CHAPITRE XIII
La liberté avec laquelle quelque» Pères écrivaient aux papes, ne prouve pas qu'il» les
regardassent comme sujets à l'erreur.
1. On ne peut lire les ouvrages des novateurs sans y rencontrer presque à chaque page des exemples de la liberté apostolique et sacerdotale , avec laquelle les Pères s'opposaient aux usurpations des papes et leur écrivaient contre l'abusive extension des droits de la primauté : c'est au point que, si l'on ne connaissait leur fourberie, on tomberait facilement dans le piège. Mais, parmi t< a» ceux qu'ils nomment à ce sujet, ils n'en est pas un seul dont ils puissent prouver qu'il se soit formellement opposé aux décisions dogmatiques et solennelles d'un pape. On pourra bien en alléguer quelqu'un qui lui ait reproché d'avoir, dans certains procédés, ou manqué de prudence ou usé de trop de rigueur, mais jamais de s'être trompé dans son jugement. Or, pour attribuer cette liberté à la persuasion où ils auraient été que le pape était sujet à l'erreur, il faudrait que ces Pères eussent attaqué directement quelque décision dogmatique et s'y fussent expressément opposés. Ainsi on trouvera qu'ils ont quelquefois repris les papes de la trop grande facilité avec laquelle ils lançaient les excommunications, ou même en menaçaient seulement, jugeant ces rigueurs intempestives à raison de certaines circonstances extérieures; ce fut ce que lit saint Irénée à l'égard du pape Victor dans l'affaire des Quartodecimans ; mais jamais l'on ne rencontrera qu'ils aient ou refusé au pape le pouvoir de fulminer ces censures, ou défendu, comme non censurable, la doctrine qui avait donné lieu de les fulminer (V. le chap. 19).
2. Que répondront les réformateurs ou, pour mieux dire, les destructeurs de la primauté du pape, si, de cette liberté même des Pères, je tire une nouvelle preuve en faveur de l'infaillibilité, et si je montre que ces reproches hardis non-seulement ne prouvent pas que ces Pères regardassent le pape comme sujet à l'erreur, mais même supposent en eux la conviction du contraire? lm effet, puisqu'ils avaient tant de souci de rendre plus rares et mieux adaptés aux circonstances les anathèmés lamés des hauteurs du Vatican, afin de prévenir des schismes dans l'Eglise et pour éviter le scandai." des trottet des révoltes, t.-, ni <!u coté des coupables séducteurs que du côté des faibles qui
étaient séduits, ils reconnaissaient donc dans
anathèmés plus de force que m leur nient les novateurs, une force telle, qu'il semble qu'on ne peut s'emi écher d'y \oirla conséquence de l'infaillibilité. Alors on ne connaissait pas le genre d excommunications cjui, s il faut en croire rsaires, ont été inventées dam ces riernit temps; on ne connaissait pas les cas da lesquels on ne devait ni les respecter ni lco craindre; comme, par exemple : 1* lorsque la sentence du pape aurait été contraire à la foi et à l'Ecriture sainte [i . > ■ i ou même implicitement (ce qui veut «lire lorsqu'il aurait été possible de la présenter comme telle à force de chicanes ; ~1 lorsqu'elle aurait porté préjudice à la vérité , à la vie ( ils n'expliquent pas bien ce qu'ils veulent dire par là ; , éi ta justice ; '.)■ r) la juste liberté -1 . sans doute de penser à sa fantaisie. Certainement, si alors on en avait eu Vidée qu'en ont les novateurs modernes, chacun des hérésiarques et des hérétiques , tenant sa doctrine particulière pour conforme à la foi et à l'Ecriture, n'aurait pas manqué de trouver ces règles applicables aux excommunications lancées contre lui ; et, ne craignant plus rien des menaces des pontifes romains, il se serait cru en droit de ne pas les respecter, surtout s'il avait su illum communionem adhuc Ecclesiœ retinere, qui sic excommunicatur, ut ejus excommunication} insigne» Ecclesiœ dissentiant (Le Gros, de Eccles., s<ct. 3, c. 3). Les Asiatiques, les méléciens, les âcaciens, etc., ne devaient donc pas s'inquiéter, mais attendre que l'Eglise accordât ou refusât son consentement, et jusque-là se tenir en paix. Leurs illustres Eglises, par leurs propres dissentiments, auraient donné un
(l) Celte supposition est tout à f.iii chimérique, cardia ne peiii avoir lieu qu'avec la l'aillibiliié du pa] ■ là-dessus que roule la controvei
(2] Âpres avoir tracé ces règles très-prudentes dans leur intérêt, les appelants, toujours irès-obétssanls a l'Eglise < i très-attachés au Siège apostolique, se croient obligés de rappeler un des monuments les plus éclatants de leur modération, de l'obéissance et du respect qu'ils urol comme catholiques envers le pape ; ils vomissent doue 1rs injures les plus téméraires contre la célèbre bulle L'<iigmi- Iicî, et c'est une circonstance que n'ignoreul p;*s ceui cialemenl qui sont au f.ii cèse de Touruav et dans I ;. Eu effet
; est-il dit (Lus une note sur la lettre de 1' une dame , qui se trouve d 'lis le recueil i Pisloie, t. vui) , ces deux cas se vériflenl dans toutes les prohibitions de livres et menaces d'excommunications auxquelles cette bulle a donné lieu. On ne peut la lire s..n* remarquer aussitôt qu'elle condamne , sitionsdes Réflexions morales du 1'. Quesuel, la doctrine de l'Eglise et le langage de la piété chrétienne, empl yé PU les saints Pères, par les papes, par les conciles. On défend de dire que Dieu convertit quand il le veut tout
Cêcheur obstiné, par où on nie le premier article d oie; on condamne la doctrine de la l'aimer
Dieu et de !ui rapporter toutes nos ad ainsi
qu'on met eu | ièces le plus grand des comman Dieu... Un fidèle . | our ne pas manquer au devoir qui lui est imposé de tenir la doctrine de 1*1 g ise . doit s'inst: dans les questions qui y - r.i ensuite
par lui-même que tel sentiment et non tel autre i lient "» la doctrine de l'Egiir >). Comment le fera-t-il. si par un vain scrupule il regarde vomme défendus les livres aoi peuvent l'éclairer T 0"' ignuaU ignorabitMr. » S'ils avaient a nous présenter des Pèn s dont (es ouvrages pussenl <>ire les lunff pu eussent le suffrage de la tradl
■i! , ils pourraient sans contredit rieti .. . Hais Us >e Uallcut en vain d'en trouver j.iii.'.i
TRIOMPHE DU SAINT-SIÈGE ET DE L'ÉGLISE
grand poids à leurs doctrines, et, en les maintenant dans la communion de l'Eglise, les auraient soustraits à la tache infamante d'obstinés et de réfractaires. Mais, si l'excommunication ne nuit en rien, ni devant Dieu ni devant les hommes, pourquoi les Pères montraient-ils tant de sollicitude pour empêcher ou pour reprocher aux papes des fulminations de ce genre, comme trop sévères ou inopportunes? Au lieu de cela, les novateurs auraient fait usage de leur charité fraternelle pour conseiller aux victimes de la violence du pape de s'en glorifier dans le témoignage d'une bonne conscience, et de se consoler par la ferme confiance qu'étant innocents (puisque la sentence de l'Eglise ou du pape serait regardée comme contraire à la foi et à l'Ecriture, préjudiciable à la vérité et à la juste liberté de penser) et Dieu étant juste, la sentence injuste (jugée telle par eux) non-seulement ne saurait leur nuire, mais encore serait pour eux une occasion de grands mérites, s'ils souffraient cette dure épreuve avec humilité, foi et patience (1).
3. Mais allons, sans tant de détours, droit au but : ou les Pères reconnaissaient dans le pape un droit véritable et réel de séparer du corps de l'Eglise pour des points de doctrine, et cela sans le consentement exprès ou tacite de l'Eglise, ou bien ils ne regardaient les excommunications du pape que comme de simples ordres, comme des dénonciations au tribunal de l'Eglise , qui par conséquent ne pouvaient avoir d'effet avant l'approbation de celle-ci ; c'est-à-dire , ou ils les regardaient comme absolues, ou seulement comme conditionnelles. S'ils n'y voyaient qu'une simple intimation, une dénonciation , donc ils ne blâmaient les papes que de montrer trop de sollicitude à avertir l'Eglise d'une hérésie naissante; donc toutes ces funestes conséquences, à la vue desquelles leur zèle auprès du successeur de saint Pierre devenait si ardent, devaient résulter du consentement que l'Eglise y accorderait. A la vérité, il peut y avoir lieu d'accuser d'un zèle précipité celui qui est chargé de dénoncer au tribunal légitime le délit et le délinquant , mais seulement dans le car. où le juge serait exposé à prendre des conclusions inopportunes, où le dénonciateur ne serait pas luimême tenu de l'éclairer par ses informations, et où la cause ne le demanderait pas. Mais lorsqu'on ne peut douter de l'équité et de la science du juge, lorsque celui qui dénonce est dans l'obligation indispensable de le l'aire, et que l'importance de la cause l'exige, on ne saurait faire à ce dernier un crime de sa vigilance , il mérite au contraire des éloges pour n'avoir pas manqué à son devoir. Ainsi nos adversaires , qui feignent de respecter dans l'Eglise une science infaillible pour reconnaître la doctrine, et une équité incorruptible pour juger; nos adversaires, qui font consister tout le droit qu'a le pape dans les
(H Voyez la lettre de Petitpied à une dame, dans Io recueil des opuscules de l'isloic, t. vui.
décisions doclrinales , à proposer la doctrine de VEglise , à la défendre des attaques ennemies et à crier aux armes contre l'erreur; qui applaudissent à la vigilance et à la sollicitude des papes les plus empressés, à sa première apparition , à éveiller immédiatement l'attention de l'Eglise (Yera Jdea, p. 2, c. 3, § 1, 2) ; nos adversaires, qui reconnaissent que la foi est un bien commun à toute la société, et qui enseignent qu'il faut l'avertir des embûches et des efforts par lesquels Vhomme ennemi veut le lui enlever; nos adversaires, dis-je, devraient bien plutôt blâmer que louer dans les Pères un transport de zèle si exagéré pour une chose de si petite conséquence, ou bien les plaindre d'avoir ignoré leurs nouvelles théories sur la nature et l'effet des analhèmes du pape. 11 faut donc dire que ces Pères regardaient les excommunications comme absolues, et par conséquent d'une force indépendante de l'Eglise. Ils reconnaissaient donc dans le pape le pouvoir légitime d'en faire usage, et seulement ils l'accusaient ou d'imprudence ou d'une sévérité excessive; c'est ce que fait saint Bernard à l'égard d'Eugène (Lib. III de Consid., c. 4), à l'occasion du démembrement de quelques diocèses : Hoc facilis, quia potestis; sed utrum et debeatis , hœc est quœstio (1) ; car l'Apôtre dit : Non omnia quœ licent , expediunt .-ainsi il n'avait garde de prétendre que ceux qui étaient frappés d'excommunication ne fussent pas tenus de la respecter. En effet, c'est un principe reconnu dans le droit canon , qu'il y a obligation de garder l'excommunication dans le cas même où elle serait injuste par la supposition fausse d'un fait; et l'on cite à ce sujet l'exemple d'une femme qui aurait été excommuniée pour avoir refusé le devoir conjugal à son mari , qu'elle aurait reconnu avec toute certitude être son propre père. Petitpied semble l'admettre, lorsqu'il enseigne que celui qui a été excommunié innocemment doit se contenter
du témoignage de sa conscience , aimant
mieux rester éternellement séparé du corps de l'Eglise (2) que d'y causer quelque trouble en voulant se maintenir , contre les formes des lois et du gouvernement ecclésiastique , dans la communion extérieure de cette même Eglise (Loc. cit.). Mais si les Pères regardaient les excommunications comme absolues et les jugeaient si capables de porter dans l'Eglise le
(1) On voit par là combien s'éloignent de la pensée de saint Bernard ceux qui prétendent qu'il refuse au pape le pouvoir d'exempter 1rs monastères de l'obéissance à l'évéque diocésain, pour avoir ainsi interpellé Eugène : Tibi uciium censeassvdi EcctesiasmtUitare membris, confimdere ord'mem, perturbai e lerininos quos posurrunl patres lui ?... Erras, si. ut Bummam, iia et solam institutam a Deo vesiram et aposmlcam potestalepi existimas. En effet, il ne s'élève que contre l'abus : Qnid iutpiis '.' poursuit il , prohibes dispensais ? Non ; sed dissipare. Non suin lam radis, ul ignorent posilos los dispcnsulores, sed in œdijicalionem, non in destruelionem.
(2) Que los appelants de la bulle Unigenilus, qui voudraient passer pour des séraphins de charité, apprennent de res parolos de leur confrère (onimen' ils doivent se conduire , éviter de troubler l'Eglise pjr leurs clameurs scandaleuses, et ne pas luonJer l'iùuroptide leurs inl i écrits contre tous les papes qui l'ont confirmés.
trouble et le scandale ou d'en assurer la tranquillité, ils oe pouvaient blâmer le pape sa,is accuser en quelque manière Jéau -Christ luimême de loi avoir conféré une autorité dont l'exercice pouvait être un si grand sujet d'agitation et de schismes; il fallait donc que celte autorité leur parût reposer sur un fondement solide, et qu'ils lussent persuadés que, si le pape pouvait se tromper sur le l'ait, il ne pouvait jamais errer sur la doctrine ; car ils devaient savoir que si l'excommunication est valide, le corps des lidèles, en la gardant, par rapport à celui qui en est frappé, proleste dans la pratique contre sa doctrine et fait profession de celle du pape : la foi serait donc dans le plus grand danger, comme on le prouvera plus an long à propos des excommunications (Voyez le enap. 25 .
4. Nos adversaires peuvent nous apporter ici une longue suite de textes où les saints Pères parlent au pape comme ils auraient parlé à tout autre évêque ; ils peuvent nous citer saint Bernard rappelant à Eugène qu'il n'est pas établi dans l'Eglise comme un dominateur, mais comme gardien et ministre : Si utrumque (apostolatum et dominaiutn) habere voles, perdes utrumque (De Consid., lib. Il, c. 5), et par conséquent sujet aux canons ecclésiastiques; ils peuvent nous présenter saint Colomban remontrant à Boniface la nécessité de fortifier ses décisions par les conciles : Conserva (idem apostolicam, confirma testimonio , robora scripto , muni synodo (Epist. IV ad Boni f., t. 12, Bibl. Patrum); nous montrer les Pères de Beims déclarant à Eugène qu'ils lui présentent leur profession de foi, non pour qu'il la corrige, mais seulement pour lui faire part de leur croyance : Tenetis confessionem illius hominis (Gilberli Porretani) scriptam, convertit ut teneatië et nostram. Verumtamen ille sub hoc ténor e tradidii suam , ut puratus esset corriqere, si quid vobis aliud videretur ; nos hujusmodi condilionem penitus excludimus..., nihil pe~ nitus mutaluri (Voyez hs actes de ce concile). Avec celle foule de textes, que gagnerontils? Tout cela prouvc-t-il que ces Pères crussent le pape faillible? La conséquence n'est pas rigoureuse, elle n'est même pas probable. Elle n'est pas rigoureuse ; car ils peuvent avoir eu tout autre ebose en vue, une pensée toute, différente. Ils écrivaient directement à des papes , en qui tout à la fois ils respectaient l'autorilé suprême et redoutaient les , effets de la fragilité humaine; il n'est pas étonnant que, animés d'un courage, apostolique , ils prissent le ton de conseillers, afin de les engager à ne pas employer , par un gouvernement despotique, in destruclionem, le pouvoir qui leur avait été donné in œdificationem; c'était dans cet esprit que le saint abbé de Clairvaux écrivait à Eugène : Nullum tibi venenum, nullum gladivm plus formido, quant libidineux dominandi (De Consid.. 1. 3, c. I ), parce qu'il faut que prasis ut prosis. Le même motif les excitait quelquefois à les avertir sans flatterie cl en toute sincérité des discordes, des rumeurs , des mouvements, des soupçons qui s'élevaient souvent contre
le Saint-Siège i" multitudine damosa, aeuta, tumultuosa, non à l'occasion de quelqui cision dogmatique rendue, mais par la crainte d'une trop grande condescendance pour les hérétiques, quoique abiit uterederent terum fuisse, este vtl fore; il» roulaient ainsi I engager à reddere rationetn omni poscenti, ■ I lis ml connaître à tous en public et dans un concile, non amplius dissimulando , taeendo, srii i-, n ni ii i paslorit emittendo , la pureté de leur foi: c'était la ce que saint Colomban insinuait à Boniface par amour pour la paix :
cl en ce cas. ri rnbu , tanquam xeli tnodum
excedentis, inveniunliir..., forinsecus piat usures o (fendent ia, indiscretioni, seu potins nnngeliccB pacis , <t tanclce cathedra ctaritatiê amori sunt deputanda. On n- peut en inférer qu'ils fussent intimement persuadés que les papes aient jamais ou puissent jamais errer publiquement et solennellement : car les Pères tiennent et, par leurs parole- comme par leur conduite, font profession de tenir que, columnam Ecclesiœ semper firmam esse Ronue: (juam non deect, ut quolibet vi possit moveri a soliditate rerœ fidei 1 . Enfin on a vu des Pères présenter au pape leur profession de foi de manière à montrer qu'ils y tenaient avec fermeté, et non qu'ils se croyaient indépendants et qu'ils voulaient absolument s'opposer d'avance à son jugement; que ce fût là précisément la pensée du concile de Beims mentionné plus baut, c'est ce que déclare saint Bernard lui-même, qui se justifie ainsi lui et les autres auprès du pape Eupènc (Otho. Trisig., I. I, c. 56. Voy. Labbe, t. XII Concil., p. l(i()'n. On peut donc assigner bien des causes de la liberté apostolique ayee laquelle les Pères écrivaient directement aux successeurs de saint Pierre, et toutes les fois qu'on rencontre de pareilles expressions , l'on n'en est pas réduit à les expliquer dans le sens des adversaires. Cette explication n'est même pas la plus probable, parce qu'elle est contraire à cette confiance pieuse avec laquelle les Pères de tous les temps et de tous les lieux recouraient à ces mêmes papes auxquels ils écrivaient sur ce ton; elle n'est pas moins contraire à d'autres passages nombreux où ces mêmes Pères s'expriment sur le Saint-Siège de manière à ne laisser aucun espoir à la critique la plus vétilleuse des novateurs de les attirer à leur parti : nous l'avons prouvé dans les chapitres précédeuts.