‹ Démonstrations évangéliques (volume 2)Chapitre 121 sur 167 · JUGEMENT ET CONDAMNATION DE JÉSUS · texte numérisé non relu

JUGEMENT ET CONDAMNATION DE JÉSUS

Le chapitre où M. Salvador traite de l'ad- être conformes à la règle. Dans tout cela je

mmistratitm 4e Injustice chez les Hébreux, ne l'ai point contredit, je l'ai laissé parler,

est tout de théorie. Il expose la loi : c'est Dans le chapitre suivant, l'auteur annonce:

ainsi que les choses devaient se passer pour qu'après cet exposé de la justice, il va en sui~

vrc l'application dons /'• jugement leplus mémorable de l'histoire, celui de Jéeui-Christ. — Kn effet ce chapitre est intitulé : Jugement et condamnation de JéiUS.

L'auteur prend d'abord soin d'indiquer sous quel point de vue il entend rendre compte de celle accusation. Que l'on >i dit-il, plaindre l'aveuglement aee Hébreua </'■ n'avoir pat reconnu un Dieu dans Jésus, ce n'est pas ce que j'examine (il y a encore autre chose qu'il déclare ne vouloir pas non plus examiner). Mais, dès qu'ils ne découvrirent en lui qu'un citoyen, le jugèrent-ils d'après la loi et les formes existantes?

La question étant ainsi posée, M. Salvador parcourt toutes les phases de l'accusation, et sa conclusion est que la procédure a été parfaitement régulière, et la condamnation parfaitement appropriée au fait. Or, dit-il (p. 87), le sénat jugeant que Jésus, fils de Joseph, né à Bethléhem, avait profané le nom de Dieu en l'usurpant pour lui-même, simple citoyen, lui fait application de la loi sur le blasphème , et delà loi, chapitre XIII du Deutéronome, et article 20, chapitre XV1I1 , d'après les/picls tout prophète, même celui qui fait des miracles^ doit être puni, quand il parle d'un Dieu inconnu aux Hébreux ou à leurs pères.

Celte conclusion est faite pour plaire aux sectateurs de la loi judaïque : elle est tout à leur avantage : elle a pour but évident de les justifier du reproche de déicide.

Evitons toutefois de traiter ce grave

sujet sous le rapport théologique. Pour moi, Jésus-Christ est YHoipmc-Dieu, mais ce n'est point avec des arguments tirés de ma religion et de ma croyance que je prétends combattre le récit et la conclusion de M. Salvador. Le siècle m'accuserait d'intolérance, et c'est un reproche que je n'encourrai jamais. D'ailleurs, je ne veux point donner aux adversaires du christianisme l'avantage de s'écrier que l'on redoute d'entrer en discussion avec eux, et que l'on veut accabler plutôt que convaincre. Content d'avoir exposé ma foi, de même que M. Salvador a très-clairement laissé entrevoir la sienne, je veux bien aussi examiner la question sous le point de vue purement humain, et me demander avec lui, si Jésus-Christ considéré comme un simple citoyen a été jugé d'après la loi et les formes .existantes?

La religion catholique elle-même m'y autorise: ce n'est point une pure fiction : car Dieu a voulu que Jésus revêtît les formes de l'humanité (et homo factus est) , qu'il en subit la condition et les misères. Fils de Dieu , par sa morale et son esprit saint , c'est aussi en réalité le fils de l'homme, par l'accomplissement même de la mission qu'il est venu remplir sur la terre.

Cela posé, j'entre en matière et je n'hésite point à dire, parce que je vais le prouver , qu'en examinant toutes les circonstances de ce grand procès, on est loin d'y trouver l'application de ces maximes tutélaires du droit des accusés, dont le chapitre de M. Salvador, sur l'administration de la justice, olTre le séduisant exposé.

M IfONSTRATION i VANGI I i"l I Dl PIN AINE.

L'an Dtationde Jésus, suscitée par la haine dei prétrei el de* pharisiens, présentée d'abord connue acensation de tacrilége, ensuite

convertie en délit politique, et en SOM il I-

tat, fut marquée dans toutes set i basée, des

souillures de la violence et de la perfidie. C'esl inoins un j u tttm nttviw ironrn- des formes légales, qu'une véritable passion, une souffrance prolongée, où l'inaltérable douceur de la rictime rend plus manifeste encore l'acharnement de ses persécuteurs.

Quand Jésus apparut parmi les Juifs, ce peuple n'était plus que l'ombre de lui-même. Flétri plus d'une fois par la servitude, divisé par des faclionsetdes sectes irréconciliables, il avait en dernier lieu succombé sous le poids des armes romaines, et perdu sa souveraineté. Devenu simple annexe de la province de Syrie , Jérusalem voyait dans ses murs une garnison impériale : Pilate y commandait au nom de César, et le ci-devant peuple de Dieu gémissait sous la double tyrannie : du vainqueur dont il abhorrait le pouvoir et détestait l'idolâtrie, et de ses prêtres qui s'efforçaient de le retenir encore dans les liens étroits du fanatisme religieux.

Jésus-Christ déplorait les malheurs de sa patrie. Combien de fois ne pleura-t-il pas sur Jérusalem ? Lisez dans IJossuet ( Politique tirée de l'Ecriture sainte) l'admirable chapi— pitre qu'il a intitulé : Jésus-Christ, bon citoyen. Il recommandait à ses compatriotes l'union, qui fait la force des Liais. Jérusalem, s'écriait-il. Jérusalem, qui tues Us prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu ramasser tes enfants comme une poule qui ramasse ses petits sous ses ailes ! et (u n'as pas voulu, Jérusalem !

Il passait pour être peu favorable aux Romains ; mais il n'en aimait que mieux ses concitoyens. Témoin ce discours des Juifs qui, pour le déterminer à rendre au centurion un serviteur malade qui lui était cher, n'imaginèrent rien de plus pressant que ces mots : Venez, il mérite que vous l'assistiez : car il aime notre nation. Et Jésus alla avec eux, et guérit ce serviteur Luc, VII, 3, k, 5, 6, 10).

Touché de la misère du peuple, Jésus le consolait en lui présentant l'espoir d'une autre vie; il effrayait les grands, les riches et les orgueilleux par la perspective d'un jugement dernier où chacun serait jugé, non selon son rang, mais selon ses œuvres. H voulait ramener L'homme à sa dignité originelle; il lui parlait de ses devoirs . mais aussi de ses droits. Le peuple l'ecoulait avec avidité, le suivait avec empressement : ses paroles touchaient , sa main guérissait, sa morale instruisait ; il prêchait et pratiquait une vertu inconnue avant lui et qui n'appartient qu'à lui, la charité.... Mais celte vogue, mais ces prodiges, excitèrent 1 envie. Les partisans de l'ancienne théocratie, eurent effroi de la nouvelle doctrine : les princes des prêtres sentirent leur domination menacée; l'orgueil des pharisiens se vit humilie; les scribes vinrent à leur secours, et la perle de Jésus fut résolue.

JÉSUS DEVANT CA1PHE ET PILATE

Si sa conduite était coupable, si elle donnait prise à une accusation légale , pourquoi ne pas l'intenter à découvert? pourquoi ne pas l'accuser sur ses actions, sur ses discours publics ? pourquoi employer contre lui des subterfuges, la ruse, la perfidie, des violences ? car c'est ainsi que l'on procéda contre Jésus.

Reprenons donc, et voyons les récits qui sont parvenus jusqu'à nous. Ouvrons avec M. Salvador le livre des Evangiles; car il n'en récuse pas le témoignage, il s'en appuie: C'est dans les Evangiles mêmes, dit-il, (p. 81) que je puiserai tous les faits.

Et en effet, comment, à moins de preuves contraires (et il n'en existe pas), refuser sa confiance à un historien qui vous dit, comme saint Jean, avec une touchante simplicité: Celui qui Ta vu en rend témoignage, et son témoignage est véritable; et il sait qu'il dit vrai, afin que vous le croyiez aussi [Jean, chap. XIX, v. 35).

§ 1. Agents provocateurs.

Qui ne sera surpris de retrouver ici l'odieux emploi des agents provocateurs? Flétris dans les temps modernes, c'est les flétrir encore davantage que d'en rattacher l'origine au procès du Christ. On va juger si je n'ai pas employé le nom propre, en qualifiant d'agents provocateurs les émissaires que les princes des prêtres dépêchèrent autour de Jésus.

On lit dans l'Evangile de saint Luc , chap. XX, v. 20 : Et observantes miserunt insidiatores, qui se justos simularent, ut caperent eum in sermone, et traderent illum principalui et potestati prœsidis. Je ne traduirai pas ce texte moi-même; je laisserai parler un traducteur dont l'exactitude est assez connue, M. de Sacy : Comme ils ne cherchaient que les occasions de le perdre, ils lui envoyèrent des personnes apostées , qui contrefaisaient les gens de bien, pour le surprendre dans ses paroles, afin de le livrer au magistrat et au pouvoir du gouverneur. Et M. de Sacy ajoute en note : S'il lui échappait le moindre mot contre les puissances et le gouvernement.

Cette première manœuvre a échappé à la sagacité de M. Salvador.

§ 2. Corruption et trahison de Judas.

Suivant M. Salvador, ce qu'il appelle le sénat, ne commence pas par s'emparer de Jésus, comme cela , dit il , se pratiquerait de nos jours; il commence par rendre un jugement pour qu'il soit saisi. El il cite en preuve de son assertion saint Jean, XI, 53, 54, et saint Matthieu, XXVI, 4, 5.

Mais, d'une part, saint Jean ne dit rien de ce prétendu jugement. 11 parle, non d'une audience publique, mais d'un conciliabule tenu par les princes des prêtres, et les pharisiens que je ne sache pas avoir conslituéchez les Juifs un corps de judicaturc. Les princes ihs prêtres et les pharisiens s'assemblèrent donc, et disaient entre eux: Que faisons-nous ? cet homme a fait plusieurs miracles ( Jean, XI, v. 47). Ils ajoutent, v. 48 : Si nous le laissons faire, tous croiront en lui; ce qui

pour eux signifiait : Et l'on ne croira plus en nous. Or, j'aperçois bien là la crainte de voir prévaloir la morale et la doctrine de Jésus ; mais où est le jugement? je ne le vois pas. |i. L'un d'eux, nommé Caïphe, qui était le grand prêtre, leur dit : Vous n'y entendez rien, et vous ne considérez pas qu'il vous est avantageux (quia expedit \ob\s) qu'un seu homme meure pour le peuple... et il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation des Juifs ( lbid., v. 49, 50 et 51 ). Mais prophétiser n'est pas juger; mais l'opinion personnelle émise par Caïphe, l'un d'eux, n'est pas l'opinion de tous, n'est pas un jugement du sénat ! Ainsi donc point de jugement : on voit seulement que prêtres et pharisiens sont animés d'une violente haine contre Jésus, et que, depuis ce jour-là, ils ne songèrent plus qu'à trouver le moyen de le tuer : ut interficerent eum ( v, 53).

L'autorité de saint Jean est donc lout à fait contraire à l'assertion qu'il y aurait eu une ordonnance de prise de corps rendue préalablement par un tribunal régulier.

Saint Mathieu, racontant les mêmes faits, dit que les princes des prêtres s'assemblèrent dans la salle du grand prêtre, appelé Caïphe, et qu'ils tinrent conseil ensemble. Mais quel conseil? et quel en fut le résultat? Est-ce de lancer un mandat d'amener contre Jésus, pour l'entendre, et puis pour le juger? Non ; mais ils tinrent conseil ensemble sur les moyens de s'emparer de Jésus par dol , et de le tuer. « Concilium fecerunt, ut Jesum dolo tenerentet occiderent (XXVI, 5). »Or, dans la langue latine, langue parfaitement bien faite dans lout ce qui exprime les termes de droit, jamais occidere, non plus que inlerficcre, n'ont été employés pour exprimer l'action de juger à mort, mais seulement pour signifier le meurtre ou l'assassinat (1).

Ce dol, à l'aide duquel on devait s'emparer de Jésus, ne fut autre chose que le pacte des prêtres juifs avec Judas.

Judas, l'un des douze, va trouver les princes des prêtres, et leur dit : Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai, et ego vobis eum tradam ? ( Matth., XXVI, 14, 15. ) Et ils pactisent avec lui, et ils lui promettent trente pièces d'argent 1 Jésus, qui déjà prévoit sa trahison, l'en avertit avec douceur, au milieu de la cène , où la voix de son maître en présence de ses frères aurait dû le toucher et le faire rentrer en lui-même? Mais non : tout entier à l'idée de son salaire, Judas se met à la tête d'une cohue de valets auxquels il doit indiquer Jésus, et c'est par un baiser qu'il consomme sa trahison (2) !

(1) Comme tut celui d'Etienne] que les mêmes prêlres firent massacrer par la populace sang jugement préalable. Occidere. Non occides Deuleron. V, c. 17. Veneno liominea occidere. t.ic. pro Hoscio, 61. Yirginiam •filiam sua manu pecidit Virginius. Cic. ï, de Onib. i()7. Non liominem occidi Horat. I, epist. 17, 10; Inermem occidere. Oviil. 2, last. 130. — Inlerjtcere. Feras inierlicere. Lucret., lili. V,' v. i">l . liilerl'eclus in acie. Cic. "2, de liuili. 103. Cxsaris interfeelores. Brutus Ciceroni. 10,8. Interfccloreui GraccliU Cic. de clar. Oral. 00.

(i) Croirajt-on que Tertollien ci saini [renée oui été obliges de réfuter sérieusement des écrivutogde leur '.empj, qui Uouvaient la conduite de Judas nou-seuleiueni excu-

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