‹ Démonstrations évangéliques (volume 2)Chapitre 84 sur 167 · POINT DE VUE RELIGIEUX DE CES CÉRÉMONIES · texte numérisé non relu

POINT DE VUE RELIGIEUX DE CES CÉRÉMONIES

influence de la semaine sainte slr la morale publique, sur la conduite des princes.

pardon des injures. — son influence civilisatrice fendant le moyen age. — son

action s'étend jusque sur tout le reste de l'année. — trêve de dieu. — influence de la célébration de ces cérémonies sur la vie intérieure. — dévotion a la croix, conclusion.

Si je devais abandonner mou sujet au point où je l'ai laissé la dernière fois, vous seriez en droit de m'arcuscr d'avoir trompé votre attente la plus légitime; car jusqu'ici je n'ai parlé des offices qui commenceront demain que comme de choses belles et vénérables , sans avoir encore dit un mot de leur sainteté. L'idée aussi que vous devez vous former de leur vérité resterait beaucoup au-dessous de la vérité, et moi-même je laisserais ma tâche tristement imparfaite, si, au sortir de celle enceinte où vous vous trouvez réunis pour la dernière fois, vous ne deviez les regarder que comme des objets propres à extasier l'œil du peintre, à charmer l'oreille du musicien, ou à ravir et instruire l'esprit du poêle et de l'antiquaire, et non plutôt comme des institutions sacrées faites pour élever et perfectionner l'âme du chrétien. Car, après tout, ce n'est point à un simple étalage de pompes extérieures , les plus magnifiques et les plus sublimes qui aient jamais été conçues et exécutées, que vous êtes appelés, mais bien à assister à une commémoration solennelle de la passion et de la mort douloureuse de notre divin Rédempteur. Tout ce qu'il peut y avoir de beau dans les formes extérieures de cette commémoration , tout ce qu'il peut y avoir de pathétique dans le chant , de poétique dans les paroles et de touchant dans l'aclion , n'est dû qu'à la pensée dominante, à l'esprit de dévotion et de piété qui en est l'âme , et qui exercé son empire et se produit au dehors par tout cet éclat extérieur. Tous ces arts en effet seraient vains, insensés et la source de bien des maux , si une haute destination ne les consacrait ou du moins ne les ennoblissait ; mais où trouveraient-ils une sphère plus élevée ou une occasion plus digne de déployer leur céleste puissance, que dans les scènes qui représentent le plus grand et le plus touchant de tous les mystères du christianisme? Au moment où expira notre divin Sauveur, il sembla que la puissance divine voulût mettre en harmonie avec cet instant solennel toute la nature visible : le ciel s'ob- .v m, il, la terre trembla, les rochers se fendirent et les tombeaux s'ouvrirent, afin que tout ce qui se voilou s'entend pût sympathiser avec la catastrophe ou action principale de celle horrible tragédie. Il aurait été con-

tre toute raison et contre toute convenance que la catastrophe dans laquelle l'auteur de la nature souffrait , eût eu lieu au sein des brillantes splendeurs d'un beau jour de printemps, taudis que les fleurs se seraient épanouies au pied de l.i croix, et que les oiseaux auraient chanté leurs amours sui sa télé. C'est dans le même esprit que l'Eglise, son é| ouse, célèbre chaque année le souvenir de ce spectacle déchirant, cherchant a en mettre les ace ssoires el les circonstances en unisson avec la mélancolie et le sentiment profond el solennel qu'il doit infailliblement inspirer. C'est pourquoi ces jours sont des jours déjeune et d'humiliation; car qui pourrait Bêler et l'aire bonne chère, quand son Seigneur n'a pour élaneber sa >o\t que du fiel et du vin ùgre ? Ce sont des jours où disparait lout pompeux appareil et toute religieuse splendeur; car qui pourrait porter des vêtements de joie, quand la robe sans couture de son Sauveur est tirée au sort? Ce sont des jours de lamentations el de chants lugubres ; car qui pourrait consentir à entendre de joyeuses mélodies , en commémoration des soupirs et des gémissements arrachés par le pèche ?

Ce n'est donc qu'un sentiment naturel , puriflé par un motif religieux , qui, dans le cours des siècles, a guidé l'Eglise dans la formation successive de ces offices commemoralifs qui rempliront la semaine qui va commencer. L'art reçut d'elle ses leçons SOUS celle influence, et de là tel accord admirable de toutes les circonstances avec le grand el solennel événement auquel elles se ratta chent.

Après avoir consacré trois discours au\ considérations qui sont les moins importantes , il semblera peut être que je tiens peu compte de la valeur relative des choses, en cherchant à renfermer dans une seule couler nce tout ce qui regarde le point principal de mon sujet : car vous n'avez pas oublie, je l'espère, que je me suis reserve d'envisager dans ce discours-ci, qui sera le dernier, les offices el les cérémonies du 1 1 semaine sainte sous le point de vue religieux, ou. comme je m'en suis explique, de les considérer < n tant que dtsliués a exciterai verttituses ri pim$$t impressions. Cette partie de m.i tâche est pleine de difficultés. D'abord, ce sujet parait plutôt appartenir à un lieu plus saint que

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celui où nous sommes réunis : il est propre

à produire des émotions qu'il est plus dans la nature d'un sermon que d'un essai de tendre à exciter ; et l'inconvenance qu'il y aurait à prendre un ton qui ne serait pas approprié au lieu et aux circonstances qui nous réunissent en ce moment, doit nécessairement entraver le mode de langage plus hardi et plus véhément que le sujet réclame. Je sens aussi présentement que tout ce que j'ai dit jusqu'ici, peut en quelque sorte nuire à ce qui me reste encore à dire; car, si mes discours précédents ont fait quelque impression , ils ont dû alors préparer vos esprits à observer l'admirable combinaison de l'art et de la pensée, que j'ai essayé de vous montrer dans ces cérémonies , et il est difficile que le cœur soit tendre, aux émotions, tandis que l'œil est tout entier appliqué à un sérieux et profond examen. Je crains donc pour moi que de ces deux choses , qui me paraissent incompatibles , la préférence ne soit donnée à la dernière, au préjudice de l'autre qui est la plus importante. Et de fait, ce n'est pas en assistant une fois ou deux seulement à ces cérémonies , qu'on peut espérer que l'esprit agisse simultanément par les divers organes de perception ici mis en jeu, de manière à ressentir l'effet général qui résulte de leur combinaison ; ce n'est que quand, après un certain temps, on s'est familiarisé avec toutes les apparences extérieures , et que ce spectacle ayant perdu tout le charme de la nouveauté, l'esprit ne voit plus dans ces cérémonies que la forme la plus propre et la plus naturelle dont il fût possible de revêtir la pensée qui en est l'âme, ce n'est qu'alors , dis-je, qu'il est donné accès à la méditation, au milieu des peintures, de la musique et du pompeux cérémonial qui accompagnent ces offices. Or la méditation est l'unique moyen d'arriver, à proprement parler, aux sentiments religieux dont ils sont la source.

Ce peut donc être pour moi un motif de réclamer de votre part une plus grande indulgence, ce matin, où je me crois , moins encore que dans mes discours précédents , capable de m'élever à la hauteur du sujet que je traite. Je vous ai déjà exposé mon dessein, en me proposant de traiter de nos prochaines solennités en tant que destinées à produire de vertueuses et pieuses impressions.

Il ne faut pas regarder ces deux épilhètes comme ici placées au hasard ; elles indiquent la division de mon sujet, et par conséquent, de mon discours en deux parties. Je considère l'une comme exprimant l'influence extérieure, et l'autre l'influence intérieure de ces saintes institutions. La vertu , sans doute-, est un principe intime, mais qui règle efficacement nos rapports avec les autres ; la piété est un sentiment dont il n'y a que Dieu seul et notre âme qui puissent connaître l'étendue et l'intensité. La vertu sr fait remarquer dans les communautés ou les aggrégalions d'hommes, la piété au contraire est plus particulièrement une propriété individuelle. J'essaierai de vous prou-

ver que l'une et l'autre ont été et doivent être nourries par les grands et précieux souvenirs que nous rappellent en détail les offices de la semaine dans laquelle nous allons entrer.

Qui oserait nier que des actes formels et extérieurs qui sont l'expression de certains sentiments intérieurs, sont propres à faire sur les hommes de fortes impressions, lors même qu'ils ne réveilleraient pas ces sentiments? Dans des temps de querelles sanglantes et souvent sans motif, qui ne sait que l'hommage et la foi solennellement donnés contribuaient souvent, peut-être plus qu'un principe , à assurer aux souverains l'obéissance et la fidélité de leurs vassaux ? Ce n'est pas, quelquefois peut-être, que l'orgueilleux baron ou le monarque qui tenaient un fief, sentissent beaucoup l'obligation religieuse du serment ; ce n'est pas qu'ils craignissent le châtiment qui en doit punir la violation; mais il y avait une force solennelle dans l'acte même d'hommage et dans l'action de mettre sa main dans la main de son suzerain et de lui jurer fidélité, le genou en terre et en présence de toute une cour.

Une conviction intime et plus forte du devoir aurait été infiniment préférable ; mais tel est l'homme, que les déterminations de son cœur inconstant ont besoin d'être soutenues par quelque appareil extérieur. Qui ne sait combien la cérémonie du sacre a contribué à affermir la couronne sur la tête des rois ; que le prétendant à un trône a livré des combats sanglants pour recevoir la couronne au lieu désigné pour cette cérémonie; et que des vierges mêmes ont combattu avec une bravoure toute chevaleresque pour que le prétendant légitime la reçût à son tour? Plus d'une fois la fidélité chancelante des sujets n'a-t-elle pas été raffermie par la crainte de lever la main contre l'oint du Seigneur? Et, dans cette conduite, qui n'a rien de divin ou de fondé sur l'Ecriture, voit-on rien qui ne soit avantageux et salutaire, et qui ne tende à fortifier des sentiments qui en euxmêmes sont vertueux et utiles au bien public?

Tel est en quelque sorte le choix d'une époque particulière pour manifester au dehors les sentiments qui doivent toujours animer une âme chrétienne envers son Rédempteur crucifié. C'est une chose qui doit puissamment contribuer à la vertu publique que de déterminer un temps où tous les hommes, même les méchants, devront s'humilier et pratiquer la vertu; c'est un hommage au pouvoir moral, une reconnaissance au moins du droit qu'il a d'imposer des devoirs ; c'est avouer qu'il y a dans la vertu une voix publique, et qu'elle a droit de se montrer avec écl.it, et de commander même à ses ennemis d'obéir à ses lois; c'est en outre un engagement à réllerhir; il y a bien des vies vertueuses parvenues à un état de sainteté, qui avaient commencé parla moquerie et le mépris. On a déjà gagné beaucoup sur l'âme, quand on a rendu la conduite extérieure ce qu'elle doit être. Or, tels sont les effets qu'a

DÉMONSTRATION &S tNGI l.lul I

produits le choix d'une semaine daei L'année pour célébrer le souvenir de la passion de Jésus-Christ; car ce grand événement a'j étant paa ilmplement rappelé 1 l'esprit des hommes, mais Icnr étant représenté de manière à \ assister avec nne altitude décente et convenable, et agissant en outre fortementsnr les sentiments publics de la société, il [eor impose une retenue et un Ion de conduite qui ne peuvent manquer de produire des fruits. Mais des exemples éclairciront mieUZ que des paroles ce que j'avance.

Saint Bernard insinue clairement que les hommes les plus déréglés , ceux mêmes qui n'avaient aucune idée efficace de travailler à se réformer, étaient cependant forcés, par un motif de bienséance publique, de s'abstenir du vice pendant tout le carême, cl plus particulièrement sur la fin de ce saint temps. Les amateurs du inonde, s'écric-t-il dans son second sermon sur la Résurrection, pendant tout le temps du carême, soupirent avec impatience après les fêtes de Pâques, pour pouvoir,

hélas! se livrer plus librement au plaisir

Malheureux ! est-ce ainsi que vous honorez Jésus-Christ que vous avez reçu? Pour sa venue vous lui avez préparé une demeure, en confessant vos péchés avec des gémissements , en mortifiant vos corps et en faisant des aumônes ; et voilà qu'après l'avoir reçu, vous le livrez traîtreusement à ses ennemis, et que vous le forcez même de vous quitter, en retombant dans vos anciennes iniquités ! Quoi I

le temps de Pâques demande-t-il moins de respect et de vénération que celui de la passion ? Mais vous, on le voit évidemment, vous n'honores ni l'un ni l'autre; car si vous eussiez souffert avec lui , vous régneriez avec lui; si vous fussiez morts avec lui, vous ressusciteriez avec lui. Mais cette humiliation qui n'est pas suivie de la joie spirituelle n'a point d'autre principe que la coutume du temps et qu'une fausse dissimulation ( De Resurrect. serm. 2 ). Il les exhorte ensuite tous à persévérer dans la conduite vertueuse qu'ils ont commencé à mener; et il est évident , par ces paroles, que le scandale du vice était arrêté par la solennisation publique de ce saint temps.

C'était aussi l'usage, pendant ces jours consacrés par le souvenir de la passion de Jésus-Christ, que les souverains renonçassent à toute leur pompe, et proclamassent devant leurs sujets l'égalité de tous les hommes, considérée au point de vue du Calvaire. Lorsque l'empereur Héraclius reprit des mains du roi Chosroés les reliques du Golgolha, et les porta lui-même en triomphe à la sainte cité, les anciens historiens racontent qu'étant arrivé aux portes de la ville, il se trouva tout à coup dans l'impossibilité d'avancer. Alors le patriarche Zachariequi était à ses côtés lui dit : Vous portez la croix chaussé, la couronne en tête et revêtu d'orne ments précieux, tandis que celui qui l'a portée avant vous était pieds nus. couronné d'épines et vêtu pauvrement. A ces mots, l'empereur se dépouilla de sa chaussure, de sa couronne cl de tous ses autres ornements

royaux, et entra dam la ville pour se rendre a i église.

On saisit parfaitement plus tard l'esprit de <<• reproche dans ions les pays chrétiens. Dans plusieurs! il ne lut permis a porsouaMi

d'aller en VOftfjrC pendant les derniers jours de Ui semaine sainte : a Naples cet usage S'observe encore : le roi et la famille ro

se trouvent réduits, pendant < es jours, relativement à la pompe extérieure, au niveau de leurs sujets. Alors, dit un écrivain moderne de l'Allemagne, en parlant du carême, alors lis chants de joie faisaient place aux sept psaumes de la pénitence ; la bonne chère se changeait en une rigoureuse tempérance, et le superflu était donné aux pauvres. Au lieu de la musique des jardins et des talons, on entendait le chant du Miserere et les éloquents avis des prédicateurs. in jeûne de quarante jour* mortifiait les iésin déréglés au cœur ; 1rs rois, les princes et les seigneurs s'humiliaient avec toute leur maison et quittaient leurs habits somptueux, pour prendre des vêtements noirs. Pendant la semaine sainte, le deuil prenait une expression plus frappante encore : i Eglise devenait plus solennelle, le jeûne plus rigoureux : on n'ornait point les autels, on ne sonnait point les cloches, nul équipage ne roulait dans les rues Princes et vassaux, riches et pauvres, ullaientà pied, en habits de grand deuil. Le dimanche des Rameaux, après la lecture de l'histoire du Christ, chacun portait sa j>ulme . et on n'entendait plus parler que des souffrances du Messie. Après avoir reçu l'auguste sacrement de l'autel, le jeudi saint, les évéques, let prêlre$, les rois et les princes allaient laver les pieds aux pauvres et les servir à table (1),

Dans la vie de l'aimable et sainte princesse Elizabeth de Hongrie, on lit dans les termes suivants le détail des pratiques de piété qu'elle remplissait pendant ce saint temps : Rien ne saurait exprimer la ferveur , l'amour et la pieuse vénération arec lesquels elle célébrait ces saints jours où I Eglise, par des cérémonies si touchantes et si expressives, rappelle au souvenir des fidèles les douloureux et ineffables mystères de notre rédemption. Le jeudi saint . imitant le Roi des rois qui. à pareil jour, s" étant levé de table, se dépouilla de ses vêtements, la file du roideHongrie.se débarrassant de tout ce qui pouvait lui rappeler les pomjies du inonde, se revêtait d'habits pauvres, et n'ayant à ses pieds que des sandales, elle allait visiter différentes églises. Ce jour-là, elle lavait les pieds à douze pauvres, quelquefois lépreux, et leur donnait à chacun douze pièces d'argent, un habit blanc et un pain.

Elle passait la nuit suivante tout entière en prières et en méditation sur la passion de .\olre-Scigneur ; le matin, jour où le divin Sacrifice fut consomme, elle disait à ses suivantes : Ce jour est un jour d'humiliation pour tous : je désire qu'aucune de vous ne me donne aucune marque de respect. Ensuite elle se vé-

<\) Vogt, Bhemtche gctehietoe. ip. Digbv Mores.

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tait de la même manière que la veille, et allait pieds nus aux églises, portant avec elle de petits paquets de linge, de l'encens et de petits cierges, et, à genoux devant un autel, elle y déposait un de ces paquets de linge, de V encens et un cierge, puis se prosternant, elle priait un instant avec une grande dévotion et passait ainsi à un autre autel , jusqu'à ce qu'elle les eût tous visités. Elle distribuait d'abondantes aumônes à la porte de l'église; mais elle se trouvait culbutée par la foule qui ne la connaissait pas. Des gens de sa cour lui reprochaient V exiguïté de ses dons , comme indignes d'une souveraine; mais quoique , en d'autres temps, ses aumônes fussent très-abondantes, au point qu'on n'en a vu que peu qui se soient montrés plus généreusement libéraux envers les pauvres, un certain instinct divin lui disait dans son cœur que, dans ces jours, elle ne devait point agir en reine, mais comme une pauvre pécheresse pour laquelle Jésus- Christ est mort ( comte de Montalembcrt , p. 67).

Chacun sentira quelle influence ces époques annuelles d'humiliation dans la personne des souverains devaient exercer sur les dispositions de leur cœur et par là même sur le bonheur de leurs sujets. On ne manquera pas, je pense, de remarquer le rapport établi par le biographe entre les touchantes cérémonies de ces jours, et la conduite de celte princesse, comme de beaucoup d'autres. Sans cette commémoration spéciale, jour par jour et presque heure par heure, des actions et des souffrances de notre Sauveur, sans ces offices qui les distinguaient des autres jours pour cet emploi solennel ; enfin sans leur aptitude à mettre les sentiments des hommes en harmonie avec les circonstances, on n'eût, certes, jamais vu de pareils exemples de royal abaissement.

Qu'on ne s'imagine pas que ce soient là des pensées et des usages absolument étrangers à notre temps et à notre pays; si le mercredi et le jeudi saint, au soir, il vous plaît de visiter l'hôpital des pèlerins, vous verrez la première noblesse de Rome, des cardinaux, des évêques et des princes remplir les plus bas offices d'une charitable hospitalité envers les pauvres étrangers, venus de fort loin. laver et panser leurs pieds ensanglantés, en même temps que des dames du plus haut rang rendent les mêmes offices de charité aux pauvres de leur sexe. Là vous ne verrez, je vous le promets, ni froideur ni formalités sévères, comme s'il s'agissait d'un devoir qu'on remplît avec contrainte ; vous y verrez au contraire une joie, une allégresse, une familiarité et une bonté qui prouvent bien q^ue c'est une œuvre de charité faite pour 1 amour de Jésus-Christ, et à l'imitation de l'état d'humiliation et de souffrance où il s'est réduit pour nous lui-même. Ce rapport entre cet exercice non interrompu de charitable et antique hospitalité, et l'exemple que nous en a laissé notre Sauveur, dont les cérémonies de l'Eglise nous retracent le souvenir, montrent assez l'influence qu'elles ont

pour perpétuer un exercice aussi conforme avec le précepte divin.

Mais les effets résultant de ces solennités étaient d'une utilité plus frappante encore, en ce qu'elles suggéraient l'idée d'imiter nonseulement les abaissements de notre divin Sauveur, mais plus encore sa charité. Je mm'arrêlerai pas à citer l'autorité des auteurs les plus célèbres pour vous prouver que cette semaine s'est toujours distinguée par de plus abondantes aumônes et des œuvres de charité plus multipliées. Je me contenterai de rapporter quelques exemples qui marquent l'influence qu'elle avait sur un exercice plus rare et plus souverain de cette vertu. On connaît l'anecdote d'un jeune prince qui, étant encore en tutelle, sollicita en vain de son conseil la délivrance d'un prisonnier; voyant donc ses efforts inutiles, il se rendit dans sa chambre, et par un charmant dépit, il ouvrit la cage de quelques oiseaux chanteurs qu'il gardait pour son amusement, en leur disant : Si je ne peux délivrer d'autres prisonniers, personne du moins ne m'empêchera de vous mettre en liberté. Dans un meilleur esprit, mais avec une innocence de cœur non moins charmante, on regardait comme un moyen d'expier le crime dont Pilate et les Juifs s'étaient rendus coupables en condamnant injustement Notre-Seigneur, de délivrer en ces jours les captifs de leurs fers, et en cela les âmes chrétiennes voyaient avec raison une excellente commémoration de la délivrance des hommes de l'éternelle captivité.

Cet usage commença sous les premiers empereurs. « Ce n'est pas seulement nous, dit saint Jean Chrysoslomc dans son excellente homélie sur le vendredi saint, ce n'est pas seulement nous qui honorons cette grande semaine, l'empereur du monde entier l'honore comme nous. Ce n'est pas là une simple formalité, mais tous les tribunaux sont fermés, afin que les magistrats, libres de soins , puissent passer ces jours dans l'exercice des devoirs de piété. Que toute querelle et toute dissension cessent; puisque les biens que le Seigneur a acquis appartiennent à tous , efforçons-nous donc, nous qui sommes ses sei vilcurs, de faire aussi quelque bien. Ce n'est pas tout , ce saint temps est encore honoré d'une autre manière qui n'est pas moins excellente. 11 est envoyé des lettres impériales qui ordonnent de briser les chaînes des prisonniers, afin que, comme Noire-Seigneur, étant descendu aux enfers, délivra tous ceux qui y étaient détenus depuis leur mort , ses servileurs imitant autant que possible la clémence de leur maître, délivrent au moins des liens matériels et sensibles ceux qu'ils ne peuvent délivrer des liens spirituels » [De Cruce,lom. V, p. 540, edit. Savil.j.

Les lois impériales engageaient également les particuliers à imiter de tout leur pouvoir ces actes de démence souveraine. Théodose ordonna que, loul en faisant cesser toutes les autres actions judiciaires pendant la semaine sainte et la semaine de Pâques, il fût fait uni

exception en faveur de tous les actes qui étaient nécessaires pour l'émancipation des esclaves [Cod. Juitin.. lib. III, Ut. 12, e/<? F<rù'«). Saint Grégoire de Njsse dit que cette sorte d'affranchissement «les Mclarea était

un moyen souvent mis en usage pour lionorer le saint temps destiné à la commémora lion de la mort et «le la resui re< lion de No-

tre-Seignenr [Hotn, III de Bnurree. Ckriêli).

Plus tard, saint Eloi, l'ami de Dagobert, dit dans une homélie sur le jeudi sainl : Les malfaiteurs sont pardonnes , et les portes dis prisons sont ouvertes dans tout l'univers. Dans la suite, les rois de France eurent coutume de pardonner, le vendredi saint, à un prisonnier convaincu d'un crime d'ailleurs impardonnable; et le clergé de Notre-Dame, le dimanche des Rameaux, était dans l'asage d'en délivrer un autre de la prison du Petit— Châtelct. Nous apprenons d'Howard « qu'en Navarre, le vice-roi et les magistrats avaient coutume de se rendre aux prisons deux fois l'année, à Noël et huit jours avant Pâques, et qu'ils mettaient eu liberté autant de prisonniers qu'il leur plaisait. En 1783, ils en délivrèrent treize à Pâques ; quelques années auparavant, ils les avaient délivrés lou$»{Digby, Mores cath., t. III, p. 87 ). On voit par là que cette indulgence n'était pas accordée inconsidérément, mais qu'elle était précédée d'un judicieux examen.

Mais cet esprit de clémence et de miséricorde, inspiré par les leçons de ce saint temps et par l'exemple de notre divin Sauveur, produisait des effets plus avantageux encore, lorsqu'il servait à apaiser des haines personnelles et acharnées, telles que n'étaient que trop propres à en engendrer les dissensions féodales de celte époque. Roger de Breteuil ayant été condamné à une prison perpétuelle pour avoir conspiré contre Guillaume le Conquérant , l'historien rapporte qu'au moment où le peuple de Dieu se préparait à célébrer les fêtes de Pâques, Guillaume lui envoya dans sa prison un habit de grand prix et de précieuses fourrures. De même aussi dans le temps que le duc Robert tenait étroitement bloqué un château où son ennemi Balalard s'était réfugié, les vêtements de celui-ci se trouvèrent tout usés; voyant cela , il pria le fils du duc de lui fournir tout ce qui était nécessaire pour célébrer la pâque avec décence ; le jeune seigneur en parla à son père qui lui fil donner des habits neufs et convenables (Jbid).

Quand un ancien auteur, eu parlant des crimes énormes de Gilles Baignart , nous dit qu'il n'aurait pu en obtenir le pardon, pas même le vendredi saint, cette expression, selon moi, montre mieux que ne le ferait un volume d'exemples, combien la solennité de ce jour était jugée propre à porter les cœurs à la clémence; elle semble dire qu il fallait que les méfails d'un homme fussent en quelque sorte diaboliques, pour qu'on lui en refusât le pardon, lorsqu'il était demandé en ce jour. Quel beau commentaire de cette e\-

Îression ne nous offre pas l'histoire de sainl ean Gualberl! Son frère unique, Hugues,

ï\ iNGtUQI r se*

avait été tué par quelqu'un que les lois n pouvaient atteiodre ; Jean était jeune ci passionné, et sou père le pressait de veng' i meurtre et d'effacer ainsi la tache imprimée à sa famille. <; était dans le onzième siècle, alors que des dissensions de ce genre entre les familles nobles m- s apaisaient pas aisément, et il résolut de pousser la reageance jusqu'aux derniers excès ; mais voilà qoe, le vendredi saint, lorsqu'il revenait à cheval à Florence, accompagne d'un écnjer, il rencontra, dans un endroit où la route est fort étroite, son ennemi seul, et ainsi dans I impossibilité de lui échapper. Jean tira son épée, et était sur le poinl d'en percer Ma adversaire [iris au dépourvu; mais c.lui-a ie jetant à ses genoux, lui dit de se rappeler que c'était en ce jour que Jésus-Christ «tait mort pour les pécheurs, et il le supplia ne lui sauver la vie pour l'amour de ce <) i \ in Sauveur. Cet argument était irrésistible ; verser le sang ce jour-là , ou refuser le pardon eût été un sacrilège; et le jeune seigneur, non content de pardonner à son cruel ennemi, s'empressa , à l'exemple de Jésus-Christ qui reçut un baiser de Judas, de le relever de terre, et l'embrassa. C'est à partir de cet heureux jour que commença sa sainte vie.

Tout cela était conforme à ce que l'Eglise, dans l'office de ce jour , enseigne par son exemple. Car, quoiqu'il ne soit pas d'usage, dans les offices de l'Eglise de prier publique^ ment pour ceux qui ne vivent pas ostensiblement dans son sein ( bien qu'en tout temps elle engage ses enfants à adresser jour eux d'instanles supplications ), ce jour-ià cependant, elle prie pour eux séparément et en détail , sans exclure aucune classe d'hommes, pas même ceux qui la traitent en ennemie; elle s'efforce, au contraire, de ne mettre pas plus de bornes à son zèle et à son amour, que n'en a la charité de son divin Maître. Inculquer ces sentiments , ou plutôt en faire l'esprit même de la solennité de ce saint jour, voilà ce qui seul pouvait lui donner celle influence qu'elle avait pour porter à exercer la miséricorde. Ecoulez aussi les effets admirables de charité que produisait le précepte de recevoir la communion à cette même époque. Lorsque le bon roi Robert de France était sur le point de célébrer la pâque à Compiègne, douze nobles furent accusés de trahison pour avoir voulu l'assassiner. Le roi, après les avoir interrogés, les fit renfermer dans une maison avec ordre de les traiter royalement, et voulut que, le jour de la résurrection de Noire-Seigneur, ils fussent fortifiés par la réception de l'auguste sa« rement des autels. Le lendemain on leur fit leur procès, el ils furent condamnés, mais le pieux monarque leur accorda leur grâce, en considération, dit son historien, du bon el miséricordieux Jésus ( Helgald , Epit. vitœ Rob., p. fii).

Certes , quand on voit de tels effets opérés par les solennités de ce saint temps ainsi consacre à la commémoration de la pa sion et de la résurrection <le Jesus-Chrisl, on ne peut nier que ce ne soit une très-sage instilu-

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(ion, en tant que cause et instrument de grandes vertus publiques. Or il ne faut pas séparer l'influence qu'elles ont eue et qu'elles ont encore des formes exactes qui y étaient alors, comme aujourd'hui, observées. Car, évidemment, ces jours n'eussent jamais été dans l'esprit des hommes des jours spécialement sacrés, et on ne les eût point crus enrichis de grâces particulières, s'il ne s'y fût rien passé qui les distinguât des autres époques de l'année. Dans les fays où ils ne sont marqués d'aucun caractère sacré, ils s'écoulent comme les jours ordinaires. Le vendredi saint seul occupe, pour un court moment, l'attention au récit de la douloureuse passion de notre divin Rédempteur; mais que l'impression qui en doit résulter est faible et lérçère en comparaison de celle produite par ce lugubre cérémonial qui vous fait parcourir pas à pas toute l'histoire de ce triste et douloureux événement, s'arrétant comme pour considérer chaque acte particulier de bonté, comme pour méditer chaque expression d'amour, et étudier chaque exemple de vertu 1 Les effets que j'ai mentionnés prouvent toute la puissance de celte influence.

El qu'on ne croie pas un moment que ces effets fussent plutôt le résultat de la coutume que des sentiments réels du cœur, comme si apparemment les rois et les princes n'eussent pas dû s'empresser avec beaucoup d'ardeur d'assister à ces cérémonies, el qu'ils les eussent laissé accomplir par des prêtres dans leurs églises ou leurs collégiales ; bien au contraire , ils auraient gravement choqué leurs sujets, s'ils eussent négligé, de payer à ces offices ecclésiastiques le juste tribut d'une respectueuse attention. Le pieux empereur Henri II, à son retour de Rome, où il avait été couronné, s'arrêta à Pavie pour y célébrer la pâque; c'est ainsi que nos chroniques aussi bien que les chroniques étrangères mentionnent souvent le lieu où se passaient les jours de fêles. Rymer a conservé un décret d'Edouard III qui ordonne de faire transporter les ornements de sa chapelle à Calais, où il avait l'intention de célébrer les fêtes (t. III, part. 11, p. 7). L'abbé Suger nous a laissé un détail minutieux de la magnificence avec laquelle les rois de France avaient coutume de célébrer les saints jours, dans le style de Rome, ce sont ses propres expressions. Le mercredi, le roi se rendait à Saint- Denis, à la suite d'une procession solennelle ; il y restait le jeudi (dont les cérémonies étaient célébrées avec une grande magnificence) et tout le vendredi. Il passait la nuit de la veille de Pâques à l'église, et, après avoir communié en particulier, le matin, i! allait en grande pompe célébrer les fêtes de Pâques {de Vita Ludov. Grossi; Hist. de France, p. 132).

On objectera peut-être que l'impression ainsi produite par quelques jours de dévotion et de recueillement devait être bien passagère et ne pouvait avoir d'effets durables. Certes, il s'en faut bien qu'il en fût ainsi. L'Eglise, avec une sainte habileté, savait étendre sur l'année entière le caractère sacre

de ces saints jours, et rendre perpétuels et durables les enseignements dont nous avons vu qu'ils étaient la source. Personne n'ignore, je m'imagine, que le dimanche n'est qu'une répétition hebdomadaire, dans tout le cours de l'année, du jour de Pâques; puisque les apôtres transférèrent le jour du repos sabbatique du dernier jour de la semaine au premier, en mémoire de la résurrection de Notre-Seigneur. Or c'est dans le même esprit que, dès le commencement de l'Eglise, le sixième jour de chaque semaine a été consacré pour être un jour d'humiliation, en perpétuel souvenir du jour où le Sauveur a été crucifié.

Dès le principe, le vendredi fut regardé comme un jour de jeûne, d'un jeûne même si rigoureux, que le bienheureux martjr Fructuosus, évêque de Tarragone en Espagne, lorsqu'on le conduisait au supplice, en 259, quoique pressé du plus ardent besoin de se rafraîchir, refusa de boire, parce que c'était un vendredi et qu'il n'était qu'environ dix heures (Prudent., Hymne VI). Que le motif de ce jeûne aussi bien que de celui des samedis, dont il reste encore des traces dans l'abstinence qui s'observe en ces deux jours, fût celui que j'ai signalé, c'est ce qui est clairement démontré par une lettre du pape Innocent I,qui date environ de l'an 402. Ecrivant à Décentius, il dit : Nous jeûnons le vendredi, en mémoire de la passion de Notre-Seigneur ; on ne pouvait oublier le samedi, qui se trouve compris entre la douleur et la joie de cette époque. On doit observer cette espèce de jeûne toutes les semaines, parce que la commémoration de ce jour doit être à jamais observée {cap. h). Julius Pollux, dans sa Chronique, dit de Constantin : 77 ordonna d'honorer le vendredi et le dimanche: le premier, à cause de la croix ou du crucifiement de Jésus-Christ ; et le second, à cause de sa résurrection.

Dans les siècles postérieurs cette coutume était rigoureusement observée, ainsi que l'a démontré par des faits un savant et pieux auteur encore vivant. Dans un vieux poëme français sur l'ordre de la chevalerie , Hue de. Tabarie fait connaître à Saladin quatre choses qu'un vrai chevalier doit observer; l'une d'elles est l'abstinence, ou tempérance, puis il ajoute : Et, pour vous dire la vérité, il devrait jeûner tous les vendredis, en mémoire de ce qu'en ce jour Jésus-Christ a été percé d'une lance pour notre rédemption ; dans tout le cours de sa vie, il doit jeûner ce jour- là pour Notre-Seigneur. Dans de vieux mémoires il est rapporté du maréchal de Boucicaut, qu'il honorait le vendredi d'un grand respect, ne voulant rien manger ce jour-là qui eût eu vie, et s'habillant en noir, en n. -noire de la passion de notre Sauveur. De là vient aussi qu'un des traits les plus odieux du caractère de Robert le Diable était, aux yeux du peuple de son temps, qu'il négligeait le jeûne de ce jsur {Broad stone of honour, Tancredus, p. 252).

Cette puissante association d'un jour de chaque semaine avec les leçons de douceur ri de pardon que nous avons vues incuhiuéc»

DÉMONSTRATION i.\ LNGÉLIQUE.

par son prolotype, et la Ddélilé à observer ce jour avec une bamble dévotion, ont dû conserver dans loute sa vigueur le véritable esprit chrétien, ou du moins opposer une digue salutaire et puissante au torrent des passions, que rien, autrement, ne pouvait arrêter. Le sentiment qui inspira cette pratique n'est pas encore éteint. Ici, en particulier (à Rome ), tous les amusements publics sont prohibés les vendredis, comme incompatibles avec le mystère dont il rappelle le souvenir. En Angleterre, il s'est transformé en une sorte de superstition populaire , profondément enracinée et répandue fort au loin , qu'on ne doit ce jour-là commencer aucune nouvelle entreprise.

Mais cette perpétuation, dans tout le cours de l'année, des sentiments que les derniers jours de la semaine sainte ont pour but d'inspirer, se reconnaît beaucoup mieux et d'une manière plus palpable dans une autre institution des siècles passés. Le système féodal, quoique beau dans plusieurs de ses principes, était une semence perpétuelle d'animosités et de guerres. Chaque petit chef s'arrogeait les droits de la souveraineté, et toutes les passions qui troublent les grandes monarchies, la vengeance, l'ambition, la jalousie et l'inquiétude se multipliaient dans une foule innombrable de sphères plus étroites, et , on réalité, occasionnaient plus de mal à ceux qui étaient exposés à leur funeste influence que n'en auraient pu causer les commotions des plus vastes Etats. L'Lglise, la seule autorité qui, sans avoir les armes à la main , pût se jeter entre deux ennemis, et s'interposer comme médiatrice, essaya, par tous les moyens possibles, à faire entrer dans les cœurs l'amour de la paix ; mais c'étaient des hommes toujours bardés de fer, sur lesquels les leçons des principes généraux avaient peu de pouvoir. Ne pouvant couper le mal dans sa racine, elle appliqua tous ses soins à le rendre moins funeste, et inventa des moyens de diminuer les horreurs et d'abréger les calamités des guerres féodales. Pour arriver à ce but, elle s'empara des sentiments religieux qui, comme je vous l'ai déjà mon Ire, naissaient de la célébration de la passion de Jésus-Christ pendant la semaine sainte, et le succès fut si marqué , que le siècle pieux où on en ût l'expérience, n'hésita pas à l'attribuer à l'intervention du ciel.

Vers le milieu du onzième siècle, comme nous l'apprend un auteur contemporain, une convention fondée sur l'amour non moins que sur la crainte de Dieu, eut lieu en Aquitaine, et de là se répandit successivement dans toute la France. En voici la teneur : «Qu'à partir des vêpres du mercredijusqu'au lundi au point du jour, personne ne s'emparera du bien d'aulrui par violence, ni ne se vengera de son ennemi, ni ne manquera à ses engagements. Quiconque violera cette convention publique devra être puni de mort, ou être excommunié et banni du pays. » On convint généralement que ce pacte porterait le nom de trêve de Dieu. Il ne saurait y avoir de doute au sujet du principe sur Je-

quel était fondée cette importante disposition, lors même que ses premiers auteurs nous l'auraient laissé ignorer. Le temps qui est

ainsi déclare s;icré, et durant lequel il était défendu de faire la guerre, est celui prêt

ment que l'Eglise, pendant la semaine sainte, consacre à la passion de Jésus-Christ. Que ce soit la passion qui ait été le motif qui a bit choisir ce temps de trêve, c'est ce qui

paraît évidemment ; il est clair en effet que les limites ainsi assignées n'étaient pas mesurées sur le temps réel de la durée des souffrances de notre divin Sauveur, puisqu'elles ne commencèrent que le jeudi soir au jardin des OiW'iers, mais bien plutôt sur la durée du temps qne l'Eglise consacre a la célébration de ce douloureux mystère, c'est-à-dire depuis le mercredi soir àTénèbres jusqu'au lundi suivant. Pour n'avoir point fait attention à cela, plusieurs auteurs modernes sont tombés dans l'erreur, et ont abrégé d'un jour cette trêve de Dieu, disant qu'elle ne commençait que le jeudi soir.

Vous le voyez donc, l'Eglise étendait sur loute l'année les verlueux effets produits pour le bonheur des hommes par les offices de la semaine sainte, cl faisait servir à procurer d'une manière efficace et durable la félicité publique , le respect qu'ils excitaient dans les cœurs. Quelle heureuse influence! Tout le monde pouvait alors compter, chaque semaine , sur quatre jours de paix et de sécurité : on pouvait se mettre en voyage ou \aquer à ses affaires domestiques, sans aucun danger d'être molesté, sous la .sauvegarde de la sanction religieuse de celte convention sacrée. Les ravages de la guerre étaient restreints à trois jours, il était donné à la passion le temps de se refroidir, à l'esprit le temps de se dégoûter d'une guerre devenue languissante, et de soupirer après le foyer domestique.

Il ne faut pas croire que celle loi soit demeurée une lettre morte. L'auteur que je viens de citer ajoute que plusieurs, ayant refusé de l'observer, en furent bientôt punis, soit par la justice divine, soit par le glaive des hommes ; Jit cela, dit-il, tris-j tuent : car.de m>:me que le dimanche est considère' comme vénérable, à cause de la résurrection de Notre-Seigneur, ainsi le jeudi, le vendredi et le samedi, par respect pour sa dernière cène et pour sa passion , doivent-ils être exempts de toutes actions mauvaises. Ensuite il rapporte en détail quelques faits qui furent regardés comme des exemples frappants de la vengeance divine sur les Iransgresseurs [Glabrx RodulphiHist. lib. V , cap. 1 : Hist. franc, pag.55). Guillaume le Conquérant accéda à celte sainte trêve, approuvée par un concile de ses evéques et barons , tenu à Lillebonne en 1080. Le comte Kaymond la publia à Barcelone; et plusieurs papes successifs, tels que Urbain Il.iau célèbre concile de Clermonl : Pascal II. à celui de Rome; et principalement InnocentHetAIexandre 111. dans le premier et le second de Lalran , la sanctionnèrent et en pressèrent l'exécution ( Sat. Alex., tom. VI , pag. 783L

CONFÉRENCES SUU LES OFFICES DE LA SEMAINE SAINTE

C'est là assurément une preuve forte et incontestable de l'heureuseinfluence que la célébration des solennités où nous touchons a exercée sur le bonheur public, et de la part qu'elles ont eue dans l'œuvre de civiliser les hommes et de rendre leurs actions conformes aux sentimenls et aux préceptes de l'Evan-

montrer quelle importante influence la célébration solennelle de la passion de Jésus- Christ, chaque année, a exercée par ses touchantes cérémonies sur la vertu publique. Elle a amené les hommes, même malgré eux, à respecter la propriété ; elle a appris aux rois l'humilité et la charité; elle a apaisé la

gile. Car, permettez-moi d'en faire la remar- fureur des haines féodales et enseigné la douque, dans aucun des exemples que j'ai rap- ceur et le pardon des injures. Nous avons vu portés, on ne peut dire que la raison vulgai- encore cette semaine devenir en quelque rement alléguée pour expliquer un pareil sorte le cœur et l'âme même de l'année enphénomène soit admissible, savoir : qu'une tière (comme le mystère qui y est célébré crainte superstitieuse ou un respect fana- est le cœur du christianisme) , en envoyant tique pour les formes extérieures en fût le comme une source vive de saintes et solenmobile; dans aucun cas on ne saurait dé- nelles pensées qui embrassait dans son cours montrer que la conduite tenue alors fût les douze mois, les pénétrait entièrement, dépourvue de tout sentiment que tout le se produisait fortement au dehors à de courts monde doit reconnaître vertueux et saint, ou intervalles , et renouvelait ainsi chaque fois qu'elle n'ait point découlé, comme un résultat l'action salutaire et vivifiante de sa première naturel et nécessaire, du sentiment intérieur impulsion.

inspiré par ces saintes observances. Assurément j'ai passé sous silence ce qui peut-être aurait été une preuve plus forte qu'aucune autre de leur influence, dans la crainte qu'on ne fût divi>é d'opinion sur sa valeur réelle, ou qu'on ne pût suspecter plus aisément les motifs de plusieurs deceux qui l'ont apportée. Je veux parler des croisades, ces gigantesques entreprises de l'ancienne chevalerie , quand la chevalerie, qui de sa propre nature aime les aventures solitaires et la gloire individuelle, forma, pour ainsi dire, des corps d'armée et versa son sang par torrents, pour reconquérir le sépulcre de Jésus-Christ. Cet esprit d'entreprises religieuses pouvait-il exister quelque part, si les esprits n'avaient appris à solenniser sa passion par la contemplation des scènes qui les conduisaient en esprit chaque année à Jérusalem, et enflammaient leurs cœurs d'une ardente dévotion pour les lieux qui furent le théâtre de leur rédemption? Les pèlerins auraient-ils afflue dans la Palestine, malgré l'oppression, les avanies et la mort même qu'ils avaient à redouter de la part des infidèles , si le temps de la passion, dans leur patrie, s'était écoulé comme toutes les autres semaines de l'année, sans offices, sans deuil , sans de vives et profondes expressions de sympathie aux souffrances de Jésus-Christ? Ne fut-ce pas la pensée que toutes ces saintes cérémonies devaient être tout autrement louchantes dans les lieux mêmes qui furent le théâtre des événements dont elles sont la commémoration, qui forma le point de départ du raisonnement qui les décidait à quitter ainsi leur patrie? Se seraient-ils déterminés à entreprendre un voyage si long, si fatigant et si périlleux, s'ils n'avaient eu en perspective, dans le temps destiné à la commémoration de la passion, qu'un office solitaire et journalier, le malin d'un seul des jours de la semaine? Or nous savons que le désir de soustraire ces pieux pèlerins aux vexations lyranniques des infidèles fut un des grands mobiles de ces expéditions.

Mais je ne veux pas m'arrêter davantage sur ce sujet. Sans entrer sur ce lerrain contesté, je me flatle d'en avoir dit assez pour

Les effets ainsi produits sur la société étaient dus en grande partie aux effets individuels opérés par ces solennités sur chaque homme en particulier, et nous ne pouvons douter qu'ils ne fussent alors , comme ils le sont encore maintenant, extrêmement avantageux. Car si, comme l'Eglise catholique l'a toujours enseigné, la mort de Jésus-Christ est l'unique refuge du pécheur et l'unique espérance du juste, il ne pouvait résulter que de bons et salutaires cflVls , de tourner exclusivement, pendant un certain espace de temps, les esprits vers cet unique objel , bannissant alors autant que possible toutes les autres pensées distrayantes. Pour bien comprendre cependant toute l'efficacité de celte institution si sage , il est à propos de considérer cette époque avec toutes les circonstances qui s'y rattachent.

El d'abord , il ne faut pas oublier que la semaine sainte n'apparaît pas tout à coup au milieu de l'année , qu'on n'y entre pas brusquement et sans préparation. Elle a comme un solennel vestibule dans l'humiliation du carême dont elle est précédée, et qui, par le jeûne et l'éloignement des dissipations ordinaires du reste de l'an née, met l'esprit dans une disposition plus favorable à recevoir les impressions dont elle doit être la source. C'est comme une solitude autour d'un temple, comme celle qui environnait les oasis de l'Egypte; et elle empêche les pensées et les impressions trop fraîches du monde et de ses vanités d'y pénétrer. A mesure que le moment le plus important de L'initiation approche, la tristesse devient plus profonde, et pendant la semaine delà passion, où nous sommes maintenant, nous nous sentons environnés de tristes et douloureux préparatifs : car toutes les parties de la liturgie ne nous parlent que de la passion de Jésus-Christ , et déjà les signes extérieurs du deuil apparaissent dans nos églises. Pendant le saint temps de carême, il v a tous les jours des sermons dans les principales églises, où des prédicateurs éloquents développent avec onction et avec zèle toutes les vérités de la religion. Dans la semaine qui vient de s'écouler, vous avez pu remarquer qu'à certaines heures de l'aprés-

midi , tous les lieux ordinaire* de rafratt hli Bernent étalent \ i<l<- el rermé ; • h bien ! pendant eela tonte» les églises étaient ouvertes el pleines de monde : car, en CCI jours, d'autres prélrei instruits expliquaient aux fidèles, dans des discourt familier», l'obligation de revenir .1 Dieu par le repentir, par la réception «lu incrément «le pénitence. Ils leur prêchaient dans les termes les plus forte, la nécessité de changer de \ i<* et de renoncer efficacement au péché ; puis ils insistaient sur la pureté de CflBUr et le brûlant amour avee lesquels ils devaient, à Pâques, accomplir le précepte ecclésiastique de la réception

de la sainte communion. Tels sont les sujets qui leur ont été proposés dans le cours de la semaine qui rient de s'écouler.

Mais là ne se borne pas la préparation à la pâque. Pour toutes les classes de la société se sont ouverts des cours d'exercices ou de retraites spirituelles, c'est-à-dire de séparalion complète de toute autre occupation, ponr s'appliquer à la prière et à de pieus- s méditations. Les nobles ont eu les leurs dans la chapelle de Jésus, les dames à l'oratoire du Caravita, et les nombreuses maisons consacrées à cet usage ont été remplies ; quelques personnes mêmes, que leurs infirmités empêchent de se réunir aux autres, ont sui\ i ces pieux exercices dans l»urs propres demeures. Ce soir, l'université et tous les établissements d'éducation vont commencer un cours semblable de retraite et d'exercices de piété, qui se terminera mercredi malin; pendant ces jours , une partie du temps est employée à écouler la parole de Dieu, qui se fait entendre principalement sur les vérités les plus importantes du salut, et à la méditer seul en silence.

C'est ainsi préparé, que tout catholique approche ou doil approcher des derniers jours île la semaine qui va commencer, cl assister à ces augustes offices qui nous retracent toute l'histoire de la passion de notre aimable Rédempteur. La conscience a élé purifiée de tout péché, et probablement le gage du salut reçu, les distinctions ordinaires de la \ ie se sont peu à peu effacées, et l'âme est mise en harmonie avec les sentiments qui lui seront inspirés. Les cérémonies de ce saint temps ne sont donc pas destinée- à produire un effet subit et magique , elles doivent seulement agir sur l'âme par une influence toute naturelle et sympathique, qui ne résulte pas moins de la disposition de nos cœurs que de leur vertu intrinsèque.

Celte manière d'envisager les derniers jours de la semaine sainte, ou plutôt la semaine elle-même tout entière, comme un temps de sanctification individuelle , n'est nullement particulière soit à Home, soit au siècle dans lequel nous vivons : c'est ce qui est enseigné dans tous les pays catholiques. A Paris, <! y ,1 toujours des exercices publics de ce genre pour s'y préparer; il en est de même en Espagne, ainsi que dans tontes les parties de l'Italie. C'est aussi ce qui se pratiquait autrefois dans notre patrie. Dans le livre des lois ecclésiastiques, écrit originaire-

D&MONSTRATKM E\ iNGl l ■ * • 1 I.

cent par 1 iieodulphc. évéajac dXMéans, au huitième siècle, el adopté en Angleterre en

t*!»'*. On trouve un de, rel portant que tous les

fidèles approcheront de la s. unie communion tous les dimanches de careute, le jeudi, le vendredi et le samedi île h semaine sainte, et le dimam ha de Piques ; il porte également que Ions les jours de !;i semaine de l1. qwi seront gardés avec la même dévotion Wil-

l.lli', ('une. .L'K/. . luill.l. p. HO .

Que celle manière d- fol temps

doive être pour beau* oup une »our< danies bénédictions, c'est ce que personne,

je pense, ne niera; car on fournit ainsi tainement, à celte occasion, tous les moyens de mé lilcr et d'approfondir les grands devoirs du christianisme et les moyens de les accomplir; mais tontes ces cérémonies, très tainement, n'ont été établies et ne doivent être exécutées que pour exprimer la »<■• lion qu'inspire la commémoration de I moi t de notre Sauteur, et aussi la sainteté et la pureté avec laquelle il nous semble qu'on doit assistera des cérémonies si saintes et .1 des scènes si imposantes.

Or, si, par la préparation qu'ils exigent, ils peuvent indirectement produire de m merveilleux effets, que dire de ces offices euxmêmes ? Réunissant dans les plus jusics proportions tout ce qui peut agir sur l'âme : la beauté, la solennité, la dignité et le pathétique; célébrés dans des circonstances propt amollir la dureté du cœur le plus index et consacrés au plus chrétien de tous les huis possibles, ne doivent-ils pas avoir une re 1gieuse influence sur tous ceux qui \ assis avec de pieuses dispositions? Allez à la chapelle sixtine avec l'idée que ce n'est l a- •• une simple cérémonieque vous allez assister. mais à la commémoration annuelle de la mort de celui que vous devez aimer, commémoration à laquelle vous avez part comme vous avez eu part au fait lui-même, et où vous devez faire agir voire compassion et non votre curiosité, votre cœur et non voire critique; ouvrez toutes les porles de votre âme, afin que l'émotion 1 uisse > pénétrer par tous les sens; suive/ les paroles de l'office, unissez-vous aux prières qui y seront récitées, prêtez une oreille attentive aux accents pathétiques dans lesquels l'Eglise exhale ses douleurs, pénétrez -vous bien des sentiments qu'ils expriment plutôt que d'admirer l'art qui s'y manifeste; et je vous promets que quand les ombres du SOtr seront venues couvrir les dernières cadences de cette musique plaintive, vous retournerez chez vous, comme si vous sortiez de la maison de deuil, plus ttistrs. tuais mrillrurs.

El n'est-ce pas là vraiment la maison de deuil où vous entrerez? N l'est-ce pas au perpéluel anniversaire de noire bien— aimé que nous sommes appelés à assister? Quand un de nos plus proches parents nous est enlevé par la mort, nous prenons des habits de deuil, nous sommes quelque temps dans l'affliction ; et dans le cours de l'année, tant que les vêtements de deuil qui couvrent noire corps nous en rappellent le souvenir. M jour

CONFERENCES SLR LES OFFICES DE LA SEMAINE SAINTE

douloureux est représenté à notre mémoire. L'Eglise, dont les lois pas plus que l'existence ne peuvent défaillir , ne veut pas que nous oubliions sitôt ceux que nous avons perdus ; elle ne met point de bornes au souvenir religieux que nous en devons conserver, dans les prières que nous adressons à Dieu pour eux; elle en perpétue la mémoire jusqu'à la fin des temps, s'ils sont placés au nombre des saints. Comment donc pourrait-elle oublier jamais cette terrible catastrophe qui dépouilla la terre de sa gloire et plongea toute la nature dans la douleur? Certes, laisser passer l'anniversaire de ce douloureux événement sans le célébrer d'une manière convenable, dénoterait en elle une indifférence injurieuse aux sentiments de la nature, dont on ne peut la supposer capable.

Qui ne sait l'alliance étroite qui existe entre la douleur et les plus tendres émotions de la piété? Qui n'a pas senti combien les moments de détresse sont des moments de ferveur pour lame qui cherche Dieu? Je crois qu'il serait difficile de trouver une religion, vraie ou fausse, qui n'ait pas de fêtes funéraires pour pleurer la perte de quelque être adoré ou honoré. Les anciens mystères de l'Egypte furent assurément de ce caractère ; et les filles de Juda se retiraient chaque année sur les collines pour pleurer la virginité de la GUe de Jephté. Les Perses célèbrent tous les ans leur Aaschor, ou fête de deuil, en mémoire de la mort d'Hussein. Les places sont tendues en noir, des échafauds sont élevés, où les Mullahs racontent la douloureuse histoire à un auditoire qui fond en pleurs. Pendant dix jours, la ville est tout occupée de processions, d'aumônes et de scènes d'une extravagante douleur, et l'on célèbre des cérémonies qui offrent une représentation graphique et dramatique de la mort du jeune calife (Thévenot, vol. Il, p. 383). Ce sont autant d'expressions variées du même besoin, senti dans toute religion, de consacrer au service de Dieu les plus tendres émotions, comme celles qui sont le plus en harmonie avec une piété affectueuse. Quoi ! le culte chrétien seul, qui présente une juste, une louchante, une sublime occasion de deuil dans la mort d'un Dieu incarné pour nos péchés , tarirait-il par d'austères décrets la source de si pures émotions, et ne fournirait-il aucun moyen de produire au dehors des sentiments si vrais et si saints? Ne devait-il pas, au contraire, leur ouvrir un canal où ils pussent avoir leur cours, sans être troublés par les eaux bourbeuses de la sollicitude mondaine? Pouvait-on attendre moins del'Eglise, que de la voir creuser une citerne, large et profonde , pour y rassembler ces sentiments si purs et les répandre ensuite, comme nous l'avons vue faire, sur les autres époques de l'année, condamnées sans cela à une triste stérilité, et les rafraîchir de leur rosée bienfaisante?

Il n'est pas aisé de dire sur quel principe, en fiait de connaissance du cœur humain, repose l'idée qui a prévalu dans les religions modernes, que les formes extérieures détrui-

sent et ruinent l'esprit intérieur ; ne semblet-il pas, au contraire, que la vraie connaissance de la double constitution humaine repousse cette idée? L'expérience de chaque jour ne prouve-t-elle pas que les hommes oublient promptement et facilement leurs devoirs intérieurs, si rien d'extérieur, agissant sur les sens, ne leur en rappelle l'obligation. Il aurait donc été décidé, dans les temps modernes, que l'oreille seule est le canal par lequel doivent arriver les conseils et les encouragements, et que l'œil, le plus noble et le plus actif de tous les sens, qui saisit par impulsion ce que les autres perçoivent par succession, n'est pas digne d'être employé pour la religion : la raison de cela est pour moi, je l'avoue, un mystère. C'est la même main qui les a formés tous les deux; et pourquoi ne pourraient-ils pas servir à rendre hommage à leur commun Créateur? Si la pompe des cérémonies religieuses peut charmer les yeux et les fixer sur l'instrument au lieu de les attacher sur l'objet lui-même, on peut en dire autant certainement des talents de l'orateur et des ornements de son style.

Appliquons ces idées à notre question présente : si la méditation de la passion de Jésus-Christ est la plus digne occupation d'un vrai chrétien, qui nous empêchera de faire des efforts pour ouvrir nos cœurs à tous les bons sentiments et à toutes les communications intimes, par quelque canal qu'elles nous arrivent, en assistant à ces pieux exercices ? Peut-on craindre que cela nous lût préjudiciable? Quand l'infortunée Marie Stuart fut montée sur l'échafaud, elle pria pour son implacable persécutrice, Elisabeth; puis, élevant le crucifix qu'elle portait, elle s'écria : Homme vos bras, 6 mon Dieu, ont été étendus sur la croix, recevez-moi ainsi dans les bras de votre miséricorde, et pardonnezmoi mes péchés. Aussitôt le comte de Kent lui dit avec dureté : Madame, vous feriez mieux de renoncer à toutes ces fourberies papistes, et de le (Dieu) porter dans votre cœur. Maintenant, remarquez sa réponse aussi pleine de douceur que de justesse. Je ne puis tenir dans mes mains Vimage de ses souffrances, que je ne doive, en même temps, le porter dans mon cœur (Lingard., vol. V, p. 467, k' édit.). Lequel des deux parlait ici le langage de la nature? Quel est celui dont nous voudrions de préférence adopter les sentiments : ou du fanatique qui présidait à l'exécution, ou de l'humble reine qui en était la victime? Sir Thomas Brown ne craint pas d'avouer que le spectacle d'une procession catholique l'a quelquefois ému jusqu'aux larmes. Qui dira qu'elles n'étaient pas salutaires?

Mais la meilleure preuve que l'attention prêtée à la commémoration de la passion de Jésus-Christ pendant les jours qui vont bientôt suivre, ne reste pas en dehors du co-ur, mais qu'elle le pénètre jusqu'au fond , et qu'elle le nourrit d'une riche et durable onction de vraie piété, est dans les écrits de nos auteurs catholiques. Il serait impossible même d'énumérer les ouvrages que nous possédons sur la Passion, ouvrages remplis

DÉMONSTRATION l \ ANGÉLIQUE.

d'une ferveur d'éloquence, d'une profondeur de sentiment, d'une onction pénétrante que nul autre ne possède. < !elui qui pourrait lire 1rs sermons de saint Bernard sur le dimanche

des Hameaux, te jeudi et le vendredi saints, sans se sentir les larmes aux veux, ne serait pas facile à émouvoir par des paroles; et il faudrait être absolument MM cu-ur pour oser

affirmer que les mystères de ces jours ne produisent qu'uajB-dévotion sensible et inefficace.

Mais il est un autre auteur avant traite cet inépuisable sujet, qui, plus qu'aucun autre, justifiera tout te que l'ai dit, et qui, en outre, prouve toute l'influence que les offices de la Passion peuvent exercer sur les sentiments habituels d'un chrétien. Je parle des excellentes méditations de saint lîonav enture sur la vie de Jésus-Christ, ou\ rage dans lequel on ne sait quoi le plus admirer : ou de la richesse d'imagination, qu'aucun poète n'a surpassée, ou de la tendresse de sentiment, ou de la variété des applications. Après nous avoir conduits à travers tous les touchants événements de l'enfance et de la vie de notre Sauveur, arrivé aux dernières scènes, si impressives, sa marche se ralentit par suite de la variété de ses belles, mais mélancoliques idées; alors il ne procède plus d'année en année ou de mois en mois, ni même de jour en jour, mais chaque heure a sa méditation propre, et chaque acte de la dernière tragédie lui fournit matière à de pathétiques considérations. Quand, à la fin, il en vient à nous proposer une méthode pour réduire en pratique ses saintes contemplations, il les distribue de manière que l'espace compris entre le lundi et le mercredi embrasse toute la vie de noire Sauveur, et que du jeudi au dimanche inclusivement, chaque jour est tout entier consacré au mystère que l'Eglise, dans la semaine sainte, lui a affecté (Cap. 101, p. 581, tom. 110/).). C'est ainsi que, comme l'ont fait beaucoup d'autres, il étend à toute l'année les solennelles commémorations de la semaine dans laquelle nous allons entrer, faisant par là, dans l'intérêt de la piété et de la sanctification individuelles, ce que l'Eglise a fait pour le bien public.

Ce ne sont là que quelques exemples seulement. Que dirais— je de la tendre et conlinuelle dévotion de tant de -ainls personnages pour la passion de Jésus-Christ : de saint Jean-Joseph de la Croix , de sainte Thérèse, qui, dès son enfance, ne s'endormit jamais sans l'avoir méditée; et, surtout, de ce saint sublime, le séraphique François, le trouhadour de l'amour , comme l'appelle si justement Gorres, dont les poèmes, les plus anciens reconnus en langue italienne, ne respirent que dévotion envers Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié, mais dévotion qui prouve combien il le portait profondément dans son cœur; mais ce sujet m'entrai lierait trop loin. Cependant, avant d'en finir, je ferai remarquer que la bouche parle de l'abondance du cœur, et cela s'applique non-seulement aux individu'-, mais même aux foninni-

nautev. C'est ce qu'ohsene saint leruard

touchant sa fréquente répétition du nom de

son Sauveur : // >-t ion» mon etmr, dit-il, 1 1 de là il pa$H sur es. Il est difficile

d'imaginer dm religion dont les principe- m-

limes et v il.iux ne SOÎeUl p IS exprimes dans

lee offices publics, ci consignés, esmmi sur des riioiiiimenis. dans ses institutions religieuses, et cependant il ne u rail pas in

silde de trouver un exemple d'un pareil phénomène. I.or-qu éclata le schisme d'Angle terre, un des grands griefs contre l'Eglise fui qu'elle avait abandonne Jésus-Christ el l'unique espérance en son s mg, et qu'elle préférait implorer la faveur des saints et des anges ; et l'on traitait cela d'abomiuatii de corruption insensée. Or si la postérité était appelée a juger sur cette matière, touvbien ne serait-elle pas étonnée de 1 1 r. - les actes 5 elfi d'Edouard VI, pour le règlement des fêles, quand elle y verrait ordonne d'observer tous les jours* de fêtes de saints que les catholiques observent aujourd'hui , et d'autres encore, tandis qu'elle y verrait omis tous les jours qui ont le moindre rapport à la passion et à la mort de Noire-Seigneur Statuts, vol. \\,part.\,pag. 133 . Chez nous on ne saurait trouver une pareille inconséquence. Nous faisons profession d'honorer Jésus-Christ et sa sainte passion par une ,tflV( • lion intérieure et pieuse, et nous choisissons et déterminons avec soin des jours et des circonstances destinés à la manifestation de nos sentiments.

Mais il est temps enfin d'en venir à uniconclusion. Je vous ai propose différentes manières d'envisager les cérémonies et les offices de la semaine sainte, non pas comme autant d'aspects distincts et divisibles dont chacun peut en choisir un pour lui-même ; mais comme un ensemble de sentiments qui s'harmonisent et s'unissent tous pour atteindre le but le plus noble et le plus saint. La pensée chrétienne que le Christ doit être honoré sans mesure par les dons les plus \ cellenls qu'il a versés sur les hommes, l'idée plus profonde encore qu'il ne mérite jamais mieux nos hommages et notre affection que dans l'état d'abaissement et d'affliction où il s'est réduit par amour pour nous, le religieux enthousiasme que doit nécessairement exciter celte considération, voilà ce qui a guidé l'Eglise, de siècle en siècle, dans la formation du cérémonial le plus beau et le plus poétique; voilà ce qui a inspire au musicien ses accents plaintifs, voilà ce qui a dirigé le génie el la main de I artiste dans la conception d'un édifice où la grandeur des formes et la magnificence des Ornements se réunissent pour ériger un théâtre digne de servir à l'exécution d'un cérémonial à la lois si saint et si sublime. Sous ce point de vue. le sujet de ces discours, quelque multiple el incohérent qu'il semble en apparence, rentre dans l'imite ; car nous n'avons fait que considérer les diverses einan, liions d'un seul el même

principe toujours dominant. Qui est-ce qui

voudrait qu'il n'en fût pas ainsi? Qui Mt-Of qui saluerait avec joie un pouvoir réforma-

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