‹ Démonstrations évangéliques (volume 2)Chapitre 87 sur 167 · VIE ET PONTIFICAT DE GRÉGOIRE VII · texte numérisé non relu

VIE ET PONTIFICAT DE GRÉGOIRE VII

l'Etat à l'Eglise, et d'appeler les souverains devant le tribunal ecclésiastique suprême, pour y rendre compte de leurs actions.

Tout ce tableau n'est qu'un mensonge.

Quand même on admettrait les faits sur lesquels on l'appuie, les conséquences que 1 on en lire n'en seraient pas moins ridicules, pas moins injurieuses au caractère de ce pontife. — On verra bientôt quel fut le véritable but de ses desseins, et si son âme resta pure de toute tache d'ambition ou d'injustice : maintenant, je veux montrer que les moyens qu'il mit en œuvre étaient conformes à la raison et au droit, sous tout rapport.

Le système féodal qui était alors en vigueur par toute l'Europe peut être considéré sous deux points de vue différents : ou bien comme une forme de gouvernement pour chaque royaume; ou bien, comme un réseau vaste et puissant qui, couvrant tous ces royaumes, les attachait l'un à l'autre pour en former un corps unique et merveilleux, la république chrétienne.

Considéré sous le premier aspect, c'était un système fondé tout entier sur de mutuelles relations enlredifférentes classes si ingénieusement unies, que chacune, faisant obstacle à celle qui venait avant ou après elle, opposait une digue à l'usurpation des droits respectifs, et garantissait les faibles de l'injuste oppression des forts. Les vassaux se voyaient à l'abri sous la dépendance de leurs seigneurs féodaux, et, en revanche, les protégeaient contre les caprices des rois; toutefois la réserve de fidélité au souverain, qui ordinairement accompagnait l'hommage des vassaux envers leurs chefs immédiats, leur ouvrait un recours assuré contre la tyrannie de ces derniers. Les seigneurs, au milieu de leurs vassaux, se croyaient en sûreté contre les attaques de la puissance souveraine; et d'un autre côté, le serment de fidélité et d'obéissance qui les unissait au roi, les délivrait de toute crainte de la part des classes inférieures. De même le roi faisait reposer la sûreté de son trône sur l'hommage des nobles et des barons. Mais ceux-ci voulaient et devaient jouir au moins du même privilège que leurs vassaux. Les mêmes relations d'obligations et de droits qui régnaient entre les barons et leurs vassaux, régnaient entre les barons et le souverain; et les barons pouvaient, en cas d'injustice et d'oppression, en appeler à un juge supérieur. Cela était exigé par l'essence même du système féodal, et il suffit de parcourir les annales du moyen âge pour trouver d'innombrables exemples de ces sortes d'appels. Chaque fois que l'effervescence des partis ne remettait pas à l'épée la décision des querelles, chaque fois que l'épuisement paralysait la fureur des combattants, un sentiment de nécessité, de religion et d'intérêt particulier, faisait porter la cause, sous forme d'appel, au tribunal du souverain pontife. On peut dune appeler celle suprême aulori té judiciaire des papes un élément nécessaire de la constitution féodale qui régissait alors lous les Etats de l'Europe, et la pierre

angulaire qui formait le fondement de l'édi fice social.

Si l'on considère maintenant le système féodal comme le lien puissant de tout le monde chrétien, comme l'âme de toutes ses relations politiques et le résultat nécessaire de l'unité religieuse, on voit au premier coup d'œil que, comme chef de celte religion que tous les Etats professaient, comme remplaçant de ce Dieu devant qui la même foi faisait ployer tous les genoux, comme père des grands aussi bien que des petits, comme pasteur des princes aussi bien que des peuples, enfin comme supérieur aux chefs aussi bien qu'aux sujets, le souverain pontife devenait nécessairement la tête, l'organe cl l'âme d'un système qui, sans ce principe vital, n'était pas même susceptible d'existence. Et afin de mieux ouvrir ma pensée, je vais reproduire le tableau du système féodal, tracé en peu de lignes, mais de main de maître, par un professeur d'histoire, encore vivant, de l'université protestante de Goltingue : je veux parler de Charles-Frédéric Eichhorn, fils du fameux commentateur de la Bible, mort il y a peu de temps. Dans son Histoire politique et juridique de l'Allemagne, publiée en 1821, voici comment il s'exprime : // ne faut point chercher le principe et l'essence du système féodal dans les rapports juridiques de cette constitution, qui n'en sont que la forme. Il ne faut pas non plus comprendre, sous le nom de système féodal, ces zeuls rapports, ni opposer l'un à l'autre le système féodal et le système hiérarchique : parce que leur union forme plutôt un système unique quant à la constitution. L'essence du système féodal reposait sur les principes suivants :

1. Le christianisme, à qui tous les peuples doivent appartenir par la divine institution de VEqlise, est une chose complète en soi, et dont la conservation repose sur la puissance de Dieu même , confiée à certaines personnes. Celte puissance a deux ramifications : l'une spirituelle, l'autre temporelle. Toutes deux vont se réunir au pape auquel elles sont confiées, comme au vicaire de Jésus-Christ et au chef visible de l'Eglise. C'est de lui, sous sa direction et sous sa dépendance, que l'empereur tient, comme chef visible de l'Eglise dans les choses temporelles, l'autorité temporelle que les autres princes possèdent de la même manière; et ces deux autorités doivent se soutenir, appuyées

l'une sur l'autre

IL L'Eglise et l'Etal ne sont au fond qu'une seule et même chose, un grand Etat chrétien, quoiqu'ils semblent former extérieurement deux sociétés distinctes, et que par conséquent il puisse exister entre elles des rapports purement conventionnels

VIL On pourra croire, au premier aspect, qu'avec un semblable système constitutif une nation doit se trouver sans cohérence en ses diverses parties ; il pourra sembler que ses forces sont tout éparpillées dans une multitude d» sociétés individuelles, petites et grandes, ayant des droits et des intérêts divers. Néanmoins ia conformité de mœurs, d'opinions, mais surtout l'unité de la foi, en faisaient vraiment un en-

semble harmonieux et parfaitement uni à l'extérieur (1).

Celte description appuyée, comme son auteur le démontre, sur des textes exprès des constitutions de différents royaumes, celte description, dis-je, rend manifeste que l'autorité pontificale était un des éléments constitutifs de la république chrétienne, élément nécessaire pour maintenir cette forme politique qui régissait alors, sous la tutoie du christianisme, l'Europe tout entière. En un mot, le système politique et social du monde catholique exigeait, comme principe essentiel, une autorité suprême. Or ce système était un résultat spontané de la religion qui avait civilisé le monde; il y avait d'étroites liaisons entre ce système et les lois et l'autorité de la religion, dont il s'efforçait même d'imiter l'unité et les formes. Il était donc bien naturel qu'il admit l'autorité suprême qui était admise dans l'Eglise. De là vient que toutes les contestations et tous les différends qui s'agitaient en ces temps-là entre l'Eglise et l'empire se réduisent, comme le remarque si judicieusement l'historien que nous avons cité, à déterminer non pas le système, mais la prééminence dans l'Eglise même : c'est-à-dire il s'agissait de savoir si ce système donnait la prééminence au pape ou à l'empereur.

Ceci posé, la solution du problème n'offre plus la moindre difficulté. Les rapports de l'empereur avec ses propres sujets, l'indépendance absolue de plusieurs royaumes, tels que l'Espagne et l'Angleterre, sur lesquels son haut domaine ne pouvait s'étendre; la couronne qu'il devait recevoir des mains du souverain pontife; la possibilité de se trouver, comme il arriva souvent, plus faible que les violateurs des droits communs; les constitutions nationales qui lui faisaient une expresse opposition; toutes ces considéralions, et bien d'autres encore, qui rendaient manifeste l'impossibilité de voir en lui le premier chef, le chef suprême du système européen, démontraient aussi que celui-là seul pouvait légitimement s'arroger cette suprématie ; qui possédait déjà par lui-même une autorité et une puissance qu'il tenait directement de Dieu ; qui était reconnu de tous comme supérieur, à plusieurs égards, et qui pouvait user d'armes assez formidables en ce siècle pour terrasser les plus forts, épouvanter les plus audacieux et humilier les plus puissants.

De là vient que quand Guillaume I", le conquérant de l'Angleterre, refusa à Grégoire VII l'hommage que ce pontife exigeait de lui, ce prince ne faisait que publier une proclamation par laquelle il se détachait de la république chrétienne de l'Europe : il n'en exécuta pas moins, comme fils obéissant de l'Eglise, tout ce que lui prescrivait le saintpère : aussi ne fut-il jamais inquiété par ce. vaillant défenseur des droits ecclésiastiques.

Ce n'est pas sans plaisir que je vois ici la possibilité de confirmer la vérité de ce tableau

(t) Eiclilionis deutsche staals-und Reclilsgoschicliie ; ù Tteefl, Ss. 27Gy70.

Ê\ ANGÉLIQUE, m

de I état social de l'Europe au moyen âge, par l'autorité du grand Raumer, cet historien pénétrant, enlevé aux lettres l'année dernière I83&), après avoir dévoilé, grâce à de profondes recherches, les mensonges tant de fois répétés sur Philippe II et sur le massacre de la Saint-Harthelemy. Voici ses paroles: Le pape, comme vicaire de Dieu sur la terre, était, d'après les opinions catholiques, libre de toute dépendance ecclésiastique et au-dessus de toute chose terrestre, afin d'être, avec l'Eglise immuable de Dieu, une ancre de salut pour les faibles, un sujet d'effroi pour les méchante, une force capable de purifier le pouvoir temporel, un père pour consoler les esclaves et tes opprimés.

Novalis en parle de la même manière. La cour du pape, écrit ce penseur profond, était le rendez-vous de tous les hommes sages et vénérables de l'Europe. Tous les trésors af Ruaient vers cette cité sainte; on avait vengé la ruine de Jérusalem, et Rome elle-même était devriue Jérusalem, la résidence sacrée du gouvernement divin sur la terre. Des princes, souu.'ttarit leurs querelles au père du christianisme, déposaient volontairement à ses pieds leur couronne et leur gloire; ils enviaient le privilège de terminer leur vie en de célestes contemplations, et de la laisser s'éteindre entre les murs d'un cloître. Qu'il était riche en bienfaits; qu'il était sage, ce gouvernement si en harmonie avec les besoins et la nature intérieure de l'homme!

Tels étaient les caractères essentiels et magnifiques de ces temps vraiment catholiques, c'est-à-dire vraiment chrétiens (1).

Mais on me dira peut-être : Tout ce raisonnement prouve uniquement qu'on avait accordé une fonction temporelle aux pontifes romains; mais c'était le résultat d'une convention , et Grégoire prétendait la posséder de droit divin. Oui ; il le prétendait, et certes il avait raison ; pour le démontrer, je n'ai pas besoin de longs discours. Il suffit de se rappeler les principes si beaux et si profonds de la science politique , exposés par un grand écrivain , par Adam Mùller, dans sou inappréciable ouvrage sur la nécessité d'un fondement théologique pour les sciences politiques (Leipsick, 1819). Ce livre démontre, par le raisonnenii ni le plus simple et a la l'ois le plus convaincant, que les droits icspeclifs des parties qui composent un état quelconque ne viennent ni de concessions réciproques, ni de contrats sociaux , ni d aucune invention de ce genre , mais de la nature même des choses, de l'ordre nécessaire, c'est-à-dire chrétiennement parlant, de li sanction divine. La religion nous appren ! que tout pouvoir vienl de Dieu, à qui seul appartient la souveraineté et la puissance, dont il est conséqucinmenl l'unique sourie . l'unique origine, ai loi que le» membres et les organes de la vie ont acquis assez de développement et de consistance dans le fœtus, pour exercer leurs fonctions. Dieu , par une loi constante, leur communique la force \i-

(II Novahs. S, lu iflen , B. rlin, 1S2G, I Th., p. 191.

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