CHAPITRE VIII
Réponse à l'objection contre l'infaillibilité du pape, qu'Opstraet tire en général de la prétendue obscurité de l'Ecriture saint'1.
1. L'infaillibilité de l'Eglise, dit-il, est évidemment fondée sur l'Ecriture sainte, au lieu que celle du pape ne s'appuie que de quelques textes qu'on peut interpréter autrement : Omnia Scripturœ loca , quœ in eam rem allegantur (en faveur du Pape) , variis interpretalionibus et contentionibus inter catholicos obnoxia sunt ; nec ullus prorsus est , in quo id directe usseratur : contra vero, quibus asseritur infallibilitas Ecclesiœ, sunt clarissima, et nulli dubilationi exposita (De summ. Pont. diss. 5, q. k) : donc il faut admettre l'infaillibilité de l'Eglise, et non celle du pape. C'est ainsi qu'il raisonne; le principe est faux, ainsi que nous l'avons montré dans les chapitres précédents ; et quand même on l'accorderait, la conséquence serait fausse encore, parce qu'elle suppose une chose fausse : que l'infaillibilité de l'Eglise exclut celle du pape, et réciproquement; mais au contraire elles se prêtent un mutuel appui ; car ce qui fait dire que le pape est infaillible, c'est qu'il est le chef et le fondement d'une Eglise infaillible. Il se crée donc un être fantastique pour se donner le plaisir de se battre contre lui. Si donc ces deux infaillibilités ne se repoussent pas l'une l'autre, on peut combiner les textes, et par conséquent en inférer légitimement que le Pape et l'Eglise sont également infaillibles. Dans le cas de deux passages , l'un clair et l'autre obscur, mais qui cependant ne sont point contradictoires , l'on ne peut rejeter le sens naturel de celui-ci, sans imprudence et sans s'exposer au danger de mal interpréter l'Ecriture , ce sens pouvant être le vrai. D'ailleurs j'admets qu'on puisse interpréter de plusieurs manières tous les textes favorables à l'infaillibilité du pape ; toutes ces interprétations peuvent se concilier avec celle qui établit cette infaillibilité : il en est comme des passages d'où on déduit incontestablement la primauté; on les trouve aussi . dans les Pères, sujets à beaucoup d'interprétations diverses : cependant Tamburini lui-même,
dans son Idée véritable, démontre qu'aucune d'elles n'exclut la primauté du pape.
2 Mais, reprend notre théologien , s'il est isaire pour le bon gouvernement de i l glise que le pape ne soit pas sujet à l'erreur, et qu'il faille dire que, dans le cas contraire, Dieu n'aurait pas assez bien pourvu à curilé ; pourquoi l'Ecriture ne s'exprimet— elle pas si clairement, qu'on ne puisse plus penser à toutes ces interprétations? S'il fallait accuser Dieu d'imprévoyance, pour n'avoir pas donné à son Epouse un chef infaillible, ne mériterait-il pas le même reproche , si, dans cette hypothèse, il n'avait pas suffisamment manifesté son infaillibilité? Que sert, en effet, dans la pratique ce qu'on ne connaît pas ? Oui , dans le système actuel , l'infaillibilité du pape est nécessaire au bon gouvernement de l'Eglise; mais il ne s'en suit pas que la clarté du texte sacré doive être en raison de cette nécessité; et si l'auteur l'exige généralement, il adopte donc le dogme hétérodoxe de la perspicuité des Ecritures , pour tout ce qui concerne la foi et les bonnes mœurs , dogme qu'il a cependant combattu victorieusement ailleurs ( Diss. de Script, q. 8, § 1). En effet, il ne dit pas : Nunquam expressif, mais : Nunquam clare exprès? il ; il avoue donc qu'on y découvre quelques vestiges de celte infaillibilité , mais obscurs et peu marqués ; et c'est là-dessus qu'il base tout son raisonnement, qui ne repose par conséquent que sur la prétendue clarté de l'Ecriture pour les points nécessaires au salut; il s'appuie donc sur deux fausses suppositions : 1° que l'Ecriture doive être, dans les choses nécessaires, claire et évidente pour tous ; 2° qu'elle soit effectivement obscure au sujet de l'infaillibilité du pape.
3. Je voudrais savoir de lui comment Jésus-Christ aurait dû s'expliquer avec Pierre, dans l'hypothèse qu'il eût voulu lui conférer à lui et à ses successeurs le privilège de l'infaillibilité. Devait-il lui dire : Tu seras toujours un intrépide et invincible défenseur de la foi ? Mais quelle différence y a-t-il entre une telle promesse et le nom de Pierre qui , selon saint Augustin , signifie confesseur de la Maie foi , de celte foi dont sa confession devint la pierre fondamentale? Si Jésus-Christ s'était ainsi exprimé, nos adversaires ne prétendraient-ils pas qu'il fallût l'appliquer à la personne de Pierre seul , et n'entendre le mol toujours que du temps de son apostolat? C'est ce qu'ils soutiennent effectivement contre le témoignage de la plus vénérable anliquité, qui emploie indifféremment et tour à tour les mots de Pierre et de pape , et n'en distingue même pas les prérogatives. Jésus- Christ pouvait, il est vrai, appeler directement Pierre la colonne de la vérité i mais celle qualification aurait-elle été plus t \pressive que celle de pierre de l'Eglise, ou bien de piédestal de celle colonne, c'est-àdire soutien de ce qui soutient la vérité .' S il lui avait dit : Tu seras un rocher immt l t au milieu des ondes, qui bravi ra le fureur des vents c'est-à-dire de l'hérésie, il n'aurait pas parle plus clairement qu'il ne le l'ait dans
TRIOMPHE DU SAINT-SIÈGE ET DE L'ÉGLISE
saint Matthieu, en l'appelant Pierre, et dans saint Luc, lorsqu'il fait dépendre la solidité de l'édifice de la solidité de la pierre qui lui sert de fondement. Mais peut-être , en lui annonçant que sa parole servirait de règle à l'Eglise dans ses décisions et qu'il enseignerait toujours la vraie doctrine, le Sauveur en aurait-il assez dit pour prouver l'infaillibilité de ses successeurs ? Non certainement, puisqu'on prétend que ce privilège n'est pas exclusivement affecté au Siège apostolique, et qu'il appartient également aux autres sièges qui défendent le dogme catholique ; c'est la conclusion qu'on tire du passage de saint Léon : Manet ergo Pétri privilegium, ubicumqueex ipsius fertur œquitate judicium (1); et de cet autre de saint Pierre Chrysologue écrivant à Eutychès : Sanctus Pctrus , qui in propria sede vivit et prœsidet , prœstat quœrentibus fidei veritatem. Opstract voudrait-il que pour s'expliquer plus clairement encore, le Sauveur eût ainsi développé le privilège accordé à Pierre : Tu répandras partout, en qualité de chef, les doctrines célestes; tes décisions ne souffriront pas de réplique , et ce sera à cette lumière qu'on distinguai l'erreur de la vérité ? Aurait-il par là prévenu toutes les interprétations ? Non encore. Et n'est-ce pas ce qu'entend saint Thomas , quand il dit que c'est au pape qu'il appartient de donner la nouvelle édition du symbole, c'est-à-dire de déterminer définitivement les points do foi , d'obliger par son autorité toute l'Eglise à une obéissance absolue, à tenir fermement ce Symbole ? En le publiant, il répand les doctrines célestes; sa décision n'admet pas de réplique, puisqu'il y a obligation pour tous, obligation absolue de l'adopter ; c'est à celle lumière qu'on distingue l'erreur de la vérité, puisqu'elle fixe les objets de la foi. Et cependant on interprèle autrement le saint docteur, quoiqu'il n'ait pensé qu'à tracer les éclatants privilèges de la primauté : Propter quem, ut majores et difficiliores Ecclesiœ quœstiones ad ipsum referendœ sunt ; ila et finaliter ab ipso determinanda , seu proponenda fidelibus ea , quœ tanquam fidei determinata sunt a sgnodo generali, ut ab omnibus inconcussa fiâe te— neantur (Opstraet, de summ. Pont. diss. 5 , q. k). La même chose arriverait, si Jésus- Christ avait parlé en ces termes : Tu répandras les doctrines célestes, etc., parce que, en vertu de ta primauté, tu es chargé de promulguer la doctrine des conciles généraux , c'est-à-dire de l'Eglise ; et leur décision s'appellera la décision, parce qu'il n'appartient qu'à toi congregare et concludore (synodum), ac pronuntiare qua? a synodo determinata sunt (Viguier cité par Opstraet). Non, aucune de ces formules n'aurait encore donné assez de clarté aux paroles du Sauveur; il devait lui dire formellement : « Tu es le souverain pontife , infaillible dans tes décisions. » Qui ne croirait qu'il eût ainsi étouffé toute dis—
M) Estril lisible d'expliquer plus clairement ce leste, qu'en disant fine, lo privilège <le Pierre subsiste tant que l'équité de ses décisions, manifestées, comme le «lit saint Pierre Chrysologue, par le moyen de ses successeurs, sert de règle aux jugements des autres évoques ?
cussion ? Et pourtant là encore pénétrerait le granum salis de nos novateurs , et voici comment. Le pape infaillible ? Bien ; mais quand ? Quand il parlera comme tel, c'est-àdire ex cathedra ; mais il ne parle ex cathedra, que quand il prononce accedente Ecclesiœ consensu (Nat. Alex. sec. 13, Y* , c. 2). C'est ainsi que Nalalis Alexander interprète la formule de Clément VI pour les Arméniens. El nous voilà toujours en présence et au même point.
4. On ne saurait donc trouver le moyen d'exprimer le privilège de saint Pierre avec assez de clarté et d'évidence , pour le dérober à l'obscurité dont nos adversaires cherchent à l'envelopper avec leurs distinctions, leurs clauses et leurs chicanes. Qu'ils comprennent donc enfin , que l'obscurité de l'Ecriture en ce point n'est que l'effet de la prévention , qui leur y fait chercher, non la vérité, mais un appui à leurs doctrines erronées. Deponitc, leur dirai-je donc avec saint Augustin, studia parlium, et verum, non vincendi , sed inveniendi gratta, quœrite (De Mor. Manich., c. 3, n. Si) ; et alors l'Ecriture vous paraîtra resplendissante de clarté.