‹ Démonstrations évangéliques (volume 2)Chapitre 88 sur 167 · VIE ET PONTIFICAT DK GREGOIRE VII · texte numérisé non relu

VIE ET PONTIFICAT DK GREGOIRE VII

laïc en produisant en eux de son souffle divin l'âme qui en fait sa demeure et qui les vivifie. Or quelque chose de semblable a lieu toutes les fois que les éléments d'un nouvel Etat se sont rapprochés, réunis, et ont assez de vigueur pour servir aux fonctions d'un système social ; car alors Dieu le sanctionne, en d'autres termes , il anime tout ce corps, dans lequel il fait passer un principe vital qui circule dans toutes les parties , selon les besoins et les devoirs de chacune d'elles. De là les droits , de là l'autorité. Or nous avons vu que, dans le système politique du moyen âge , l'autorité pontificale était la tête du corps social , l'âme qui empêchait toutes les parties de se dissoudre, en leur donnant la forme et l'équilibre ; cette autorité en était un élément nécessaire, essentiel, ou plutôt c'en était l'essence même. Cette souveraineté des pontifes sur les choses temporelles avait donc pour elle la sanction divine : elle ne venait point des hommes , les hommes ne pouvaient donc porter la main sur elle.

Ce qui vient d'être dit fait voir évidemment que quand d'effrayants désordres s'élevaient dans la république chrétienne jusqu'à la menacer d'un désastre universel , jusqu'à attaquer la base sur laquelle elle était posée, c'était un droit, un devoir même pour son gouverneur suprême , de s'armer de tout le pouvoir dont il était légitimement revêtu, afin d'apaiser l'orage et de rendre à ce vaste ensemble son harmonie naturelle.

' Or telle était précisément la situation de l'Europe quand Hildebrand prit en main le gouvernail du vaisseau de l'Eglise, vacillant sur les ondes d'un siècle corrompu et agité.

L'union intime et nécessaire entre l'Etat et l'Eglise, union qui, suivant la remarque d'Eichhorn, formait la base de lot: tic système féodal en Europe, et qui, dégénérée par le malheur des temps , avait courbé l'Eglise sous la dépendance des laïques et dans une basse servi'.ude , avait aussi donné naissance à deux grands abus , qui n'allaient à rien moins qu'à détruire la religion et la société : c'étaient le mariage , ou plutôt le concubinage des clercs , et la simonie ou trafic des bénéfices ecclésiastiques. Ces deux abus avaient tellement enchaîné l'intérêt et la cause des membres du clergé à l'intérêt et à la cause des laïques , que le pouvoir bienfaisant des premiers était complètement paralysé : les deux ordres se trouvaient tellement perdus l'un dans l'autre , que leurs rapports et leurs devoirs étaient confondus; et, qui plus est , l'autorité ecclésiastique se voyait soumise à l'autorité civile. Un prêtre chargé d'une famille devait songer aux moyens de la soutenir; il ne trouvait pas de meilleur expédient que d'acheter un bénéfice, comme il elait d'usage. De ces deux graves désordres devaient sortir la ruine totale do la liberté ecclésiastique et l'anéantissement de la reli- L'ion véritable.

Or la grande pensée d'Hildebrand fut de délivrer lEglise de la servitude temporelle. L'auteur que je combats déclare hardiment DéMO^ST r.»A>o XVI.

que ce dessein ne fut jamais celui de notre pontife, qui , dit-il , ne rêvait que la suprématie universelle. Pour le réfuter, je citera» les paroles d'un écrivain moderne et protestant , que je dois rappeler plus d'une fois à l'attention de mes lecteurs: je veux parler de Voigt, professeur à Halle , dans la Saxe , qui a fait paraître une biographie savante et importante de ce pape. Cet ouvrage, publié en 1815, est puisé tout entier à des sources originales ; quelques corrections le rendraient digne d'être traduit dans les autres langues. Voici comment l'auteur, tout protestant qu'il est , s'exprime sur le sujet dont il s'agit :

H est impossible de porter sur Grégoire un jugement que tous puissent regarder comme d'une parfaite exactitude, et qui obtienne l'approbation de tous. Le grand but, l'unique but de cet homme , le but où tendaient chacune de ses pensées , chacun de ses efforts , chacun de ses désirs, c'était la liberté de l'Eglise. Celte pensée fut la pensée de toute sa vie, et ses résultats rayonnent encore à travers le monde ; c'est le miroir ardent où viennent se concentrer , comme autant de faisceaux lumineux , toutes ses actions, toutes ses paroles ; celle pensée résume sa vie : il lui fil le sacrifice de tous ses jours ; c'était l'âme qui le faisait vivre , l'âme qui le faisait agir. A l'imitation de la puissance politique de l'Etat qui s'efforce de former un tout en soi et par soi, il votdul élever si haut le pouvoir de l'Eglise qu'elle pi'tt jouir d'une liberté parfaite et dominer toute autre puissance (1). Telles sont les paroles de cet historien.

Mais il faut que l'influence de ces désordres qui , comme nous l'avons dit , menaçaient la liberté de l'Eglise , il faut que la nécessité d'y porter remède à quelque prix que ce lût, que la conduite héroïque de Grégoire et les motifs purs et sublimes qui l'animaient , soient dévoilés par le plus célèbre et le plus accrédité des historiens prolestants de l'Allemagne moderne. Ecoutons Henri Ludcn , surnommé le père de l'histoire en Allemagne, qui, au huitième volume de son Histoire du peuple allemand, publiée en 1833, s'exprime ainsi qu'il suit quand il aborde l'époque dont nous parlons :

Sun cœur et sa raison le poussaient à maintenir vigoureusement le célibat des ecclésiastiques: son cœur, parce qu'il croyait fermement que l'Eglise de Jésus-Christ, selon la volonté de Dieu, devait être libre et dominer le monde ; sa raison , parce qu'il était convaincu que l'Eglise ne pouvait être libre ni dominer le monde tant que ses serviteurs , c'est-à-dire les ecclésiastiques, demeureraient, par les liens du mariage, courbés sous le joug des intérêts d'ici-bas , et sous la volonté des grands de la terre. Cette mesure lui semblait juste , il l'estimait même nécessaire. Ses yeux, franchissant le présent sans inquiétude , allaient interroger l'avenir sur lequel ils se fixaient ; il ne doutait point delà victoire , et une défaite ne lui paraissait pas possible.

(I) Hildebrand and soin teilaller.

[Dix-neuf.)

Wl rRATION t

Certes laluttt l itrerude, U succi pou-

vait longtemps flotter indécis; m ment, qui a pronona « * '"

a montré clairement qu'il n'exigea rtenq u conforme à la situation de son époque, dont ta parole u prima teule les besoin», cl sur laquelle il répandit Vesprit de oie. Il rw faut il, ne point juger la cause que soutint ce grand nne d'après les opinions, les mœurs et les rapports des siècles qui suivirent. Lorsque te célibat devint une obligation (1) pour le clergé, ce fut sans doute un grand fléau pour des milliers d'hommes ; son institution put entraîner aussi différents membres du corps ecclétiaslique dans des fautes graves , tris-graves même; mais 1rs générations qui eurent a souffrir dépareilles afflictions sont maintenant ensevelies sous la trrre; elhs et leurs souffrances ne sont plus. La vertu est venue à lu suite élu crime , Vesprit de sacrifice a pris lu place du péché; mais si le péché et le crime mentent nos malédictions, l'esprit de sacrificeet la vertu enlèvent nos applaudissements. En tout et pour tout, c'est le célibat du, clergé qui nous a faits tout ce que nous sommes, qui nous a donné tout ce que nous possédons , le génie , lu culture de l'esprit et les progrès du genre humain. Il a essentiellement contribué à procurer à l'Eglise l'unité, et par l'unité la force nécessaire pour résister à lu puissance brutale de l'épée, et pour adoucir la tyrannie barbare que le système féodal avait introduite dans la vie sociale. C'est peut-être même le célibat dit clergé qui a préservé le monde germanique d'un sacerdoce héréditaire.

Ce sont les travaux et les sueurs de Grégoire VII qui nous ont conquis ces conséquences et bien d'autres encore : les services qu'il a rendus à l'esprit humain ont été plus immenses encore que ceux qu'il avait compris dans son plan sublime. Tout entier à la pensée d'assurer la liberté et la prééminence de l'Eglise, son courage le fit voler au champ de bataille où l'on eût dit qu'il portait un cœur de bronze ; et pour donner à l'univers la paix qu'il attendait de cette suprématie, il sut braver les luttes tes plus sanglantes.

Il ne savait pas encore si l'incendie allume par son décret relatif au mariage des clercs était éteint, qu'il lança sur le monde de nouvelles foudres dont le passage devait être aussi terrible : il s'éleva encore une fois contre la simonie; mais d'une manière toute nouvelle. Comme on l'a dit, il avait déjà porté à ce monstre une blessure profonde en menaçant d'une égale condamnation les acheteurs cl les vendeurs de charges et bénéfices ecclésiastiques : maintenant U était temps de mettre la cognée à la racine de l'arbre. On ne peut nier que les décrets déjà en vigueur ne fussent suffisants pour détruire la simonie qui se pratiquait entre le haut et le bas clergé; nais la simonie qui avait lieu entre tes séculiers et les

(1) rjfaut remarquer que l'auteur de ce morceau est protestant ; de là vient qu'il croît, mais bien a tort, que le i cillai ecclésiastique ue devint une obli n si» le

d'HilUebrand ; des témoignages irrécusables d'écrivains de la primitive b*lise montrent que cette loi a ., , . i jours du christianisme.

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Tout ceci esldeLuden, proli stanl allemand, ci p ir conséquent naturell ment imbu de préjugéi contre notre pontil l ,

Ue qui a été dit iusqu i< i. réuni aux aveux des historiens modernes non catholiques, démontre clairement :

l Que l'autorité des souverains pou' , comme chefs de h république chrétienne, était nécessaire, légitime et, par conséquent, indépendante de toute concession, de toute collation ;

2u Que les déf solaienl i elle

république étaient tels, au temps deGréf VII, qu'on ne pouvait j porter remède par une intervention énergique el puissante, et , si l'on veul , par l'exercice dictatorial de sa haute suprématie.

.Maintenant il ne reste plus qu'un seul point à discuter, pour compléter la réfutation du biographe anglais, c'esl la manière dont Grégoire exerça sa puissance. L'invincible ge avec lequel il se dressa en face de tant et de si puissants sou. < rains ; l'inflexible \igueur avec laquelle il dompta l'entêtement de l'empereur Henri IV, la soupl politique dans ses traités avec les Normands et les potentats du Nord; l'étroite alli conclue et conservée avec l'impérali et avec les comtesses Be,;tii\ etMalhilde, les calomnies honteuses el dégoûtantes de Beunonc, toutes ces choses ont p^ : ano-

nyme italie:: et son éditeur à revêtir notre saint d'un caractère souverainement odieux. Ce n'était, d'après eux, qu'un monstre d'ambition, de fierté, d'hj pocrisie et d'uni udicité. Il parait même qu'ils ajoutent I i à ces accusations infâmes de magie, d'athéisme, d'empoisonnement, qu'ont vomies contre lui ses plus anciens calomniateurs.

Afin que l'on apprécie ci s mensonges, je nie contenterai de rapporter les paroles des écrivains protestants lis plus récents sur Le caractère et la conduite de ce\ durable héros.

Commençons par l'auteur déjà cité de la Vie de ce pontife, par Jean Voigt, qui nous donnant à la fin de son ouvrag •. le portrait de Grégoire, le peint de la manière suivante :

Le pape Grégoire vécut conformément à celle dignité sublimi :sa conduite fui celle d'un pape; elle fut toujours magnanime el digne d'admiration. On ne jugera jamais ses actions d'une manière équitable, si on ne le» considère comme les actions d'un pape agissant pour la papauté el dans l'ordre de la papautt doute, l'Allemand, en tant qu'Allemand, sent bouillonner l'indignation dan» ses i i in»» quand il voit l'humiliation profonde d< son empereur aux partis de Çanosta, d il pai le du pape comme d'un tyran cruel , implacable et phin d'orgueil; le Français, m tant que Français, se répand en imprécations contre ce même pupe.

1 1 1 Ges liidite des deuisi b*n Volkca Sur band . I

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