TÉMOIGNAGE DES HÉRÉTIQUES
Dans la première moitié du second siècle, on vil paraître Marcion et Valenlin à la (été de deux sectes gnostiques , qui attaquaient de toutes parts l'église orthodoxe. Avant rompu avec la tradition de l'Eglise, et ennemis de la doctrine basée sur elle, ils durent fonder principalement leurs dogmes sur les documents écrits du Christianisme. Pour soutenir ces dogmescontre la doclrincdc l'Eglise, ils durent présenter des écrits particulière comme des sources authentique* de la doctrine de Jésus, ce que, du reste , ils firent rarement, ou se servir des écrits généralement reconnus, soit dans leur entier et alors en les interprétant à leur façon , soit par parties el en les tronquant, comme Marcion fil pour l'évangile de saint Luc. Ces hérétiques avaient aussi la prétention de posséder
une tradition plus pure que celle de l'Eglise orthodoxe, el celte prétention élait basée sur l'assertion de Valenlin, qui disait avoir eu pour maître Théodat, qui avait connu l'apôtre Paul (ynMjstfAOf Hk'Jaov), et sur celle de Basilide, qui voulait avoir été disciple de Glaucias, commentateur de Pierre (ip^é>«vs ristpov). Cependant, dans leur controverse avec les orthodoxes, ils ont principalement invoqué les écrits que l'Eglise orthodoxe reconnaît comme l'ouvrage des apôtres et de leurs disciples, et en particulier les Evangiles. Ce qui se passa alors nous fournil une preuve de l'authenticité de nos évangiles, preuve qui n'est ni assez connue, ni appréciée à sa juste valeur. Les hérétiques ne nièrent jamais iaulhenticité des Evangiles, ils prétendirent seulement ou qu'ils n'étaient pas dignes de foi , ou qu'ils étaient falsifiés. Marcion adressa ce dernier reproche à Luc, le même Marcion, Valenlin et leurs disciples, prétendirent que dans ces écrits la doctrine pure de Jésus élait mêlée d'idées et de dogmes judaïques.
Il serait inutile de répéter ici ce que d'autres ont dit et prouvé depuis longtemps, à savoir que Marcion et Valenlin, et en particulier les disciples du dernier, Ptolémée, Héracléon, Théodotus, Marcus et Bardesanus, si l'on veut compter celui-ci parmi eux, ont connu nos évangile?, s'en sont servis, et les ont reconnu-, comme authentiques. Mais il est bon de faire remarquer quelle force de preuve renferment ces faits incontestables. On peut la ré umer dans les proposilions suivantes: (Juellc preuve moins suspecte et plus convaincante peut-on apporter de la légitimation d'un écrit, que la reconnaissance pleine et entière de son authenticité , émanant d'hommes dont il contredit tous les préjugés, et dont les adversaires réclament ce même écril comme leur propriété particulière et comme un des principaux moyens de preuve contre eux? Quelle preuve, je le demande, peul être plus certaine et plus évidente que la conduite de ces héréliques qui , sénés de près par les orthodoxes, se voient forcés do recourir au plus misérable ' faux-fuyant , et repouss ni comme non dignes de foi ceux dont le témoignage devait être préféré à tous les autres dans la question ; tandis qu'en attaquant l'authenticité, ce qui à celle époque (vers la moitié du second siècle et même avant) ne devait pas être difficile, si d'une part un intérêt positif présidait aux recherches, cl que de l'autre la chose ne fût pas inattaquable de lous les côtés, ils se seraient mis d'un seul coup, par la voie la plus courle cl la plus raisonnable, au-dessus de leurs ennemis. Luc preuve tirée du témoignage des héréliques est encore plus forte et plus irrésistible que celle qui résulte des plus anciens témoignages de l'Eglise, parce qu'on ne peut peut penser qu'ils se soient fail illusion à dessein ou par faiblesse el par crédulité : étant toujours présupposé que, dans la première moitié du second siècle un critique habile et intéressé à la réussite pût arriver à la vérité entière. Mais qui pourrait douter do
(I) Tholuck , Crédibilité de l'histoire évangilique, traduction de Valrogcr.
."elle possibilité , surloul clicz Marcion , le fils d'un évé |ue «In l'uni , (| u i vinl de Ircbonne heure à Home, el qui , après Clément Romain, est le plus ancien écrivain de l'Eglise romaine, dont nous avons une connaissance un peu précise? Si les hérétiques, non contents de regarder les écrits évangeliques comme authentiques, les avaient aussi regardés comme dignes de toi, leur témoignage serait plus suspect qu'il ne l'est dans ce cas-ci, dans lequel ils contestent leur crédibilité. En elle! . il pouvait être raisonnable d'attaquer l'authenticité, mais des attaques contre la crédibilité, suppos >ienl, dans ceux qui les ont tentées, plus d'impudence qu'il n'en eût fallu pour attaquer l'authenticité. Si donc il avait été possible alors «l'attaquer avec quelque succès l'authenticité de* évangiles, nous eussions certainement trouvé les hérétiques sur ce terrain, car le combat le plus douteux de ce côté eût été plus décisif qu'une demi-victoire du côté de la crédibilité. La critique comprend mieux cela à notre époque: je ne doute cependant pas que Marcion et Valentin n'aient été aussi clairvoyants. .Mais leur position n'était pas la même. Ce qui devait être regardé dans le second siècle comme insoutenable el qui , par là même , n'a pas élé soutenu à celle époque, peut être avancé au dix-neuvième d'une manière plausible.
Strauss demande pour l'authenticité d'un livre le témoignage d'un homme qui ait connu l'auteur, « c'esl-à-dire d'un témoin « oculaire de l'acte de la rédaction , et d'un « témoin auriculaire de l'assurance de l'au- « leur d'avoir écrit lui-même ce livre; » el, à l'égard des Evangiles, un témoignage capable de maintenir forcément dans la crovance de leur origine apostolique, même contre le résultat possible de la critique interne. Nous ne pouvons plus satisfaire à celle demande, comme lésait parfaitement celui qui nous la fait par celle raison-là même. Eût-on osé porter un tel défi dans la troisième dizaine du second siècle? J'ai peine à le croire; je m'avancerai même jusqu'à répondre : certainement non. Il n'y a donc entre Strauss , Marcion et Valentin, à proprement parler, qu'une différence de position. Ces derniers avaient le malheur de vivre à une époque où l'on eût encore pu trouver des témoins oculaires ou auriculaires de celle espèce, au moins pour le quatrième évangile, el ils en étaient réluils à soutenir l'assertion absurde que les apôtres, Paul excepté, n'étaient pas des témoins dignes de foi de L'histoire de Jésus, à cause de leur judaïsme ; Srauss , au contraire , vivant dans notre temps, peut, sans le moindre danger d'être convaincu , réclamer des témoins oculaires et auriculaires de la rédaction de nos Evangiles, tandis qu'il ne pourrait mettre en question la crédibilité des apôtres, sans courir risque d'être honni, el c'est ainsi qu'il se trouve p iussé à l'absurde demande de pareils témoins.
Il n'est pas possible de salisl'iire à celte demande. Mais si nous avons placé le témoignage oculaire et auriculaire au point le plus
élevé de la progression des preuves en faveur de mm l'-v angilei , le témoignage des
hérétiques que nous venons de citer vient se r.imer, qu.int | la force probante, immédiatemenl après celai-ci , mm qu'aucune autre preuve plus convaincante puisse se placer entre ces deux poiuU. Ce témoignage ne nous donne pas tout ce que nous eut donné le premier, mais il n'en existe aucun autre dont nous puissions attendre plus; el d'ailleurs il est, à mon avis, bien sullisanl.
TÉMOIGNAGE DES ENNLMlS l»l < lll.l- 1 IANISME.
La même situation existe à l'égard d8S témoignages des ennemis du Christianisme , seulement ils étaient peul-élre moins en état que les hérétiques de se convaincre de la solidité des fondements sur lesquels repose l'authenticité des Evangiles reçus dans l'Eglise. Quoi qu'il en soit, Oise connaissait nos Evangiles, s'en servait comme d'ecrils authentiques, et il est bien loin de les attaquer de ce côté. Porphj re, comme nous l'apprennent les fragments rassemblés par Mill et l'empereur Julien , d'après ce que l'écrit de Cyrille d'Alexandrie contre lui nous fait connaître, suivirent aussi celle ligne de conduite. Ces hommes, qui ne gardaient aucun ménagement avec l'Eglise chrétienne, seraient arrivés bien plus facilement à leur but et auraient obtenu des résultats plus grands, si, dans leurs déliais avec elle, ils avaient osé attaquer l'authenticité des Evangiles. Car s'ils étaient une fus parvenus à se débarrasser de l'autorité de l'histoire écrite de Jésus, cl qu'ils n'eussent plus eu affaire qu'à la tradition orale, quoi de plus fade, de plus plausible que de soulenir que celle tradition avait élé altérée, et que les chrétiens, dans leur propre intérêt, l'avaient en partie inventée, en partie défigurée, à tel point qu'on ne pouvait plus y reconnaître la vérité qui en faisait le fond ? C'eut été M un combat a mort, tandis que les éciitsdes apôtres, dont personne n'osait contester l'authenticité, plaçaient les chrétiens dans une position si avantageuse, que ce n'était qu'un jeu pour eux de repousser leurs adversaires. J'ai peine à croire qu'on ail voulu opposer a ces réflexions un défaut de tactique de la part dei ennemis du christianisme i!onl non* venons de parler, défaut qui les mettait hors délai de bien juger la positon des choses, et d'engager le combat du côté où la victoire leur eût été plus facile. Si donc les ennemis du Christianisme ont avoue l'authenticité des Evangiles, ce n'est pas parce qu'ils ne voulaient | as la combattre, pour porter leurs attaques sur un point qui Kur semblât plus faible el plus décisif, mais parce qu ils ne pouvaient la Contester, maigre loule l'împudeoce avec laquelle ils combattaient le Christianisme.
MCCONMiISSAKCI M M COLLECTION DES ÉVANGILES
M>s ri ta i-i .
On sait que depuis
le milieu du second
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
Bièclc, on ne voit pas différents écrivains ecclésiastiques d'une province ou d'une autre, reconnaître tantôt l'un tantôt l'autre de nos Evangiles, mais bien tous les écrivains de tous les pays, reconnaître les quatre Evangiles à la fois. Pour arriver à l'appréciation complète de cette preuve de l'auihemicité de nos Evangiles (car c'étaient bien les nôtres qui étaient ainsi reconnus), il suffit de porter l'attention sur deux points : d'abora, on ne peut penser que la primitive Eglise n'ait pas, jusqu'à la moitié du second siècle, possédé les mêmes écrits et qu'elle ne les ait pas reconnus comme émanant des mêmes auteurs. En second lieu, l'Eglise, dès la moitié du second siècle, ne reconnaissait peut-être pas tous les écrits qui étaient parvenus à sa connaissance sous le nom des apôtres, et elle ne connaissait peut-être pas déjà tous les écrits véritablement composés par les apôtres. L'Epître de Jacques, la seconde Epître de Pierre, la seconde et la troisième de Jean, étaient en partie inconnues, en partie non encore déclarées positivement authentiques. Toute introduction au Nouveau Testament donne la preuve de ce que je viens de dire.
Ce n'est pas sans aucune restriction que nous soutenons que la première liglise chrétienne a eu nos Evangiles : car dans le moment même où ils étaient écrits et où ils paraissaient au lieu de leur destination originaire, ils n'étaient pas déjà répandus partout et connus de toutes les Eglises, bien moins encore de tous les chrétiens. Nous soutenons seulement que là où la primitive Eglise avait des Evangiles écrits, ils n'étaient autres que ceux de la moitié du second siècle, que les nôtres; qu'ils fussent tous réunis, ou que ce fût seulement l'un ou l'autre, c'est ce qui n'importe pas ici. Ce que nous avançons est la conséquence des rapports immédiats de temps et de personnes entre ces églises, de la dépendance de l'Eglise de la seconde moitié du second siècle de celle de la première moitié et de celle-ci de l'Eglise des temps apostoliques. Il faudrait diviser les personnes, et séparer les unités en oppositions pour croire le contraire possible.
Originairement les écrits du Nouveau Testnmentet par conséquent aussi nos Evangiles n'avaient qu'une existence séparée. Chacun arrivait d'abord au lieu de sa destination, et celte destination était quelquefois une seule personne ou une seule communauté de fidèles; quelquefois elle embrassait un cercle tantôt plus petit tantôt plus grand.
Dans cette période qui comprend au moins tout le premier siècle , des personnes ou des communautés isolées pouvaient bien avoir connaissance de plusieurs de nos écrits, en avoirlu ou même possédéplusieurs copies séparées ; mais on ne doit ni ne peut trouvera cette époque aucune trace distincte de la réunion do ces écrits en un tout, de leur publication en collection plus ou moins
complète, ni aucun renseignement tendant à prouver qu'ils aient été examinés et confrontés le^ uns aux autres avec l'importance qu'on accorde à une collection positive d'écrits canoniques.
Ce résultat historiqueindubitableque dans toute celte période de l'existence des écrits du Nouveau Testament il n'est pas fait si souvent et si expressément mention d'eux par les écrivains contemporains que dans les temps postérieurs, est donc aussi fondé sur la nature des choses. Comme ils étaient dispersés et qu'ils ne se présentaient aux yeux de personne dans leur réunion, personne ne pouvait alors rendre témoignage d'eux. Par là même qu'ils étaient dispersés et tant qu'ils le furent, la parole vivante, la tradition orale était une source bien plus abondante et bien plus complète que la littérature apostolique , et quand on voulait se reportera l'histoire et à la doctrine de Jésus, on devait plutôt emprunter ses renseignements à la tradition orale qu'aune tradition écrite incomplète. Ainsi, du vivant des apôtres leurs écrits étaient placés bien au-dessous de leur prédication, du commerce immédiat que l'on pouvait entretenir avec eux et de ce que l'on savait ou pouvait apprendre parce moyen. Ce fut quand leur prédication eut cessé, que leurs écrits commencèrent à exciter un intérêt plus vif. On ne faisait pas en outre, dans celle période, une aussi grande attenti n aux questions d'authenticité et de non authenticité de* écrits que dans les années 130 à 150 après Jésus- Christ, où l'hérésie levait plus hardiment la tête, et tronquait ou interpolait les écrits authentiques existants, ou cherchait à en imroduire de conlrouvés. L'usage des citations appuyées de documents positifs cl accompagnées du nom de l'auteur n'avait donc pas dû s'établir dans celle même période. Ces citations ne devinrent réellement significatives et importantes qu'à une époque postérieure, époque à laquelle nous les voyons partout données avec la plus grande précision. Enfin il faut surtout remarquer que la parole écrite des apôtres étant encore peu distincte de la tradition vivante et orale, ces deux soum s coulaient côte a côte et dans une union complète, et que les rapports des écrivains contemporains avec l'histoire el la doctrine de Jésus, doivent nécessairement se ressentir de c* t état de choses. Ou doit comprendre aisément à présent pourquoi les citations , dans les Pères apostoliques, nous laissent la plupart du temps dans le doute sur la question de s ivoir si elles sont empruntées à la tradition orale ou écrite. Quelle que soit leur source, la concordance de la tradition des temps apostoliques avec nos Ecritures est encore une preuve de leur authenticité, sans compter les passages, peu nombreux à la vérité, dans lesquels nos Ecritures sont désignées d-- la manière la plus di- f» reeleel la nlus indubitable.