‹ Démonstrations évangéliques (volume 2)Chapitre 80 sur 167 · RAPPORTS ESSENTIELS ET INTIMES DE CES OFFICES AVEC L'ART · texte numérisé non relu

RAPPORTS ESSENTIELS ET INTIMES DE CES OFFICES AVEC L'ART

LEUR POÉSIE. — LEUR DISPOSITION DRAMATIQUE. — PROCESSIONS. — LA PASSION. — DISTRIBU- TION DE TOUT L'OFFICE. — LEUR MUSIQUE. — CHANT ECCLÉSIASTIQUE , SON ANTIQUITÉ ET SON CARACTÈRE. — CHANT PARTICULIER DU CHOEUR DE LA CHAPELLE PAPALE, SPÉCIALEMENT DANS LA SEMAINE SAINTE. — PALESTRINA. — MESSE DU PAPE MARCEL. — LES LAMENTATIONS. — LES IMPROPERIA. — ALLEGRI, LE MISERERE.

Après avoir vu quelle influence les cérémonies de la semaine sainte onl indirectement exercée sur l'art, en lui inspirant les plus nobles idées , en préparant un théâtre convenable pour leur exécution, nous ne serons pas étonnés de découvrir en elles le plus pur esprit de la force artistique, comme la source d'où découlent ces émanations. La manière dont j'ai divisé la première partie de mon sujet m'amène aujourd'hui à diriger votre attention de ce côté, et à considérer les rapports essentiels qu'elles ont avec le véritable art. J'ai déjà émis quelques idées sur ce sujet en parlant de l'effet produit par elles sur les écoles chrétiennes de peinture. Tous les yeux ne manqueront pas d'être frappés de la beauté des groupes auxquels donnent lieu plusieurs de ces cérémonies; si bien que quand on se serait servi des maîtres les plus renommés pour en régler l'ordonnance , de manière à produire ces effets , ils n'auraient pu imaginer rien de plus beau. Je citerai plus particulièrement les groupes pyramidaux qui se forment auprès de l'autel ou du trône , pendant la messe, le jour de Pâques, où tout est disposé dans l'ordre le plus parfait de progression , quant à la richesse des costumes et à la dignité des personnes , depuis la base jusqu'au sommet le plus élevé ; mais il n'est guère besoin d'en parler , parce que ce sont choses visibles à tous les yeux ; je préfère plutôt appeler votre attention sur ce qu'il y a de plus caché dans le bel ordre et le sens profond dont ces fonctions sacrées se trouvent abondamment remplies. Quiconque lira avec un esprit dégagé de préjugés l'office de la semaine sainte, ne sera pas seulement charmé, mais même étonné, je pense, du goût parfait, de l'harmonie et de la noblesse de sentiment qui y règne partout, comme si le génie de l'élégie sacrée avait présidé à sa composition. lui effet, cet office se compose en grande partie de passages de l'Ecriture faisant allusion à la Passion; et cela seul en dit assez ftour <m donner une haute idée ; mais de plus e choix et la réunion de ces divers passades, pour en former un seul tout, paraîtront dans tons les cas ce qu'on peut imaginer de plus heureux et de plus harmonieux. Il renferme en outre beaucoup d'antiennes et d'hymnes mesurées sur le double rhylhme classique et ecclésiastique, qu'on trouvera, si on les examine, remplies du sentiment le plus touchant. Pour exemple de la première espèce de

rhylhme, je pourrais citer l'hymne commençant par ces mots : Gloria, laus, qui se chante à la procession du dimanche des Rameaux, ctà laquelle se rattache uneanecdote intéressante. On dit que cette hymne fut composée par l'abbé Théodulphe, pendant qu'il était en prison à Angers pour avoir conspiré contre l'empereur Louis le Débonnaire, et chantée par lui sur un ton attendrissant au moment où l'empereur , assistant à la procession de ce jour , passait sous les murs de la prison. Les paroles aussi bien que la musique louchèrent le cœur du monarque offensé, et procurèrent au coupable sa délivrance. On croit que cet événement a eu lieu vers l'an 818; et, quand même la légende serait inexacte, comme plusieurs l'ont pensé , il n'en est pas moins une preuve du caractère et des effets attribués par la voix publique à cette composition. A la seconde espèce de rhylhme appartiennent les hymnes chantées dans l'office du vendredi saint, et particulièrement la première, Punge lingua gloriosi hiuream cerlaminis , dont le refrain, qui se répèle, est de la plus exquise tendresse.

Or le caractère dominant de la poésie contenue dans ces offices est le dramatique , dans ce qu'il a de plus noble. Mais avant d'appuyer mes observations par des exemples, j'ai quelques explications à faire. Peutêtre me jugera-t-on imprudent dans le choix du terme dont je viens de me servir, comme propre à donner quelque fondement aux reproches insensés faits si souvent au culte catholique d'être scénique, fastueux ou théâtral. Eh bien! quand même ce que je vais dire devrait faire tomber sur moi toutes ces railleries triviales, je ne renoncerai point à mon dessein, parce que je ne pense pas que la pénurie de mots qui se fait sentir dans toutes les langues, puisse servir de base à un argument sérieux. Quoi! si la pompe et la magnificence qui autrefois étaient l'apanage de tout ce qu'il y a de noble et de royal , sont devenues aujourd'hui dans noire pays la part exclusive des théâtres et sont flétries d'un nom infamant, en conclura-t-on que l'Eglise, qui les a toujours conservées, doive pour cela y renoncer? Certes ce serait faire preuve d'une grande absence de bon sens, que de qualifier de théâtral ce qui existait avant les théâtres. Assurément, la pompe du culte léviliquc était grande el imposante, et par conséquent il faudrait donc la flétrir aussi bien

DEMONSTRATION I • tNGÉLIQI I .

que l.i notre de m oom ignominieux : c'est l)icn cependant qui l'avait commandée; el li noua ae pouvons trouver de terme meilleur poar la qualifier, ce n'esl qu'a La pauvreté du langage qu'on <li>i i l'en prendra

Mais quand je parle de la (orme dramatique de nos cérémonies, je n'ai nullement en

Mie 1,1 pompe extérieure, et je choisis celte épilhète pour la raison que j'en ai donnée ,

savoir, qne la pauvreté de la langue ne me

fournil point d autre expression pour rendre mi pensée. L'objet el l'effet tic la poésie dramatique consistent en ce qu'elle n'est pas simplement descriptive , mais qu'elle est encore représentative, et cela non-seulement, lorsqu'elle est mise en action , mais même lorsqu'elle se réduit uniquement à des mots. Son caractère propre est de transporter l'imagination et l'âme dans les scènes dont les autres ont été témoins, et d'exciter en nous, par leur récit, les mêmes impressions que nous eussions dû naturellement éprouver dans les mêmes circonstances. Les poêles inspirés de l'ancienne loi, je veux dire les prophètes , sont tous remplis de celte haute et puissante poésie; il ne saurait y avoir rien de plus dramatique, comme l'a remarqué Lowth , que le dehut du soixante-troisième chap.d'Isaïe (de sacra Poesi, p. 318, Oxford, 1810), où le Messie nous est représente s'entretenant avec un chœur, par un dialogue des plus magnifiques. I^e chœur demande d'abord : Qui est celui-ci qui vient d'Edom , qui arrive de Busra avec des vêlements teints'/1 Le Messie répond : C'est moi, qui annonce la justice et qui ai le pouvoir de sauver. Le chœur reprend : Pour</uoi donc votre robe est-elle rouge, et pourquoi vos vêtements sontils comme les habits de ceux qui foulent le vin dans les pressoirs'/ lil le Messie de répondre: C'est que j'ai clé seul à fouler le vin. Cela est vraiment dramatique , dans le sens le plus noble du mot; et il en est ainsi de beaucoup d'autres passages du même prophète, toujours si sublime. Souvent aussi les psaumes sont construits de la même manière, comme j'aurai occasion de le remarquer plus tard; mais le cantique de Salomon et le livre de Job sont des exemples d'une composition dramatique d'un ordre beaucoup plus élevé, où les scènes se succèdent l'une à l'autre et le dialogue croît sans cesse en beauté et en majesté, défiant ainsi toute rivalité de la part des plus beaux traits de la poésie profane.

L'office de l'Eglise est partout éminemment poétique: il n'en est aucune partie qui n'ait quelque hymne soin eut dune beauté rare ; il serait même facile, de signaler une tendance à la construction poétique jusque dans plusieurs de ses prières ou oraisons, de ses litanies et de ses antiennes. Mais la force dramatique, telle que je l'ai définie, se révèle d'une manière très-marquée dans le service divin, et il ne faut pas la perdre de vue si on veut bien l'entendre. Ainsi, par exemple, tout l'office des morts, l'Office proprement dit. les funérailles el la messe, reportent au moment de la mort, et font assister I imagination à la crise formidable de la séparation de l'âme

et du corps, l'eu importe qne l'on célèbre l'anniversaire d'un défunt un siècle on plus, après son décès ', el qu'on se propose dVwte-

nir sa délivrance d'un lieu de suppliée lini-

poraire ou du moins il conserve i assurance d'entrer en posai ision d'un éternel bonheur, toujours les prières de l'Eglise le représentent eu penl, luttant contre des ennemis, sur le bord de I adieux aliime rie l'éternel malheur. Dans l'offertoire, si pathétique, de

la messe, on supplie notre Sauveur de h il. . livrer de la gueule du lion, de peur q ne l'engloutisse et qu'il ne tombe <l<ui* / n' lu t$. Dans le graduel, on le prie de remettre aux morts buis péchés, afin qv sent échapper au jugement de ta vengeance; e\ dans le cours de l'office, on répète le \ ersel : Arrachez leurs âmes , Seigneur, des portes de l'enfer I De même on met dans la bouche des défunts des paroles de la plus solennel! pression, qui les représentent comme encore engages dans un débat dont le SUCïèf douteux. Tout cela est extrêmement imposant et terrible, considéré sons le point de vue que j'ai indiqué, comme nous transportant à cette scène redoutable où la ml corde et la justice entrent réellement e i compte, et élevant nos sentiments de ferveur el de piété à ce haut degré d'énergie qu'une prière, à ce moment décisif, est capable d'inspirer.

C'est de cette manière et dans le n esprit de piété tendre el touchante, que ITjlisenous prépare,pendant l'Ai eut. a la i dm ■ memoralion de la naissance de notre aimab'e Rédempteur, comme si réellement elle i v ail avoir lieu de nouveau. Elle ne se !

à de sèches exhortations pour nous inviter a profiler de cet heureux événement et de la solennité qui le rappelle ; elle nous met loi-s les jours dans la bouche les s(,upirs des patriirches de l'ancienne \o\ : Cieiir . envoyé: votre rosée, et que les nuées fassent (i If Juste ; que la terre s'ouvre et qu'elle germe le Sauveur. La collecte de trois des quatre dimanches de ce saint temps commence par ces mots : Seigneur, dtfptoiji z v trt puissance, et venez; comme si nous craignions que Bèt iniquités ne l'empêchassent de naitre. Il est curieux d'observer comment les compilateurs île la liturgie anglicane, qui ont conservé en les copiant presque mot à mot les collectes de toute l'année , effrayés peut-être par la poésie hardie de cette idée, qui. dans notre liturgie, s'accorde parfaitement bien avec le reste de l'office, ont substitué de nouvelles oraisons pour deux de ces dimanches, el altéré Il troisième au point d'en effacer cette idée, en ajoutant après le mot venez ceux de parmi nous, ce qui change complètement le sens de la dernière partie I). An contraire, dans l'office catholique de ce temps, leméme sentiment perce toujours , devenant de plus

(I) Voiii les deux ootle&cs telles qu'elles se trouvent dans l'une ei l'autre liturgie,

:ne.

)),'-l>lov ,•/. liens vous en i rions, Seigneur, votre pui cl venez; secourez-nous |>ar votre grande |W mu que par I assistance de votre grftce, votre miséricordieuse

CONFÉRENCES SUR LES OFFICES DE LA SEMAINE SAINTE

en plus manifeste et précis à mesure que la grande solennité s'approche; et enfin, au jour de la fête, cette même idée nous reporte au moment même et aux circonstances qui ont accompagné la naissance de notre divin Rédempteur. On y invite les bergers, dans un langage tout poétique, à déclarer ce qu'ils ont vu ; et toutes les gloires de ce grand jour sont représentées à l'âme comme si l'événement ne faisait alors que s'accomplir.

En tout cela il est impossible de ne pas reconnaître la plus sublime expression poétique des sentiments les plus analogues à l'événement dont on célèbre le souvenir, en les reportant ainsi, par un effet dramatique, à la scène elle-même. Ce principe, qui anime si visiblement les offices de l'Eglise à toutes les autres époques de l'année, se fait sentir plus particulièrement dans l'office de la semaine sainte, et lui donne l'âme et la vie. Il n'est pas destiné à être simplement commémoratif ou historique ; il est représentatif dans toute la force du terme. L'Eglise se livre à la douleur comme si son divin Epoux subissait actuellement son cruel sort ; elle pleure sur Jérusalem comme si la mesure de son iniquité n'était pas encore parvenue à son comble, et qu'il fût encore possible de détourner le châtiment qui a causé sa ruine. Notre adorable Sauveur, dans les touchants improperia du vendredi saint, s'adresse aux Juifs comme s'ils étaient encore son peuple, et leur reproche l'ingratitude par laquelle ils ont répondu à ses bienfaits ; non pas qu'il parle pour cela aux malheureux débris de ce peuple dispersés dans le monde, mais à la nation tout entière , comme si elle exerçait actuellement sa barbarie contre lui. Quiconque n'envisage pas ces fonctions saintes sous ce point de vue, et ne lit pas dans cet esprit les offices que l'on y chante ou que l'on y récite, ne saurait assurément ni les goûter ni les comprendre.

Pourquoi , dira-t-il , chanter avec des accents si pathétiques les lamentations de Jérémie déplorant la destruction et la captivité du peuple juif, tandis que nous devrions bien plutôt pleurer nos propres péchés, qui ont crucifié le E ils de l'homme? C'est que l'Eglise, par ces sentiments, espère arriver plus sûrement à nos cœurs en excitant ainsi en nous, à l'égard de l'ancien peuple de Dieu , des sentiments analogues, par le mélange d'indignation et de compassion que la vue de son crime eût dû très-fortement nous inspirer si nous en eussions été les témoins. Pourquoi aussi, dans les antiennes, dans les versets et dans toutes les autres parties moins essen-

bonté haie la venue de celui que nos péchés retardent depuis si longtemps. Vous qui vivez, etc.

Liturgie WKjhcane.

Seigneur, déployez, nous vous en prions, voire puissance et venez parmi nous; secourez-nous par uni; grande puissance, afin que, tandis que nos péchés et nos iniquités nous laissent en proie au malheur et nous empêchent de parcourir la carrière qui s'étend devant nous, votre grâce et votre miséricordieuse bonté se liaient de venir à noire Mile et nous délivrent, par la satisfaction de, votre Fils, Noire-Seigneur, à qui, avec vous et le Saint-Esprit , soil honneur el gloire à tout jamais. Amen.

tielles de l'office, les expressions sont-elles tellement choisies qu'elles ne peuvent sortir que de la bouche de notre Sauveur lui-même dans le temps de sa passion? C'est qu'elle voulait nous représenter cette scène douloureuse de manière à émouvoir nos cœurs comme ils l'auraient été s'il se fût adressé directement à nous, ou qu'il eût parlé à son peuple, en notre présence, à ce moment solennel et attendrissant, au lieu de n'y faire naître que des affections semblables à celles qui pourraient résulter de nos froides méditations.

Mais nous ferons bien mieux voir et sentir encore toute la richesse poétique de cette idée, si nous analysons quelqu'un de ces offices. Le dimanche des Rameaux est destiné à célébrer l'entrée triomphante de Notre- Seigneur dans Jérusalem , et ses premiers pas dans la voie du Calvaire. On pourrait en informer les fidèles par une leçon ou une exhortation qui les instruirait de l'objet et du caractère de cette touchante solennité. Au lieu de cette méthode froide et sèche, un chœur, absolument comme dans la meilleure tragédie grecque , est chargé de remplir ce devoir. 11 ouvre la scène dans un style vraiment dramatique, en chantant avec une noble simplicité : Hosanna au Fils de David! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Oroi d'Israël, hosanna au plus haut des cieuxl Après ces pieux transports, le prêtre ou l'évéque officiant commence l'office par une oraison courte, mais expressive, qui appelle la bénédiction céleste sur la commémoration de la passion du Christ, qui doit aussitôt suivre. Puis le sous-diacre lit une leçon tirée de l'Exode, qui se trouve avoir une'parfaitc et par conséquent fort belle analogie avec la solennité du jour, en ce que Dieu, après le séjour des enfants d'Israël sous les palmiers d Elim, leur promet une délivrance aussi entière que certaine de la servitude d'Egypte (Exod.,XV, 27). Un pareil début est à la fois harmonieux , noble et parfaitement approprié ; il renferme le type dont l'exécution doit bientôt occuper notre attention. Le chœur reparaît et prépare la voie à ce qui va suivre, en racontant le complot des prêtres juifs pour la perte de Jésus, et la prophétie de Caïphe : qu'un homme devait mourir pour le peuple, afin de prévenir la perte de tous. Puis enfin le diacre explique pleinement la nature de la solennité de ce jour, en chantant l'Evangile qui rapporte l'entrée triomphante du Sauveur à Jérusalem , et les chants de joie dont elle fut accompagnée. Le célébrant (à la chapelle sixtine, le pape lui-même) procède à la bénédiction des rameaux préparés pour cet effet , c'est-à-dire qu'il implore la bénédiction du ciel sur tous ceux qui les portent et les conservent dévotement en mémoire de cet événement, qui est comme le point où commence notre rédemption.

Quant aux prières employées dans celle bénédiction , je n'en dirai rien qui ne puisse se dire également de toutes celles qui se trouvcnl dans les offices de l'Eglise, savoir: qu'elles possèdent une élévation de sentiment.

615 M Mn\-Ilt\ll<>\

Une beauté (l'allusion , une lune d'expn

•ion» tint' profondeur de pensée, qu'on ne

.saurait retrouver dans aucune form mederne de lupplication. il j en a ici un certain nombre , mais elles sont relevées par le ( iiiiuir, qui en rompt a propoi la monotonie |).ir iea «liants d'allégresse.

Les rameaux une fois distribuée, la icène du triomphe de Jésus-Christ »'st représentée au naturel par une procession dans laquelle on les porte. Là encore le chœur entretient

le véritable effet dramatique de la scène, en commençant par le récit de ce que lit notre Sauveur lorsqu'il envoya deux de ses disciples à Béthanie chercher l'humble monture

qui devait le porter, et décrit ant ensuite cette marche triomphale dans une série de strophes qui croissent toujours en beauté, jusqu'à ce qu'enfin, ayant atteint la hauteur (l'un sentiment poétique parfaitement lyrique, il s écrie : Soyons unis pur la foi aux (Uti/es et à ces enfants qui crient au triomphateur de la mort : Hosunna au plus haut des deux!

Vient ensuite une cérémonie qui , pour être bien comprise, doit être considérée sous le même point de vue graphique et dramatique. La procession, en arrivant à la chapelle, trouve la porte fermée, en signe de ce que les portes du ciel étaient fermées à l'homme depuis sa chute. Un demi-chœur, placé dans l'intérieur de la chapelle, chante les deux, premiers vers de l'hymne de Théodulphe, ainsi qu'il le fil lui-même dans sa prison. Tout le chœur répond du dehors sur le même Ion. Ces deux premiers vers sont ensuite répétés comme refrain après chaque distique, qui est (hanté par manière d'anlislrophc par le demi-chœur renfermé dans la chapelle. A la fin, le sous-diacre frappe la porte avec le bâton de la croix qu'il porte, pour indiquer que , par la rédemption opérée sur la croix , lés foudres du ciel ont été conjurées ; les portes s'ouvrent, et la procession rentre, tandis que le chœur chante un répons où est racontée la marche triomphale de notre Sauveur lors de son entrée dans la sainte cite.

S'il se trouvait des esprits portés à juger cette action, toute simple qu'elle est en ellemême et symbolique dans sa signification, indigne d'un culte vraiment pur, el auprès desquels il fût besoin d'une autorité plus élevée pour en justifier l'emploi , je les renverrais à deux des psaumes qui, de l'aveu même des commentateurs protestants les plus accrédités, furent composés évidemment pour une action dramatique toute semblable. Le premières7! le psaume XXIV. selon les Hébreux, chanté à l'occasion de la translation de l'arche sur la montagne de Sion; il commence parun chœur de la plus grande beaulé • Au Seigneur appartient la terre et tout ce ipi elle renferme, l'univers et tout ce gui l'ha- Inte. Après ce noble début, pendant que le

COrtége monte la colline, le ('lueur demande : Oui est-ce qui montera sur la monta</n« du Seigneur, ou pénétrera dans son eanetuairi ' Lorsqu'il a été répondu à celte question d'une manière ravissante, le cortège est ar-

Ï.MM.rthjll 5i«

rivé an tabernacle, et le trouve fermé. Alors le cherar s'écrie : JLeeea os têtes, ô porte»! vous, porter antique», afin pu ts kXêieU gloire puisse entra .' Le demi-cnoBur, probablement de l'intérieur du tabernacle, demande : Quel est ce j(,,i 4s gloire? Le chopeu répond '.C'est le Seigneur fort it puissant, le Soignent puissent dans les combats. Ensuite il répète les paroles adi ux pot b

le demi-chœur aussi répèle sa même q tion; puis bs |oitcs s'ouvrent an bruyant

retentissement de ces paroles chantées [ . i r le (lueur : C'est le Seigneur des armées , c'tit

lui gui est le /toi de gloire Lovotk, p. .(> Le psaume CXXJ, selon Lowth, est construit de

la même manière. On \ soit le roi, sur le point de faire la guerre, s'approcher du tabernacle, et, debout en dehors, implorer l'assistance divine; et les préires, de l'intérieur, lui répondant en chœur, l'assurent de lelficacilé de sa prière [Loiclh , VI , p. 390). L'analogie entre ces actions dramatiques inspirées et celle qui termine la procession du dimanche des Rameaux, me semble singulièrement frappante ; cl elle doit non-seulement dissiper tous les préjugés qui pourraient exister contre, préjugés qui ne sauraient exister partout où le bon goût et la connaissance de son esprit règlent le jugement, mais lui donner même un nouveau degré d'intérêt.

11 est encore une autre partie de l'office du dimanche des Rameaux qui se répèle le jour du vendredi saint, qui surpasse de beaucoup tout ce que nous venons de voir en puissance dramatique el en effets sublimes de représentation : je veux parler, comme le devinent aisément la plupart d'entre vous, du chant de la passion, selon saint Matthieu cl saint Jean, dans l'office de ces deux jours. Il est exécuté par trois interlocuteurs, en babil de diacre, qui se distribuent entre eux les parlies, comme il suil. Le récit, ou partie historique, est fail par une mâle el forlc voix de ténor ; les paroles de noire Sauveur sont chantées par une basse grave el solennelle, el une troisième voix de haut contralto répète loul ce qui est dit par les autres personnages mis en scène. Tout cela ne peut manquer de produire un effet dramatique : chaque partie ou rôle a sa cadence particulière, un chant fort ancien, simple, mais riche, parfaitement adapté au sujet, et digne de la Ira— gédieantique. Le chant du narrateur cet clair, distinct et légèrement modulé, celui dans lequel s'expriment les divers interlocuteurs est vif el approchant presque de celui des entreliens familiers ; mais celui qui est donne aux paroles de notre Sauveur est lent, grave et très-solennel ; il commence bas el monte puions pleins, puis, par une agréable variété . s'allonge en riches. mais simples ondulations, et finit par une cadence gracieuse el expressive, modifiée avec plus d'effet encore dans les phrases interrogalivcs. Ce rbvlhme est i peu près le même dans toutes les Eglises catholiques: mais dans la chapelle du p.ipe il a l'avantage d'être chante par trois membres du chœur de chantres, c'est-à-dire par des

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voix formées avec beaucoup de soin et trèsexercées dans la science du chant, au lieu de l'être par des prêtres ordinaires et par conséquent moins habiles dans cet art.

Mais ce qui donne à cette récitation dramatique, dans la chapelle sixtine, une beauté particulière, ou plutôt de la magnificence, c'est le chœur. En effet, toutes les fois qu'on fait parler la foule des Juifs dans l'histoire de la Passion, ou toutes les fois que plusieurs personnes doivent parler ensemble, le chœur éclate alors sur un ton simple, mais tout en masse, et rend les pensées avec une vérité et une énergie qui remuent tout le corps et produisent une impression irrésistible. Ces chœurs furent composés en 1585 par Thomas- Louis de Victoria, natif d'Avila, et contemporain de l'immortel Palcstrina, qui n'essaya pas de les corriger ou de les changer, probablement, comme me l'a fait observer son digne successeur Baini, parce qu'il les trouva si parfaits et si bien adaptés à leur destination, llyena vingt et un dans l'Evangiîedu dimanche des Rameaux, et quatorze seulement dans celui du vendredi saint. Les phrases aussi, dans les premiers, étant plus longues et plus susceptibles d'une expression variée , le compositeur a su tirer bon parti de cette circonstance. Quand les Juifs s'écrient : Crucifiez-le, ou qu'ils répondent Barabbas, la musique, comme les paroles, est concise et empreinte d'une effrayante énergie ; elle n'a qu'autant de notes que de syllabes ; toutefois, dans les trois notes adaptées au mot Barabbas, il y a un changement de clef qui estaussi simple que frappant. Ici, comme dans la plupart des chœurs , l'effet est rendu beaucoup plus puissant par la terminaison subite et abrupte qui coupe la note finale en demicroche (note qui n'est pas connue dans la musique de la chapelle papale ), quoique sur le papier la mesure soit remplie par une blanche ou double brève. Tout le chant, presque entièrement composé de croches ou demi-brèves , a une marche vive, mais marquée, et pour ainsi dire bruyante, parfaitement bien appropriée aux vociférations tumultueuses d'une populace furieuse. Ce sont làautantde modifications traditionnelles de la musique écrite, conservées d'année en année parmi les musiciens, depuis le temps du compositeur original. Dans le troisième chœur de la Passion de sainl Matthieu, où les deux faux témoins parlent, il se trouve un duo partagé entre le soprano et le contralto, et l'on fait suivre les mots les uns après les autres, à pas chancelants et entrecoupés, comme si l'un toujours prenait ce qu'il va dire de la bouche de l'autre , et la musique est dans un style syncopé : toujours une des parties est ou en dissonance avec l'autre, ou bien clic en imite clairement les mouvements, en sorte qu'on ne saurait rendre d'une manière plus juste et plus frappante cette observation, que leurs témoignage» ne s'accordaient pas entre eux. Dans le seizième , il ne peut rien y avoir au-dessus de la douceur et de la tendresse du Ion avec lequel sont proférées ces paroles : Salut, Roi des Juifs! Avec

l'expression qui convient à leur caractère, ces paroles incitent puissamment l'âme à répéter sérieusement celte phrase dite par les Juifs dans un sens blasphématoire. Mais, vers la fin, les chœurs croissent en longueur, en richesse et en variété. Le dix-septième et le dix-huitième sont des chefs-d'œuvre, ils sont plus hardis dans leurs transitions et plus heureux dans leurs chutes et dans leurs cadences finales, qui sont enflées, majestueuses et pleines. Dans l'Evangile de saint Jean cependant il y a une ou deux phrases qui, quoique moins riches peut-être, sont plus exquises encore dans leur modulation. Je citerai pour exemple la dixième : Si vous le laissez aller, vous n'êtes pas l'ami de César, dont la modulation est vraiment délicieuse. Mais il est un de ces chœurs qui surpasse de beaucoup en beauté et en pathétique tous les autres, c'est le dernier : Ne la divisons pas (la tunique de Jésus), mais tirons-la au sort. Les parties se succèdent l'une à l'autre par des chutes cadencées, de plus en plus douces, et presque en mourant, lorsqu'enfin le chœur éclatant en masse fait entendre une mélodie pleine à la fois de douceur et de majesté.

Je suis entré dans ces détails parce qu'il me semble que ces belles compositions, par leur brièveté et la rapidité de leur exécution, et par l'effet qu'elles ont de frapper subitement l'oreille pour expirer aussitôt , produisent généralement un sentiment d'étonnement et de surprise plutôt que des sentiments d'admiration ; ce qui empêche qu'on ne fasse attention à l'expression propre et particulière de chacune d'elles, et à la construction savante, quoique simple, de plusieurs d'entre elles.

Vous reconnaîtrez , je pense, que l'arrangement musical de ces passions repose tout entier sur un principe et sur une pensée profondément dramatique, bien digne d'elles, et propre à produire dans l'âme une impression plus solennelle et plus pieuse, que ne le pourrait faire aucun récit ou aucune exposition des faits importants qu'elles contiennent. Le rhylhme mesuré et majestueux de ce triple chant, indépendamment de l'aide qu'il reçoit de ces chœurs, jouit en outre d'un sentiment poétique que lui donne la manière même dont il est exécuté. Car, sans que L'art s'y manifeste nullement, on observera que la voix forte qui est chargée de faire le récit historique, s'adoucit graduellement à mesure que l'on approche de la catastrophe, qu'elle est presque réduite àun simple souille lorsqu'on est arrivé aux dernières paroles proférées sur la croix, et meurt au moment où le Sauveur rend son dernier soupir ; alors que tous les assistants tombent, je dirais presque spontanément à genoux, et qu'on observe quelques moments de profond silence, à l'impression duquel il est impossible de résister.

Après m'ètre arrêté si longtemps sur ces deux offices , dans le but de guider l'esprit à une plus juste appréciation du principe artistique ou poétique qui en règle la composition, il n'est plus nécessaire d'accumuler d'autres exemples. Partout la fin qu'on se propose est la même : c'est de reporter l'esprit

«•i lr ( nMir a i.i icène originale, et d'en i <>n centrer les pensées el les affections iar les derniers moments de la riede notre Rédempteur, comme m nous r<i \ ion-, présentement miiis 1rs \ci:\. Le même principe, conflrmé de plus par une recommandation, sinon par un commandement du divin Sauveur, a lail conserver, au nombre des cérémonies ecclésiastiques, la pratique du lavement des pieds <ics pauvres, le jeudi saint. Ce pape m- dépouille de ses riches vêtements sacerdotaux, met autour de lui une seri ielle en toile, puis lave les pirds de ceux, qui oui dé désignés pour cela, ci les baise ensuite. La commémoration de la conduite de Notre-Seigneur dans ses derniers jours n'eût pas été complète si cet acte si singulier d'humilité et de bonté qu'il a voulu joindre, comme [tour en donner un exemple, au précepte de la charité fraternelle, n'eût pas trouvé place dans L'office de cette semaine. Tout incommensurahle, tout inûnie même qu'est la distance qui se trouve; entre le Fils de Dieu incarné et un homme, quelque élevé qu'il puisse être sur la terre, peut-on concevoir une imitation qui approche de plus près de celte manifestation d'une charité condescendante, une application plus frappante du commandement de faire ce qu'il a fait lui-même, que de voir celui que la grande majorité des chrétiens croit être son vicaire et son représentant sur la terre, celui que tous reconnaissent pour un souverain et pour le chef spirituel d'un nombre de sujets plus grand qu'aucun autre souverain n'en peut compter sous son sceptre temporel, remplir ainsi ce devoir auquel beaucoup se refuseraient malgré la pompe extérieure dont il semble environné, et accomplir en quelque manière à la lettre, à l'égard des plus pauvres d'entre ses frères, ce que til Jésus-Christ à l'égard de ses apôtres. Celte cérémonie considérée d'après notre principe de représenter, comme dans un drame sacré, la conduite de notre Rédempteur, ne devient pas seulement convenable et bien appropriée au but qu'on a en vue, niais même presque nécessaire.

On peut expliquer de la même manière bon nombre d'autres cérémonies : ainsi, par exemple, ce qui a lieu au commencement de la grand messe, le jour de Pâques, lorsque le pape, au moment où il s'avance vers l'autel , rencontre les trois plus jeunes cardinauxdiacres, les embrasse, en signe de la première entrevue de noire divin Rédempteur avec ses lidèles disciples, après sa résurrection d'entre les morts. De même aussi l'usage du sépulcre, c'est-à-dire L'usage de déposer les espèces eucharistiques sur un autel préparé a cet effet, considéré dans ses rapports avec la croyance catholique de la présence réelle du vrai corps et du vrai sang de Jésus- Ghrist dans cet auguste sacrement, devient une représentation vivante de la dernière circonstance de sa sainte passion.

Mais, croyant en avoir dit assez pour diriger votre attention vers Les sentiments dans lesquels on doit considérer ces offices et y assister; craignant d'ailleurs de devenir eunuyeui par trop de prolixité, je passerai sous

ÊVANGEUQI i Mo

silence une foule d'autres exemples <i u ■ se présentent à ma mémoire, préférant roua adresser quelques obeeri étions sur I offi< »• de toute la semaine, pris dans ion ensemble. Chaque partie de cet office avant un es 1ère de vn- et d'action vivante, <|ui forme I nce même de la re| résentalion dramatique, un obsen aleur attentif ne murait manquer de remarquer comment chaque jour qui

se SUCCède est appelé à produire une- 1.1.

sion de plus en plus rive et profonde, avec l'aide des contrastes et des tempérai enls partiels nécessaires pour lui donner de la \ igueur et lui conserver sa force poéliqa

tout cela est dû uniquement a la fi II lilé avre

laquelle la représentation s'attache à suivre la scène originale.

C est ainsi que l'office du dimanche des Rameaux s'ouv re d'une manière triste i I nelle, mais avec nn mélange de joie et d'allégresse passagère, lorsqu'en portant les rameaux, nous célébrons l'entrée de J<- u- a Jérusalem. Pendant les trois jours qui suivent, L'office est tout imprégné de trisl quoique sans aucune démonstration publi juc qui mérite d'être remarquée, ju-qu'au moment où les ténèbres du mercredi après midi écartent le voile et montrent l'Eglise lout en deuil dans le chant solennel de son office, dans les Lamentations et le Mitei i n , Le jeudi suspend pour un moment le cours de la douleur : il est destiné à la commémoration de la divine eucharistie , el de la consommation de la loi d'amour. Les vêlements sacerdotaux sont blancs; on y (hante le Gloria in exceliia , et tout indique quelque adoui meut à la tristesse toujours croissante, quoique dans lout l'office on puiss,. encore distinctement apercevoir la même leinte de mélancolie religieuse. Ce tribut de n naissance plus joyeuse une fois payé, toutes les barrières sont ouvertes à la douleur ; les autels sont dépouillés non-seulement de lout ornement (cela s'est l'ail à l'entrée du temps de la passion), mais même de ce qui les couvre aux jours ordinaires; et, comme les autels, et pour la même raison, toutes les autres parties de la chapelle, depuis le baldaquin jusqu'au pave, restent nues et découvertes ; la couleur de pourpre dont on s'est servi le dimanche lait place a II couleur noire , emblème d'un deuil plus profond; les cardinaux, pour ce jour-là seulement dans toute l'année, portent des soutanes «le serge, au lieu de soutanes de soie ; la liturgie elle-même parait confuse et imparfaite; puis enfin l'Eglise demeure sans cierges et s mis encens, in-ie ( i solitaire, comme à la perle d'un Ils Unique. Autrefois Le samedi se pissait dans cetabandonneiuenl à une douleur inexprimable, sans Office ni chant ; mais avec le rituel suivi aujourd'hui, on laisse entrevoir la première aurore de consolation . on entend déjà qii"lque chose lie la résurrection, 1 alléluia du lendemain est annoncé; el ainsi on évite la Irop brusque transition qui, sans cela, nous transporterait du fond de l'abîme de la douleur dans toute la plénitude de la joie spirituelle la plus consommée, et dans Les glorieux

CONFÉRENCES SUR LES OFFICES DE LA SEMAINE SAINTE

triomphes que la résurrection de notre divin Rédempteur étale à l'imagination et aux pensées des fidèles chrétiens. Tels sont les principes qui animent ces offices sacrés de la semaine sainte, dans la basilique du Vatican ; destinés à être des représentations, ils représentent en effet les diverses scènes de la passion du divin Sauveur, plutôt qu'ils n'en rappellent le souvenir ; et ils renferment dans leur action séparée, comme dans leur ensemble général , tous les éléments d'une poésie puissamment dramatique.

Jamais une telle poésie ne saurait marcher longtemps seule; mais sa sœur, la science du son et de l'harmonie, ne manque pas de se joindre à elle. Il serait étrange en effet, ou que le génie inspirateur de l'art chrétien, qui a su lui faire servir toutes les autres formes du beau, n'en eût excepté que la musique, n'y trouvant rien qui lui pût profiter, ou que l'esprit qui a su combiner dans un vaste cérémonial de si nobles et de si beaux sentiments, n'eût pu les exprimer en accents convenables. Il ne nous manque donc plus que la musique pour compléter nos idées sur le mérite artistique de ces saintes cérémonies, qui, comme nous l'avons déjà montré , ont eu une influence immense sur le développement des arts du dessin, et possèdent en elles-mêmes la plus haute beauté poétique; or, nous ne la trouverons pas ici indigne de sa destination; car je puis dire , sans crainte d'élre contredit , que vous entendrez, la semaine prochaine, une musique (elle, que, soit que vous en considériez la grandeur d'effet ou le talent de la composition, son impression irrésistible ou son intérêt historique , aucun autre lieu du monde ne saurait vous offrir rien de pareil dans le même espace de temps , ou même jamais. Tel est donc le sujet que je vais actuellement traiter.

La musique exécutée dans la chapelle papale pendant la semaine sainte est de deux sortes : le plain-chant ou chant grégorien, appelé en italien canto fermo ou canto piano, et la musique harmonisée, canto figurato , spécialement réservée à celte chapelle. Je n'ai pas besoin de vous rappeler qu'on n'y fait jamais usage d'aucun instrument. C'est en plain-chant que se chantent les Ténèbres, à l'exception de la première Lamentation et du Miserere qui est à la fin ; puis certaines parties de la messe, comme l'Introït, le Graduel, l'Offertoire et la Communion; les deux parties de l'office de Ténèbres que je viens d'excepter, le Kyrie eleison, le Gloria et les autres parties de la messe sont chantées en harmonie. Pour vous mettre à même de mieux apprécier la valeur des diverses pièces de chant que vous devrez entendre, il ne sera pas inutile de jeter un coup d'œil rapide sur l'histoire de la musique sacrée.

Nous n'avons sur ce sujet aucun témoignage bien clair, avant la paiv rendue à l'Eglise, époque à laquelle Eusèbe rapporte que des places diverses étaient assignées aux

I'eunes gens et aux vieillards qui chantaient es psaumes. Saint Augustin attribue l'inlro-

Pi':monst. Evang. XVI,

duclion duchantàdeux chœurs alternatifs en Occident à saint Ambroise, qui l'avait appris pendant son séjour en Orient. Il y a dans ses Confessions un passage célèbre où il décrit la par* qu'eut la musique de l'église de Milan à sa conversion , en lui faisant verser des larmes de tendresse toutes les fois qu'il l'entepdait. On ne connaît pas le système introduit par saint Ambroise ; il n'y a pas de doute qu'il était fondé sur l'ancien système grec ; et comme il a servi également de base a celui que l'on désigne maintenant sous le nom de chant grégorien , on ne peut douter qu'il n'ait avec lui une grande ressemblance, et qu'il n'ait été effectivement ou surajouté, ou même entièrement fondu dans la réforme introduite par le pape Grégoire le Grand dans la musique d'église. Je suis loin de vouloir entrer dans desdétails purementtechniques; mais comme il peut être intéressant pour plusieurs de savoir en quoi la gamme ou les clefs du chant grégorien ou plain-chant diffèrent de celles de la musique ordinaire, je vais en parler.brièvement. Saint Grégoire donna aux huit notes qui composent la gamme les noms qu'elles portent aujourd'hui, A, B, C, D, etc. Suivant son système et celui de la musique actuelle, chacune de ces notes peut devenir la dominante, mais alors il nous faut introduire autant de bémols et de dièzes qu'il est nécessaire pour faire tomber les tons et demi-tons aux mêmes intervalles dans chaque ton majeur ou mineur respectivement.

De là il suit qu'une pièce de chant écrite dans un ton peut être chantée dans un autre, sans qu'il en résulte d'autre changement que celui de la clef. De même dans le chant grégorien, chaque note peut devenir la dominante, mais il ne peut y avoir de dièzes ou de bémols , sinon le B/> dans la clef de F. Ainsi, dans chaqueclef, la position des demitons varie; et une pièce de musique composée dans une clef ou ton est complètement altérée et devient insupportable si on la transpose dans un autre. Dans l'espace de peu de siècles il se glissa de tristes corruptions dans la musique ecclésiastique , cl il s'éleva de grandes disputes par rapport au nombre de clefs ou de tons qui s'y trouvaient. C'était alors un temps où l'on respectait l'autorité, et le point en litige fut référé à Charlcmagne. Ce prince étudia à fond la question, prit conseil et rendit son décret impérial , que huit clefs ou modes paraissaient bien suffisants. Il paraît qu'il s'éleva des réclamations, surtout de la part des Grecs, et un second décret prononça qu'il y avait douze modes (1).

Le chant grégorien est complètement diatonique; il est mélodique, c'est-à-dire chante par toutes les voix. Rousseau a fait observer, et tout musicien en conviendra, qu'aucune musique moderne ne saurait s'élever comme lui à ce ton pathétique qui donne un air majestueux à la voix humaine ; et un autre auteur remarque que tous les efforts tentés dans les temps modernes pour l'imiter dans

(1) Baini, Vie de Paleslrina, t. n, p. 81.

(Dix-sept.]

BÎS DÉMONSTRATION

la composition ont complètement é< boué« Les ui'iii c> de la semaine sainte «m offriront les pins parfaits modèles. En fait de chant pour un ministre dn Seigneur à l'autel, je citerai, comme n'aj ant point encore <L rival, la passion dont j'ai déjà parle, et la bénédiction dn cierge pascal le samedi saint au malin ; c'est un morceau de musique déclamatoire, >i je puis ainsi parler, qui ne le cède à aucun autre en gaieté connue en dignité.

I i s psaumes de Ténèbres se chantent eu

plain-chant grégorien ; mais il me semble

presque impossible de choisir un plus bel exemple «le la richesse cl de la vive expr. -

sion de ses modulations que le verset • Chri-

stus factus est, etc. (1), qui précède immédiatement le Miserere. Chaque soir on y ajoute une nouvelle clause , et le chant augmente en douceur et en beauté. La seconde et la troisième Lamentation sont chantées chaque jour par une seule voix de dessus avec une cadence bien connue, mais qui, à la chapelle sixline , se modifie d'une manière spéciale et prend une nouvelle douceur. En général, celle des Lamentations qui est modulée avec le plus de délicatesse et de pathétique est la prière de Jérémie qui forme la dernière du vendredi soir.

Dans tous ces exemples, comme dans beaucoup d'autres , nous avons les plus parfaits modèles du vrai chant grégorien; mais il est d'autres remarques à faire, plus intéressantes encore pour ceux qui étudient l'histoire de la musique. 11 paraîtrait quedansTancienchant ecclésiastique la mélodie était rythmique, c'est-à-dire que la différence de longueur dans les notes n'était pas marquée par écrit; les lettres qui représentaient les notes n'indiquaient que le Ion, et la mesure delà note suivait la quantité, en tonnes de grammaire, de la syllabe à laquelle elles correspondaient, exprimant ainsi le rythme pratique, ou prosodie, de l'hymne; cependant on admettait des cadences et des passages servant d'ornement, pour donner plus de grâce au mouvement. Or quiconque veut avoir une idée de la musique qui en devait résulter , n'a qu'à aller à la chapelle du pape le vendredi saint, où la seule pièce qui ait été conservée ou qui se chante dans le monde, d'après ce système, est exécutée chaque année; c'est l'hymne Patuje lingua gloriosi lauream certaminis, qui se chante pendant la cérémonie du haisementdcla croix, après les Improperia. C'est une composition vive et presque brillante qui s'accorde bien avec les paroles de triomphe qu'elle doit rendre; et s'il se trouvait quelqu'un à qui elle parût d'un caractère trop léger pour la circonstance, il cesserait, j'en suis sûr, de la juger aussi sévèrement, «lès qu'il viendrait à la considérer ainsi comme le seul reste «le cette musique vraiment poétique qui exprimait exactement la prosodie «les mots Don Antonio Eximeno, auteur qui a écrit d'une manière distinguée sur la musique, était si frappé de cette hymne qu'il

(1) i Le Uinsi s'est fait obéissant pour nous jus(]u';i la liwrl. »

ÉVANGÉLK m

allait tous les .'lis l'entendra, . t il <n a laissé par 6ci il nn long éloge s, lentuique. il la proclame une oeuvre <|U'' tout compositeur ou ur de musique d'église devrait étudier avec beaucoup de soin, comme un bean dèle du style rfaytbraiqai h bbio.Rom I p. I , p. 19 . Ce n'eal pu le m dl reste de musique, perdue ailleurs, qu'on retrouve Ici : car, la lemainc sainte, «pu nous ,-t coni • i office le '•eul exemple qui nous i d'un ancien système de mélodie, nousa lement conservé les seuls restes «lu plus cien système connu d'harmonisation. I tin du jour de Pâqoi - entendre! la

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