PUBLIÉS PAR SIR R. GR1ESLEY, BARONNET
Parmi toutes les méprises dans lesquelles vont donner les historiens modernes, il en est une qui revient plus souvent que les au- !rcs : c'est de prendre le développement complet et visible pour l'origine de certains principes longtemps cachés ou refoulés dans l'ombre. Il est incontestable que presque toutes les erreurs, presque toutes les hérésies ont fait circuler sourdement et en silence, à travers les membres de l'Eglise, leur poison rongeur, avant d'apparaître à la .surface de ce noble corps, pour y former une plaie sensible et déclarée : il y eut des manichéens avant Manès, des ariens avant Arius, des prolestants avant Luther. — C'est tomber dans une erreur à peu près semblable que de rapporter l'origine d'une discipline ou d'un dogme au décret du concile qui l'aura défini pour la première fois; car alors on ne considère pas que, même humainement parlant, ce serait une chose bien difficile, pour ne pas dire impossible, que d'introduire tout à coup une nouvelle pratique ou une nouvelle croyance parmi les hommes, toujours peu avides de se charger d'un nouveau joug, de s'imposer une obligation nouvelle.
C'est dans cet écart que va se jeter l'histo-
rien quand, préoccupé d'un personnage dans lequel se déploient avec plus de netteté qu'en tout autre le caractère et l'esprit de son siècle, il le regarde comme le cenlre d'où cet esprit et ce caractère ont rayonné, et quand il oublie que les hommqs les plus remarquables ne sont que le symbole historique des jours où ils vécurent : miroirs qui réfléchissent la vivante image des objets qui les entourent et dont ils ont gardé l'empreinte; foyers qui n'en concentrent les rayons que pour disperser ensuite les faisceaux d'une lumière plus ardente et plus vive.
Tel est le défaut dominant de plusieurs écrivains modernes, Catholiques et hétérodoxes, qui oui voulu tracer l'histoire du puissant Hildebrand, de saint Grégoire VIL II vécut dans un siècle où le bien et le mal opéraient leurs œuvres, comme deux géants, avec une force et une vigueur presque invincibles; où l'excès régnait en tout, pour ainsi dire, et où les principes de l'ordre social paraissaient bouleversés. Alors on voyait des hommes d'une perversité et d'une scélératesse aussi profondes qu'aux plus iri'sles jours de la genlililé; puis, lout auprès, des hommes d'une vertu si éminenle, que le chris-
tianismc des premiers siècles eût présenté .ivre orgueil ces membres glorieux : alors
lis peuples croupissaient au sein d'une grossière Ignorance, pendant que s'élevaient du
milieu d'eux îles personnages dont la science eût brillé aux siècles les plus éclairés : alors les tyrans baissaient la tète, épouvantés des foudres du pouvoir ecclésiastique, taudis que les Maihildc et les Iléalrix saisissaient vaillamment l'épée pour le défendre. — Les empereurs pour qui la défense de l'Eglise était un devoir, en juraient alors la ruine; mais aussi , leurs sujets oubliaient leur fidélité féodale et refusaient de marcher sous leurs drapeaux. C'était un siècle où toute puissance luttait à l'intérieur et à l'extérieur, et où toutes les extrémités de l'organisme social se touchaient tour à tour dans des convulsions continuelles. L'Eglise était déchirée par tous les anti-papes, qui se succédaient sans relâche; l'empire chancelait, partagé par la lutte meurtrière de son chef et des Saxons; les guerres d'invasion désolaient l'Italie et l'Angleterre ; l'Eglise elle-même avait à protéger ses droits contre les envahissements de la puissance temporelle; la portion la plus sainte et la plus noble de la hiérarchie devait soutenir aussi une guerre furieuse contre la portion dépravée et corrompue. — D'une part, le mahométisme de l'Asie menaçait l'Europe occidentale; de l'autre, l'Italie formait le dessein de conquérir l'empire d'Orient : le doux climat du Midi avait été récemment envahi par les guerriers normands, venus du fond du Nord, tandis que leurs frères, les Danois et les Norvégiens , se soumettaient pour la première fois à la domination religieuse du pontife romain.
Tant d'intérêts en face l'un de l'autre, celte foule de prétentions, le fracas, l'excitation de celte mêlée permanente, avaient confondu tous les éléments de la société politique et ecclésiastique dans un désordre impossible à décrire : il fallait qu'un grand génie osât entrer dans cet océan grondant, pour séparer le bien du mal, la lumière des ténèbres, et placer en face l'une de l'autre les grandes puissances qui luttaient, en dénouant les liens infinis qui les serraient dans une fatale étreinte ; il lui fallait faire déployer les deux bannières, afin que tout homme vint nécessairement se ranger sous l'une ou sous l'autre ; puis il lui fallait saisir celle de la vertu, de la foi, de la continence et de la vraie doctrine, et se précipiter, avec un zèle invincible et saint, sur le parti des méchants, qui voulait lui tenir tète, qui avait juré l'anéantissement de tout bien, et qu'on ne pouvait vaincre qu'en l'exterminant. Cet nomme éminemment grand et nécessaire fut llildebrand : lui qui avait su, pendant le pontificat de ses prédécesseurs, mûrir son dessein de réformer le clergé et de délivrer l'Eglise de la tyrannie du siècle, avec une prudence, une fermeté, une douceur et une sincérité qui faisaient bien voir que cette belle âme nourrissait en elle des sentiments d'une noblesse et d'une générosité infinies. Cet homme n'était toutefois que le miroir où se reflétait tout
nrMONSTHATION ÊVANGÉLIQUE.
ce qu'il y eut de beau et de grand en cesièi 1 : sa pensée était la pensée des Damien, des Lanlranc, des Didier, des Othon, des Annon et des autres brillantes lumières de l'Eglise.
Or celle erreur dont je pariais tout a l'heure, de séparer ce héros sacré d'avec les temps où il vécul, personne» ne l'a commise afec plus de malice que l'auteur dont je me suis impose la réfutât! m. l.n Vie et le pontificat df Grégoirt VII, ouvrage publié par sir Griesley, ne se fait remarquer par aucune vue neuve, par aucun agrément de style, par aucune valeur intrinsèque pour mériter une place à part parmi les QBUVreS examinées dans ces Attnalei <!<s teieneet religieutei. Cette biographie n'est qu'un tissu de mensonges historiques et de calomnies contre des personnages très-remarquables et encore vivants. Mais d'après quelques détails que nous donne l'auteur, ou plutôt l'éditeur, dans la préface, il parait que le fond de l'ouvrage ne lui appartient pas : il n'a fait que traduire et modifier un manuscrit qu'il s étaitprocuréà Home. Celte circonstance donne une certaine importance à cet ouvrage, d'autant plus que l'éditeur anglais affirme effrontément que cette histoire résume les sentiments des classes lettrées de l'Italie et même de la métropole du monde chrétien. Uue pareille insolence ne mériterait aucune réponse, spécialement dans un journal qui parait dans celte auguste cité. Cependant, afin de démasquer en face de tous les bévues de cet inconnu, et de montrer combien il connaît peu le véritable esprit littéraire de ce siècle, je veux le réfuter en ne m'appuyant que du témoignage d'écrivains protestants, pris parmi les plus récents, et dont beaucoup vivent encore. On verra s'ils ont su payer le tribut d'éloges dû aux grandes pensées, aux actions sublimes, à l'héroïque patience, à la conduite sainte de ce grand homme qui fut aussi un grand pontife.
La cause principale des erreurs dans lesquelles vont se jeter, tête baissée, notre auteur, Hallam, Potier et l'ignoble cohue des historiens qui leur ressemblent, vient de ce qu'ils regardent comme motif d'action ce qui ne fut, pour ce pontife, qu'un moyen légitime et nécessaire à l'exécution de ses saints projets; elle vient aussi de ce qu'ils le prennent pour l'auteur de ce qui était déjà dans l'âme de son siècle , et avait existé bien avant lui. Ils aiment à le représenter comme un homme allier et d'une ambition démesurée, avide de domination, toujours prêt à s'arroger le pouvoir, à fouler aux pieds lous les droits et à humilier toule grandeur. L'élévation de L'autorité ecclésiastique audessus de l'autorité civile . la prééminence politique du saint-siege sur les rojanmes et les empires, la souveraineté universelle pour Home chrétienne comme pour Home païenne : voilà ce qu'ils aiment à montrer comme l'objet sur lequel les regards de Grégoire allaient éternellement se reposer avec amour, comme le terme où tendaient ses infatigables travaux. A les entendre, ce fut lui qui le premier conçut l'idée de subordonini