LES FAITS SURNATURELS
On n'a pas perdu de vue sans doule que la principale difiiculté que le docteur Strauss oppose aux Evangiles, c'est qu'ils contiennent des fails surnaturels. La plupart des adversaires du théologien de Tubingue se sont contentés de lui prouver que les faits év a ngéliques étaient possibles el qu'ils avaient réellement existé. Mais ils auraient pu pousser bien plus loin celte démonstration, et prouver la possibilité et l'existence des fails miraculeux par toute l'histoire de l'Eglise catholique. Il est vrai que les théologien! pr. testants ne devaient pas éprouver un grand penchant pour ce genre de démonstration ; et on peut dire eu général qu'ils ont singulièrement affaibli leurs forces en se mettant presque toujours au point de vue borne de leur secte et de ses préventions religieu-
ses. Le docteur Tholurk paraît cependant mieux inspiré lorsqu'il s'exprime ainsi dans son livre de la Crédibilité de l'histoire ev.ingélique : « Le soleil du Fils de Dieu, dit-il, ne s'est point couché sans laisser les mms lueurs d un erépnseole miraenlem dans le
ciel de son Eglise Nous ne bornons certes
pas l'ère des miracles au tempe des apôtres. Les témoignage* de Justin Martyr, d'Ignace, d'Origéne, nous obligent d'admettre que les forces surnaturelles, si abondamment rép indues dans l'âge apostolique, ont conserveleur activité jusque dans le m' siècle
Depuis le iv* siècle jusqu'à nos jours, le miracle n'a jamais cessé d'exister dans l'Eglise chrétienne, et par le mot miracle nous entendons un événement qui s'écarte complètement du cours bien connu d i la nature el dont la religion est le principe el la fin. «
11 nous suffira d'établir quelques faits pour démontrer cette assertion capitale.
§ 1er. CCÉRISON DE SÉVÈRE.
Miraculum quod Mediolani faelum est cuin illic essemus, quando Ulamtaatm e-i cacus, ad mullorum uoiiiiara poinit perveoire; quia et grandis est civnas, el ibi erai tune imperator, et taureau populo leste res gesia est, concurrente ad corpora marlyrum Gervasii el l'rotasii. (S. Aiglstis.)
Il n'est pas dans l'histoire du Christianisme beaucoup d'hommes dont le caractère et la bonne foi inspirent plus de confiance <|ue saint Ainbioise, archevêquede Milan. Ou and il fut élevé à l'épiscopat, quoique sa capacité eût déjà élé éprouvée par le maniement des grandes affaires de l'empire, il refusa avec une sainte terreur le fardeau formidable qu'on voulait placer sur ses épaules. Quand on eul. après de longs efforts, vaincu sa résistance, il commença par distribuer aux pauvres le riche patrimoine de sa famille, et il consacra au service de son troupeau les admirables facultés de l'esprit et du cœur qu'il avait reçues de la Providence. La culture des lettres et de la philosophie, la visite des pauvres, la prédication, le soin des veuves et des orphelins, la défense i\o l'Eglise catholique, remplirent jusqu'au dernier jour tous les moments de cette morne existence. Le spectacle d'une si belle vie, constamment employée au service de l'humanité, contribua puissamment à faire comprendre au jeune Augustin toute la sublimité de la doctrine catholique. Dieu, qui est admirable dans ses saints, afin de faire briller d'un plus grand éclat le dévouement d'un évéque qui vendit jusqu'aux vases sacrés pour racheter les captifs, Dieu accorda à son inlcrcession plusieurs miracles qui nous ont été rapportés par un témoin oculaire (1). Mais, sans nous arrêter aux détails de ces laits, nous nous contenterons de mettre sous les yeux du lecteur la principale circonstance qui signala la translaiiondes reliques de saint J, Gervaiset de saint Protais, dont saint Ambroise lui-même nous a laissé l'histoire dans une lettre qu'il écrivit à sa sœur Marcellina
(1) Le diacre Paulin qui avait élé son secrétaire et qui écrivait sa Vie, à la prière de saint Augustin.
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
en 386, et dans les discours qu'il adressa au peuple de Milan à celle occasion. Sans parler plus longuement des nombreuses guérisons que le saint mentionne dans la lettre que nous citions tout à l'heure, nous nous bornerons à ciler un passage du second discours, dans lequel l'orateur parle de la guérison de l'aveugle Sévère :
« Les ariens, dit-il, nient qu'un aveugle ait recouvré la vue; mais lui ne nie point sa guérison. 11 dit : je vois maintenant, moi qui auparavant n'y voyais point. Il dit: j'ai cessé d'être aveugle, et il le prouve par les faits. Les ariens nient qu'il ait reçu cette grâce, tandis qu'ils ne peuvent pas nier le fait. L'homme est connu; il a servi le public avant qu'il devînt aveugle ; son nom est Sévère; il est boucher de son métier, il avait abandonné son métier depuis qu'il avait perdu la vue. Il en appelle au témoignage de ceux qui jusqu'alors l'avaient entretenu et avaient eu soin de lui. Ceux mêmes qui ont élé les témoins de sa cécité sont ceux qu'il produit pour témoins de sa guérison. Dès qu'il eut touché un des draps qui couvraient les saintes reliques, il a recouvré la vue. N'est-ce pas là un fait précisément semblable à celui que nous lisons dans l'Evangile? car nous en rendons la gloire à la puissance du même auteur; et il importe peu que Jésus-Christ ait opéré le miracle lui-même, ou qu'il ait donné à d'aulres le
pouvoir de l'opérer Puisque quand il
accorde à d'aulres le don des miracles, c'est son nom qui les opère. Nous lisons dans l'Evangile qu'un aveugle ayant été guéri par Jésus-Christ, les Juifs demandaient le témoignage de ses parents, et ils les interrogeaient : D'où vient que votre flls voit maintenant? tandis que ce Gis disait lui-même : J'ai élé aveugle et maintenant je vois. C'est là précisément ce que dit Sévère : j'ai été aveugle et maintenant je vois : si vous ne voulez pas le croire, demandez-le aux autres : demandez-le aux étrangers, afin que vous n'ayez pas à craindre que mes parenls ne conspirent à vous tromper. L'obstination des ariens
est plus condamnable que celle des Juifs
Je leur demande faux ariens) ce qu'ils refusent de croire. Est-ce qu'ils ne croient pas que les martyrs puissentsecourir quelqu'un? C'est ne pas croire à la parole de Jésus- Christ; car il a dit : Vous ferez des choses plus grandes. Est-ce qu'ils ne croient pas que les martyrs dont il s'agit puissent le faire? Il y a déjà longtemps que leur nom est respecté, et que leurs corps ont été découverts. Quel est donc l'objet de leur envie? esl-ce moi? Mais ce n'est pas moi qui fais les miracles. Sont-ce les martyrs ? ils montrent donc que la croyance des martyrs a été différente de la leur; sans cela ils ne seraient pas jaloux de leurs miracles. »
Selon le témoignage de saint Auguslin et du diacre Paulin, Sévère l'aveugle, qui avait été guéri, promit de servir toute sa vie l'Eglise ambrosienne où reposaient les corps
(1) L'impératrice Justine, mère de Valentinien.
des saints martyrs Gervais et Protais, et il y satisfit à son vœu. Il y servait déjà lorsque saint Auguslin partit de Milan; et.il y servait encore près de vingt-quatre ans après, lorsque Paulin écrivit la Vie de saint Ambroise..11 ne faut donc pas s'étonner si nous trouvons au ixe livre des Confessions une éclatante confirmation du témoignage de saint Ambroise.
« Je ne pouvais me lasser dans ces premiers temps, dit saint Augustin, de considérer la profondeur de vos conseils dans ce que vous avez fait pour le salut des hommes, et la vue de ces merveilles remplissait mon cœur d'une douceur incroyable. Combien le chant des hymnes et des psaumes, que l'on chantait dans votre Eglise, me faisait-il répandre de larmes, et combien élaisje vivement touché d'entendre retentir vos louanges dans la bouche des fidèles! Car, à mesure que ces divines paroles frappaient mes oreilles, les vérités qu'elles expriment s'insinuaient dans mon cœur; et l'ardeur des sentiments de piété qu'elles excitaient faisait couler de mes yeux une grande abondance de larmes , mais de larmes délicieuses, et qui faisaient alors le plus grand plaisir de ma vie »
« Ce fut dans ce même temps que vous fîtes connaître à ce saint évêque (saint Ambroise), par révélation, le lieu où reposaient les corps des saints martyrs Gervais et Protais, qui n'était connu que de vous. Vous les teniez là comme en dépôt, vous les y aviez conservés en leur entier depuis tant d'années, vous réservant de les en tirer quand il serait temps, et voulant faire servir celte découverte à réprimer une fureur qui n'était que la fureur d'une femme, mais d'une femme assise sur le trône ; car il se fit plusieurs miracles, lorsqu'après les avoir découverts et tirés de terre, on les portait à la grande église avec tout l'honneur qui leur était dû : et non-seulement des possédés furent délivrés des démons qui les tourmentaient, et qui ne pouvaient s'empêcher, en les quittant, de confesser la puissance de votre saint nom; mais outre cela, un aveugle recouvra la vue : c'était un homme de Milan même, aveugle depuis plusieurs années et connu de toute la ville. Comme il s'aperçut du bruit qui se faisait parmi le peuple, et qui marquait quelque sujet extraordinaire de joie, il demanda ce que c'était; on le lui dit, et aussitôt il se fit mener où étaient les corps de ces saints martyrs, dont la mort a élé si précieuse devant vous ; et il n'eut pas plutôt porté sur ses yeux un linge qu'on lui permit de faire toucher au brancard qui les soutenait, que la vue lui fut rendue. Le bruit de ce miracle se répandit incontiuent, cl fit retentir vos louanges de toutes parts; et s'il ne ramena pas à la foi orthodoxe celle princesse (1) si animée contre le bienheureux Ambroise, au moins il modéra sa fureur et fit cesser la persécution qu'elle lui faisait. Béni soyez-vous, ô mon Dieu I de ce que vous
DEMONSTRATION I.YANt.ELIol !.. L'ABBE CII.VSSW.
Wô
m'avez rappelé la mémoire «l'un si grand événement que j'avais oublié de marquer en ton lien, cl 9e ce que vous me l'avez fuit déclarer Ici à la gloire de voire nom. »
§ 2. Tf.MOIGNAGF. DE SAINT AUGUSTIN.
« Je soii'iens que tout homme de lion sens, quand il n'aurait point de piété ( « f « rit reconnaître pour véritables les miracles que saiiil Augustin ptoonto, dans ses CanftUlOM OU dans la Cilé di' l'hu,
être Arrivés devant tes yeux, nu dont il témoigne avoir été irës-perti ulièremeot
informé par les personns mêmes a qui les choses et 'lent ai rivées. » (Arnauld, Lo<j\<iue de Poil- Royal.)
Celle assertion du célèbre auteur de la Logique de Port-Royal est confirmée par lous les faits de l'histoire.
Une femme de Carlhage, noble et pieuse, appelée Innocente, avait un cancer au sein qui consumait lentement sa vie. Les médecins lui ayant déclaré que son mal était incurable,elle atlendailavec une admirablerésignalion la fin de ses souffrances et celle vie meilleure qu'on peut conquérir par la patience dans les épreuves que le Ciel nous envoie. La Providence voulut récompenser ce calme si vérilablemenl chrétien, et il suffit d'un simple signe de croix pour rendre à cette pieuse femme loute la vigueur de sa première santé. Saint Augustin , qui avait entendu parler de cet événement , prit luimême des informations auprès d'Innocente, et il n'a fait que raconter ce qu'il avait appris de la bouche même de la personne que Dieu avait honorée d'une faveur si particulière.
Tibilis, aulre ville d'Afrique, fut témoin d'un aulre prodige que le grand évoque d'Hipponc rapporte en ces termes :
* L'évêque Project as, ayant apporté à Tibilis des reliques du très-glorieux martyr saint Etienne, il se fil un grand concours de peuple à ce reliquaire. Une femme aveugle (le ces quartiers pria qu'on la menât à l'évêque, qui portait ce sacré dépôt ; elle donna des fleurs qu'elle portait, pour les faire loucher aux reliques ; et comme on les lui eut rendues, elle les porta à ses yeux cl recouvra la vue aussitôt. Tous ceux qui é aient présents furent extrêmement surpris de ce miracle; mais elle marcha la première devant eux, el n'eut plus besoin de guide. »
Mais les miracles les plus éclatants parmi ceux qui ont été attestés par saint Augustin , sont ceqx qui lurent opérés par les reliques de saint Etienne, La cendre de ce premier martyr, qui était mort en priant pour ses bourreaux à l'exemple de son divin maître, devait recevoir du ciel une bénédiction particulière. Aussi, ne faul-il pas s'étonner si elle devint l'instrument d'un grand nombre de prodiges qui oui trouvé dans l'évêque d'Hippone un historien dont personne, ce me semble, ne s'avisera jamais de contester la candeur. Qui oserait jamais accuser d'imposture et d'hypocrisie l'homme qui montra toute sa vie et dans tons ses écrits une si ardente passion de la vérité el un si \ if amour
du saint de ses frères? Il ta s'agissait pas d'ailleurs de (ails lointains sur lesquels ou pût facilement tromper la bonne foi de l'a leur des Ç,Qtife$${ont. Tous les événement! qu'il rapporte l'étaient passés dans le voisina e de sa résidence | et quelques-uns au milieu de sa ville épiscopale. Il dit lui-même qu'il recherchait avec le plus grand soin toutes les circonstances de ces êrén menti intéressants, et c'est ce qu'il n'est pas difficile de voir par la mention exacte qu' 1 fait île ces détails minutieux, qui indiquent lou ours une enquête attentive el des informations prises auprès des témoins oculaires. Nous ne rapporterons pas ces faits dans lotile leur étendue ; nous nous contenterons de ebouir quelques-uns des plus significatifs parmi ceux qu'il est évidemment impossible d'expliquer par les causes naturelles.
A Audure, un enfant mort sans baptême fut mis à côté de la châsse du saint mar'jr et ressuscita dès que sa mère eut demandé par une ardente prière que son fils ne lût pas éternellement privé de la vue de Dieu. Une religieuse ressuscita à Cas pale, A Hippone même, la lille Rassus et les (ils d'Irénée, collecteurs des impôts el du tribun Eleusius , furent miraculeusement rendus à la vie.
Après avoir rapporté ces faits el plusieurs autres, l'illustre évêque dit que, pour n'être pas trop long, il en passe sous silence plusieurs autres qui sont très-connus des habitants de sou diocèse, et il en appelle à leur témoignage, afin de donner une aulorilé incontestable aux événements dont il croit devoir conserver la mémoire pour la postérité. Saint Augustin parle encore des miracles opérés n Caïame et à Uzale ; mais nous avons sur les prodiges opérés dans celle dernière ville des renseignemenls recueillis avec le plus grand soin par un témoin oculaire, et qui confirment de la manière la plus éclatante le témoignage du savant évêque d'Hippone.
« Saint Evode, dit Tillemonl, ami de saint Augustin et évêque d'Uzalcen Afrique, reçut les reliques de saint Etienne, el après qu'oi eut célébré les sainis mystères, il les porta à la ville assis dans un char, accompagne de beaucoup de peuples qui chantaient les louanges de Dieu, el d'un grand nombre de cierges et de luminaires. Lorsque les reliques étai< nt encore dans l'égii e des martyrs, un nomme Concorde, qui avait eu le pied rompu, y \int remercier Dieu d'avoir été guéri la nuil de devant par saint Klicnne. L'histoire porte qu'après y avoir prié longtemps, il > alluma des cierges, et y laissa le bâton avec lequel il y était venu. Les i cliques furent portée! dans l'église de la ville, au jubé, cl plat ces sur un trône o ne de tentures avec un linge qui les couvrait ; el le même jour une femme aveugle, ayant seulement louche ce linge, recouvra la vue la nuil suivante. Lllcs furent mises ensuite eu un lieu fern.e avec de petites poiles, alin que l'on u'j louchai pas. Il y avait une petite lendie, par où l'on y faisait toucher des linges, qui serraient eusuilo à guérir divers muuv. Elles y étalent
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE. 833