CHAPITRE CINQUIÈME
PÉLAGIANISME des jansénistes.
190. Prenons les Nouvelles ecclésiastiques de Paris, rédigées, comme on sait, par les jansénistes appelants de France, et qui n'épargnent pour cela ni leurs veilles, ni leurs soins, ni leur argent, ce qui fait qu'on peut les considérer comme un livre classique et un catéchisme de la doctrine jansénienne : jetons les yeux sur le numéro du 6 février 1776. Là, sous prétexte d'attaquer certaines doctrines débitées par un dom Rivière, chanoine théologal de la cathédrale de Paris, les nouvellistes protestent de vouloir établir quelques principes clairs sur la matière importante de la grâce pour servir aux fidèles d'antidote contre le venin des erreurs de Molina. Voici le grand principe qu'ils posent ; je transcrirai les passages français. « Le « pouvoir de faire le bien et d'éviter le mal « réside essentiellement dans le libre arbi- « tre, dans ce pouvoir naturel et qui peut se « plier au bien ou au mal, fondement néces- « saire des lois et des conseils, des promes- « ses et des menaces, des récompenses et des « châtiments.» Peu après, pour mieuxéclaircir les choses et leur donner plus de précision, ils ajoutent : « que le pouvoir d'agir se « trouve dans la nature de l'homme; mais « que la bonne volonté et la bonne action « viennent du secours de la grâce : Quod ope- « rari possunt in natura est; quod operanlur, « divinitus adjuvantur (de (iratia, cap. \ et m). « Pouvoir croire, pouvoir faire le bien est une « conséquence delà nature, possenaturœ est: « mais croire, mais aimer, mais faire le bien « est l'effet de la grâce, habere fidem, habere « charitalem graliw est. » lis continuent , nous avertissant de séparer dans notre esprit par une forte barrière ces deux choses très-distinctes entre elles, c'esl-à-dire, « le « libre arbitre et le bon usage du libre ar- » bitre, le pouvoir de faire le bien, et la vo- « lonté effective de le faire: Aliud posse, aliud « operari.» Au moyen de celte distinction, qu'ils appellent si simple et si lumineuse, ils avancent formellement la proposition suivante: « Indépendamment de toute grâce, « (inle omnem gratiafn (ce sont leurs propres « paroles), l'homme a le pouvoir do faire
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« lous les arlcs de vertu el dfl pirle. i PI m bas, ill confirment i elle même proposition par re'lc autre : « Tous ont un vrai pouvoir « d'ohsener compl. t nu ni la loi nalnn'llc), « cl sont coupables s'ils la transgressent : goe « la grâce '"' *J' - 1» :»«' pas ce pouwir, ipii et « eo nous el exista a* uni la grâce, unie omit nem gratinai. >■ Kiih'n, pour dire beaucoup on peu île mois, ils concluent ainsi: « lai un « mol, l'homme sans la grâce peul faire le « bien, mais s. mis elle il ne le veut jamais. »
191. l.o pelagiauisine de ces propositions est si éviilont, qu'il saule aux yeux de loul lecleur chrétien qu'il attriste . Comparons chacune d'elles avec un texte sacré, et nous les trouverons on contradiction flagrante :
Texte des nouvellistes. Texte de ("Ecriture suinte.
Indcpemlanimenldelou- Sine tne niliil pote-lis te grâce, ante omnem gra- facere (Juan, xv. 5). liant, l'homme a le pouvoir de faire tous les actes de vertu et de piété.
La grâce ne donne pas Nemo potest venire ad le pouvoir (d'observer en- me, nisi fuerit ei daltim a tièrement la loi naturelle) Pâtre meo (Joan. vi, 66.) qui est en nous, el qui existe avant la grâce, ante oui nem graliam.
En un mot, l'homme Non quod suflicientes
sans la grâce peut faire le simus cogilare aliquid a
bien ; mais sans elle il ne nobis quasi ex nobis, sed
le veut jamais. siiflieiéntia nostra ex Deo
est (// Cor. ta, 5).
Le janséniste nous a dit de bien prendre garde de distinguer le pouvpir de 1 action, uliud posse, aliud operari. Celle distinction, nous la connaissons Ions, ei nous sommes bien assurés de pouvoir faire beaucoup de choses, que nous ne faisons pas. el que nous ne ferons jamais. Mais à quoi bon celte distinction dans notre cas ? Jésus-Christ ne nous dit pas que nous ne faisons rien sans lui, c'est-à-dire sans sa grâce; mais il dit positivement que nous ne pouvons rien faire : le janséniste, qui en sait plus que Jésus-Christ, dit que nous pouvons tout faire. Saint Paul ne dit pas que sans la grâce de Dieu nous ne pensons pas à quelque chose de bon, mais il dit formellement que nous ne pouvons y penser ; le janséniste, pour donner un démenti à saint Paul, dil que l'homme, indépendamment de toute grâce, a le pouvoir de, faire tous les actes de vertu et de piété; el rertainemont c'est là quelque chose de plus, que penser seulement à quelque chose de bon. Donc la distinction du janséniste est vraie on elle-même ; mais elle est fausse, impie et hérétique, appliquée à notre cas. Nous avons déjà fait voir celte différence au sujet de la distinction entre dire et décider.
192. El c'est un véritable dogme défini contre les pélagiens, que l'homme ne peut, avec les seules, forces du libre arbitre, el sans l'aide de la grâce de Dieu, éviter le mal el faire le bien, au moins quand il s'agii de choses difficiles; el cela est vrai, même en considérant la senle substance des œuvres, puisque, s'il s'agit de leur élat surnaturel, cela est vrai même pour les œuvres plus faciles et uioin-
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(1res >amt Innorent 1 ", dans son rescrit au coin île de Carlhagc tenu contre les péJggiens, dit, qu'il est nécessaire que nous
Oyons vaincu- dan> 1< s u ulalions. s ins le *< teewurs de la grâç de Dieu, avec leqir :
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est enim, ut au» OUZilio/nU fiftcùnm, il< ru*n non adjuvant* u ■ Kpitt.xxu.
n. (>, op. «'"«>< ni., (om. 1 i-i^yt. Mi. f Il répète la même chose dans le rescrit au concile de Mêla, lenu contre lef lagiens . et il parle express àneni, non l'aci/on.maisdu pouvoir, an disant, 4 que i. * ne pontons pis éviter les piège- du dé- « mon sans l'aide de la grâce de Du u: ■ F.rijo Dà rulium cunantur auferre (les pclagii -, i/iimii iKfm>r est, itintn rrstilutu nobis status primi iibertaU , tfumrwWi V*V9* Vul uec alias diaboli muclunas nui eadem pot^utnus juvante vilarc [Epist. xxx, n. i, apad eumdem). El dans les fragments des lettres du pape saint Zozyme , le Père Constant, sous le n. 10, rapporte ces parole-, <1 ■ ce souverain pofftife iTtmtt sine Ma (gratia Het) uiltil verœ, sunctœuw pietalis habere, co'/itare, dtcere , agere valeamus. Le saint concile de Trente nous enseigne la doctrine suivante, « que de uous-m nies nous ne pouvons rien « faire, et qu'avec la grâce de Dit u nous pou- « von* faire loul : » Namqut es noln*, tarn/aim ex nobis nihil jtossumus, eo coopérante, t/ai nos confortât, ownia possumns (Ses*, xiv, cap. vin). Dans le passage traduit par M. Guadagnini se trouve signalée, même trèsclairement, noire impuissance sans la grâce, et il est dit que la grâce nous donne le petere. chose expressément niée par les jansénistes : petere quod non pussis , et adjiuat ut SOI et non pas seulein.eiU adjuvat ut relis, ut facias. Je ne m'arrêterai pas à prouver la contradiction manifeste et formelle de la doctrine des jansénistes avec ceile de saint Augustin, qui dit cent fois que le libre arbitre ne peut rien faire de bon sans la grâce de Dieu : Liierum arbitrinm nihil valet gratia. Et les jansénistes, osent encore plaindre quand on appelle leurs doctrines formellement hérétiques! Kl ils ont \fi courage d'accuser leurs adversaires de pela, nismel
VXi. Je m'arrêterai pluièiquclques ins pour montrer à mes lecteurs un autre spectacle très-curieux. Les moines nouvellistes, dans la mémo gazette précitée, ont formellement traduit ces paroles mol à mot : L'homme a toujours le pouvoir d'ohs r\er les commandements, parce qu'il le peul s'il le veut : putest si velit; la raison est admirable : il put, parce qu'il peut. Us répètent ta mè chose bien d'autro> fois, el ils finissent par la mettre dans 1,1 bouche du pauvre cardinal llellarmin, auquel \u\ font tenir ce langage : « Il osl toujours au pouvoir de l homme de « se convertir, parce «i u ' 1 1 peut se convertir
« s'il le vont. >• Ils infectent laut te qu'ils tout h ni. S'il ne s'agissait point d'UD sujet si important et si -erioux, je serais tenté de rire de la folie de nos adversaires ; je les considère comme des hommes travailles d'une
économie: de la foi coftjmgNNg.
fièvre ardente, qui se jettent avec fureur sur le médecin qui vienl leur tâlcr le pouls pour les guérir. El voyez, en effet, si un bon janséniste n'a pas tout à fait perdu la tête et le sens commun. Mésenguy, auteur de X Exposition de la doctrine chrétienne, dans le tome 111, Traité de la justification, chap. h, n. 2, parle ainsi : L'homme pécheur ne peut, ni par les forces de la nature, ni avec le secours de la loi écrite, sortir de l'état de péché, c'est-à-dire ne le veut pas. Il en sortirait s'il voulait, et il peut le vouloir , puisque le libre arbitre subsiste, et pur le
moyen de ce libre arbitre l'homme a un pouvoir réel de renoncer au mal et de se porter vers le bien. Doue l'homme pécheur, s'il le voulait, pourrait sortir et sortirait en effet de l'état du péché avec la force de la nature et avec le secours de la loi écrite. Précisément Pelage ne disait rien de pire; mais remarquez, de grâce, la belle interprétation de ces paroles, ne peut, et d'après Mésenguy, ne le veut pas. Nous avons fait observer dans M. Guadagnini la conception du sens du mot definimus; en voilà maintenant un antre exemple dans Mésenguy.