LETTRE IV
M. LOMBBOSO A M. CONSONI.
Très-cher ami ,
J'ai reçu, le 1er mars dernier, votre lettre si abondante en préceptes évangéliques, et si remplie de l'enthousiasme de voire ministère sacré. Je vous remercie d'abord, pour les expressions bienveillantes que vous employez à mon égard; mais quant au point plus intéressant qui concerne notre sujet, je, suis forcé de vous répéter ce que je vous ai dit si souvent de vive voix , que l'israélite, à cause de ses habitudes de famille, ne peut, non -seulement d'un jour à l'autre, mais même après un intervalle de plusieurs mois, faire partie de la société chrétienne, lors même qu'il serait déjà chrétien devant Dieu et devant son auguste religion, par la réception des sacrements. 11 doit d'abord se disposer par un long noviciat, par des éludes persévérantes, et surtout en acquérant l'expérience du monde. A ce prix seulement il pourra persévérer dans l'observation de la nouvelle loi, non-seulement en se conformant aux doctrines religieuses, mais encore en refondant toutes ses habitudes. Il faudra qu'il se résigne au vide auquel son cœur sera condamné par le refroidissement de ses affections de famille, affections qui lui sont d'autant plus chères, qu'elles sont plus exclusives et plus concentrées; qu'il substitue de nouveaux amis à ceux qu'il va perdre, et qu'il renouvelle ses relations sociales et domestiques rompues ou relâchées par son entrée dans le sein du christianisme. La difficulté de ces changements augmente avec l'âge ; car les liens qu'il faut rompre se trouvent plus étroitement resserrés. Dans certaines familles, ils sont tellement compliqués, que pour comprendre leur force, il faut être israélile, ou au moins connaître les Israélites à fond.
C'est là le sentier pénible que doit parcourir le néophyte, avant de se régénérer d.ins les préceptes religieux du christianisme , dont la doctrine est tout à fait nouvelle pour lui, quoiqu'elle ait de si étroits rapports avec ses croyances antérieures; heureuse rénovation qui doit lui révéler des droits si sublimes, donner une carrière si large à ses espérances, et mettre celles-ci à la hauteur des obligations auxquelles il se soumet, eu adoptant les perfectionnements qui ont leur base dans sa propre foi, et dont le but tout
i.lmunmkuiun BtAWClUflUl. LOMUHOSO Kl GOMON
efficace que les prêt iptef reiigie*», pour le» résultats qu'il voudrait en obtenir.
de l'utilité OM la
divin est de concilier nos devoirs envers Dieu, envers notre prochain et envers nousmêmes, quoiqu'ils soient souvent en contradiction avec l'entraînement des passions mondaines.
Vous devez donc être convaincu , mon excellent ami, qu'un résultat si immense ne lient être obtenu que par le temps et par l'instruction. Je n'entends pas parler d'une instruction classique, mais de celle que peuvent donner des hommes remplis de science et d'esprit de conciliation tout à la fois, espèce d'hommes très-rare en tout temps et en tout lieu. Les nouveau-nés eux-mêmes, quoiqu'ils reçoivent le baptême dans les premières heures de leur existence, n'ont-ils pas ensuite besoin de tous les autres sacrements pour sentir se raffermir en eux la foi et comprendre l'importance des obligations qui reportent de la condition de soldat de Jésus-Christ? Le conscrit peut-il se considérer comme un guerrier, le jour où il est appelé par la loi sons les drapeaux, au moment même où il prête serment de verser tout son sang plutôt que de les abandonner? que d'instructions théoriques et pratiques ne lui faut-il pas au contraire avant qu'il puisse servir efficacement son prince et son pays"? Comment prétendre qu'un Israélite, né au milieu de l'isolement le plus antisocial, entouré des préjugés les plus antisociaux,puisse, par le seul fait que l'eau sainte a été répandue sur son front (en supposant même que cela pût avoir lieu théologiquement parlant), devenir instantanément chrétien dans toute l'acception du mot? Suffiraitil , après avoir ensemencé un champ, de l'arroser pour en obtenir une récolte? Certes, on ne pourrait en retirer qu'un résultat bien imparfait si le soleil ne venait échauffer de ses rayons la terre à laquelle le cultivateur a confié ses espérances : de même le fruit des eaux régénératrices du baptême serait bien minime pour l'israélite, si on ne s'étudiait à éclairer son esprit au moyen de l'instruction, de la fréquentation des fidèles, et à échauffer son cœur par l'application pratique de la morale chrétienne.
Ce double but ne peut être atteint que par une double instruction que l'israélite doit demander à la société et à l'étude. Pour l'une, il lui faut se mettre en contact avec les chrétiens, et les moyens d'y parvenir ne sont pasenlui; les peuples, les gouvernements, le clergé, les lois, peuvent seuls les lui donner. Quant à l'autre, il doit la chercher dans l'histoire, et puiser surtout à celle de sa nation qui, dans les saintes Ecritures, ne fait qu'une scienceavec la religion. C'est pour cela que je l'indique de préférence à l'israélite comme la source d'où il doit tirer les idées qui le rendront digne de son propre respect et de celui des autres. Car, sans cette instruction préliminaire, comment aurait-il les moyens d'entrer dans la société cl de s'y faire considérer autant qu'il y était autrefois méprisé ? et, suis l'estime du monde, comment acqueri.iil-il l'éducation sociale, aussi paillante et aussi
Pleinement convaincu Dation juive et la société en général trouveront dans ces connaissances historiques, je vais exposer en abrégé lOOtei les vicissitudes auxquelles ce malheureux peuple a été exposé , depuis le temps des patriarches jusqu'à l'époque où nous vivons. Pour plus de clarté, je diviserai ce sommaire en trois parties dont chacune formera la matière d'une lettre. Je parcourrai aujourd'hui l'histoire des Israélites, depuis leur origine comme nation à loin sortie de l'Lgypte jusqu'àja ruine du second temple, consommée l'an 70 apr< s la naissance du Christ, événement qui mit fin à leur existence politique comme peuple libre et iudépendanl. Celte période, qui embrasse le cours de plus de quinze siècles, est d'autant plus instructive et intéressante , qu'elle se lie admirablement à l'histoire du christianisme, auquel elle sert, pour ainsi dire, d'exorde.
Ma deuxième lettre contiendra l'époque pleine de luttes et de persécutions, qui s'écoula depuis la destruction du temple jusqu'au règne de Joseph II, un des plus grands empereurs de l'Autriche, et le premier qui ouvrit son cœur à la tolérance en faveur des juifs, léguant ainsi à la postérité une des plus belles pages de l'histoire des rois. Cette secoude période ne renferme pas moins de treize siècles mémorables par les cruelles persécutions que ce peuple malheureux eut à souffrir, à cause de son excessif attachement pour son culte, auquel il se cramponnait avec plus de force, à mesurequ'on s'efforçait de l'eu détacher.
La dernière partie retracera les résultats salutaires et les effets moraux qui furent la conséquence de ces actes charitables et philanthropiques de l'empereur, plutôt que les vicissitudes dont ils furent suivis. Ce fragment d'histoire est le plus bel éloge qu'on puisse faire des institutions modernes, iuslilutions excellentes, pourvu qu'on sache les contenir dans les limites de la raison et de la prudence.
Quoique ces études aient principalement pour but d'éclairer les gens illettrés , cependant j'espère qu'aucun de mes lecteurs ne sera assez novice dans l'élude de la Kiblc pour ignorer les faits historiques des premiers siècles de la création , époque dont Moïse est non-seulement le premier, nuis encore le seul historien. Je m'attacherai donc seulement à ce qui a un rapport direct avec mon sujet, et me contenterai de rappeler, qu'après la chute de l'homme et la corruption de l'espèce humaine , dès l'enfance même du inonde, on abandonna l'adoration du Créateur pour celle de la créature. On divinisa le soleil auquel on se croyait redevable de la lumière, de la chaleur, de la végétation et de la fécondité des champs, el cm se prosterna, en signe d'hommage, à son apparition sur l'horizon. Ainsi naquit l'idolàtrio; elle se répandit ensuite parmi tous les . peuples qui u'avaicut poiul reçu le bieufail
DES MOYENS DE CONVERTIR LES ISRAELITES
de la révélation, cette source de tout bonheur et de toule véritable richesse accordée à l'homme pendant sa carrière mortelle, pour l'éclairer, le soutenir, élever ses espérances jusqu'à l'infini, et le mettre , pour ainsi dire, en relation immédiate avec Dieu.
Abraham (1), souche de la race israélite , commença le premier à refuser ses hommages et son encens à l'astre objet de l'adoration des idolâtres. Elevant plus haut ses pensées et ses espérances , illuminé d'un rayon divin, il avait bien compris que cette régularité des mouvements du soleil, dont l'apparition et la disparition à l'horizon servaient de base pour mesurer et diviser le temps, annonçait l'existence d'un être supérieur, qui le dirigeait lui et tous les astres qui forment son cortège dans le firmament. Ce rayon divin, par lequel fut guidé le patriache, était celui de la révélation, qui pouvait seule lui faire connaître le vrai Dieu. L'adoration de l'Eternel forma la base de ce dogme fondamental de la foi qui devait être, en tout lieu et en tout temps, le signe dislinctifdu peuple de Dieu. Mais, même à celte époque, tout se montrait opposé à ce culte, dont le but était de refréner les passions humaines, dont toutes les autres religions favorisaient le développement. La haine et un rebutant mépris commencèrent alors à peser sur ceux qui cherchaient à promulguer la doctrine de l'unité, c'est-à-dire , celle qui admet un seul Dieu créateur et maître de l'univers, doctrine qui contenait en germe un si grand avenir, et devait renouveler la face du monde entier.
Je serais obligé de donner à mon travail trop d'extension, si je voulais suivre pas à pas ce père de notre race et sa descendance, dans les diverses phases qu'ils parcoururent, jusqu'au moment où le patriarche Jacob alla s'établir en Egypte, appelé dans ce pays par son fils bien-aimé Joseph, qui remplissait alors les plus hautes fonctions près du roi Pharaon. On sait comment la famille israélite prit un accroissement si prodigieux (2), qu'elle devint en peu de temps une
(I) Abraham naquit 1996 ans avant Jésus-Christ; nous avons donc pendant vingt siècles une tradition non interrompue, depuis la promesse du Messie jusqu'à sa venue.
f2) La famille de Jacob, arrivée en Egypte l'an 170R avant l'ère vulgaire, el composée seulement de 70 personnes, crut en un peu plus de deux siècles jusqu'au nombre de 2,500,000 âmes. Ce calcul approximatif est basé sur le nombre de (iOO mille hommes aptes à porter les armes, qui turent guidés par Moïse dans le désert, l'an 1491 avant le Christ.
(3) Une courte digression sur rélymolngie de ce nom ne sera pas inutile au lecteur. L'Ecriture sainte présente deux versions dont la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver d'Eber (a) un des aïeux d'Abraham , qui fut la souche de la race israélite. Cet ancêtre du grand patriarche est remarquable, pour avoir conservé seul son idiome, lors de la confusion des langues sous les murs de Babylone. Il le transmit à ses descendants, qui le conservèrent à peu près tel qu'on le trouve aujourd'hui dans les
(a) Ener était arrière-peiit-fils de Noé. (So!e du trad.) ib) L'auteur fait allusion au mol italien Ebreo, qui ré-
colonie assez nombreuse pour faire ombrage aux indigènes. Ceux-ci employèrent alors contre elle toutes sortes de moyens vexatoires et cruels, afin d'arrêter son développement. L'histoire raconte, avec assez de détail el de clarté, les afflictions dont fut accablée la race israélite , soumise tout d'un coup au joug de la servitude la plus dure et la plus humiliante. Les maîtres ont et auront toujours la terrible prétention d'imposer à leurs esclaves jusqu'aux formes de leur culte et aux dogmes de leur croyance , par un déplorable abus, non-seulement de la supériorité politique, mais encore de la prépondérance morale et religieuse. On devait donc présumer que l'esclave hébreu ne tarderait pas à se pénétrer des erreurs auxquelles étaient en proie les Egyptiens qui, s'ils surpassaient alors tous les autres peuples en civilisation, les surpassaient aussi dans les obscénités d'un culte en même temps barbare et ridicule.
Cependant, un homme , un homme seul ne pliait pas la tête sous la domination étrangère. Cet homme récalcitrant contre tout joug inique était Moïse, dont la vie, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, est un tissu de prodiges extraordinaires et inouïs. Indigné de celte affreuse oppression et des infâmes turpitudes auxquelles ses frères allaient être soumis, il entreprit, par l'ordre de Dieu, et après des miracles étonnants, de délivrer les Hébreux (3) du joug pesant des pharaons et de la contagion des superstitions égyptiennes, en les conduisant, à travers les déserts de l'Arabie, à l'indépendance et à la liberté.
Cet homme, grand au delà de toute expression, s'appliqua à préserver son peuple de la souillure, de l'idolâtrie, et, dans ce bul, il lui développa les préceptes du culte du vrai Dieu; préceptes consacrés par tant de rites imposants, de cérémonies pompeuses et tout à fait propres à rappeler sans cesse aux fidèles le dogme de l'unité. Il passa alors à la morale, étroitement enchaînée aux dogmes, et en déduisant ces règles grandioses, aus-
livres saints. Ce privilège, dit saint Augustin, fut une grande faveur ; car c'est par lui que le véritable culte de Dieu passa directement et exclusivement de génération en génération dans la postérité d'Abraham ; ses dogmes el ses espérances lurent ainsi transmis à Isaac, à Jacob, puis de la même manière à Moïse, qui les transmit aux juges, aux mis et enfin à Jésus- Christ. Je ne sais quelle autre famille pourrait se vanter de posséder un arbre généalogique aussi ancien et aussi noble dans ses racines, son tronc el ses rameaux.
Maintenant que le lecteur connaît l'élymologie du mot hébreu (b), qu'il lise la définition qu'en donnent indistinctement tous les dictionnaires français, allemands, italiens et anglais, el il verra avec indignation les épithèles auxquelles ils le font correspondre. Les conséquences qui dérivent d'une telle application sont terribles et incalculables; elles ont une influence hostile sur l'opinion qui, ainsi mal dirigée, devient un obstacle bien plus grand qu'on ne le pense, à la tolérance religieuse et sociale.
pond dans nolro langue à celui do juif. (Sole du Irai.)
DEMONSTRATION EVWU.UQUE. LOMHROSO ET CONSONI.
tères et néanmoins tendres, insinuantes et .liïcrtucuses, il imita les israélile.s à l'aimer les uns les autres, el .1 se regarder comme des fn'-rcs :.cnjoi»iiii an pauvre l'obéissance el la résignation; au riche, la char Hé el le bon Otage (If ses bfeos , quoiqu'il fut peu probable qu'un homme p û ( devenir riclusous l'influence de la loi de Mots-; car, < n distribuant la terre sainte aux familles, « .• grand législateur s'efforça d'assurer la plus longue durée possible de ce partage en publiant deux lois sages et prévnyanles. J.a première instituait l'année jubilaire, la seconde défendait péremptoirement, n ni-seulement de se livrera l'usure (1), mais même de pouvoir percevoir aucun intérêt, quelque minime qu'il fût, sur l'argent ou les marchandises que se prêtaient entre eux les Israélites . Ces sages mesures rendaient inu-
(I) On est étonné, el même attristé, pour parler franchement, de voir tant d'hommes érudits tomber dans une erreur grossière, en interprétant ce point si délicat, si tendre de la loi de Moïse. Erreur qui de bouche en bouche, d'écrits en écrits, de siècle en siècle s'est transmise jusqu'à nous, revélue malheureusement de l'autorité d'écrivains et de philosophes de haute réputation, parmi lesquels nous devons citer avec beaucoup do regret Gioja lui-même, et l'abbé Clément, auteur d'un ouvrage très-eslimé, publié récemment à Paris.
Il ne s'agit de rien moins que d'une accusation portée contre la loi de Moïse, à laquelle on impute, d'avoir prohibé l'usure entre Israélites, et de l'avoir permise avec les étrangers; paroles précises de l'auteur italien nommé plus haut, dans son Galuto (édit. de Plaisance, t. 1e r p. 291), el répétées presque iniégralemenl par l'écrivain français qui, dans sa Philosophie de la Bible (tom. I*', p. 208), met cette phrase dans la bouche «le Moïse : Tu ne prêteras pas à usure à ton frère , mais à l'étranger.
Ces deux versions, passées pour ainsi dire en proverbe, comme prototype de la mor;ile des Juifs , en fait de commerce, tirent, à ce qu'il parait, leur signilication erronée du sens que la tradition donnait à la traduction du vers. 19 du cuap. XXIII du Deutéronome : Non fœneraberis fratri tuo , sed alieno. Recourons maintenant à la source originale, à l'hébreu, pour voir d'où peut dériver une erreur semblable, accueillie avec tant d'accord par des hommes éclairés et impartiaux.
Suivant mes faibles lumières, ce qui a fait naître l'équivoque, c'est qu'on a interprété le mol tascic.b comme s'il correspondait à celui d'usure, tandis qu'au contraire il signifie littéralement, mordre, pincer, ou mieux encore becqueter. Il est tellement conforme au génie des langues orientales, de se servir de métaphores, que l'idée sera venue naturellement (pie le préleur pince, mord et becqueté celui qui a recours à lui, en exigeant de lui un intérêt, en compensation du service qu'il a r "ndii.
Pour bien apprécier celle loi, et les motifs qui ont déterminé le législateur à la promulguer, ainsi que le but sublime qu'il se proposait, il faut entrer d'abord dans une courte digression , qui répandra une vive lumière sur le sujet en discussion. I n saii quels abus naissaient, dans l'antique Egypte, de l'insatiable avidité des usuriers. Celui qui a la iimin Ire teinture de l'bisloire de ce pays, sait qu'a D6U6 éptoUe ou n'y enterrait pas les cadavres, niais qu'on les iirùlail ou les embaumait. Les pauvres, par nécessité, eindbyaient la première de ces deux méthodes; quant la seconde, elle étail le privilège des riches dont elle Battait la vanité. C'est ainsi que depuis ils adoptèrent, pour se distinguer, même après la mort, la
lile toute autre loi pr< servative contre l'avidité usiiraire, complètement déracinée par leur bienfaisaisante influent e.
Non «Miiieul d'avoir d nné ,'t son peuple
ces règles de fraternité et beaucoup d'autres encore, garanties parles formes d'un culte tout à fait national cl diamétralement oppose., ceux qui étaient professés par les aulres nations, le législateur bébreq s'étudia à le préserver de toute altération en le séparant <'cs peuples limitrophes de peur qu'il n'adoplât leurs superstitions alors vénérées.
Tel élait le but de Moïse, de cet homme inspiré , grand pour son époque, el qui passera pour tel lut qu'il y aura sur la terre une ombre de civilisation; de cet homme inspiré qui, dès l'aurore de la révélation et, pour ainsi dire , dès l'enfance des loi* , fon-
coutnme de se faire ériger des mausolées, atin d'échapper le plus longtemps possible à l'oubli qui devait bientôt, endépil même de ces précautions, envelopper leur nom et leur mémoire. Donc les familles distinguées, auxquelles il élait donné, a cause de leur fortune, de conserver ces restes glorieux de leurs ancêtres, les exposaient , aux jours de fêles et de grandes solennités, dans leurs palais et leurs-maisons. C'était une grande honte pour une famille, de ne pouvoir, en ces occasions, étaler avec pompe ces corps d illustres défunts; usage qui depuis le perfectionnement des arts et de la civilisation fui remplacé par l'exposition des portraits ou des bustes en sculpture, des personnes que l'on regrette, ou que l'on veut avoir l'air de regretter. Eh bien! les usuriers r. ce inique qu on a toujours trouvée et qu'on trouvera toujours partout où il y a des avares et des dissipateurs, les usuriers, dis-je, certains du prompt recouvrement de ces précieux dépots , prêteraient recevoir ces morts en gage plutôt qu'aucun autre objet.
Moïse, qui, comme (oui le monde le sait, avait été élevé à la cour des rois égyptiens , dans le palais desquels se cultivaient secrètement les arts qui depuis se répandirent et civilisèrent la Grèce, imagina d'attaquer le mal dans sa racine , en prohibant : In perception de tout intérêt, si faible qu'il jût , dans les prêts qui se faisaient entre compatriotes, afin doter tout accès à la cupidité el à l'avarice. En agissant ainsi, il eut encore un aulre but, celui de maintenu! le plus longtemps possible l'équilibre établi dans lo partage des terres. Outre le J< <<•/ ou Jubilé qui, tons les cinquante ans, rétablissait tous ceux qui a\.u-ni aliéné leur fonds, dans leurs anciens dro ts de propriété, ce grand homme , pressentant combien il serait dilficile que l'incurie des uns et la rapacité des autres n'accumulât point en quelques mains avides les terres divisées, imagina de prohiber entre les hommes de la même nation toute perception d'intérêt , et exclut seulement de celte loi les étrangers , qui ne devaient point participer au partage di permettant de les assujettir à une laie, a un intérêt, mais sans autoriser l'usure, qui ne devient télic, que quand on dépasse le* bornes que le* loi* cl I h ont établies. Vouloir supprimer, à notre époque, | jn- (• réi qui se lire des capitaux, ce serait étouffer i"iil germe île prospeiite publique et privée. M.ns ave les circonstance* de* temps el djBS lieux, une telle loi ne respirait qu'amour et fraternité. Or . quand une loi est bonne el cquii dile dans le temps ou «Ile e*! promulguée , et anéantit les abus qu'elle doit COU> l.atire. cela siilïii à la responsablile <\\\ législalei r, lesponvihilile qui cesse du montent qu'une cauSjS] étrangère vient altérer et changer l'ordre île chose»
établi.
DES MOYENS DE CONVERTI II LES ISRAELITES
liait un code dont les préceptes embrassaient la religion, la politique et la morale tout à la fois ; marchant hardiment dans le dédale compliqué du droit naturel , du droit des gens , des droits de propriété et de succession, sans négliger l'hygiène et la salubrité publique, il créa un recueil de lois civiles et criminelles, équitable et invariable, à une époque où la force brutale était la seule règle de conduite des princes de toutes les classes de la société. 11 mettait ainsi des bornes à la servitude personnelle, et ouvrait au christianisme une voie large pour !a supprimer partout où il serait appelée civiliser les nations.
Dans ma prochaine lettre, qui fera suite à ce résumé historique, je vous donnerai un sommaire des lois de Moïse. Maintenant, suivant le fil du sujet que j'ai entrepris de développer, il me suffit de dire que Moïse termina la période de la loi naturelle, qui avait duré 2300 ans, à partir de la création du monde. En publiant son code , ce grand législateur fondait la loi écrite, qui régit le peuple juif pendant 1500 ans, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où Jésus-Christ vint fonder la troisième et dernière période, celle de la nouvelle loi de l'Evangile.
II n'entre pas dans mon sujet de m'étendre minutieusement sur les vicissiludes qu'eut à subir le peuple israélite pendant les quarante ans qu'il passa à errer dans le désert, avant d'arriver à lnconquêtedela Palestine. Je rappellerai seulement qu'en dépit de toulcs les précautions prises par Moïse, pour garantir les juifs de I idolâtrie, ces hommes grossiers, poussés par un penchant irrésistible, tombèrent fréquemment dans les erreurs que le grand prophète cherchait à leur f lire éviier. Il fallait de terribles punitions et d'effrayants miracles pour les rappeler à la vérité. Telle était, chez les Hébreux, là propension à l'idolâtrie,que Moïse, craignant que son corps ne devînt l'objet de leur adoration , ordonna avant de mourir (H52 ans avant le Christ) que ses restes mortels fussent cachés, de manière à les soustraire pour toujours à tout regard humain.
La longue série d'hommes illustres qui lui succédèrent présente au philosophe un sujet de méditations bien instructif et à l'historien une abondante moisson de hauts faits militaires et politiques. D'ahord Josuéet tous les braves qui ont répandu leur sang pour la conquête de la terre sainte; puis toute la suite drs juges fl), magistrats nommés par élection, tant que les Israélites reslèrent en république, et sous le gouvernement desquels
(1) Cette magistrature compta une succession de douze tuées, dont le premier lut Josué, et le dernier Samuel. L'histoire rapporte que les fonctions lurent remplies pour la troisième luis par une femme nom-
Oébora, qui se distingua pendant la guerre
comme pendant la paix. De Josué a Samuel on tompie quatre siècles, depuis l'année 1405 avant le Christ , jusqu'à l'année 1096 , première du règne de Saftl.
(-2) Ce temple, commencé 1011 ans avant 1ère vulgaire, était compté parmi les merveilles du monde. Il snllii de «lire que plus décent cinquante mille ouvriers y travaillèrent, sans interruption, pendant plus
la nation parvint au comble de la gloire et de la puissance. Celte magistrature se termina à l'époque de Samuel, qui donna au peuple de grands enseignements et des avertissements sévères, bien propres à le détourner de la forme de gouvernement qu'il voulait adopter. Mais opiniâtres dans leur désir d'avoir un roi, d'abord parce que tous les autres peuples en avaient un, et ensuite, ce qui est singulier, parce qu'ils voulaient l'avoir afin qu'il fît la guerre pour la nation, les israélites élevèrent à celte dignité Saiil , un des plus courageux de leurs généraux. Le jeuue guerrier inaugura le premier règne en Israël par plusieurs glorieuses victoires; mais il se livra bientôt à un tel despotisme , qu'il se rendit hostiles les prêtres, le peuple, et attira sur lui la colère divine, et sur son royaume l'irruption des Philistins qui en fut la conséquence. Ce fut en combattant ces ennemis qu'il mourut de sa propre main, en se précipitant sur la pointe de son épée.
A Saiil succéda David, valeureux guerrier, général expérimenté, écrivain inspiré et tel qu'on peut le regarder comme un des premiers poêles lyriques de l'antiquité. 11 réunit les trésors, les marbres précieux , et foules les autres choses nécessaires pour l'érection du magnifique temple de Jérusalem, le seul dans le monde , à cette époque, consacré au vrai Dieu. Ce temple (2) cependant ne fut édifié que sous le règne de Salomon, son fils et son successeur, époque qui égala en splendeur les siècles de Périclès , d'Auguste , du pape Léon et de Louis XIV, devenus fameux dans l'histoire, tant par l'éclat des arts et des sciences , que par les monuments qu'ils ont transmis à la postérité. À Salomon , dont le gouvernement, quoique si florissant, trahissait les germes de décadence qu'il avait développés, succéda Uoboam son fils, sous le règne pâle et insignifiant duquel eut lieu la séparation des dix tribus. Lui et ses descendants continuèrent à commander les deux tribus de Juda cl de Benjamin, tandis que les autres formèrent le royaume d'Israël et de Samarie.
Même dans son déclin, la nation juive eut des hommes éminenls : Jsaïe, Jérémie, Daniel, en même temps grands philosophes, sublimes orateurs et prophètes inspirés, dont les œuvres arrachent encore des larmes après tant du siècles, non-seulement par le récit des désastres déjà arrivés à leur époque, majs encore par la vive peinture de ceux qu'ils annonçaient pour l'avenir. Ces chefs-d'œuvre sonl d'autant plus admirables par la douceur
de sept ans, laissant, de côté le fer, le cuivre, le bois et les pierres précieuses; la valeur seulement des métaux précieux employés dans les ornements qui le décoraient se montait à cent huit mille talents d'argent, et a un million dix mille talents d'or. Le talent d'argent valait 8t00 francs, et il en fallait seize pour faire un talent d'or , dont le prix s'élevait ainsi a 154,400 francs, somme qui, à l'époque où nous vivons, peut passer pour un patrimoine très-raisonnable. Quelques heures de dévastation sullireiil à détruire, une merveille pour la construction de laquelle tant de travail et tant de trésors avaient été employés.
DEMONSTRATION EVAStîKI.IQUE. LOMBHOSO F.T CONSONL
qu'ils respirent que, maigre la pauvreté de II languedaoa laquelle ils sont écrits, on y trouve une rare abondance d'images, de pensées et de figures de rhétorique.
Cependant le royaume d'Israël devenait la proie des Assyriens, qui transportèrent les juifs vaincus a Ninive. Les deux tnlius de Juda et de Benjamin étaient restées intacte!, quoique accablées par d'affreux malheurs, fruitamerdeleurs transgressionsà l'ancienne loi. Le châtiment du ciel ne tarda pas à lomber sur les coupables ; Nabuchodonosor, choisi comme instrument de la colère divine, prit et détruisit Jérusalem, brûla le temple et le sanctuaire (en l'an 539 avant le Christ), et emmena la plus grande partie du peuple en esclavage à Babylone, capitale de sou em- Dire.
Après 70 ans de captivité, ainsi que l'avait prédit Jérémie, Cyrus, après avoir renversé l'empire babylonien, renvoya les juifs dans leur terre natale, en leur donnant la faculté de réédifier le temple. Ils mirent de suite la main à l'œuvre, et ne tardèrent pas à obtenir des successeurs de ce roi des édits favorables non-seulement à la réédification du temple, mais encore à la reconstruction des murs de Jérusalem. Cependant l'empire des Perses, réuni par Cyrus à celui des Mèdes, après la mort de son beau-père, était tombé entre les mains des Macédoniens et des successeurs d'Alexandre le Grand (l'an 332 avant Jésus- Christ). On sait comment l'héritage du grand conquérant se divisa en parcelles sous le règne deses lieutenants, qui, ne pensantqu'à se faire la guerre les uns aux autres, ouvrirent la voie aux Romains, lesquels absorbèrent dans leur empire tous les triomphes et toutes les conquêtes du guerrier macédonien.
Maisl'étatde paix, dont le peuple juif jouissait alors, dura peu. Il eut à souffrir de grandes persécutions de la part des rois de Syrie, dont on avait fait consacrer le temple de Jérusalem au culte de Jupiter Olympien. Ce fut alors que s'éleva la famille des Machabées, famille de héros, aux exploits desquels la nation Israélite dut sa résurrection, et sa réapparition dans l'histoire, en faisant alliance avec le peuple romain 162 ans avant Jésus- Christ. Cette alliance fut de courte durée. Ces fameux conquérants du monde, habitués à voir plier sous leur domination les peuples les plus civilisés et les plus belliqueux, trouvèrent chez les juifs une résistance inattendue, quoique ceux-ci fussent alors réduits à deux seules tribus, divisées et découragées. Ce fut pou r cela que Pompée, l'an 03 avant Jésus-Christ, marcha sur Jérusalem, dont il s'empara, anéantissant ainsi la liberté cl l'indépendance de ce peuple vaincu, mais non soumis, ni réduit à l'esclavage, ainsi que le sénat l'aurait voulu. Alors il parut nécessaire d'user de moyens efficace! pour le faire tomber dans l'abaissement désiré; mais la pénétration politique de celle illustre assemblée ne larda pas à reconnaître que pour amener cette nation généreuse n une parfaite soumission, il était nécessaire d'éteindre en elle
toute nationalité, et d'affaiblir l'énergie et l'unitéque la loi de MoÏM lui avait donnée. Les Romains commencèrent alors à prêter assistance a Hérnde dit leGrand, Iduméen de nation, desorleque la rovauté ayant été enlevée aux Asmodées, il fut élu roi de Judée. Dès ce moment lesceptrede Juda passa en des mains étrangères, et les Romains atteignirent le but qu'ils s'étaient proposé, d'éteindre le peu de nationalité qui restait encore aux faibles restes du peuple d'Israël, non encore dispersés par la violence de leurs ennemis. Là finissent, relativement à l'histoire, les pages glorieuses d'Israël, ses destinées futures ne présenta nique de lugubres séries de malheurs, d'horreurs et de persécutions. Il va maintenant disparaître du grand livre des nations, pour ne plus se montrer çà et là que comme débris d'un grand uaufrage dans l'océan des temps à venir. Les différentes phases du peuple juif embrassèrent quinze cents ans, et elles se divisent ainsi : la première s'étend depuis Moïse jusqu'aux juges , la seconde comprend les juges, la troisième les rois, et enfin la quatrième la captivité sous les Chaldéens, les Perses, les Macédoniens et les Romains.
Eu résumant ce fragment d'histoire intéressant et qui s'enchaîne si étroitement au christianisme, on doit convenir que pendant tant de siècles passés non sans splendeur, aussi bien sous le rapport de la gloire militaire, que sous celui de la perfection des sciences et des arts, relativement au tem^s, la loi de Moïse avait fait peu de progrès. Circonscrite au lerritoire de la Judée, elle faisait dos juifs un peuple nouveau et unique dans son genre par ses idées, son culte, ses mœurs, sa législation et ses dogmes, opposé à ceux des autres peuples avec lesquels il demeurait sans alliance, lorsqu'il n'était pas avec eux en état d'hostilité.
Les autres religions, au contraire, avaient, par la succession des siècles, développe chez les peuples un tel relâchement de mœurs qu'elles formaient un singulier contraste avec la rigueur excessive des mœurs des israéliles. Le polythéisme était universellement méprisé dans les derniers temps de l'empire romain, qui marchait à sa décadence, miné sourdement par la mollesse, laquelle avait succédé à la trempe vigoureuse de ses lois guerrières. Les prêtres eux-mêmes, autrefois si vénérés, étaient abhorrés par le peuple et tournés en ridicule par les grands, de sorte que le monde entier sentait le besoiu qu'une nouvelle loi vint se substituer aux anciennes , affaiblies, énervées, aussi impuissantes pour refréner les peuples que pour les éclairer. L'idolâtrie se débattait dans son agonie, étouffée par les vices qu'elle ne pouvait réprimer, landis que la loi de Moïse perdait sa splendeur dès que le peuple juif tomba sous le joug de l'orgueilleuse Home , et sous la domination d'un roi étranger.
Tel était l'état du monde . en l'an 'i 000 de la création, à la naissance du christianisme, de ce culte appelé à renverser, par l'humililé, les autels élevés par l'orgueil. Tout s'embel-
DES MOYENS DE CONVERTIR LES ISRAELITES
lissait sons son influence ; à peine né, il faisait des pis de géant, en émettant de nouveaux principes et imposant de nouvelles mœurs. Aux récompenses mondaines et passagères il en substituait de célestes et d'éternelles, enseignantàl'homme la bassesse de son origine et le but sublime auquel il doit aspirer. De la Palestine où elle était née, celle divine religion étendit bientôt ses racines d'abord dans l'Idumée, et ensuite dans toutes les parties de l'immense étendue de pays qui composait l'empire romain , empire qui avait pour limites, le Volga, la mer de Marmara etl'océan,dans cette partie du monde où les plages des Espagnes se rapprochent des rivages du continent africain.
On ne peut concevoir comment tant de peuples, dont la croyance antérieure n'avait rien de commun avec le christianisme, l'embrassèrent si promptement, tandis qu'Israël ne se convertissait pas, Israël qui aurait dû saluer avec allégresse l'avènement de cette ère nouvelle qui, fermant pour lui une carrière obscure et limitée , lui en ouvrait une autre immense et resplendissante de lumière; Israël qui aurait dû d'autant plus suivre l'exemple universel, que Rome avait déployé contre lui toute sa rage, toute sa fureur. Les flammes avaient dévoré son temple magnifique, les murailles et les palais de Jérusalem, cette reine altière, dont autrefois tant de provinces avaient été tributaires. Les femmes, les mères, les filles, avaient été déshonorées, égorgées ou emmenées captives; les pères, les fils, les époux massacrés, et les champs dévastés, changés en déserts, attendaient en vain leurs habitants, détruits par le fer et le feu, ou réduits en esclavage. De ce moment, la nation juive perdit son existence politique et historique. Plus de capitale, plus de temple, plus de sacerdoce.
Ma prochaine lettre contiendra les destinées postérieures des Juifs. Je présenterai le récit tragique des persécutions auxquelles furent en proie pendant treize siècles, et dans toutes les parties du monde, les débris de ce peuple si célèbre et si malheureux.
Daignez me continuez votre amitié, et me croire,
Voire ami très-affectionné,
Lombboso.
Milan, 25 mars 1844.