‹ Démonstrations évangéliques (volume 3)Chapitre 57 sur 255 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

M. CONSONI A M. LOMBROSO.

Mon cher ami, Dans les discussions scientifiques, on doit, après l'argumentation verbale, mettre par écrit les points sur lesquels on est tombé d'accord, afln de gagner un temps précieux et d'arriver plus facilement aux conclusions. Cette maxime est parfaitement applicable au cas dans lequel nous nous trouvons. Si après tant de tentatives faites inutilement dans mes conversations avec vous, pour dissiper vos doutes en matière d'erreurs ou même de préjugés, j'avais coordonné plus tôt toutes les observations que je vous avais déjà communiquées de vive voix, mais par fragments, par intervalles , j'aurais peut-être atteint plus tôt le but que je me proposais. En effet, votre réponse érudite est un aveu de votre conviction intime de la vérité de notre religion comparée à la vôtre. Vous persistez néanmoins à vouloir cacher votre I rsuasion au fond de votre cœur, mais elle perce malgré vous dans vos paroles, et me lait pressentir que vous la proclamerez

bientôt hautement. Je preuds note ici que vous n'y mettez d'autre condition que celle d'obtenir la preuve que Visraélite, en embrassant le catholicisme , ne change point de croyance, mais perfectionne au contraire la foi qu'il tient de ses pères. Eh bien, cette proposition sera démontrée d'une manière irrécusable dans le cours de notre correspondance, par l'histoire et par la religion.

En conséquence , il ne reste plus, selon moi, que des obstacles d'autant plus faciles à surmonter, qu'ils ne proviennent plus que du respect humain; ainsi que toute chose terrestre, ils devront tôt ou lard s'évanouir devant ce qui découle d'inspirations divines. Il est vrai que celles-ci sont nées par degrés comme un produit naturel et spontané; mais elles se sont glissées dans votre coeur, dans votre esprit, et s'y sont développées largement. Vous devez en sentir la force maintenant plus que jamais,* quoique vos yeux aient été dessillés sans l'intervention de prodiges, de miracles, dons surnaturels qu'il n'est pas aisé de mériter et que l'on obtient difficilement.

Je me félicite donc de ne pas m'être trompé en faisant cette tentative, car votre lettre me prouve que j'ai obtenu l'effet désiré. Je me félicite aussi de ce que vous consentez volontiers à consacrer voire plume, quoique vous vous fussiez proposé de ne plus vous eu servir, à discuter comme historien philanthrope avec un théologien philosophe. En traitant le sujet en question, vous ferez ressortir aux yeux des masses, et surtout du peuple israélite, la quintessence des doctrines de Moïse comparées à celles de l'Evangile. 11 en résultera la preuve de ce que j'ai affirmé, c'est-à-dire, que Visraélite en embrassant le catholicisme ne change ni de foi ni de croyance, mais qu'il remplit mieux ses devoirs religieux en marchant dans la voie du perfectionnement. Ce qui du reste a été mis hors de doute par ces paroles de Jésus- Christ que vous avez prises pour épigraphe de notre correspondance, et que vous citez dans votre lettre, laquelle, en déûnitive, ne combat point mes axiomes, mais en provoque le développement pour les mettre à la portée de la généralité.

Si je saisis bien voire pensée , il paraîtrait que vous voulez donner plus d'extension au développement de notre sujet, et mettre en quelque sorte uneligne de démarcation entre les points dont vous me confiez l'analyse et ceux que vous vous réservez de traiter. La partie historique et philosophique serait votre lot, la théologique le mien. Eh bien , qu'il en soit selon votre désir. S'il m'était donné de détruire les obstacles religieux , de faire passer vos convictions dans l'esprit de tous les juifs capables de méditer sur de si hautes vérités, nul doute que de votre côté vous parviendriez à détruire la barrière que les habitudes ont élevée entre vos coreligionnaires elles miens ; barrière, à ce qu'il paraît, plus puissante que celle que les contradictions apparentes ont dressée entre le inosaïsme et le catholicisme. Il me semble aussi

DEMONSTRATION KVAM.I.I.Kjl l . LOIIBROSO II CONSONI.

que vous entendez donner à l'Iiisloire la préséance sur la théologie, afin d'ouvrir, par tin résumé des événement hisloriqqei si étroitement liés aux dogmes chez les juifs, les thèses importantes mentionnées dans nos premières lettres et qui serviront de principes à nos recherches o|iérieures.

Les bases | riucipales de ces vérités, de ces doctrines une fois posées nettement, il deviendra plus facile de rapprocher l'israélile du catholique, afin de le voir ensuite fraterniser, non-senlemenl parla conformité des lois, mais hien encore par ceile des mœurs souvent plus efficace et plus puissante que la première. Kn conséquence, la cuise la plus influente de la ténacité d'opinions qu'on reproche aux juifs cessera d'exi 1er, cl vous saurez sans doute, mon excellent ami, détruire celle-ci ou la surmonter. Celte entreprise est digne de vous, à qui l'histoire et la philosophie montrent l'origine de la dégradation de vos coreligionnaires, dans la nature du plus vil, du plus abject de tous les liafics. On dirait qu'ils y ont été condamnés par un zèle malentendu qui, les croyant capables d'exercer, au moyen de leurs idées religieuses, une contagieuse influence sur les peuples, chercha à les rendre odieux et méprisables, afin d'avoir ensuite un prétexte de les isoler et de les frustrer de droits sacrés et même imprescriptibles. Selon vous, la ténacité de l'israéiite pour sa loi serait l'effet de sa ténacité pour des habitudes créées par sa dégradation. Celle-ci aurait fermé son cœur aux sublimes doctrines du christianisme que lui auraient d'ailleurs interdites de fatals abus et des lois imprudentes. Les deux religions seraient innocentes du désaccord qui les sé-

f>are; l'homme seul en serait coupable par es abus auxquels il s'est livré et par son zèle exagéré, qui, en voulant agrandir, amplifier, ne fit effectivement que déprimer, altérer, bouleverser.

Et vo.'S avez raison: pour s'en convaincre, il suffit, ce me semble, d'observer combien le progrès de la civilisation a contribué à adoucir le sort jadis si précaire des malheureux juifs. Aujourd'hui , quoiqu'ils ne trouvent pas partout la même tolérance, ils sont cependant mieux traités que dans les siècles passés. D'où vient donc que, malgré cela, ils se réfugient si rarement, toute proportion gardée, dans le sein do l'Eglise? Evidemment, c'est parce qu'on n'a pas employé des moyens capables d'atteindre ce but charitable. L'opinion sur les israéliles , en général, et particulièrement sur ceux qui exercent une profession, ou qui font le haut commerce, est considérablement modifiée : les catholiques érudils s'aperçoivent même aisément que leur morale est encore aussi pure que celle promulguée par Moïse, dans sa législation, et telle qu'il convient à une loi sainte et digne d'être la base de l'Kvangilc; mais tout cela ne suffit point.

L'histoire vous dévoilera les erreurs politiques qui amenèrent tant de princes et de peuples à persécuter les juifs, et, d'un autre

. elle vous montrera les rois, les pontifes et les nations qui leur ont accordé une bienfaisante loléran 0. Quoique appelés infidèles, ils la méritent sous bien des rapports, qqand ce ne serait que pour provoquer de plus vastes rapports sociaux , et p quenl plus de facilités pour l'instrui lion, ce grand réservoir de |a lumière des peu En attendant, mus qui êtes parfaitement convaincu, quoique \ous le laissiez a peine deviner, vou- possédez une arme paissante. si vous voulez vous en servir , celle de l'exemple. Les faits persuadent mieux que les paroles, mon cher ami. Chez vous ils seraient mille fois plus utiles pour vos coreligionnaires que vos écrits, que les miens surtout, suspects aux ignorant , parce qu'ils découlent de la plume d'un ministre et d'un confesseur de la foi catholique.

Mais puisque vous le trouvez bon, faites précéder cet exemple salutaire de tout ce que votre plume pourra dire pour détruire la mauvaise opinion que les esprits peu cultivés professent contre vos frères. Prouvez, par un résumé de l'histoire de votre peuple que, quoiqu'il se trouve sous le coup d'une terrible malédiction, pour avoir répandu le sang de l'Homme- Dieu, crime inouï qui depuis tant de siècles fait peser sur lui la colère de l'Eternel ; que, quoiqu'il se voie livré aux ténèbres et à i'esclavage, comme l'avaient prédit ses prophètes, il demeure néanmoins le rejeton du peuple élu de Dieu. Il nous ser 1 aisé d'atteindre ce but en remontant à l'époque patriarcale, pour traverser l'escl ivage en Egypte, le séjour dans le désert et arriver ainsi, d'âge en âge, à la brillante époque de Moïse, des juges et des rois. Ce beau privilège, il ne l'a jamais perdu, ni pendant l'exil, ni pendant les différentes captivités qu'il a subies, dans le cours de son éclatante existence historique. Fort des inductions que vous aurez tirées de ces faits, descendez jusqu'à nos siècles, tracez la physionomie, les caractères, les opinions de cette nation infortunée, décrivez les persécutions qu'elle a essuyées, les bienfaits qui l'ont relevée parfois de son abjection, et, tirant parti de tout le grandiose du tableau, comparez les effets moraux produits par la violence , avec ceux produits jadis par le bonheur, la puissance, et dernièrement par les émancipations successives. C'est ainsi que vous apprendrez aux illettrés quelle place distinguée elle occupe, et à bon droit, dans les annales historiques; c'est ainsi que vous obtiendrez des hommes intelligents qu'ils prononcent sur elle un jugement moins sévère, tel que l'exige non-seulement la piné, mais bien encore la justice. Pour moi, je ne cède qu'a la voix de la justice en coopérant a ce que la condition de l'israéiite soit améliorée, à ce qu'il soit mieux famé parmi Us peuples

Cil ilises.

Ce mépris injuste, 1 cite politique oppressive qui pèse sur vos coreligionnaires, vous les ave/ laisses loin derrière vous ; car depuis bien des années v os mœui s, vos relations intimes, vos convictions religieuses et pluloso-

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phiqucs, ci surtout vos ouvrages , vous déclarent chrétien de croyance, sinon de fait. Pourquoi donc hésiteriez-vous encore? Vos écrits qu'on peut considérer comme les fidèles interprètes de vos sentiments, et je dirais presque des battements do votre cœur, vos écrits ont reçu trop de publicité, pour que vous puissiez relarder davantage la profession de celle foi à laquelle vous avez, quoique implicitement, rendu hommage. Vous ne pouvez le nier ni à Dieu , ni à vos amis, ni même à la généralité des hommes. Le seul obstacle qui vous empêche de remplir cet acte de régénération évangélique, c'est, je le répète, le respect humain donl s'alarme votre dignité. Un ecclésiastique moins indulgent que moi ne trouveiail que de l'orgueil au fond de ce sentiment; pour moi, j'aime mieux vous conjurer de le combattre par votre amour de la vérité. Il n'est plus temps désormais de s'arrêter à réfléchir; la vérité est là, devant vous, grande, imposante; elle vous parle ce langage entraînant que vous prêtez aux héros, dont vous éternisez les iiauts faits dans vos belles pages, et avec lequel vous électrisez vos lecteurs. Les devoirs envers Dieu doivent passer avant tout, monsieur, avant tout. Puisque la foi a vaincu, vous ne devez point reculer devant le baptême, cet édifiant régénérateur des âmes. C'est là ce qu'on attend de vous ; ce sera un gage de reconnaissance pour les amis qui vous estiment, une sainte prière pour ceux qui ne vivent plus, mais qui vous ont guidé vers la voie du salut.

Comme chrétien, comme prêtre, comme ami, je joins mes vœux à ceux de toutes les personnes qui vous aiment et estiment, pour que votre profession de foi vienne ajouter une gloire de plus aux fastes de la religion catholique. Le moment est opportun; car, non-seulement vous avez aujourd'hui la conviction nécessaire, mais, qui plus est, vous l'avez avouée dans vos ouvrages au monde entier et à la postérité. Quel jugement sévère ne porterait-on pas plus tard contre vous en lisant vos écrits! Les louanges que vous prodiguez à la religion du Christ seraient considérées comme le produit de l'iivpocrisic, si on pouvait dire que, libre d'embrasser cette religion à laquelle vous applaudissiez, vous ne l'avez pas fait par égard humain ou, pour mieux dire, par faiblesse humaine. Oui, ce serait une impardonnable faiblesse pour un auteur qui se prosterne avec révérence devant une religion dont les préceptes adoucissent les calculs de la politique et embellissent les règles de la morae {(iolleria mililare,l" série,p.()%k); pour un auteur qui semble inspiré par Dieu, lorsqu'il s'écrie avec un enlhousiasme religieux : Que l'on nn craint pas ta mort là où l'enthousiasme religieux en fait, non pas un tourment, mais une certitude de joies et de récompenses inconnues à la fragilité humaine [Ibid., p. 62). 11 est donc de votre devoir de nicllre vos actions en harmonie avec vos paroles, si vous ne voulez demeurer en contradiction avec vous-même. Oscriez-vous res-

ter sourd à voire propre voix, à celle de votre conscience, à vos propres convictions? Vos éloges, votre haute opinion du christianisme deviendraient autant de mensonges si, par un effort généreux vous ne vous décidiez a l'embrasser.

Du courage donc, Lombroso, du courage et de la persévérance; confessez solennellement par vos actions ce Christ que vous avez trouvé digne d'admiration.

Votre ami dévoué,

Consohi.

Orsinuovi le 1er mars 1844.

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