ÉVANGILE DE SAINT JEAN
La propriété particulière externe du quatrième évangile cous sle premièrement en ce. qu'il fait commencer la vie publique de Jésus, comme Messie, immédiatement après le baptême (i, 52, et il, 11), tandis que, suivant les synoptiques, elle ne commence qu'après l'cmpiisonnemeul de Jean-Uapiisle (M.illh. îv, l2; Marc, i, 14. — Pour Luc, iv, Helsuiv., comp. pins haut); serondemen', en ce que, sans passer complètement sous silence la Gali ee et la Perée, il Ir.m p >rle pnucipalemenl le théâtre de la vie publique du Messie dans la Judée et à Jérusalem (comp. u, 1 - 1 12 ; n, 43-46 et suiv.; vi, 1-59. vu, 1 ; x, 40 et suiv.), au lieu île le placer en lialilée et en Pérée exclusivement avec les synoptiques, ou au moins pour la plus grande partie d ■ s faits, Comme lh s'oire elle-même le demande (il faut excepter ici l'hisloire du baptême cl des derniers événements de la vie de Jésus, que tous les évangélisles s'accordent à pla-
cer en Judée et ,'i Jérusalem); et troijiètnetnent , en ce qu'il nous donne un jalon chronologique par la n eotion de la fêle ,i Jérusalem, tandis que les s\ impliques nous laissent sans aucun renseignement chronologique dans toute la durée, ainsi que dans les pli a -es isolées de la vie publique de Jésus.
Les propriétés particulières internes de cet évangile sont encore niai marquantes. Ùa
n'a pas encore, à mon a\is, répondu d'une manière satisfaisante à la question de savoir quel est le point de vue distinct et particulier qui domine (ont l'évangile de Jean.
Le ton fondamental de I évangile de Jean n'est pas le même que celui des autres évangiles. 11 a pour but, à la vérité, C"mme ceuxci, de prouver la croyance en Jésus comme Messie (Jean, xx, 30, 3!); et cette preu trouve aussi, chez les synoptiques, produite en partie sous la forme apologétique, nommément contre les pharisiens Afaltb. i\ . 1- 17; xn, l-ffc-j 22-45; xvi, 1-12; xxi, 23, i!» Mais chez Jean, cette preuve est con-tamment présentée sous la forme apologétique, non-seulement contre les pharisiens, les interprètes des Ecritures et les hauts dignitaires, mais surtout contre le judaïsme lui-même. Comp. i,8, 11,17,18, 20; n, 18, 24 i m, 11, 10,32; v, 43,47; vi,32; vu, 7; vm 23, 37, 43 et sui v. , 47 ; \ , 26 ; xn , 31 ; xiv, 30 ; xv, 18-25; \ vi, 8-11,33; xvn, 16.
En terminant la première partie de son ouvrage , l'histoire de la vie publique de Jésus jusqu'à peu de jours avant sa mort, l'évangéliste reproebe aux Juifs de ne pas croire à Jésus, quoiqu'il leur eût prouve par bien des signes qu'il était leur Sauveur et leur libérateur, el il indique en même tenij s ce que «elle faute avait de fa al Jean, xn , 37-43). Ils ne croyaient point en lui. dit-il, quoiqu'il leur eût prouvé, par des signes indubitables, qu'ii était bien celui pour lequel il se donnait. Cela ne peut en rien dimiouer la gloire de Jésus; la faute en est aux seuls Juifs. Mais ce n'est pas un effet du ha ard que la plus grande portion de la nation ail tourné le dos au Messie : cela était prévu dans les conseils divins, dont le proj h e nous a donné une connaissance précise. Il fallait que le Messie éprouvât celle destinée, qui, ayant été prédite du Messie el accomplie dans la personne de Jésus, loin d'affaiblir sa dignité, l'établit d'une manière plus solide. En examinant la cl ose de plu» pré», on voil que, même parmi les chef- du peupie, il j en av.nl un grap ' nombre qui, \ amcus par la mm- île, croyait ni en lui, mais qui, par peur des pharisiens, n'osa eut exprimer ouverlemenl leur ennance Tojut ce que Jean rapporte «le Jean-liaptislc cl de se* témoignages réitérés sqr Jésus, a pour bul «le défendre Jésus con re le- Juils, el. par suite, de convaincre les Juifs de leur propre fau e Il leur monlre que J an-Ta, îis'e , aiiqu I ont accordé une estime el une attention relativement bien | lus grandes; (Jean, v, 33 ; \ . 41 : comp. Matin. \\i, à6j , ne s'osl jamais
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
donné comme le Messie, mais qu'il leur a indiqué positivement Jésus comme le Messie, en déclarant qu'il avait reçu de Dieu la mission de le leur faire conuaîlre. Comp. 1,7,8, 20 ei suiv.; m, 27-30.
Les Juifs allèrent encore plus loin : d'aliord ils ne crurent point au Messie; puis ils le haïrent, le persécutèrent et le mirent à mort. Avec quel soin et quelle attention l'cvangélisle ne s'attache-t-il pas à montrer, à ce sujet, que la conduite de Jésus à l'égard des Juifs était sans reproche; qu'il ne leur avait donné aucun sujet de le haïr et de le persécuter, et combien peu les occasions qui servirent de prétexte aux mesures juridiques et de police qu'ils prirent contre lui étaient de nature à justifier celle conduite de leur part (v, 16; vu, 21 , 30 , 32, W et suiv.; vm , 37,59; îx, lk et suiv.; x, 39; xi,M et suiv.)? La mort du Messie, qui mit un terme à toutes les persécutions des Juifs contre lui, esl le second point culminant de l'apologie évangélique, comme l'incrédulité des Juifs en est le premier. L'histoire de Jésus se sépare donc positivement, dans l'évangile de Jean, en deux, parties plus distinctes et plus tranchées : le temps de la vie pubiiquc, libre et active du Seigneur (ch. « , 19; xn, 50), et le temps de sa passion et de sa mort (xm-xx). 11 ne faut pas croire pour cela que les persécutions des Juifs n'aient éclaté que dans les derniers temps, et que leur incrédulité soit toujours restée passive pendant! tout le temps de la vie publique de Jésus; car Tincrédulité et la persécution marchaient de front, depuis la guérison du paralytique à la fontaine de Bethsaïda (ch. v), et ces deux causes, toujours croissantes, amenèrent également le supplice de Jésus.
D'après cela, t'évangélisle ne regarde pas la mort du Seigneur comme un fait isolé, mais comme le terme de la progression croissante de la haine des Juifs, qui se reproduisait sous toules les formes. Jean suit avec soin toutes les ramifications de ce rapport; cl, partant de sa première cause, il parcourt tous les points de son développement : ce qu'aucun des trois évangélistes ne fait. Celte différence dans la marche lient à ce que ce fut à Jérusalem <;ue la persécution se trama, se développa et s'accomplil; c'est-à-dire sur un théâtre sur lequel les synoptiques n'ont placé presque aucun fait de la vie publique de Jésus. C'est i our cela aussi que, eue/, eu\, la morl de Jési. s i.e paraît pas motivée par | li^toire antérieure. Les .synoptiques n'ava.cul pas toujours devant les yeux, comme Jean, l'Ius.oir ■ en tant que telle; ils étaient encore bien plus éloigne ■ d'envisager, comme lui, tous les points de te lie histo ■;*- dans leur liaison constante avec son dernier membre , son dénoùuient; ils traitaient, au contraire, h., faits en eux-mêmes, comme des membres l indépendants, oui ■«« tirer autant de preuves de la nus.sie » divin, e Jé^us. Pour tout dire eu peu de ol- , le quatrième évangi:'- pi >u e la mission divine de Jésus, ffant la forme <l ■ ïupoiotn,, fa far {que de sa moi | , tandis que les synoptiques prouvent le
même point, mais sous une autre forme, c'est-à-dire par les faits mémorables de la vie de Jésus. Et chez eux la mort de Jésus, au lieu d'être présentée dans son sens hisloricopralique, comme le résultat définitif de loule la peine qu'il s'élait donnée pour instruire les Juifs, qui ne le payaient que de haine et d'incrédulité, y figure isolément et dans son sens dogmatique, comme toute aulre circonstance remarquable de sa vie.
Jean ne se contente pas de montrer par la voie historique ordinaire (comme nous l'avons dit plus haut) combien les prétextes dont les Juifs s'étaient servis pour moliver leur violence contre Jésus étaient peu capables de justifier leur conduite; il veut encore que ce poinl suprême, ainsi que le point de l'incrédulité qui lui est subordonné , soit traité theologiquement. Comment Dieu a-t-il pu permettre le supplice injustede l'innocent, ou Sauveur du monde? comment se fait-il que Jésus ait succombé? n'avait-il pas le pouvoir de déjouer les desseins de ses ennemis ? n'est-il pas honteux pour le Messie de mourir du supplice d'un malfaiteur? Jean repond à toutes ces questions de diverses manières, la plupart du temps d'après les paroles même de Jésus:le sort qu'il a éprouvé n'a s iendehonteux ; Jésus, le Messie, devait et voulait souffrir et mourir innocent pour les hommes ; c'est dans celle destinée que d'après l'évaugeliste est sa plus grande glorification. Sa morl est son propre Sâ-a. et celui de son Père, avec lequel il ne l'ait qu'un, avec lequel il était au commencement, en sa qualité de Verbe divin, il esl devenu homme par amour pour les hommes, et il a voulu paraître comme homme pour sauver l'humanité. On trouve partout dans l'évangile de Jean, et surtout vers la fin, des documents sur lotit ce qui lient à la mort de Jésus. Je n'en citerai que quelques passages. Jésus nous exprime île la manière la plus frappante dans la parabole du bon pasteur, (ch. x, particul. v. 15-18; comp. v, 13,25; xvui. 11), sa passion cl sa morl pour les hommes, ordonnées par Dieu et cependant libres. 11 nous explique sa propre glorification et celle de son Père dans sa moi t, ch. xu , 23-28 ; xm, 31-33 ; xvii, 1 et suiv., et sa mission divine pour le salut du monde dans le ch. m, i'i- 23, qui conlieutaussi une allusion à sa morl. § 34.
Si cette opinion sur ie but essentiel et propre de revaug.le de Jea.i donne l'intelligence de sou carat 1ère historique, principalement là où il diiteie de» synoptiques, 1' p.ologue el les longs discours sublimes de Jésus nous révèlent d'aulres caraclè.cs particuliers à cet évangile qui sont d'une grande importance pour |Uger son côté historique, côté qui ne peut s'expliquer du point de vue auquel on s'est piacé jusqu'ici. Car bien que pour raconter dignement la morl de Jésus, il fut nécessaire de parler de la manière la plus élevée el la plus précise de sa nature. de sa naissance, de sa destination et de sa rj /sonnaille, il n'elail cependant pas nécessaire de le lune comme Jean au commence-
DEMONSTRATION EVANGELIQUR. L'AUHr. CUASSAY.
menl du quatrième évangile* Il oui été suflisant ''l bien plus conforme au bal qu'on se proposait, de placer les explications les plat frappantes en différents endroits, suivant les besoins de la situation historique, au lieu de les rapporter toutes ensemble et complètement en dehors de toute connexité historique. C'est ce qui est arrivé par le fait, et nous retrouvons dans différents passages de l'évangile toutes les doctrine^ contenues dans le prologue sur le Christ, en sorte que ce prologue ne paraît être de ce côlé que l'argument du tout, le sommaire préalable et général de la christologie contenue dans l'évangile. Mais qu'est-ce donc que cette intelligence de la christologie contenue dans les paroles de Jésus et dans les réflexions de Jean, relativement à laquelle le prologue parait être plutôt une déduction de l'idée du Christ qu'une revue sommaire de ses différents rapports avec Dieu et le monde, mentionnés çà et là dans l'évangile?
Comme nous l'avons dit ci-dessus, le quatrième évangile est antijudaïque, mais seulement en tant que l'histoire de Jésus l'est elle-même. Cependant une méthode d'exposition aussi fortement dominée parcelle tendance ne peut s'expliquer sans une cause particulière el un but tout spécial. Car bien que tous les éléments anlijudaïques soient empruntés à l'histoire, la réunion et la concentration de tous ces éléments sur un seul point (la mort de Jésus) aux dépens de tout le reste, n'en est pas moins une œuvrede l'évangéliste, une marche purement subjective dont il faut trouver l'origine dans quelque vue spéciale, ou dans laquelle il faut voir un effet, c'est-à-dire une réalisation particulière du but général de l'histoire évangélique, de la preuve.de la croyance, pour ne pas la regarder comme arbitraire ou même fortuite. Les épitres de cet évangelisle, el surtout les circonstances de temps dans lesquelles il écrivait son évangile, nous conduisent à cette opinion qui, du reste, est basée sur la chose en elle-même. L'appel aux épitres est d'autant plus décisif que Jean les a écrites dans le même but que l'évangile, (1 Jean, v. 13 ; comp. Jean, xx, 30, 31.) Pour ce qui concerne les circonstances de temps, dès le temps de Paul, un faux principe avait passé du judaïsme dans le Christianisme juif. L'inimitié originelle du judaïsme contre la personne de Jésus se perpétua plus lard de la même manière parmi les juifs chrétiens, dans rLbionitisme el principalement dans le Gnosticisme juif de Corinthe. L'Ehionilisme reconnaissait bien le Messie danaJésuSj mais il ne reconnaissait pas sa dignité personnelle daus son étendue, el surtout son millième personnelle par la mort de la croix. L'apologie de la mort de Jésus par l'exposition de sa personnalité divine, qui pouvait d'abord n'être dirigée que contre le judaïsme , devait d'autant plus s'adresser aussi au Christianisme judaïque qui était étroitement uni au judaïsme , qu'elle fut écrite à une époque où la tendance levait hardiment la téta, si qu'élis parlait d'un pays
sur lequel celle tendance exerçai! une grande ioflaenee, l'Asie Mi lieu réel l-.pln se 1. opposition à eeiic tendance n'a pas, du reste, dans
l'évangile, le Caractère polémique direct , niais simplement apologétique, connue i el | venait à un évangile. I ne polémique directe pouvait, au Contraire, trouver place dan- les
Kpîtres; aussi la rojous*nous dans les Bpttrea
de Je m.
L'intention de s'adresser à l'EbionilifttM el au Gnosticisme juif .s'exprime chez Ji an dans beaucoup de points essentiels, tantôt immédiatement et matériellement , tantôt d'une manière médiale et formelle. Si nous considérons l'evaugile dans son nul Cual comme apologie de la mort du Messie, nous voyons que l'evangelisle avait en vue les ébiouites et Ceriulhe qui ne savaient pas conserver la Divinité sou* l humanité de Jésus, el enseignaient que Jésus, uni au ou esprit du Messie, n'aurait pas pu souffrir et mourir, que dans celle union il aurait remporté la victoire sur m s ennemis, que par cela même, sa passion et sa mort n'ont pu avoir lieu qu'après la séparation du Verbe de lui, et n'out alors été que la passion et la mort d'un homme, el par conséquent n'ont pu opérer le salut des hommes. Le fondement de la croyauce était ainsi détruit, et le dogme principal de la prédication apostolique rejeté. Jean, au contraire, dans son histoire évangèlique. s'attache à montrer que l'excellence du Verbe a toujours été visible el ellicace dans l'humanité de lésas, que le Messie . el non l'homme Jésus, a voulu et dû souffrir, que sa morl étant la cause de la vie de l'humanité esl en même temps la plus haute glorifie ilion du io.of du Père.
Cérinlhe el les ebionites enseignaient que l'esprit du Messie s'était repose pour la première fois sur Jésus, à sou baptême; avant, il n'était qu'un homme, lils de Joseph el de Marie, par la voie naturelle de la génération, remarquable à la vérité par sa sagesse el sa vertu, mais n'étant du reste nullement investi d'une lorce divine particulière, ni doué par sa n ilure du pouvoir de faire des miracles. Jean combat déjà dans ses epitres celle dernière doctrine des ébioniles el de Cérinlhe, qui esl, sans contredit, antérieure à celle que nous avons rapportée d'abord, et don1 il n'est pas question dans ses épitres. L'évangile rassemble ces deux points et enseigne, nommément dans son prologue, dont le principal but esl de servir de correctif à l'interprétation ébioni tique du prodige du baptême, que le Àoy ,- du M s'est lait homme, que, par conséquent, il a habile en Jésus depuis sa naissance, et développe ei..«'>ile son excellence sous la forme de l'existence humaine ; que maigre ela les Juifs ne l'ont pas reconnu comme Messie et Fils de Dieu, mais l'ont repoussé , tandis qu'il esl devenu I.i source de la vie éternelle pour tous ceux qui eroj aient en lui.
Cérinlhe el les laifs gnostiques ne >e faisaient pas dis idées justes de l'existence an térieure au monde du H-pc, du Créateur du mouds et de son rapport avec Dieu. Jean,
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dans le prologue et dans l'évangile enseigne l'unité de Dieu et du îôyog; il nous apprend que celui-ci a créé le monde, l'a éclairé dès le commencement par sa lumière, jusqu'à ce qu'à la fin il se soit manifesté lui-même dans l'humanité.
L'apologie de Jean s'adresse à Cérinthe et aux Juifs gnostiques d'une manière formelle quand elle se sert de leur langue théologiquc et démontre de ce point de vue la vérité évangélique. C'est ce qui arrive de la manière la plus complète dans le prologue où l'év ingélisle nous donne une courte lliéorie pour servir d'introduction à la proposition ô lôy»; aàp'é, èyivsro, cl de correctif fondamental aux erreurs des gnostiques.
L'accord des plus anciens renseignements sur le long séjour de Jean en Asie Mineure, avec les écrits qu'on lui attribue, ne permet pas de douter d'abord que son évangile n'ait pu être composé avant la fin du premier siècle, époque à laquelle le Christianisme juif, qui n'était pas encore complètement débarrassé du pharisaïsme et de l'orthodoxie juive, tomba dans l'Ebionitisme ; ensuite qu'il n'ait dû être écrit qu'en Asie Mineure, pays dans lequel la philosophie religieuse judaïco-alexandrine commença à s'introduire dans le Christianisme, et y fit germer les fausses doctrines sur la révélation de Dieu dans le Christ, la création du monde et les forces divines ; enfin, que l'auteur de cet évangile n'a pu être que Jean qui, en sa qualité de lémoinoculairede l'histoire de Jésus, et étant celui de ses disciples le plus en étal d'apprécier les leçons de son maître et de recevoir les impressions, avait conservé en lui la règle impérissable du vrai, et que s'étanl trouvé en contact avec ces tendances juives et helléniques, et en particulier avec Cérinthe, savait avec une adresse surprenante adapter sa théologie à la réfutation de leurs erreurs. La connaissance de ces rapports explique la tournure particulière et sublime de son évangile, le choix des discours de Jésus qui avaient celle couleur, ou seulement une tendance de ce côté, l'importance qu'il attache à un petit nombre d'axiomes sur le Christ et son œuvre, par rapport à Dieu et à l'humanité. Il donne aussi la clef de la tendance fondamentale qu'a cet évangile à justifier et expliquer la mort du Messie d'une manière tout à fait hislorico-pratique et théologique. Les trois premiers évangiles étaient écrits et publiés depuis longtemps , et quand, au lieu de soutenir que Jean et ses lecteurs les connaissaient, il faudrait se contenter de penser qu'ils connaissaient seulement la tradition qui leur servait de baie, le rapport à ses ouvrages n'en serait pas moins incontestable dans l'Evangile de Jean. (Comp. Jean, i, :J2 cl suiv.; tu, 24; xi, 2.) Ces premiers évangiles, ainsi que la prédication de Pierre et de Paul dont ils sont l'expression, n'étaient point en état de comprimer l'Ebionitisme et la théologie gnoslique ju laïco-chrélienne. Ces deux tendances pouvaient au contraire y découvrir des points auxquels elles se seraient rattachées.
Jean, qui connaissait ces évangiles, mais qni d'un autre côté était immédiatement frappé des fausses tendances de l'ébionilisme et du gnosticisme juif, ne pouvait avoir égard aux unes sans avoir égard aux autres, rectifier les unes sans rectifier les autres. Son évangile est donc avec les synoptiques dans les mêmes rapports qu'avec l'Ebionitisme et le Gnosticisme juif.
En faisant abstraction des preuves tirées de l'histoire de Jésus en faveur de son caractère de Messie, preuves qni sont communes à tous les évangiles, on peut dire que Jean s'est imposé la tâche de mettre en lumière sur tous les points la mort du Messie, qui n'était motivée ni historiquement, ni justifiée théologiquement par les synoptiques, et que les ébionites comprenaient d'une manière anlichrétienne. C'est donc pour cela, et parce que d'ailleurs les synoptiques avaient traité avant lui l'histoire évangélique dans la Galilée, que son évangile a dû s'arrêter plus longtemps à Jérusalem et en Judée, siège de la puissance du judaïsme et centre de l'incrédulité, de la haine et de la violeneccontre Jésus. Son plan nécessite aussi une marche historique plus rigoureuse que celle des synoptiques qui attachaient peu d'importance au développement successif de l'histoire de Jésus. Aussi ne peul-on méconnaître celte marche chez Jean, si l'on veut seulement faire attention à son énumération des fêtes juives à Jérusalem, qui servent de points chronologiques autour desquels lous les faits se groupent. Il faut donc, sous ce rapport, lui accorder sans réserve la préférence.
On se demande ensuite jusqu'à quel point l'élément de la doctrine, le caractère de Jésus dans ses discours, les paroles de Jean- Baptisle et autres points semblables, nous sont transmis avec une précision historique complèle. 11 est certain qu'un grand nombre de paroles de Jésus furent comme perdues pour ses disciples, parce qu'ils n'étaient pas à leur hauteur, et que ceux-ci ne les consignèrent même pas dans leurs ouvrages, soit qu'elles fussent sorties de leur mémoire, soit qu'ils fussent incapables d'en exposer le véritable sens. La plus grande capacité sous ce rapport est évidemment du cété de Jean ; et il écrivait aussi dans des circonstances plus favorables que les synoptiques. Jean, par suite d'influences diverses et des moyens de se former qu'il avait à sa disposition, se trouvait placé à un point de vue intellectuel très-élevé, qui le mettait en état de comprendre et d'exposer ce quesa mémoire avait conservé de plus sublime des enseignements de Jésus. On ne doit pas faire difficulté de reconnaître que celle philosophie orthodoxe cl la forme particulière de la disposition et delà tournure d'esprit dans lesquelles il se trouvait alors, n'aient exercé quelque influence sur la forme de son exposition, et en particulier sur la mélhode adoptée par lui , d'agrandir et d'élaborer un pelit nombre d'idées pour en former un grand tout. Cela est surtoul évident dan» les transitions et les
787 i\.MONSTfUTIO\ i \ WU.LKJI |\ L'ABBE CllxSSAY.
continuation1» inn pcrruc? de discours ctranl'ims les uns aux fftftrbs, qui sont exécutées avec lanl de véri'é cl d'ail qu'elles échappent complètement à un grand nombre de commentateurs. [Comp. I, 10- IS; m, 16-21, fr-8o.] (1).
CHAPITItE XVII.