LETTRE III A M. JEAN POYNDER
qu'une bénédiction ou une prière faite avec foi sur une créature de Dieu la corrompt et la rend incapable de servir? ou bien l'usage en devient-il par là superstitieux? Les premiers chrétiens lavaient leurs mains à la porte de leurs églises en signe de pureté ; cet usage s'est modifié; on se contente aujourd'hui de tremper le doigt dans les vases d'eau bénite, disposés à la même place et dans le même but symbolique ; le rit a pu être modifié , mais il est essentiellement le même.
Cependant il se bénissait de l'eau dans l'Eglise primitive , et cela de deux manières ; plus solennellement la veille de l'Epiphanie , moins solennellement une fois chaque mois, et celle-ci est appelée dans l'eucologe grec , la /Mxfo; k-iiv.-7<j.bi , la petite bénédiction. Ces deux espèces d'eau bénite, quoique la première fût principalement destinée pour les baptêmes , étaient emportées par les fidèles dans leurs maisons , et on y attachait beaucoup de prix ; tellement que saint Chrysostome, que, j'ose le dire , vous ne regardez pas comme un papiste , nous dit qu'elles se conservaient miraculeusement sans corruption pendant plusieurs années ; fait qu'il apporte comme preuve de leur valeur et de la sainteté de la pratique (1). Le savant Cave même cite l'autorité de ce Père en faveur du miracle, et n'y fait pas d'objection (2). Tout ceci ressemble beaucoup à la doctrine papiste sur ce sujet.
Mais voulez-vous savoir comme un ancien Père aurait répondu à votre assertion que cette pratique est empruntée des païens ? Ecoulez saint Augustin : Anathème au manichéen Fauste , qui prétend que nous n'avons rien changé dans les coutumes païennes, et parle ainsi sans savoir ; car ceux qui ont une autre croyance , un autre espoir , un autre amour, doivent nécessairement aussi vivre autrement. Et si l'usage de quelques choses se présente également chez nous et chez les païens , tel que celui de la nourriture , des boissons, des ablutions on use de ces choses bien différemment en les rapportant à une fin différente (3). Ce langage est fort, monsieur, mais bien mérité par ceux qui écrivent sans bien connaître les choses qu'ils traitent.
Mais je ne dois pas quitter ce sujet sans dire un mot de la cérémonie de la bénédiction des chevaux , que vous accouplez , je ne sais pourquoi , avec l'usage de l'eau bénite (p. 20). Dans ce que vous en dites, il y a plusieurs inexactitudes que je prie de remarquer : premièrement, le prêtre n'asperge pas les animaux séparément , mais souvent par troupes , et il se place à une distance assez grande pour que l'eau bénite ne puisse les toucher; par conséquent le contact de l'eau bénite n'est pas nécessaire à la bénédiction ; 2° il n'y a pas de taxe de tant par tète, comme vous le dites ; une légère offrande volontaire est donnée par quelques-uns , mais il n'y a pas de taxe , et la plus grande partie de ceux
(I) Homil. 23 de Bapt. Chrisii, 1. 1, p. 278. (~2) Hist. lii. scripl. Eeeles. Disseil. 2, de libri
gr. voce &paa|i4c.
l5) Adv. l'auslum, lil>. XX, c. 25.
is Eccles-,
à qui il plaît d'y amener leurs chevaux ne donnent rien. 3° 11 est tout à fait clair que l'usage d'arroser les chevaux dans les jeux publics n'était pas un rit sacré, qu'il n'avait au contraire d'autre but que de les rafraîchir, comme la dissertation de mon savant collègue (le professeur Nibby) sur le cirque de Romulus aurait pu vous l'apprendre.
En quoi donc consiste celte cérémonie?
Le voici : c'est une prière prononcée par un prêtre, dans laquelle il demande qu'aucun accident, aucun malheur n'arrive à ceux qui se serventde ces chevaux; et on y fait une aspersion d'eau bénite, comme il est d'usage à la fin de toute bénédiction dans l'église, comme un signe de la direction ou de l'application de la prière, et comme un emblème de purification. Je sais que divers protestants sont venus à la sacristie pour se procurer une copie de la prière , et ont témoigné être tout à fait satisfaits de sa convenance parfaite.
Mais, monsieur, n'avez-vous rien de semblable à cette cérémonie? Vous êtes , je ne doute pas , strict observateur des formes religieuses, et certainement chaque jour vous bénissez votre nourriture. Y a-t-il plus de superstition ou de folie païenne à bénir un animal vivant qu'un animal mort; un cheval dont la méchanceté peut vous être funeste, qu'un faisan ou une perdrix qui ne peut vous faire mal que si vous vous écartez des lois de la tempérance? Ne voyez-vous pas que la bénédiction d'une chose privée de raison n'est qu'une autre manière de bénir celui qui en use ; et puisque vous ne voyez rien d'étrange dans l'idée de bénir les viandes, c'est-à-dire des animaux privés de la vie, ou de prier sur eux, il ne peut y avoir de mal à anticiper cetle bénédiction, et à leur en accorder le bienfait tandis qu'ils sont encore en vie.
3. Votre grand grief, auquel nous arrivons maintenant, sont les lumières et les offrandes votives. Quant au premier grief, vous avez encore un très-respectable précurseur dans l'antiquité, un grand homme bien digne d'aller de pair avec Julien ctFauste. C'est l'hérétique Vigilantius , qui , au rapport de saint Jérôme, qualifiait d'idolâtre, la pratique d'avoir des lampes toujours allumées devant les tombes des martyrs (Ep. ad Ripar. 53). Vous avez vu les Constitutions apostoliques citer avec éloge celte pratique avec celle de l'encens. Saint Paulin et saint Jérôme nous apprennent que des cierges brûlaient jour et nuit dans l'église. Le premier dit :
« Chra coronantur donsis allaria Iyclinis, Luraina ceraiis adolenlur odora papyris, Nocle dieque micaul (1). »
Dans les ouvrages de saint Optât, nous avons une liste de l'argenterie abandonnée aux persécuteurs par Paul, évéque de Cirta ; on y trouve : Lucernœ argenieœ septem, ccreopala duo; sept lampes d'argent, deux chavilrtiers (Acta pwgat. Cœciliani, p. 266). De semblables objets d'argenterie d'église sont
(1) Nal. 5 S. Eelicio.
2SI DÉMONSTRATION ËVANGI I IQI l .
mentionnéa dani les tctei de lainl Laurent pourquoi passer '■ou- si
.M. lis encore i< lence la pratique d'entretenir des lumières dans le sanctuaire juiff El y .- ■ — t — i 1 la moindre incongruité morale dans l'usage des lumières? Est-ce une chose essentiellement mauvaise? i i s'il n'en est pas ainsi, cet usage est-il profane pour avoir rie employé autrefois par les païens dans leur faux culte , aussi bien que par les Juifs dans le leur, qui était \ rai ' Même chose à dire îles offrandes votives. Vous élevez une statue ou un buste à un homme que vous honorez cl que vous admire/. C'esl là une manifestation naturelle des sentiments d'estime et de gratitude qui vous animent; eet acte devient-il mauvais et abominable parce que les païens en agissaient ainsi à l'égard de leurs amis bienfaiteurs? Ainsi, si un catholique croit avoir reçu de Dieu une grâce par l'intercession de ses saints, scrat-il privé île manifester publiquement sa conviction, cl de faire éclater ouvertement sa i ('connaissance , parce que les païens , qui ont existé avant lui, ont été, comme cela devaitétre, les premiers à se servir de ce moyen, le plus naturel d'exprimer ces sortes de sentiments? Encore une fois, monsieur, c'est la doctrine, et non sa manifestation extérieure (juc vous auriez dû attaquer.
k. Vous nous querellez fortement au sujet de nos vêtements sacrés ; vous dites qu'ils sont assez nombreux et embarrassants pour un prêtre romain (p. 27); et, dans un autre endroit, vous témoignez une horreur particulière pour la tonsure cléricale. Sans doute, ils sont embarrassants et nombreux pour vous, qui n'en connaissez pas les noms ou qui ne les comprenez pas; mais il n'en est pas ainsi des catholiques. En vérité, monsieur, pour moi aussi les vêtements d'un docteur en théologie de Cambridge, qui sont, je crois, nu nombre de trois; la robe d'ccarlate et de soie rose, les ceintures, les écharpes , les soutanes, les riches bonnets d'hermine, cl leurs manches toutes rondes, sont parfaitement inintelligibles. Nous n'allons pas, certes, nous disputer sur la forme de nos pourpoints, ou élever des querelles sur l'habillement l'un de l'autre. Cependant votre clergé paraîtrait passablement étrange , s'il observait ses canons; et cela, non-seulement lorsqu'il est dans ses églises , mais même dans les lieux publics. Car dans les Constitutions et les Canons ecclésiastiques , réimprimés depuis peu et que je suppose maintenant en vigueur, il est ordonné que nul ecclésiastique ne porte un bonnet de nuit artistement travaille, mais seulement des bonnets de nuit simples, en soie noire , satin ou velours; et de plus , que dans leurs voyaqes ils auront des manteaux sans manches, ce qu'on appelle communément manteaux de prêtres, sens garnitures, sans bordures, sans (j ronds boutons ni déchiqueture, en outre que chez eux , leurs habits feront propres et décents et semblables au costume des écoles, pourvu </u'ils ne soient ni déchiquetés i\i découpés .'qu'ils ne paraîtront point en public en négligé, sans manteaux ou soutanes, et qu'ils ne se serviront pas de bas <.'<■ couleur
{p. »7'. Mais, sérieusement parlant, si vous considériez le sens 1 1 l'antiquité de nos vêlements sacrés , peut-être leriez-rous un peu surpris de l'ignorance dont vous ires (ail preuve ; el sur cet article, comme surd autres encore qui sa rattachent ans points que j'ai brièvement touchés, souffrez «j u <- j.- vous recommande de lire l'excellent oui rage de mon tstimable ami, le docteur Rock, intitulé Eierurgia, on vous trouverez beaucoup de choses entièrement neuves pour vous. Quant
à la tonsure, peut-il y avoir plus de superstition àdecouvrir la tel., in coupant des « baveux qu'à la couvrir d'une perruque, ainsi que les évéques de l'Eglise établir ont été jusqu'ici dans la coutume de Elire ! Louable pratique, à mon avis, un peu négligée depuis quelque temps ; cela me fait peine à voir. Saint Jérôme nous dit quelque part que beaucoup île cheveux sur la léte, (est la mode seulement des dandys, des barbares et des militaires , luxuriatorum , barbarorum et tuilitantium.ee qui me fait penser qu il aurait mieux aimé diminuer les cheveux naturels que d'y en ajouter d'étrangers. Dans le Tait , noire pratique qui , après tout , n'est qu'en matière de discipline, est fondée sur de trèsanciens canons, touchant la crue des cheveux des ecclésiastiques. Quant à votre comparaison de la tonsure avec le rasement total de la chevelure pratiqué par les employés aux cérémonies d'Isis, soyez assez bon pour en consulter la signification, expliquée par Synésius, et vous verrez la différence.
Je sens que je me trouve impliqué dans une discussion trop minutieuse pour mon temps et mes occupations: ainsi je me contenterai de m arrêter à un ou deux autres points seulement, abandonnant le tout à la discrétion de mes lecteurs. Car je crois que dans une cour de [ustice , lorsqu'on a convaincu de fausseté sur divers points le témoignage d'un accusateur, il demeure prouve par la qu'il ne mérite aucune créance pour le reste.
Vous êtes grandement choqué des inscriptions qui se lisent sur les églises catholiques ; vous les comparez, après Middlelon, à i elles des païens, el voire panégyriste, dans le / mes , a décoré les colonnes de ce journal de votre liste comparative (/;. li'-i . Les causes de votre aversion se réduisent à ce que, préférant écrire en latin, nous suivons Ic9 bons modèles, et que nous aimons mieux des expressions et des tournures bonnes que celles qui sont barbares ou corrompues. Lu vérité, voilà un crime monstrueux , pire que celui du clerc de Châtain , que Jacques Cade lit pendre parce qui/ se servait d» modîlis d'écriture, et qu'il avait dans sa poche un livre écrit en lettres rouges. Si vous voulez en foire une affaire degoat, très-volontiers. Eh bien! je préférerais copier une couple de ces vieilles strophes énergiques, avec riote au milieu «I à la fin. plutôt que de prendre l'inscription si bien élaborée ne Morcolli ou de Schiassi.
Je voudrais bien nue les réformateurs n eussent pas , en tournant eu dérision le slvle simple employé dans l'Eglise , introduit ce