L'ÉVANGILE DE SAINT MATTHIEU
Papias,évéque d'Hiérapolis, qui avait vécu lui-même au temps des apôlres , et dont saint Irénée dit : 'Ap/aïo; ùjr,rJf 'iûecwov à/ova— ■njr, IIoW.«/>7rov Séé:«î/>oç ytyowt ( Adr. Itœreses, v, 33) , nous rapporte les paroles suivantes du prëlre Jean, dans lesquelles le disciple du Seigneur, ce contemporain des apôtres, nous apprend que MarGaio,- piv oùv é€patot Sta).i*T';> rà ié'/ta <ruvET«:«ro, ijpurivevc-e S'av-rà ùç r,v OVVKTÔC
£xaffTOf. Eusèbe, III, 2V (1). C'est ici un double témoignage qui repose sur l'autorité de Jean et de Papias, si l'on ne parvient pas d'un autre côté à soulever des doutes à son égard. Ces deux autorités sont d'une importance d'autant plus grande, que les faits sont purement historiques. Saint Matthieu a-t-il écrit un Evangile? en quelle langue l'a-l-il écrit et quel usage en a-t-on fait? Ils devaient être connus au temps des apôlres , et de la manière la plus précise, par des hommes qui fréquentaient les apôtres et leurs disciples. Strauss a tout à fait oublié que Papias n'est pas le seul garant de ce témoignage, lorsqu'il croit l'affaiblir en disant que Papias n'y figure pas comme ayant connu saint Matthieu, mais seulement comme ayant connu Jean. En acceptant la règle déraisonnable qu'il pose, et par laquelle un témoignage sur saint Matthieu ne peut être digne de foi que s'il émane d'un homme qui l'ait connu personnellement, on peut lui répondre que le prêtre Jean, en sa qualité de disciple du Seigneur, a pu connaître saint Matthieu lui-même.
L'objection suivante de l'auteur de la Vie de Jésus contre ce même témoignagea pu lui paraître d'un plus grand poids. Papias, ditil, ne rapporte aucun passage de louvrage qu'il attribue à saint Matthieu, à l'aide duquel nous puissions établir son identité avec l'Evangile de saint Matthieu que nous possédons ; saint Matthieu, d'après lui, a écrit en hébfcu, et ni lui ni aucun écrivain ecclésiastique ne nous attestent que notre premier Evangile soit précisément une traduction de cet écrit apostolique : c'est donc une pure présupposilion.
En ce qui louche la première partie de cette objection, nous répondrons qu'il est connu que l'ouvrage de Papias a été perdu, el que nous ne pouvons juger si les passages de saint Matthieu, qui pouvaient y être rapportés, s'accordent avec notre texte ; toutefois est-il certain qu'Eusèbe avait notre texte èl qu'il le regardait comme l'ouvrage de l'apôtre. Maintenant, si Papias, dans son içvynvttç Ivfivt mpmxû*, avait rapporté des passages de son texte de saint Matthieu, qui ne se trouvassent pas ou qui fussent altérés
(1) Matthieu a recueilli les oracles du Seigneur dans le dialecte hébraïque, el chacun les a Interprétai
dans celui d'Eusèbo, un écrivain bien moins précis qu'Eusèbe n'eût pu laisser passer cela inaperçu. Car, dans ce cas, Papias ne lui eût été d'aucune utilité, et en le rapportant, comme il le fait, dans le but d'établir par un témoignage ancien l'origine du premier Evangile qu'il désigne comme authentique, il n'eût pu au moins se dispenser de le contredire ou de le rectifier. Et ici nous ne demandons d'Eusèbe rien qui s'écarte de sa conduite habituelle; il a fait absolument \a même chose dans un cas analogue. Il remarque (m, 39) que Papias rapporte une histoire Ktpi y.vatzèf kl jroAAaf; huaprutit oiaSh^tint foi toC wpUv, qui se trouve dans l'évangile des Hébreux. Mais comme Eusèbe à celle occasion ne rapporte rien de semblable au sujet de l'Evangile de saint Matthieu, il s'ensuit indubitablement que les passages de saint Matthieu, cilés par Papias, s'il en cite quelquesuns, doivent être conformes au texte d'Eusèbe, c'est-à-dire à notre premier Evangile. Nous ne disconviendrons pas qu'on ne doive plus d'attention à la seconde partie de l'objeclion qui porie sur ce que l'ouvrage de saint Matthieu nous est indiqué comme écrit en hébreu, c'est-à-dire en syrochaldéen, tandis que notre premier Evangile canonique esl écrit en grec, et que l'on ne trouve nulle part rien de positif sur le traducteur, ni sur l'époque de la traduction. En jetant un coup d'œilgénéral sur l'état de la tradition historique à ce sujet, nous arrivons au résultat suivant : La persuasion générale de l'ancienne Eglise est que saint Matthieu a écrit en hébreu, et elle croit en même temps aussi universellement que le texte grec de s;iint Matthieu est l'ouvrage de cet apôtre. L'Eglise ne peut avoir en même temps celte double persuasion que sous la présupposition que le second est la traduction du premier. Nous ne pouvons nous engager ici dans une dissertation sur le rapport de ces deux textes, puisque notre but est simplement de rechercher et de mettre en lumière le témoignage du prêtre Jean. Nous voulons cependant indiquer en passant les deux écarts dans lesquels ces données, en apparence contradictoires de la tradition universelle, ont jeté la critique. C'est une opinion bornée et fausse, que celle qui considère le fait de l'existence du texte hébreu de saint Matthieu, comme sans fondement et accrédité seulement par les juifs chrétiens. Celte existence esl aussi bien établie el repose sur les mêmes autorités el sur les mêmes témoignages que l'opinion d'après laquelle noire lexte grec de sainl Matthieu doit être considéré, sauf la langue, comme l'ouvrage de l'apôtre. On doit donc les rejeter ou les adopter tous les deux. C'est encore le fail d'esprits bornés et faux, de chercher à prouver, comme beaucoup l'ont fail en s'appuyaut surtout sur Lei indices internes, que notre texte grec de saint Matthieu n'est pas
comme il en élaitcapable^usébe, in, £*, de l'Histoira M i k-ïiasUque).
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
l'œuvre de cet apôtre. Si l'on veut tirer une conclusion impartiale touchant le rapport du texte grec au texte hébreu de saint Matthieu, en partant des données de la tradition générale (et ces données sont des deux côtés si unanimes et si positives, que du côté de la critique externe il ne peut rester aucun doule), on ne peut arriver qu'à ce résultat général : Le texte grec de saint Matthieu est plus ancien que toutes les citations connues de l'Evangile desaint Matthieu, c'est vraisemblablementà cause decelaquenous ne nous rendons pas compte des circonstances précises de la traduction de ce texte d'après l'original de saintMatthieu;parcequeles auteurs de ces citations (aumoinsceux qui vivaient dans lesecond siècle) ne connaissaient eux-mêmes rien de positif à cet égard. Les premiers commencements de l'emploi du grec, et la disparition graduelle des Evangiles hébreux, nous semblent devoir être placés au moment où, après la destruction de Jérusalem, la communauté chrétienne juive se sépara de plus en plus de l'Eglise grecque bien plus nombreuse et plus florissante, et s'empara exclusivement de l'Evangile hébreu, dont les Grecs sentirent d'autant moins la privation, que déjà il n'était plus abordable pour eux à cause de la langue dans laquelle il était écril, et qu'ils le possédaient dans leur propre langue. Le texte hébreu continua à être en usage parmi les chrétiens juifs, jusqu'à ce qu'enûu la divergence des opinions sur les points de doctrine, ayant amené de nombreux changements dans les différentes éditions, il disparut complètement avec leur Eglise, tandis que l'Eglise orthodoxe, toute grecque dans les commencements, conserva intact son Evaugile de saint Matthieu, et protesta contre les altérations postérieures faites dans l'Evangile des Hébreux.
J'ai déjà remarqué que nous n'avons à ce sujet aucun témoignage précis, et que nous ne voulons établir ce que nous avançons ici, que comme conclusion tirée de points de vue et de phénomènes postérieurs. Maintenant comment rapporter à cette conclusion le témoignage de Papias, ou plutôt du prêtre Jean qui vivait à la première époque, pour obtenir la connaissance la plus claire de ce point obscur? 11 parle expressément de certaines interprétations du texte hébreu. Ces interprétations étaient-elles grecques seulement, comme il est naturel de le penser; c'est ce qui doit rester indécis. L'expression : chacun l'interprétait comme il le pouvait, veut peut-être dire seulement, que les chrétiens se servaient du texte hébreu de saint Matthieu suivant leur connaissance de celle langue; cependant on ne peut nier que, dans ce cas, le mol rippyjvjùo-e ne serait pas complètement juste et aurait trop de force. H paraît plus vraisemblable qu'il ait voulu désigner des tentatives de traductions qui ne pouvaient tarder à venir, si l'on réfléchit que le texte hébreu, le premier écrit, sur le Christ, devait exciter un grand intérêt, et qu'en hébreu
(1) DeDoctrina Chrittiana, lib. h, cap. 11.
il était inaccessible à la plus grande portion des chrétiens. Pour moi je ne puis envisager ce passage autrement que celui de saint Augustin, dans lequel il parle des nombreuses traductions latines de l'Ancien Testament : Qui Script uram ex hebrœa lingua in grœcam verteruni, numerari possunt, Latini vero nullo modo. Ut enim cuiquam primis fidei temporibus in manus venit grœcus codex (se. N. Test.) , et aliquanliilum facultatis sibi utriusque linguœ habere videbatur, ausus est interpretari (1). De ces différentes traductions exclusivement ou en grande partie grecques, une seule s'est conservée, soit qu'elle doive son origine à un nom célèbre, soit qu'elle provienne d'une communauté importante. Dans tous les cas, si elle se fût écartée d'une manière frappante de l'original, elle n'eût pu se soutenir, tandis que, dans le commencement au moins, les juifs chrétiens étaient là à côté avec leur Evangile hébreu de suint Matthieu.
Mais, dit-on, saint Matthieu, suivant l'expression de Papias, écrivit des lôyia, c'est-àdire des sentences du Seigneur; son ouvrage était donc un recueil de sentences; nos Evangiles au contraire sont tout autre chose. Us ne contiennent pas seulement les paroles du Seigneur, mais encore son histoire. Conséquemment le texte de Papias était différent du inVri'. Strauss lui-même a mieux compris cette expression, et il a complètement accordé que par les mots rà Xôyia Papias avait voulu désigner un évangile comme le nôtre. H ne peut pas non plus y avoir aucun doule à cet égard. Ce que veut dire ici rà. Mywc (toû xujoiou ou xuptaxà) est exprimé au même endroit, deux lignes plus haut, par rà Ù7rô toG
XjscotoG ri ley^évc» r] 7rpa^9évTa. Le mot Xôyia
peut avoir en bon grec le sens d'histoire, comme en hébreu le mot a>-m. Ainsi l'expression de Papias cadre parfaitement avec notre premier Evangile canonique.
Credner lait une autre conjecture qui n'est pas heureuse. Papias, dit-il, recueillit tout ce qu'il put des paroles de saint André, de saint Pierre, de saint Philippe, de saint Thomas, de saint Jacques, de saint Jean et de saint Matthieu; conséquemment il dut aussi placer dans sa collection les lôyi« tels que saint Matthieu les donne. Or il raconte la On du traître Judas autrement que notre texte grec de saint Matthieu : donc son Evangile de saint Matthieu était autre chose que le nôtre. Credner ne peut avoir lu tout le passage d'Eusèbe (H. E. m , 39). Papias dit expressément que toutes les fois qu'il a rencontré quelqu'un qui avait connu les anciens (les apôtres elles disciples du Seigneur), il avait recueilli avec empressement leurs paroles, qu'il n'avait pas cru pouvoir retirer autant de profil de la lecture des Ecritures, que de cette source vivante, ôuov Ta irnpi Çwotk <fùvnç xaî [itvo\i<rnî. H ne faut donc point s'attendre à trouver chez Papias les \oyix écrits de saint Matthieu; et lorsqu'on trouve chez lui des récits présentés autrement que ceux dq
nBioN^ïi.vnoN vv.wu LU l I ***•
notre texte de saint Matthieu, il lie s oignit pas pour cela qu'i s ne fussent pas consignés dans le texte qu'il possédait.
On voit ainsi que cet anrieh témoignage c-sl simple, facile à comprendre, et qu'il atteint parfaitement le bot pour lequel nous Pavons inyo |Ué, celui de démontrer l'authenticité de l'ÊvangÏÏe de saint Matthieu. Il ne parle pas seulement d'un évangile hébreu de saint Mailliieu, mais encore de traductions grecques de cet ouvrage, auxquelles nous eussions référé loUl d'ahorit comme nous le faisons enfin à prétérit) notre texte grec,
plusieurs d'entre elles étaie t pan enues jusqu'à nous. Il ne nous manque fl »nc plus que le témoignage exprès et positif d'un écrivain ancien et digne de foi, qui nous apprenne que le texte grec de saint Matthieu en usage dans l'Egïïse n'est autre clio e qu'une traduction de l'original hébreu, sans toutefois que l'on connaisse l'auteur de cette traduction ou le iieu où elle a paru d'abord. Saint Jérôme s'exprime ainsi : MattlurusprimusinJuriœaproptereos gm ex circumnsione crediderant, Kiningelmm Christi liebraicis UCteris verbisque composuit: quod quis poste a