DIALOGUE III
DE NOS RELATIONS PLUS IMMEDIATES AVEC LA MAT!Î;ilE.
Ut carnis resl'uulio negelui', de una omnium pliilosophoruin scliola sumilur.
Tert., Prœscr. 3.
Lalr. Vous vous rappelez, Radhakant, que nous devions revenir à nos relations avec la matière. Or, si vous reportez sagement vos regards sur loul ce que nous avons passé en revue dans cet entretien, vous verrez que j'ai exercé une sorle de gouvernement général sur les points que nous avons traités, et que, tout bien considéré, noire conversation s'est bornée à l'usage qui est fait, dans le monde présent, de plusieurs choses qui n'ont pu avoir lieu sans ce que nous appelons matière. La pureté ou l'impureté des hommes eldes animaux, la liberté ou la servitude de certaines classes particulières d'hommes sont loul autant de choses qui dépendent de la matière. Si la matière n'existe pas, comment peut-elle alors rendre les hommes purs ou impurs; comment un animal peut-il cire pur et un autre impur. ou bien encore comment un homme peut-il naître libre et l'antre esclave? Les moyens par lesquels toutes ces idées se présentent à nous, dans noire état présent d'existence, dépendent tous, d'une manière OU d'une autre, île la matière. (l'est aussi de la matière que dépend l'existence de loule créature vivante, depuis le premier instant «le sa conception (1) jusqu'à sa mort. Ainsi donc loul ce qui a fail jusqu'ici l'objet de notre discussion se rattache aux relations dans lesquelles nous nous trouvons par rapport à la matière; et comme il y a dans l'univers plusieurs systèmes de matière dont quelques-uns affectent l'âmeau moyen d'autres systèmes de matière (comme, par exemple, les systèmes de ma-
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(8!t; Ceci m'a été suggère par de Maislre, mais je ne puis retrouver le passage.
(90) Arislote, dans sa Métaphysique, n, 1 («.
Acrra». but. | représente la vaste étendue du système des cl 'inné étant la source deloafa
difficultés : Tô ôlm xt Z/ivt *«t tiipot p
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pûtara irayraw' i xjkfuiys
ut super, p. — < L'impossibilité d'une possession complète de la vérité dans son ensemble et d;> parties, montre tout ce qu il y a de dilln ile i recherche dont il s'agit. Cette difficulté e*i double. Toutefois, « lie a peui-élre sa cause noil pas ■! choses, mai» dans nous-mêmes. En effet, de même que les yeux des chauves-souris sont offnsquéa par la lumière du jour, de même l'intelligence de notre àme est oiïus<|uée par les choses qui poitenl en elles la plus éclatante évidence. Il est donc juste, etc., » comme ci-dessus (note 14, Dial. i).
tière placés à distance au moyen d'aufres systèmes naturels ou artificiels" de matière qui sonl sous la main , de même il y a aussi un système de matière qui affecte l'âme sans l'intervention d'aucune chose tierce dout nous ayons connaissance. Ainsi les maladies, dans le système de matière que nous appelons noire corps, allèrent les forces de l'aine sans l'intervention d'aucun autre svslè ne de matière. Maintenant, je puis dire que c'est la manière donl une révélation env isage les systèmes de matière qui forme son caractère distinclif. Les anciens systèmes de Ihéologie traitaient l'homme comme s'il eût apporté avec lui quelque impureté, par la seule raison qu'il était issu d'une mauvaise race; ce qui revient à dire, en y réfléchissant bien, que certaines dégradations lui étaient occasionnées ou apportées par la matière. Le système de Moïse entre autres semblerait, à n'en ju^er que d'après les apparences extérieures, reconnaître ce préjuge. Il v esl parle de différentes formes de matière comme portant avec elles une certaine impureté; des personnes de certaines classes sont exclues pour un temps des assemblées pour la célébration des rites religieux, et tout, dans son code de lois, a l'air, extérieurement Ju moins, de reconnaître cette distinction.
Mais les différents aspects intérieurs socs lesquels nous pouvons envisager un coda changent souvent loul à fail l'idée que nous nous en faisons. Ouolques-uns, par exemple, oui cru que tonte matière procédait originairement du mauvais principe, al sont ailes jusqu'à penser que l'eau ne pou^ail cire employée comme moyen de purification , parce qu'elle esl matière (-1). l\ir;oul OÙ evistait l.i croyance que la matière est éternelle . il esl probable que tous les riles liraient de celle circonstance même une ii'Ui-
velle signification et une nouvelle couleur;
ESSAI POUR LA CONVERSION DE L'INDE PHILOSOPHIQUE
on doit considérer le cérémonial extérieur dans ses rapports avec la théorie intérieure.
Or, la théorie inlérieuredelaloi de Moïse ne paraît pas reconnaîire nulle part la matière (en tant que telle) comme la source du mal, en ce sens que celle impurelé en soit venue par elle seule. La théorie intérieure ne s'occupe guère de questions abstraites concernant la nature de la matière ; elle ne fait simplement que considérer quelques espèces do matière comme des canaux par lesquels les souillures sont venues, au moyen desquelles elles ont été communiquées, mais sans y être inhérentes. Encore n'est-ce là qu'une chose tout à fait accessoire à l'objet principal du législateur, qui était de faire un système qui ne fût qu'une figure et qu'un développement imparfait d'un autre système. Ainsi l'on voit que la permission était donnée aux Juifs de manger des animaux de toute espèce dans leurs habitations privées, aussitôt qu'ils seraient établis dans la terre sainte ; il ne leur était défendu de manger que le sang. Or, on peut regarder cela comme une preuve que, sous la loi mosaïque, il n'y avait de distinction entre les animaux purs et impurs, que pour annoncer et figurer quoique chose à venir (3). Nous en avons donc dit assez sur les relations dans lesquelles le code mosaïque considère l'homme comme placé envers la matière; l'exception du sang (k) a toutefois continué longtemps encore d'être en vigueur sous le système chrétien.
Nous pouvons profiter de cela, Hadhakant, pour passer directement aux relations dan» lesquelles le système chrétien considère l'homme comme placé par rapport à la matière. Quoique je ne puisse aborder tous les points qui entrent dans le système chrétien de nos relations avec les divers systèmes de matière, je puis dire, cependant, je crois, que si vous devenez jamais un parfait chrétien, vous trouverez qu'ils sont très-nombreux, et qu'ils se rattachent à toute la suite de nos actions, depuis le plus haut privilège de notre religion jusqu'à l'acle le plus ordinaire de la vie commune. Je dois donc dire que les relations avec la matière (5) dans lesquelles toute religion nous considère comme placés, forment nécessairement un des traits les plus saillants de celte religion.
Rad. Voilà une manière toute nouvelle de considérer une révélation. Vous avez fait enlemlre que la loi de Moïse, vue du dehors, représente l'homme, comme font les nôtres, susceptible de recevoir plusieurs souillures de la part de la matière; et celte manière de considérer l'homme et la matière peut bien, je le vois, s'appeler la doctrine des relations de l'homme avec la matière. M;iis ic suis curieux de savoir maintenant plus à fond qu'elle est la doctrine chrétienne de nos relations avec la matière, et jusqu'à quel point elle s'accorde ou ne s'accorde pas avec les écoles indiennes.
Laur. Si je ne me trompe, les Védantistes font profession de croire que toutes les souillures venant de la matière ne sont dans le fait que des non-réalités (6). et ont leur
place dans le monde des non-réalités ; que la raison pour laquelle les gens pieux doivent s'en abstenir, c'est qu'ils ne peuvent autrement se dégager du monde des non-réalités, et arriver à cet état de spiritualité où l'on n'aperçoit plus rien autre chose d'existant que l'esprit. Ils regardent comme n'étant point réel tout ce que nos sens nous rapportent; ils pensent que l'existence du monde des sens est tout simplement une pure déception, et que l'esprit peut sans eux remplir toutes ses fonctions. Si donc vous voulez connaître le rapport qui existe entre votre système et le système chrétien, il nous faut d'abord examiner celui-ci.
Or, pour vous prouver que je n'élude pas la question desavoir jusqu'à quel point l'âme est capable d'agir sans le secours des sens, je dirai que je pense que les sens, comme dit Gotama (7), ne font que préparer les choses pour notre esprit, et ne sont eux-mêmes les organes de la perception qu'en tant qu'ils se reiiint ou se rapportent à l'esprit. De là il eslfacile de comprcndreclairementcomment, dans les visions (8) et autres positions extatiques, les fonctions d'un sens peuvent être remplies par l'autre. Les choses, d'après ce que nous en savons, pourraient, autant que le comportent les possibilités de la matière, si nos âmes venaient à être une fois débarrassées du corps, entrer immédiatement dans notre esprit sans aucune espèce d'intervention des seus. Ce qui est possible, et ce que nous croyons simplement possible, sont deux choses très-distinctes, et qu'on est excessivement exposé à confondre ; mais si nous faisons attention non à ces choses, mais à ce qui se passe actuellement, je crains bien que nous ne soyons forcés de reconnaître que nous sommes beaucoup moins indépendants du corps que nous ne sommes quelquefois portés à le penser. Tout ce que l'expérience nous a appris à ce sujet nous conduit à en juger tout autrement ; un acte de la mémoire, par exemple, n'est jamais un acte de l'âme seule, en ce sens qu'elle ne dépend en rien des opérations antérieures des sens corporels par le moyen desquels lui a été médialement ou immédiatement fourni ce qui lui a servi de matière de récolieclion. Vos écrivains mêmes, qui parlent du souvenir des actions d'une vie antérieure, entendent, à ce qu'il me semble, des actions faites dans un premier corps, ensorleque le corps est essentiel pour l'exécution des choses dont la mémoire rappelle le souvenir. Personne, que. je sache, de ceux qui ont le plus fortement prétendu avoir le souvenir de tels actes, n'a pu réussir à trouver un langage (9) propre à les représenter de manière à éviter toute espèce d'allusion au corps; d'où il suit que c'est en quelque sorte traiter de choses qui ne sont point faites pour l'homme, que de parler de la possibilité d'un syslèincoùl'âmeexisterail, dans toutes les époques de son être entièrement séparée du corps; car il semble d'après tout ce que nous en savons, que l'union avec un corps, pendant quelque lempa du moins, est une condition absolument es-
DEMONSTHATION EVANGI I l"l K. MOllIUS.
senlielle à son existence. Mais que disent vos sage» de l'union de lame avec le «orps?
KiD. Nos rages enseignent que l'Ame emprisonnée asm <c eurpi en punition de crimes antérieurs , pour eu faire pénitence ici— lias ; pénitence qui , suivant ses dillerents di grés, est considérée comme le moyen d'oliti nir sa délivrance du corps |ionr un temps plus ou moins ions;, (l'est lin b enfait du Yoga (dam leur doctrine) que d'être délivré des fers «lu corps 110) pour I ou j >urs ; car le grand objet de noire philosophie est de d'épouiller les hommes de tous le genre* de non-réalilés ; et, par conséquent, c'est un grand bonheur que d'élre dépouillé du corps.
Laur. Voilà pourquoi, je pense, vos ancêtres avaient coutume de se brûler quelquefois (11); «'l nous aussi nous croyons que c'est un bienfait que d'être délivré du corps, mais dans un sens bien différent de celui dans lequel vous l'entendez; car pour nous, l'existence séparée de l'àme n'est pas considérée en soi et par elle-même comme un bienfait, mais seulement en tant que celle séparation esl un pas de fait vers une union finale avec le corps, union qui doit être éternelle. Dana vos idées donc les relations de l'esprit avec le système de matière que nous appelons notre corps n'est que la relation dans laquelle un esprit, détourné pour un temps de son état le plus parfait, se trouve avec ce corps. Dans nos idées à nous, au contraire, les relations de l'âme avec ce système sont des relations éternelles, interrompues pour un temps parla mort. Nous considérons l'état composé, si je puis parler ainsi, dans lequel l'âme et le corps se trouvent unis, comme essentiel pour un plein et parfait bonheur; vous le regardez, yous, comme un obstacle à ce bonheur. Cette doctrine est enseignée dans toutes les pages de nos livres. Nous devons être jugés par un Dieu qui peut perdre à la fois l'âme et le corps dans l'enfer. Et ce n'est pas là chez nous une simple spéculation, c'est un dogme essentiel et fondamental (12) du christianisme, tellement qu'il se trouve exprimé dans tous les petits abrégés de notre croyance, et qu'aucun homme ne le peut nier, sans renoncer à lout le, christianisme en lanl que système distinclif. C'est dans celle vue que j'ai dit que nos relations avec la matière, telles que les reconnaît le système chrétien, sont de la dernière importance; et, pour peu qu'il y ait de possibilité qu'une pareille doctrine soit vraie, c'en doit être assez pour qu'elle soit digue que vous l'examiniez attentivement : car si elle est vraie, elle est des plus terribles, et jette un nouveau jour sur toutes nos actions.
lUo. Vous vous faites donc l'avocat de l'éternité de la matière ?
Laur. Far éternité de la matière vous entendez l'existence de la matière de tonte éternité ; et ainsi vous n'avez, je m'aperçois, qu'une idée bien confuse <ie ce que j'ai voulu dire. La proposition que j'ai énoncée a uu sens tout différent: elle signifie que le
iiiiuic !>i. u qui a créé la matière av ni, |sj moment où il l'a en é !, I ornine il l'a pareillement a lui oqne inbeéques dans toutet les positions ou espères parficu-
- de la matière, le pouvoir de lu nfé-
rer l'éternité. Or, relie é<< mile n'e»t p i> une
éternité re respective et qui n'a pas eu de commencement, mais bien une élern perspective ei qui ne doit j im;ih finir. Comme l'ame est une labstanee créée rjjut
un commencement et «toi cep n lant dur* ra toujours dans toute l'éternité, OC même ta Corps, qui a eu un commencement, durera aus>ii toujours pendant toute l'éternité. Ma s vous êtes tellement habitue a farder toutes les choses créées comme sujettes, par là même qu'elles sont créées, à la destruction, que je crains d'avoir de la peine à me faire comprendre de vous.
Kao. J'avoue, Laurent, que c'e-i | m s yeux une doctrine des plus incroyables qu'une âme puisse entièrement cesser d'être unie à un système de matière, et qu'ensuite cependant, dans un temps ou dans uu autre, elle rentre en union avec ce système.
Laur. Eh bien ! abordons avant tout cette difficulté, l'our moi, il me semble beaucoup plus croyable que l'âme, supposé que l'on puisse démontrer qu'elle a cessé d'av oir toute espèce d union avec un système quelconque de matière (ce que je ne crois pas possible), retourne à ce système et le vivifie de nou\ eau, qued'en vi v ifier un aulre. La probabilité est le guide de la vie, et par un étrange procède de raisonnement cache dans l'âme, il nous est naturel, lorsqu'une chose esl une fois arrivée, d'espérer qu'elle peut encore arriver. Nos âmes ayant donc été une fois unies à un système particulier de matière, on peul croire en toute probabilité qu'elles pourront un jour renouer cette union dans un temps à venir. Non-seulement cela esl probable, mais c'est même infiniment plus probable (13) que de penser qu'elles doivent se trouver unies à tout aulre système de matière. Mais vous, qui croyez à la transmigration des âmes dans d'autres corps, vous crovez la chose la plus improbable; vous ne devex donc pas hésiter à croire celle qui ; st moins improbable. C'est pour moi, je le confesse, un bien curieux phénomène de voir que ceux qui rejettent le christianisme, sous prélexle qu'il renferme en lui-même des choses incroyables (H), croient eux-mêmes, | resque toujours, comme on peut s'en convaincre avec un peu de réflexion, des choses plus incroyables encore. Nul homme ne combat jamais la vérité qui ne croie lui-même des choses plus difficiles à croire que la vente.
Rai>. Mais je ne vois pas que ce soit ici le cas. 11 me semble assez raisonnable de supposer que, si les hommes doivent être puuis, ils soient dégradés dans la création; il est également loin à fait raisonnable que leurs Ames, par suite de celle dégradation, passent dans (faillies MM i aux. Je ne vois pas min , lus cominenl votre manière d'arjuer de 1 expérience ueul trouver ici sou applicali m.
ESSAI POUR LA CONVERSION
Laur. En conséquence, si vous regardez ce point comme décidément révélé, nous devons alors discuter non la doctrine, mais l'authenticité de la révélation qui l'enseigne. Mais comme nous y avons déjà consacré assez de temps, comme l'idée delà transmigration est complètement en opposition avec notre révélation, comme, par conséquent, nous avons deux révélations qui se combattent mutuellement, nous n'avons rien de mieux à faire que de considérer s'il n'y a pas dans l'expérience des choses qui soient aussi eM opposition avec cette idée. Or, nous trouvant l'un et l'autre forcés de reconnaître que les sens ne peuvent percevoir les objets, sinon comme instruments, n'y ayant que l'âme qui puisse, à proprement parler, percevoir, il s'ensuit que le corps et l'âme doivent avoir certaines qualités au moyen desquelles le corps puisse s'adapter à l'âme, et l'âme s'adapter au coips; ils correspondent l'un à l'autre (15). Lors même que les membres ont été coupés , la faculté que l'âme avait auparavant de se mouvoir dans celle direction réside encore en elle, de sorte que l'être vivant qui a subi la perte de ces membres serait capable de se mouvoir comme auparavant, s'il avait un autre membre pour le faire. Il serait inutile aux hommes d'avoir dans leur âme la faculté de mouvoir un membre qu'ils n'ont pas, comme, par exemple, la trompe d'un éléphant; et nous n'avons aucune raison de croire qu'ils aient une pareille faculté. Mais les forces motrices de l'âme, s'il y en a, sont précisément celles qui sont corrélatives au corps. Ainsi, pareillement, le corps de l'homme est capable d'exprimer la honle, qui est une passion, à ce que je pense, particulière à l'homme, car je ne puis bien concevoir qu'elle appartienne à une création d'un degré plus haut ou plus bas dans l'échelle des êtres. Or, le corps s'adapte si bien à l'âme ((6), que ce n'est pas sans effort que les hommes peuvent éprouver certaines passions et ne pas sentir les symptômes qui y correspondent dans leur corps (17) ; ni mettre leur corps dans les altitudes rie la colère ou des autres passions, sans ressentir en partie ces passions. Donc tout nous conduit à supposer que l'âme est formée pour convenir à un certain corps et non à un autre ; sans rappeler ici qu'il semble que les hommes qui ont certaines passions fortes de leur nature, ont aussi certains indices plus ou moins palpables (18) dans leur forme ou constitution extérieure, qui y correspondent. Ainsi, l'expérience nous porte à croiro que les hommes n'ont point d'aptitude à entrer dans d'autres corps que le leur. Or, cette expérience s'étend à toute la durée de l'homme, autant que nous avons des moyens d'eu savoir quelque chose; car l'influence que l'âme exerce dans la formation du corps (10) dès le sein de la mère, paraît être le même que celle qu'elle possède dans la suite ; les autres facultés paraissent y exister également, quoique non dès lors en activité, par kl raison qu'elles n'y ont point d'occasion ni
de moyens de s'y exercer. L'idée qu'on a attribuée en Occident à vos pères d'avoir pensé, à ce qu'il semblerait, que la mort mettait l'homme dans une sphère plus vaste d'existence que ne le fait la naissance (20), serait un aveu que ces facultés vitales continuent d'exister dans tout le cours de sa durée qui tombe sous le domaine de notre expérience, et probablement même au delà. Si donc, autant que nous le pouvons savoir, c'est la seule et même âme qui a animé le même corps, tant avant qu'après qu'il est devenu visible; et si, arguant de ce que nous savons, il est probable que l'âme est incapable d'animer toute autre espèce de corps, je soutiens qu'il est plus probable, d'après l'expérience, que l'âme sera réunie au même corps, à quelque époque subséquente , que d'être réunie à tout autre corps.
Nous avons donc deux révélations : l'une enseignant que l'âme animera d'autres espèces de corps , et l'autre qu'elle animera le même corps, à une époque ultérieure. Or, ces deux révélations prétendent également venir du même Dieu, qui est le Seigneur et le Gouverneur du monde ; mais les choses qui arrivent sous la partie visible de son gouvernement, contredisent une de ces révélations et ne contredisent pas l'autre ; comme donc elles ne peuvent pas être toutes les deux vraies , je pense que les choses qui arrivent sous cette partie de son gouvernement doivent être regardées comme une sorte de preuve qui décide péremptoirement laquelle des deux est la vraie. Quoiqu'il ne soit pas juste , évidemment, de soumettre la révélation à l'épreuve de l'expérience, il no saurait y avoir cependant d'inconvenance, quand deux révélations se présentent à nous, à choisir celle qui n'est pas en désaccord avec notre expérience de préférence à celle qui la contredit, jusqu'à ce que des preuves nouvelles donnent la prépondérance à cette dernière. Je devrais peut-être vous déclarer ici que je vous liens parfaitement compte de votre position , étant attaché comme vous l'êtes depuis longtemps à un système, et que je ne pense pas du tout qu'un homme puisse changer de croyance sur-le-champ, aus-itôi que les preuves l'ont convaincu ; cela fera peut-être que vous mo permettrez volontiers de continuer à vous proposer de nouveaux arguments, tirés de l'expérience, en faveur de la résurrection du corps.
Rad. Les raisons que vous avez alléguées, au sujet de la correspondance mutuelle entre l'àme et le corps, ont certainement eu elles quelque poids; mais j'ai un fait qui me parait avoir contre elles beaucoup de force : c'est que nous avons l'expérience actuelle de certains insectes animant différentes espèces de corps. Or, comme nous n'avons qu'une connaissance excessivement limitée de ce qui est ou n'est pas possible dans toute la sphère de la création, et que je crois qu'il a été révélé que le9 âmes des hommes doivent passer dans différents animaux , pourquoi n'en pourrais-ie pas conclure
aussi que ma révélation n'esl pas «mi contradiction avec l'expérience, puisque c'est là un (ait qui t'accorde avec celle révélation et la confirme .'
Laur. le n'ai qu'une simple objection à taire à votre raisonnement, c'est que, quelque subites que paillent être ces sortes de changements, il n'est pas certain que dans ces cas les facullés vitales de l'insecte aient jamais été séparées du système de matière qu'elles animaient originairement; et, par conséquent, il serait plus juste de présenter ces changements comme semblables à ceux qui surviennent dans le corps humain, et qui, quoique pas aussi considérables peut-être, •oui cependant étonnamment grands (21).
Que les mêmes forces vitales produisent un nombre donné de modification! dans un système de matière dont nous ne les avons jamais vues séparées, ce n'est pas là une raison de croire que ces forces vitales puissent animer tout autre système de matière, après avoir quitté celui avec lequel elles se trouvent présentement unies. Mais si vous supposez les forces vitales du ver autres que ce même ver avec celles de la mouche, il est évident qu'il n'y a plus lieu d'établir de comparaison. Avez-vous d'autresobjectionsà faire?
Rap. Je ne vois pas que celte réponse me satisfasse parfaitement, mais je la repasserai dans mon esprit dans d'autres moments. Il est cependant une autre objection qui me paraît aussi bien forte. Il y a des personnes qui sont douées de la faculté de voir des choses dans des extases et des songes, comme si elles leur étaient présentes, sans faire aucun usage des organes des sens pour les voir. Or, c'est là, ce me semble, une preuve que les organes actuels sont bien loin d'être indispensables à l'âme pour qu'elle conserve son identité en cette vie sans eux; et que, par conséquent , elle peut conserver son identité avec d'autres organes que ceux qu'elle a actuellement.
Laur. Voici donc votre manière de raisonner : l'âme peut agir sans organes, donc elle peut agir avec d'autres organes que ceux qu'elle a actuellement. Mais je n'ai jamais nié que l'âme puisse exister séparément ; c'est ce que tous les chrétiens croient avoir lieu dans l'état intermédiaire entre la mort et la résurrection du corps. Tout ce que j'ai prétendu, c'est que nous n'avons point de raisons de penser qu'elle puisse s'unir à un autre système de matière que celui qui existe présentement, ou un tout à fait semblable. Mais dire que, parce qu'elle peul continuer d'exister sans l'usage présent du corps, elle peut exister dans un autre corps, c'est vous livrer à de pures conjectures, tandis que nous examinons jusqu'à quel point ce que nous savons par l'expérience s'accorde avec. notre révélation ou la voire. Cependant, je suis content que vous ayez avancé cette proposition, parce que cela m'a fourni l'occasion de dire que, si nous avions eu l'expérience d'une autre vie que la présente, nous devrions en conserver quelque
souvenir, ainsi que nous le voyons par l'a-
ix \io.\siit\TloN RVANGEUQOE. MORRIS. 57C
nalogie des songes :c.ir nous nous rappelons en beaucoup OC circonstances toutes les particularité! d'un songe, ou du moins que nous avons rê*é (±2, ; tandis que nous ne pouvons nous rappeler au< unes des particularités de toute une vie antérieure à la vie présente, ni même que nous ayons déjà véco auparavant. Il me parait également inutile d'alléguer que certains hommes ont cru pouvoir se rappeler le souvenir d'une existence précédente, puisque si c'était la un témoignage réellement vrai, tous les hommes se rappelleraient quelques-uns des faits (23) relatifs à leur existence précédente, ou du moins qu'ils ont existé précédemment, tandis que je n'ai jamais rencontré personne qui puisse se rappeler un fait pareil. De plus, si l'incorporation produit l'oubli , il s'ensuit que nous ne pouvons savoir si nous avons existé dans un étal antérieur; en sorle que l'expérience, dans le cercle même le plus large où puisse s'étendre la mémoire, ne peut offrir aucune preuve en faveur d'une révélation qui enseigne celte doctrine comme une partie essentielle de son système.
I! u». Revenez donc, Laurent, aux arguments en faveur de la résurrection du corps, puisqu'il parait que nous ne pouvons probablement pas nous entendre sur ce point, et que vous ne conseillez pas de changer subitement d'opinion.
Laur. Tout ce que nous avons dit de la correspondance mutuelle entre l'âme et le corps s'accorde parfaitement, comme vous en serez convaincu, si, après de plus mûres réflexions, vous en reconnaissez la vérité, avec la doctrine de la résurrection du corps ; car si l'âme ici-bas a besoin du corps pour remplir plusieurs de ses fonctions, il est vraisemblable qu'elle en doit avoir également besoin dans un état futur d'existence ; le contraire n'est pas probable. Quand une fois cette doctrine nous est proposée, la dépendance où se trouve présentement notre âme, par rapport au corps, est un fait d'où résulte la probabilité que cette doctrine est vraie plutôt que le sentiment contraire. Je pense aussi que nous n'avons qu'à nous arrêter un instant aux détails particuliers, pour reconnaître qu'ils donnent un nouveau p.oids à la crédibilité générale tirée du simple fait de la dépendance présente de l'âme par rapport au corps. Eh bien, signalons ici quelques-unes de ces particularités que j'allègue, non comme prouvant celle doctrine indépendamment de la révélation, mais comme la rendant probable par l'expérience, quand elle nous a été une fois proposée par la révélation. Premièremnt, tous ceux qui ont iisisié sur l'immorlalilé (2'») de l'âme, d'une manière pratique, ont supposé qu'il y a un état futur do tourments pour les méchants ; et ce sentiment est celui de Manu et de voire Purana. Mais quand ils viennent à parler en détail de" ces tourments, ils supposent les hommes doués do certaines formes analogues au moins à nos COrpi actuels : car tou'l ce qu'ils disent sur ce sujel est précisément ce qu'on pourrait alleu-
ESSAI POUR LA CONVERSION DR L'INDE PHILOSOPHIQUE
dre d'hommes naturellement imbus (25) de quelque pressentiment de la doctrine chrétienne sur les châtiments futurs. Ces pressentiments naturels sont une forte présomption, à ca«se de leur universalité chez tous les peuples, en faveur de la doctrine chrétienne, en ce qui concerne les méchants. Secondement, telle est la condition de notre vie présente, que de trois sortes de peines, celles infligées par le ciel, celles du corps et celles de l'âme, il n'en est aucune qui puisse exister sans le corps (26; ; car les angoisses de l'âme affectent le corps probablement toujours, et quelquefois même à un degré presque miraculeux, tant pour l'intensité que pour la promptitude (27). Les châtiments infligés par le ciel rentrent évidemment dans l'une ou l'autre de ces deux classes de peines, et il faut en juger de même : c'est ce que l'on doit penser en particulier des maladies héréditaires qui affectent la constitution mentale ou physique. Donc, celle observation, que toule peine paraît n'exister que par l'intermédiaire , ou du moins, non sans l'intermédiaire du corps comme instrument, semble indiquer comme chose probable (28) que cette peine peut êlre exécutée par le moyen du corps dans un état futur. Troisièmement, ce fait reçoit encore une nouvelle confirmation, si l'on considère de quelle aptitude admirable à souffrir nous sommes doués, aptitude avec laquelle nos dispositions pour la joie n'ont aucune sorte de proportion (29), telles que nous les voyons dans cette portion présente de notre existence. Il semblerait, d'après ce que je viens de dire, qu'aucune souffrance intense ne peut avoir lieu ici-bas sans que le corps en soit affecté. Si donc la vie présente nous offre des exemples de souffrances prolongées, exercées par le corps, ou du moins non sans lui, il est probable que les souffrances des méchants, pendant toute l'éternité, seront exécutées par le moyen du corps ; d'où il résulte, comme chose probable, que les corps des méchants leur seront rendus pour servir à leur état futur et durable de souffrances. On ne peut non plus déduire du fait, que les joies vertueuses sont en grande partie indépendantes du corps , aucune présomption que les bons seront délivrés du corps. En effet, ce fait ne saurait en lui-même offrir aucune présomption dans un sens ni dans l'autre, puisque le cas des songes montre que l'aptitude de l'âme pour différents genres d'action indépendante ne prouve nullement qu'elle n'est pas revêtue d'un corps. Mais celle question paraît complètement résolue par plusieurs autres choses que l'on peut signaler.
l'En premier lieu, il y a souvent un plaisir positif à supporter la peine avec soumission, dans la pensée que nous sommes ici-bas dans un élat d'épreuve; soumission qui se manifeste souvent par une douceur et une sérénité admirables dans les traits du visage. On peut donc regarder cette soumission comme ostensiblement récompensée en quelque sorte, quoique fort imparfaite-
ment, dès cette vie par l'intermédiaire du corps.
2° En second lieu, il y a plusieurs vertus, telles que la tempérance et la chasteté (30), qui paraissent être des vertus du corps autant presque que de l'âme ; il est des cas où l'on ne pent atteindre à ces vertus, ou du moins les conserver sans de grands efforts et même de grandes peines de la part du corps. On doit ajouter à cela que l'inclination de beaucoup de gens à mal faire (31) parait beaucoup dépendre de la constitution naturelle de leur corps, même quand il s'agit d'autres vices que ceux qui se rattachent directement au corps. Ainsi la présomption que le corps sera récompensé ne découle pas seulement de la considération d'une ou deux vertus dans lesquelles il a évidemment une large part, mais encore de la considération d'autres vertus dans lesquelles il a aussi, quoique pas si ostensiblement, sa part. En effet, si tout bon gouvernement emploie les peines et les privalions pour combattre et détruire le vice, il en doit être de même du bon gouvernement de soi-même ; et comme la peine est exécutée par le corps, c'est aussi par le corps que, même en ce cas, le gouvernement de soi-même doit agir sur l'âme. Il faut croire que l'âme existe dans un état futur avec ces affections particulières, que l'on doit supposer toujours subsistantes, quoique subjuguées, puisqu'il est proportionnément croyable, lorsque nous y réfléchissons, que le corps, quoique réduit à la soumission, doit aussi subsister pour recevoir la récompense de ses travaux et de ses peines. Mais comme l'expérience prouve qu'il ne survit point au trépas, ce qu'il y a de plus naturel à croire, c'est qu'inséra rétabli, puisqu'il n'est évidemment pas plus difficile au Tout-Puissant dele rétablir qu'il ne lui aété difficile de l'unir originairement à l'âme.
3° Le souvenir des victoires passées sur les passions (32) est en lui-même une source naturelle de plaisir et même de gaieté de cœur ; gaieté qui ne vient point de ce que les passions auraient élé déracinées et n'existeraient plus, mais de la persuasion que, quoiqu'elles subsistent encore, elles sont réduiies en servitude; de même si le corps dans lequel et par le moyen duquel elles ont été châtiées devait subsister (33), ce serait là un nouveau surcroît de bonheur. Ainsi la doctrine chrétienne, qu'on n'atteindra le parfait bonheur que quand le corps aura été rétabli, est une doctrine confirmée par ce que nous voyons même des plaisirs les plus purs, c'est-à-dire, de ceux qui résultent du souvenir des vertus passées.
4° Mais le fail général, qu'il y a plusieurs plaisirs fort innocents que l'âme ne peut éprouver sans le corps, tels que la vue du soleil et des étoiles, ainsi que des champs couverts de verdure, le parfum des fleurs et de la pluie, le goût des alimenta quand on a faim et relui des boissons quand on a soif, la joie d'un festin sobre et modéré, le bonheur de serrer la main à ceux que nous ai-
inons et plusieurs autres choses, semblent nous annoncer qu'il est paisible que d'autres plaisirs nous seront procures par l'Intermédiaire de corps dans un état fulur.
Supposons, cependant, qu'on ne- puisse démontrer d'une manier. • convaincante, par la raison, que le corps est nécessaire, soit pour un bonheur parfait, soit pour une peine consommée ; c'est-à-dire, supposons que l'Auteur de la nature n'a rien mis à la portée -le notre raison réduite à ses seules fores qui puisse nous faire pressentir le besoin de nos corps pour arriver à un h mlieur parfait, comme il y a mis plusieurs choses qui no s font pressentir le besoin de cecoips pour arriver à une peine consommée , nous aurions néanmoins toujours un movn clair et facile de nous expliquer pourquoi nous avons de plus furies preuves de celle dernière chose que de la première. En effet, les hommes n'ont pas besoin (8%) d;; preuves pour croire au plaisir ; tandis qu'il est constamment besoin de les tenir sous l'impression de la crainte des châtiments, surtout quand ces châtiments sont encore fort éloignés. 11 semblerait même que le sentiment de honte que l'on éprouve au souvenir des fautes passées, longtemps même après qu'on y a renoncé, est un témoin, une preuve vivante dans le gouvernement naturel de Dieu (qui connaît le mieux les besoins de l'homme) de l'extrême beson que nous avons de la crainte des châtiments pour nous empêcher de faire le mal (35) ; car si l'on examine ce que c'est que la honte, on verra que c'est la crainte d'un genre quelconque de châtiments. Je pense également que la dépendance où se trouve l'âme de la santé du corps pour plusieurs de ses fonctions présentes, doit être regardée elle-même comme une marque de ce qui doit avoir lieu dans l'état de choses futur. Je dois aussi vous rappeler de nouveau que je n'ai point entrepris de vous prouver celte doctrine comme un mathématicien fait un théorème, mais seulement de montrer que cette doctrine, une fois qu'elle nous est proposée, n'a rien en soi d'impossible ; qu'il y a des traditions et des analogies à la portée de tous les hommes, qui se trouvent parfaitement d'accord avec elle, et que tout ce que nous savons du plaisir el de la peine n'est point contre elle, mais plutôt en sa faveur.
Had. Il y a, Laurent, deux choses que je regarde comme étant d'un grand poids contre tout ce que vous avez dit : vous prélendez, autant que je puis saisir le sens général de vos raisonnements, que notre union a un certain système de matière appelé notre corps, en celle vie, est de telle nature qu'elle fournil une présomption qu'un jour nous reprendrons ce corps et non un autre (Job. xix, 27). De plus, vous aver, en particulier, beaucoup insisté sur 1 influence de ce sys* lème dans la production du plaisir cl de la peine, qui sont les manières ordinaires de récompenser et de punir. Ort quoique j'aie d'autres objections plus sérieus' s et plus profondes à faire contre celle doctrine, il y en a toutefois un ou deux plus superti-
DEMONS'l NATION r.YW.I ! !"l I . MORRIS. 380
eielles et qui ne reposent qu'a la SUffaCé, -ur lesquelles je désire an Epucations. Il
Oie Semble d'abord que ce n'est pas le [Bttte dé mal 1ère que nous appelons n tre
corps, mais i • monde dam n i ns< m-
hle qui a^'il sur nous et y produit le plaisir
ei la peine. Des parties ne ce vaste système de matière, lituéei a une distance no en se de nous, Surja et Soma, el I s antres agissent
sur nous (le plusieurs manières. Pour i i donc, si l'union présente donne quelque motif de supposer une union future, ne pourrai «-je pas concl ire a pari que les bon pieux emporteront avec eux (oui ce »j dans le < iel ? Voilà donc une des objections ; l'autre, qui se rattache à la première, e»t que des exemple- par vous allégués de plaisns innocents procurés par l'intermédiaire du corps, on peul justement conclure que vous espérez manger Cl boire dans ces nouveau cieux et dans cette nouvelle terre: ce qui paraît être nécessaire pour qu" voire doctrine soil conséquente avec elle-même.
Lair. Souffrez que je prenne d'ab rd votre dernière objection. Quoique le royaume du ciel ne consiste pas dans le manger el le boire, suivant notre grand Docteur, je ne pense pas cependant que. dans le cas où j'aurais avancé qu'il en serait ainsi, vous eussiez aucun droit de me contredire ; car toutes les nalions, el les Indiens entre autres, ont supposé I 'xistence de quelque Arnrita pour la subsistance des immortels (36). Il esi \rai que Chbandogya parle de la vue seulement comme suffisante pour les SUsteAli r, mais celle vue cependant suppose l'existence de la matière comme nécessaire pour qu'ils puissent se maintenir dans leur immortelle condition. Nos livres aussi nous représentent les anges comme ayant une nourriture (-T7) qui a été aussi donnée aux hommes .- c'est ainsi qu'on pensa jadis que la liqueur appelée soma conférait l'immortalité. Or, comme il y a bien du vrai [38) au fond de ces traditions universelles, je ne m'y arrêterai pas ici davantage ; je veux seulement vous prémunir contre l'idée de supposer que nous pouvons comprendre avec quel corps les hommes doivent entrer dans le ciel. Là tout est spirituel : corps spirituels, nourriture spirituelle, joies spirituelles. Sans prétendre aucunement définir quel peut être le festin dont parlent nos livres, je me contente de dire que, bien loin de nier que des corps spirituels puissent avoir besoin d'une nourriture qui leur s.ùi propre, je ne sais pas si les âmes mêmes ne seraient pas réduites à un anéantissement (39) absolu, si Dieu ne leur procurait une sorte de subsislauee : c'esl pourquoi , pourvu que vous ne confondiez pas ce qui est céleste avec ce qui est purement grossier et terrestre, je n'ai pas de motif de vouloir éluder rotre assertion, que je pense qu'il peut y avoir un genre de nourriture en usage dans le ciel. Car nous voyons que la matière est capable de subir dès icibas des changements si étonnants, sans cesser d'être la même mali te, que nous ne counaissous rien des besoins ou des propriétés
ESSAI POUR LA CONVERSION DE L'INDE PHILOSOPHIQUE
inhérentes de certaines espèces particulières de matières. Ainsi nous ne savons pas quel changement peuvent subir nos corps. Quand une semence est jetée dans la terre, elle meurt, puis renaît (M)), et reçoit une forme qui, avant d'en avoir eu l'expérience, aurait paru incroyable; et cependant, nous pouvons dire avec raison , par une manière de parler vague et populaire, que la vie et l'organisallon de la plante qui étaient renfermées dans la semence, sont les mêmes qui se sont développées dans la suite (41). Si donc les propriétés de l'immortalité se trouvent ici-bas semées dans no< rorps, elles peuvent s'élever plus lard à un état tout spirituel, et à une sphère d'actions limitées (43), il est vrai, mais cependant beaucoup plus étendue qu'aucune de celles dont nous avons actuellement l'idée. Qu'il doive ou ne doive pas y avoir de nouveaux cieux et une nouvelle terre, dans le sens que vous supposez, il est certain que nos livres s'expriment comme s'il devait y en avoir (43), dans un certain sens. Or, sans entrer dans les détails particuliers de ce fait, vous devez vous apercevoir, j'en suis sûr, que si vous admettez une fois que l'homme doive exister dans un état futur, il vous faut nécessairement reconnaître qu'il sera placé dans un monde approprié aux appétits, aux passions et aux affections qu'il devra avoir alors ; notre nature, aujourd'hui correspond et doit toujours, autant que nous le pouvons savoir, correspondre à notre condition extérieure , comme notre condition extérieure doit aussi correspondre à notre nature. Donc l'existence de cette nature avec un nouveau corps suppose nécessairement une sphère d'aclion qui lui soit corélalive ei lui corresponde ; en sorte que sans déterminer quel sera l'occupation, le bonheur (44) et la vie particulière des justes après celle vie, il doit y avoir certaines qualités déterminées, cerlains caractères et certaines conditions sans lesquels on ne saurait qu'être tout à fait indigne de cette vie future, et vice versa. Je crois aussi qu'il existe une grande différence outre les liens qui nous attachent à un système de matière aussi intimement uni à nous que ie sont nos corps , et tout autre système extérieur de malière qui ne peut qu'agir sur nous par le moyen du corps; et, quoiqu'il soit bien difficile de statuer eu quoi devra consister l'identité du corps qui doit ressusciter, il me semble cependant que c'est parler avec assez de clarté que de dire que si toule^ les particules qui sont entrées dans la composition de nos corps étaient réunies ensemble, nous aurions des rapports beaucoup plus intimes avec elles qu'avec toutes autres particules de matière. Supposez que Dieu ne sait pas lesquelles de toutes les particules existantes (45) ont été celles qui composaient nos corps, ou qu'il ne saurait décider lesquelles d'entre elles sont plus proprement et plus spécialement les nôtres , ce*t évidemment mettre des bornes à son omniscience. Souffre/, donc que je von-, supplie de ne pas soulever trop d'objections (40) qu'on peut tou-
jours soulever contre l'exposé verbal d'uue doctrine : quand on discute ensemble une doctrine on est toujours plus exposé à se tromper de part el d'autre que quand on l'examine paisiblement (47) seul; re qui vient, en grande partie, des imperfections du langage. Considérez donc la chose sous un jour pratique, et souvenez-vous que la probabilité est le guide de la vie; que quand nous avons à craindre d'être cités devanl un juge en celte vie, nous nous conduisons en toutes choses comme si nous en étions certains, parce que c'est la voie la plus sûre pour nous mettre en état de supporter l'épreuve (48). Or, si jamais il devait réellement arriver que nous reçussions dans le corps les choses faites dans le corps, malheur alors à celui qui en aurait eu des preuves évidentes sous les yeux, et n'aurait pas agi en conséquence. Malheur alors à celui qui se serait souillé aux fêtes des idoles, quand voyant que, malgré l'obscurité des preuves, le fait est néanmoins certain, et que ses membres, en se réunissant de nouveau, portent sur eux empreintes les taches de ses anciens péchés ; qu'il verra alors devant lui le souverain juge comme le feu d'un raffincur, et l'enfer, dont aucune révolution de kalpas ne -aurait amener la fin, préparée dès l'origine des temps pour tous ceux qui vivent dans l'impiété, et principalement pour ceux qui souillent leur chair, et méprisent l'autorilé. Le danger, ô Radhakanl , est des plus grands; il est de nature à exciter fortement toutes les puissances de notre âme, et à nous rendre attentifs aux preuves même les plus légères, de peur qu'il ne nous arrive de déplaire à celui qui peut perdre à la fois l'âme et le corps dans l'enfer.
Rad. Voilà certainement de quoi inspirer la terreur, et j'espère bien ne pas le laisser passer sans y réfléchir. Cependant, j'ai dit précédemment qu'il y a d'autres objections contre la doctrine en question, qui me paraissent avoir plus de profondeur, et auxquelles je désirerais bien savoir ce que vous avez à répondre. Je commence maintenant à voir très-clairement pouiquoi vous ait aquez de la sorte le système des Védanta; puisque, s'il était vrai, il s'ensuivrait que le christianisme serait faux , ainsi que vous l'avez représenté. J'ai toujours pensé que les révélalions constantes de tout le monde matériel sont une preuve qu'il est périssable, et qu'il n'y aura que l'esprit qui, à la fin, survivra à lous les changements que nous voyons, et à tous ceux qu'on nous a appris à attendre. L'âme, par son association même à la prakrili nous paraît être viciée (49), et recevoir les qualités des natures plusgrossières, quoique toujours essentiellement distincte d'elles et incorruptible. Or, le but que se propose le yogi est de parvenir à la science du discernement, pour arriver par-là, enfin, à être délivré de l'existence el à s'identifier à l'Etre suprême. A mon avis, cette opinion a beaucoup de preuves en sa faveur , et pourrait encore être vraie, lors même qu'il serait démontré que la matière a une existence
i)l MONSTKATION r,VA
réelle i puisqu'il se pou! faire que celle existence ne soit que temporaire. Nous croyons
en oulre que l'âme se compose de deux |> irlies, le Manas et le Paramâtm a, et que par ce dernier les domines sont aples à s'unir à l'Etre suprême, de la même manière qu'a la fin de la \iede Itralima ils seront absorbés en lui et identifies (50) avec lui : or, nous croyons que le paramâtma ne l'ail qu'un maintenant arec Achyuta • et que ce n'csi que faute de vynana qu'on ne le voil pas?
Lai h. Si je vous comprends bien, le paramâtma esl la seule parlie réelle (le l'homme, tandis que le corps et le manas ne sont que des apparences et desnon-réalilés; el le but principal des hommes pieux est de parvenir, par vynana, à l'intelligence ou perception de la réalité de l'un, et de la non-réalité de l'autre.
Had. Très-bien compris, Laurent. Maintenant dites-moi ce que les chrétiens penseront de cette vue immatérielle des choses?
Lalr. Je crains , lladhakant, que vous ne me trompiez en me donnant, comme vous le faites, pour immatérielle votre manière d'envisager les choses. La religion chrétienne, en faisant profession de croire qu'il y a un état de choses intermédiaire où l'âme existe séparément du corps, combat le matérialisme, sans dire qu'elle s'oppose à ce que l'on croie à l'éternité rétrospective de la matière, qui est une parlie essentielle du matérialisme. Or, en alflrmant que nos corps ressusciteront, elle combat le système des Védania, parce que cette assertion implique la réalité de la matière. Vous devez apercevoir du premier coup qu'une p-ireille opinion entraînerait a fortiori l'individualité et la personnalité réelle de l'âme. Vous regardez, je le sais, l'existence comme une peine, et l'absorption, c'est-à-dire l'annihilation de l'existence individuelle, comme le seul vrai bonheur. Souffrez donc que je vous expose un peu plus dislinclemenlla doctrine chrétienne sur la nature de l'homme, comme étant plus immédiatement opposée à celle que vous venez d'établir.
Nous faisons donc profession de croire avec vous que l'homme se compose de trois parties, l'esprit, l'âme et le corps ; mais de ces trois parties (51), deux, l'âme et le corps, sont , logiquement parlant (dans le sens chrétien ) , beaucoup plus essentielles à l'homme que l'autre, qui est l'esprit. On peut dire, dans un certain sens, que l'âme est l'essence de l'homme, puisqu'on peut supposer que le corps en soil séparé, comme il en est effectivement séparé dans l'état intermédiaire, sans que l'homme perde son individualité. C'est par le corps qu'il continue de faire parlie du monde visible el qu'il reçoit lous les plus grands biens qui lui sont procurés durant celle portion de son existence, soil que ces biens soient d'une nature transitoire ou d'une nature permanente. Ce corps, selon nous, ressuscitera en conséquence de la rédemption de l'homme par l'incarnation (82). Quoique le corps soit essentiel à notre idée présente de l'homme, cependant, comme il esl certain qu'il peul exister sans
m.: I.lul I. MORRIfl t
lui. non-, pouvons l'appeler nn accident on
loire de ion es en e, bien qu'il soit plus Inséparable de notre idée de l'a unasa que ne l'est l'esprit, puisque les damnés d mis laofer doivent être dépouillés de l'esprit, et ne m i o i poser que de l'âme et du corps. Donc, l'esprit, par lequel l'homme se m< I 1 1 communication arec les choses ce1 estes n'est pas,' comme le représente votre système, la seule partie de l'homme qui subsiste éternellement, mais un don divin qui peut lui être retranché sans déduire sa durée éternelle Suivant votre doctrine, la lin .u présent ka pi sera la fin de toule existence, les esprits lies justes perdant leur individualité et se Irouwint identifies à L'Etre suprême; suivant la notre, les justes non-seule. BCSJl conserveront leur individualité pendant toute l'éternité , mais encore reprendront aussi leurs corps, à la fin du monde présent. Les méchants , au contraire, au lieu d'élre détruits, doivent subir une seconde mort (53) ; cl comme dans la mort de ce kalpa il se fait une séparation des parties de l'être composé (5r, entre ce qui est corps el ce qui est incorporel, ainsi, dans la seconde mort, il se fera pareillement 55) une séparation de l'esprit d'avec l'âme, qui esl maintenant indi-solublcment unie au corps , el qui lui sera éternellement unie pour partager éternellement ses peines et ses malheurs.
Nos grands docteurs n'envisagent pas, comme vous le faites , ce don de l'esprit comme une seule et même chose avec Achyuta, et comme si l'homme ne l'avait jamais perdu (56), mais comme la chose même que l'homme a perdue par sa chute , el que la plus grande gloire du christianisme est de lui avoir rendue ; don infiniment précieux qu'il ne peut plus perdre désormais entièrement que par des fautes graves ou une négligence longtemps continuée. Kn effet , ce don est si grand que sa possession réduit à rien toute- les distinctions extérieures eu comparaison de lui. Ainsi nous n'enseignons point qu'il y ait dans le monde des cistes spirituelles d'origine (57). nous enseignons que ce don provient non de la naissance , mais de la grâce , el qu'il est mis à la disposition de lous ceux qui le cherchent par la pénitence et l'humilité. Personne, ni Melchcliha, ni Sudri, ni Chanlala. n'en esl exclus. Autant je m'inquiète peu de voir ces distinctions violemment effacées, aulanl je desire voir ce don intérieur et invisible do gloire communiqué à tous , puisqu'une fois communique, quoique beaucoup puissent en abuser , il n'en suivra pas moins sa roule à travers toutes les distinctions extérieures, 1 1 les aplanira doucement et peu à pu, les hommes eiant a tes à le recevoir et sentant en effet qu'ils sonl lous frère-. C ir. teuet-le pour certain, Radh ikant. toutes ces distinctions extérieures ni- sont que comme rien en la présence du Très- Il lut. Il le déclare déjà par les marres de la nature ; aucun des dieux des nations ne peul donner la pluie comme il le f.iit, aux ingrats même et aux méchants tout comme aux jusles, afin de se les attires
385 ESSAI POUR LA CONVERSION
Ions, s'il est possible, par la nourriture et la joie qu'il distribue indistinctement à tous. Déjà ce don intérieur et spirituel a fait tomber devant son action invisible plusieurs des distinctions qui existaient dans le monde, et il continuera d'agir au loin dans tous les sens. Si les hommes persistent à livrer leurs corps aux plaisirs sensuels et leurs âmes à l'orgueil, en sorte qu'ils ne se rendent pas à ce puissant décret du ciel, ils ne peuvent lui résister que pour un peu de temps. Faites bien attention à ce que je dis : s'il y avait quelque possibilité que ce ne fût pas du côté des chrétiens, mais du côté des Indiens que se trouvât la vérité sur ce point ; si le Seigneur Dieu des chrétiens a résolu de donner une nouvelle naissance à tous ceux qui le demandent, dételle sorte que l'esclave qui a reçu cette nouvelle naissance est au-dessus du roi qui ne l'a pas reçue, et le chandalà qui la possède, plus noble que le plus noble rejeton de tous les saraswatas ; si Dieu, pour des fins dignes de sa sagesse, a favorisé ces distinctions pendant le cours de tant de générations, tandis qu'aujourd'hui, en se revêtant de notre nature, il nous lit d'une voix de tonnerre les leçons de l'humilité, combien ne serait-il pas terrible, dans le cas où il en pourrait être ainsi, de résister à sa volonté, à la volonté de celui qui élève les uns et abaisse les autres, qui n'examine pas si les hommes viennent (te l'orient ou de l'occident, du nord ou du midi, n'ayant d'égards pour aucune distinction extérieure , sinon pour ceux, et pour ceux-là seulement qui ont, ou qui par obéissance cherchent à avoir ce grand et glorieux don d'une nouvelle naissance spirituelle, qui est une fontaine ouverte à tous les hommes 1 Si vous résistez , vous ne pourrez le faire longtemps , parce qu'il a marqué un jour où il jugera tous les nommes par Notre-Seigneur et Maître , où tous les hommes seront assemblés devant
lui, chrétiens et gentils , Juifs et barbares, Saces et Indiens, brahmes et chandalas, qui tous ressusciteront avec leurs corps, afin que toute chair voie le salut qui vient de notre Dieu. Quand ils auront reçu leurs nouveaux corps, c'est alors que tout genou fléchira devant le Seigneur, et que toute langue glorifiera le Seigneur et lui rendra compte de sa conduite. Tous les hommes, à la vue de ce grand prodige , s'humilieront enfin devant Dieu, depuis le grand prêtre jusqu'au dernier des esclaves ; toutes les distinctions n'apparaîtront alors , comme elles le sont dès maintenant, que comme rien et moins que rien en sa présence. En vain les hommes auront-ils ici-bas résisté à sa volonté de faire cesser toute distinction entre les hommes de toutes les classes, quand ils comparaîtront tous devant son tribunal. Considérez donc quels seront vos sentiments si ces choses sont vraies; si vous ressuscitez revêtu d'un corps impérissable qu'aucunes révolutions ni transmigrations ne pourront jamais détruire ni dissoudre ; il vous faut aller avec ce corps dans le triste séjour d'un éternel malheur , pour vous punir d'avoir méprisé le dernier des sudras qui avait reçu le don de l'esprit. Pour moi, j'avoue que je suis saisi d'une frayeur horrible quand je considère que des chrétiens même maltraitent quelquefois leurs serviteurs ; je tremble encore davantage pour ceux qui vivent dans un continuel éloignement de toute classe d'hommes , excepté de ceux dont le crime leur rend la société nécessaire. La raison en est que ce jour viendra si tôt (eu égard à la courte durée de toutes les choses humaines) ; et sachant que les anges et les apôtres, les saints et les gentils seront tous présents à cette grande manifestation, je suis saisi d'étonncment el rempli d'une frayeur extrême de ce que disent nos livres, que « le Seigneur seul sera glorifié en ce jour. »