‹ Démonstrations évangéliques (volume 2)Chapitre 48 sur 167 · LETTRE II A M. JEAN TOYNDER · texte numérisé non relu

LETTRE II A M. JEAN TOYNDER

thèse? Alors je conclus qu'une religion peut avoir emprunté toutes ses cérémonies et ses rites aux païens du voisinage, et n'en être pas moins, malgré cela, divine et sanctionnée de Dieu. Et même, si nous prenons l'ensemble des raisonnements de Spencer, l'institution de ces rites, au lieu de porter à l'idolâtrie, était le meilleur préservatif contre elle.

Maintenant choisissez entre ces deux conclusions et l'idée qu'elles peuvent donner de la valeur de votre ouvrage; vous êtes libre : ou bien, malgré tous vos efforts, vous n'avez établi aucune connexion entre nos cérémonies et celles des païens; ou, si vous y avez réussi, vous n'avez rien fait pour attaquer l'excellence et la vérité de la religion catholique.

Mais, dites-moi, toute ressemblance suffitelle pour démontrer que les cérémonies d'un culte ont été empruntées à l'autre? Ne peuvent-elles pas provenir des deux côtés d'une source commune? Ne peuvent-elles pas être, d'un côté comme de l'autre, la manifestation naturelle et spontanée de sentiments communs à des hommes placés sous l'influence de circonstances semblables? L'Indien s'agenouille pour prier ou lève les yeux vers le ciel; s'ensuit-il que tous ceux qui font de même l'ont appris de l'Indien? Les nations les plus éloignées n'expriment-elles pas de la même manière leurs sentiments de respect et d'affection ? n'ont-elles pas les prostrations et les révérences ? ne s'inclinent-elles pas, ne s'embrassent-elles pas, ne se serrent-elles pas la main? Néanmoins personne ne voit en cela une dépendance nécessaire , une alliance étroite entre elles; mais nous considérons toutes ces démonstrations extérieures comme une propriété commune et neutre dont nous jouissons tous. Or, monsieur, là est le grand sophisme de votre argumentation et de celle de votre prédécesseur. Ce que vous avez dit, après l'évêque Hall; qu'on doit juger les miracles par la doctrine qu'ils confirment, et non les doctrines par les miracles (1), est beaucoup plus vrai des cérémonies; il faut les juger d'après les doctrines qu'elles manifestent extérieurement, et non pas juger les doctrines par le rit extérieur.

S'il est permis au moins de respecter les images cl les reliques, et si, dans l'esprit, la ligne est clairement dessinée entre l'adoration réservée à Dieu seul et l'honneur qu'on leur rend, peu importe par quel acte conventionnel cet honneur leur est rendu. La génuflexion, la prostration, l'usage de s'incliner devant elles et de les baiser sont des actes purement indifférents, qui reçoivent leur valeur de l'accord mutuel des hommes. En Angleterre, le catholique se met à genoux devant un évoque pour recevoir sa bénédic-

(1) Pag. 102. Si celte prétention était juste, que penser de la méthode dft démonstration établie dans l'éducation proleslanle par le D. Paley, qui suit une marche précisément opposée? Ce théologien ne pose-t-il pas la pyramide sur sa pointe en prouvant le christianisme par les miracle*, au lieu d'appuyer les miracles sur la vérité du christianisme?

lion; en Italie il se contente de baiser sa main; dans l'Occident, nous manifestons notre respect en découvrant notre tête, et conséquemment nous servons àl'autel, tête nue; en Chine, on croirait manquer de respect en paraissant ainsi devant un grand ; et, conséquemment, le prêtre catholique y officie la tète couverte. Les différentes manières d'exprimer des sentiments semblables sont donc également innocentes; c'est l'intention intérieure qui seule peut déterminer leur valeur morale.

Voyez donc comment vous raisonnez. Vous supposez que notre doctrine sur les saints et leurs images est inexacte, et qu'en conséquence toute marque extérieure de respect est une chose mauvaise; et comme les marques de respect, si l'on en donne, doivent, d'après la nature humaine, être les mêmes que celles qui sont en usage dans les fausses religions, vous identifiez ces actes et vous en faites une charge contre le catholicisme. D'un autre côté, si notre croyance sur l'eucharistie est bien fondée, certainement nous sommes pleinement en droit de nous prosterner devant elle et de l'adorer. Vous posez comme certain qu'elle est fausse; et alors, avec une légèreté impie, qui doit glacer le sang de tout catholique, vous parlez de cet hommage dont la légitimité ou l'illégitimité repose tout entière sur le dogme donfc*il découle, comme d'un culte idolâtrique et profane (p. 66). Maintenant, monsieur, supposez qu'un socinien ou un incrédule agisse ainsi; qu'il affirme tout à la fois qu'il n'y a pas de rédemption par la croix, ni de corruption provenant d'un crime originel ; qu'il censure votre pratique du baptême comme une vaine superstition ; qu'il tourne en dérision le signe de la croix qu'on y emploie, ou l'idée que l'ablution externe puisse agir sur l'âme ; qu'il ridiculise votre rit solennel en termes indécents et irrespectueux, et le compare aux ablutions des païens, pour l'absolution du crime, telle qu'elle est décrite dans les vers d'Ovide, que vous citez avec tant de convenance (p. 20) :

Ah nimium faciles, qui trislia crimina cxdis Fluminea tolli posse putetis aqua!

Ne lui répliquerez-vous pas que toute la question roule sur la doctrine renfermée dans ces pratiques; et que disputer sur les formes extérieures, c'est seulement s'attacher à l'ombre tandis qu'on néglige le corps ; qu'il ne suit pas d'une analogie entre des rites, unie même à quelque ressemblance de doctrine, que les rites et la doctrine soient identiques ou également condamnables? Votre réponse serait tout à fait juste, et je vous prie d'en faire l'application. Aussi longtemps (lue vous partirez de la supposition que nous errons sur la doctrine, tout votre raisonnenent se ressentira de ce faux supposé. Voilà donc sur quoi repose toute la question et sur quoi doit rouler notre débat. C'est le dogme d'une religion qui doit décider de son mér-itet son action extérieure dépend de sa valeur in. trinsèque. Quelques naturalistes, tels que Vi-

DÉMONSTRATK)?!

rei oa Lamarck, oot comparé lei membre* el l'organisation de l'hommea celle du chimpanzé; el trouvant qu'ils ont dei organes.dei dimensions ci dea leoi qui on! beaucoup de

rapport, ils en «>ni conclu que la race bumame était descendue dece respectable animal; ils ont jugé comme \<>us avez fait; ils n'ont vu que l'apparence extérieure, ils ont négligé l'âme, la vivante étincelle de rie el d'intelligence, la puissance de diriger la pensée et l'action vers de grandes ci immortelles destinées. Quand une religion fait profession de croire aune trinité indivisible en un seul Dieu, à l'incarnation de son Fils et à la rédemption par son sang, et qu'une autre professe un système de polythéisme, les comparer et les déclarer identiques parce qu'elles ont toutes deux la même forme pour exprimer les sentiments religieux, c'est assurément tenir une conduite aussi frivole et aussi absurde que celle de ces philosophes. Il y a des processions, des lumières et de l'encens dans le culte catholique et dans l'ancien culte romain; donc les deux religions sont identiques : raisonnement à peu près aussi logique que celui-ci : 11 y a une rivière en Macédoine et il y en a aussi une à Monmouth ; donc la Macédoine et Monmouth sont semblables 1 . .

Mais vous avez vous même , comme je 1 ai donné à entendre dans ma première lettre , grandement gâté votre cause, en y introduisant une comparaison entre nos rites et ceux de l'Inde. Car comment, d'après le cours de toute l'histoire , faileswous parvenir les cérémonies indiennes aux catholiques d'Italie, de Romeou d'Irlande? Quand ou comment furent-elles introduites dans le service de l'Eglise ? Ces cérémonies , d'après vos citations , paraissent être d'une trèsgrande antiquité; la pureté communiquée par le Gange, que vous comparez à l'eau idolâtrique des Irlandais , comme vous rappelez (p. C9), est un point fondamental de la religion hindoue , et existait sans aucun doute longtemps avant le Christ; et de plus, on ne découvre rien de semblable dans le paganisme d'Occident. Comment alors sontelles parvenues en Irlande ou dans toute autre contrée chrétienne? N'est-il pas évident que la connexion entre des pratiques el des rites existant à d'aussi grandes dislances est plus cachée et plus mystérieuse que , grâce à vous, vos lecteurs ne l'imaginent; et que , loin de prouver nécessairement une dérivation , de telles analogies montrent seulement l'une de ces deux choses : ou que, dans chaque culte, quelque corrompu qu il soit, il existe des débris provenant de formes primitives el plus pures, qui ont été plus on moins défigurées; ou bien que la nature amène les hommes placés sous l'influence des circonstances les plus variées , à Bymooliser de la même manière leurs croyances internes et à produire les mêmes actes de religion. Plus vous signalerez d'analogies entre les observances religieuses généralement usitées dans des contrées qui n'ont entre elles aucune liaison, plus vous confirmerez ce que

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j'avance. Si vous examiniez les ouvrages di s catholiques, roua ferries que, bien loin de désirer omettre ou cacber de telles coïncidences, ils soni même plus explicites à ce I égard que vous ne l'avez été; et qu'an lieu de les redouter, comme une preuve contre eux , ils insistent sur elles , comme sur un

argument en faveur île leur croyance. ïe M

parle pas senl( ment des auteurs scientifiques, tels que Mabillon , Durant ou Ilona , mais des livres cents pour l'édification gci, raie. Lisez , par exemple , et je suis sûr qu'il VOUS instruirait sur plusieurs' point- , le savant et pieux traite de l'abbé Gerbet , sur / dogme générateur de ta piété catholique, et vous verrez avec quelle force il fait valoir les nombreuses analogies qu'offrent les rites de presque toutes les religions païenn l'eucharistie catholique.

.Mais je ne dois pas oublier d'exposer ici la manière dont votre mode de raisonnement a été réfuté dans des temps plus anciens et meilleurs. Peut-être ignorez-vous que ros objections sont beaucoup plus anciennes que le docteur Middleton , ou liospinien , ou Brower de Niedek, que vous passez tous en revue, dans votre précieux catalogue des auteurs qui ont écrit sur l'idolâtrie comparative. Le premier individu qui argumenta comme vous avez fait, fut Julien l'Apostat , qui disait que les chrétiens avaient emprunte leur religion aux païens (1). Ceci prouve en même temps que l'analogie dont vous vous plaignez, comme étant idolâtrique, existait même alors ; et qu'elle n'est pas fille de la corruption moderne , mais un héritage de l'Eglise ancienne. Elle prouve que l'alliance entre le christianisme et le paganisme existait 300 ans après le Christ; et que, conséquemment, à cette époque reculée, le papisme et l'ancien christianisme sont identiques. Saint Augustin, dans ses écrits contre Pauste, accuse aussi les manichéens d'a>oir employé le même genre d'attaque.

Quant â cette objection , les Pères y répondaient précisément comme j'ai fait : JJabemus quœtlam cum getltibus communia, sed finem diversum, dit sainl Augustin (2 . El de plus, écrivant à Deogratias : C'est pourquoi ceux qui connaissent les livres chrétien» des deux Testaments, ne traitent pas de sacrilèges les cultes des païens, parce qu'ils élevaient des temples, instituaient des prêtres, offraient des sacrifices ; mais parce que ces choses liaient

en l'honneur des idoles et des démons

Cela suffit pour vous faire comprendre qu> si la rruie religion condamne les superstitions des païens , ce n'est pas tant parce qu'ils immolaient (car les saints de l'antiquité sacrifiaient au vrai Dieu), que parce qu'ils immolaient en {"honneur des faux dieux (3). Peu importe comment nos rites ci nos < érémonii s ressemblent à d'antres, dès que le culte au-

(l) CyriUi archiep. M<-v «oui. Jul. Juliani Opora, odino Spauheim (an. u. i 23 •

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