LETTRE TROISIEME
-»s^» s.<^es»=
Monsieur,
Je vais maintenant toucher brièvement chaque point particulier de votre accusation contre nous et voir jusqu'où vous êtes allé, en attribuant les pratiques de l'Eglise catholique actuelle aux rites du paganisme. 11 y a plusieurs moyens de réfuter vos prétendus parallèles; comme de prouver que ce que vous appelez les erreurs du papisme, a existé dans l'église chrétienne avant que, d'après vous, qui les distinguez l'un de l'autre, le papisme existât; ou de montrer que ces pratiques ont une origine tout à fait différente; ou que vous, vous êtes entièrement dans l'erreur par rapport aux faits que vous avancez. Je me servirai de ces moyens indifféremment, et je consulterai avant tout la brièveté.
1° Votre première attaque porte sur l'usage de l'encens dans l'Eglise (p. 17). On s'en servait chez les païens 1 soit ! Donc les catholiques le leur ont emprunté : certainement non. Les Juifs s'en servaient avant les Romains, dans le culte du vrai Dieu ; les païens, en adoptant cet usage, l'ont-ils rendu mauvais? Le christianisme ne descend-il pas en ligne droite de la religion juive? N'cst-il pas alors plus convenable d'attribuer des rites qui nous sont communs à ceux que nous faisons profession de suivre, que de les attribuer à d'autres? Mais, compter sur votre bonne foi, c'est plus que les catholiques n'ont droit d'attendre de vous : il faut que nous vous chassions du champ de bataille, avant que vous soyez juste envers nous. Veux-jc dire alors que nous tenons des Juifs l'usage de l'encens? non certainement. Il vient d'un exemple plus grand et d'un temple plus saint que les leurs ; car dans le temple du ciel, bon modèle à suivre, selon nous, Jean ne vit-il
pas les anges offrir l'encens à l'autel, comme le symbole d'une sainte prière (Apoc, VIII) ? Ce n'est que de cette manière que nous l'offrons; et si vous vouliez faire attention aux prières qui se récitent en le présentant à l'autel, vous trouveriez qu'elles n'ont rapport qu'à cette signification symbolique. Il n'est pas chez nous, comme chez les païens, un rit du sacrifice; car le prêtre, les ministres et le peuple jouissent tous de cet honneur.
Etait-il juste de vous taire sur l'usage de l'encens dans la primitive Eglise? Car sans doute un homme aussi instruit que vous l'êtes dans les antiquités ecclésiastiques n'ignore pas que le docteur Reveridgc, évêque de Saint-Asaph, défend l'authenticité des canons apostoliques contre ce qu'objecte Dailly, que dans le troisième il est dit expressément : Qu'on ne permette de présenter et d'offrir autre chose à l'autel que l'huile pour les lampes et l'encens au moment de l'oblatiou sainte. Le savant évêque soutient que celle clause n'altère pas l'origine apostolique de ces canons, parce que l'encens était certainement offert à l'autel dans la primitive Eglise. Et pour cela il cite un passage de saint Hippolyle, évêque de Porto, dans le troisième siècle, aussi bien que le témoignage de saint Ambroise(l), auxquels il pouvait ajouter le décret du pape Sergius, du second siècle, conservé dans le Pontifical de Damase, et ainsi conçu : « Qu'aucune religieuse ne touche la palle sacrée, qu'elle ne serve pas l'encens dans l'église : » et encore le témoignage de saint Ephrcm, le plus ancien écrivain syriaque, qui parle ainsi dans son der-
(I) Codex canontim F.cclosiir primitive vindlcatDS. Lond., IC78, p. ISO. Voir le canon lui-Oléine, p. 13 t.
i ! \|m\h i:\IION EVANCÉLIQl E.
nier testament : \ : I"'" <n\ec
l'encens et lesaromati m • ■' umghin
inutile; brûlt -- < otrs encens dans le uneluaire, et célébrez met funérailles avec des prières. Offres vos parfums à l'on, ei suivezmoi en chantant des psaumes [i). Continent l'Eglise s\ riaque tire-t-eUe cette coutume des païens tic Rome? Peut-être la tenait-elle tes Chinois, car vous avez pria la peine <lc prouver que cciic pratique existe aussi chea eux.
Est-il jusle de conclure (|ue l'oblatiOB «le l'encens était autrefois regardée comme essenliellement païenne, de ce que les chrétiens rerusaient de l'offrir directement aux idoles en signe d'apostasie, ou parce que Théodose confisqua un lieu où il avait ete offert aux. idoles? Les adversaires les plus déterminée de l'usage ancien de l'encens admettent au moins qu'à celle époque il existait dans l'Eglise.
2" Votre second chef présente un semblable mélange de suppression de vérité et de mensonge déguisé. L'eau bénite est, ditesvous, manifestement d'origine païenne, par cette simple raison que les païens usaient de lustrations, comme aussi les Juifs. Parce que les premiers chrétiens ne voulaient pas manger des chairs arrosées avec l'eau bénite de Julien l'Apostat, ainsi que vous vous exprimez, ils abhorraient également toute espèce d'eau bénilel Par là nous voyons, telle est voire conclusion, combien il y a de différence entre l'opinion de la primitive Eglise et celle de l'Eglise romaine au sujet de l'eau bénite {p. 9). Or voyez l'absurdité, je dirais presque l'impudence de ce raisonnement. Ce que personne n'avait fait jusqu'ici, vous baptisez du nom que nous donnons à noire eau bénite l'eau lustrale des païens ; et alors vous concluez que parce que les chrétiens avaient cette dernière en horreur, ils détestaient l'autre. Supposez que j'argumente ainsi : Les anciens chrétiens n'auraient pas voulu entrer dans une église {entendant par là un temple païen). Combien horrible alors, et combien en contradiction avec la pratique de l'antiquité est la coutume protestante de prier dans les églises ! Et de celte manière, vous concluez, avec grand contentement, que l'eau bénite ne remonte pas à une date antérieure au pape Alexandre I", ou 113 ans après Jésus-Christ, parce que saint Justin appelle les lustrations païennes une invention du diable [p. 19)!
Mais les premiers chrétiens ne faisaientils pas usage de l'eau bénite? Oui vraiment , et d'une manière à nous couvrir de confusion. Us n'en faisaient pas sur eux une simple aspersion , assurément ; ils ne se servaient pas pour cela d'un vase place a la porte; je cite votre expression. Ils faisaient bien plus que cela, ils se baignaient dans cette eau. Lisez Paciandi , de sacris chnstianorum Balneis, Rome, 1758, et vous trouverez beaucoup à vous instruire sur ce sujet. Vous y verrez que les premiers chrétiens avaient coutume de se baigner, avant d aller
(1) Asscmani Bibliollicca orient, loui. t, p. 113.
il»
,i l'église, après .noir noinia quelque péché. Pourquoi courez-vous au bnm %p% i - m uir péché? demande saint Jean Cnrysostome ; n'est-ce pas parie que rous vous estimes plu-* sales que l'ordure Uornii. in in 1 Cor.)? Théopbylacte s'exprime de la même manière. Un ancien bain chrétien a été découvert par Ciampini dans li i raines de Rosse. Haas voici quelque chose qui rient mieux à notre sujet : les premiers chrétiens n'allaient jamais recevoir la sainte eucharistie, ni prier
dans bars églises, -an- laver leurs main-. Est-il convenable, dit Tertullien, d'aller prier Us mains lavée», taudis que le cœur ett encore souillé. Saint Chrvsoslome est encore plus énergique : Vous n'osez pas toucher U
victime sucrée sans avoir lavé vos mains; approchez donc pas avec une âme impure (1).
Pour donner toute facilité d'accomplir celte cérémonie , il y avait dans le portique de l'église une fontaineou bas-in «lins lequel les fidèles se lavaient. Saint Paulin de Noie en a plusieurs foii donné la description dans les églises qu'il fit bâtir. Je citerai seulement un passage :
Sancla niions famulis inlerfluit atria lvrn| Lis Caulharus, uitraniamqae manus lavai amne ministre (2).
Saint Léon le Grand en fit faire une à la porte de l'église de Sainl-Paul ; elle a été célébrée en huit vers par Enaodius de Pavie ; je citerai seulement les quatre premiers :
l'nda lavai carnis maculas, sed crimina l'Urgat,
ParilicaUrae animas, mundior amne Odes.
Quisque suis menlis veneraoda sacraria Pauli ~ lnyï ederis, supplex ablue louie niauus (3).
La pratique de l'Eglise grecque était la même ; car Eusèbe dit avec éloge que Paulin , évèque de Tyr, plaça dans le portique d'une magnifique église qu'il avait bâtie . les symboles de la purification sacrée , c'est-à-dire des fontaines qui, par les eaux abondantes dont elles étaient remplies, fournissaient les moyens de se laver à ceux qui entraient dans le temple (Hist. eccles. I. X). Nous avons plusieurs de ces anciens vases employés pour les purifications , qui portent des symboles et des inscriptions qui datent des premiers temps du christianisme, et appartiennent aux deux Eglises (l'Eglise latine et l'Eglise grecque). 11 en existe deux célèbres : un latin a Pise , un autre grec à Venise. Vous en trouverez les dessins dans l'ouvrage de Paciandi , accompagnés d'une ample description. ,
\insi , monsieur, vous voyez que les premiers Chrétiens se servaient, encore plus que nous , de vases placés à la porie de I église . puisqu'ils lavaient leurs mains dans leur eau bénite. Mais. dire/-\ous, ce n'était pas .le l'eau bénite, car nous ne voyons aucune bénédiction prononcée sur l'eau. Quoi 1 est-ce
(1) S J. Clins- Dooralione, cap. 11.
(2) El isi xxxil, »d Sulpic. Sever.
p) Ennodii Opéra, c«nn. IW, i ■•