVI.