LETTRE VI
M. I.OMBROSO A M. COîlSONI.
Mon cher ami,
Ma dernière lettre doit vous avoir paru bien triste, avec son récit des larmes et du Baii'' versés en si grande abondance par mes coréligioi.:! lires. Remercions la Providence divine de ce que ces douloureuses pages de l'histoire des Juifs ne peuvent plus être considérées, de nos jours, que comme des sujets instructifs. Toute animosité dérivant de ces événements funestes est désormais éteinte ou va bientôt s'éteindre, maintenant que presque tous les princes régnants, guidés par la lumière de la religion et de la philosophie, s'efforcent d'en effacer le souvenir en empêchant qu'ils ne se reproduisent.
Il est cependant juste que le monde apprenne que le précurseur de cette ère nouvelle est un empereur d'Autriche, un prince illustre de la maison d'Hapsbourg, Joseph 11. Une chose remarquable, c'est que notre âge s'accorde avec les contemporains de ce grand roi pour admirer les innovations législatives qu'il a faites. Mais pourquoi essayerais-je d'écrire l'éloge de ce philanthrope couronne? L'histoire, ses lois, et surtout leurs effets, parlent assez de ses talents et de ses vertus.
Des rois peu fidèles aux préceptes de la religion, dont ils prétendaient cependant être de scrupuleux observateurs , opprimèrent une partie de leurs sujets, qu'ils auraient pu ramener dans la bonne voie par. la tolérance et par la douceur. El l'émancipation de leurs victimes fut prononcée et inaugurée par un souverain sage et éclairé , qui , marchant sur les traces de l'Evangile , préparait de loin la réparation de leurs fautes par des lois paternelles. Elles occupent une place si importante dans l'histoire de l'émancipation du peuple juif, qu'elles méritent d'être admirées une à une, comme autant de joyaux précieux. Le premier décret aulique tendant à ce noble but est daté du 19 octobre 1781, et porte que les communautés Israélites devront, sans autre réserve, envoyer des personnes habiles de leur religion attx écoles normales chrétiennes, afin d'y instruire les jeunes Juifs, ajoutant à celte loi, déjà si explicite, que la volonté expresse du souverain était que toute distinction existant auparavant dans l'habillement des israéliles devait disparaître; que les
homme» ne porteraient plut les manda * jaunes, ni les femmes la rubans de mime coi. "»r.
Il est aise d'apercevoir le double résultat que ce décret tendait a obtenir : lu relui d'élahlir des nppèVlfl sociaux entre le juif et le catholique, en Icn laUanl puiser simultanément à la plus pure des sources, < e|| de l'instruction; 2 celai de préparer les juif> à celle fraternité par un nivellement civil, précurseur du nivellement moral et religieux.
L'empereur philosophe ne s'en tint pas la ; et voulant aussi rele\er quelque peu le p mvre israélile, qui gémissait lout au bas de l'échelle sociale, il ordonna (2 septembre) que, dans l'espace de deux ans, la langue, ou, pour mieux dire, le jargon israélile dût disparaître de lout acte, soit de commerce , «oit de famille, relatif aux héritages et aux successions, et que, cet intervalle passé, ces actes n'auraient aucune videur devant les tribunaux s'ils n'étaient rédigés dans la langue du pays. Et afin de mettre les Juifs en étal d'obéir fidèlement à la volonté souveraine, on leur permettait, dans le même décret, la possession et la lecture de lout livre admis par la censure dans l'empire. Puis, voulant attacher les Israéliles à l'agriculture et aux arts libéraux, l'empereur leur accorda (2 septembre) le droit d'apprendre telle profession qu'ils voudraient de maîtres catholiques, et recommanda aux magistrats de se servir de leur ascendant pour amener tous ses sujets à considérer les Juifs comme des frères, à mettre de côlé tous les préjugés qui militaient contre eux , surtout chez les gens des classes inférieures. Cette demi re clause prouve en même temps el la clémence de l'empereur et le peu d'influence de sa volonté souveraine pour obtenir des concessions utiles des peuples, qui se montrent si souvent dociles à des ordres indifférents et même contraires à leurs intérêts.
Infatigable promoteur de l'émancipation des Israélites, Joseph II signait, le 19 décembre de la même année, une loi qui abolissait la taxe personnelle à laquelle ils étaient sujets, taxe qui tendait plutôt à les assimiler à la brûle qu'à créer à l'Etal une ressource pécuniaire. L'année suivante 1782 fut mémorable pour la nation juive, ou du moins pour celte fraction qui vivait dans les provinces sujettes à l'Autriche. Deux décrets remarquables furent publiés : le premier, du 11 juillet ,dalé de Vienne, el contenant 25 articles , sanctionnait les précédents, ce qui prouve que le sage législateur n'avait point manqué son but; le second, du li décembre, port. lit que les jeunes israéliles seraient admis dans les gvmnases sous certaine*, conditions qui servirent ensuite de base .iu\ gouvernements tolérants. Un rescril impérial du fi juillet 1781 accordail aux étudiants Israélites de Vienne la permission de demeurer dans la cité, toutes les fois qu'ils auraient obtenu de leurs professeurs des certificats témoignant de leurs progrès dans les scieuces, ce qui avait le erand avantage de les eucourigei a M distinguer.
DES MOYENS DE CONVERTIR LES ISRAELITES
Une autre loi encore plus décisive pour abolir l'usage invétéré chez les Juifs d'avoir une législation spéciale est celle promulguée par l'empereur le 23 mai 1785. Elle déclare qu'à partir de ce jour aucune juridiction particulière ne pourra plus être appliquée, et qu'ils devront sans autre égard être jugés suivant les lois des pays qu'ils habitaient. C'était le coup de grâce porté à des institutions et à des mœurs exclusives, incompatibles avec les temps, les lieux, et surtout avec notre civilisation
La France continua l'œuvre pieuse commencée par le monarqueallemand, mais dans un but tout différent. Là, c'était un père qui voulait effacer toute disparité entre ses enfants , un souverain bienfaisant qui tendait une main secourableà l'opprimé, un philosophe enfin don» le cœur avait entendu la plainte des membres les plus soumis et les dociles de son immense famille ; ici , c'était une mère peu affectueuse qui ne cédait qu'à la force des circonstances et à la politique, en accueillant dans son sein déchiré par les dissensions intestines et menacé par toute l'Europe, des enfants qu'elleavail jusqu'alors négligés ou méconnus.
Pour se convaincre de .a vérité de mon assertion, il sulût de réfléchir que dans la fameuse nuit du k août 1789, pendant laquelle on abolit tous les privilèges, et on déclara que tous les Français seraient désormais égaux devant la loi, ou laissa subsister toutes les interdictions qui pesaient sur les Israélites. Ce ne fut que deux ans après (28 septembre 1791), et grâce aux sollicitations pressantes et réitérées de l'évoque Grégoire, que les Juifs cessèrent d'être étrangers en France et acquirent tous les droits civils des citoyens.
Quelles que soient les causes de cet événe-
(t) Le sanhédrin, constitué à Paris vers les premiers jours de lévrier 1807, bornait ses recherches religieuses à neul questions, dont nous allons donner le résumé ainsi que celui des décisions respectives. 1" Sur la polygamie? Repon-e : Elle n'est permise que dans I es pays où l'admettent les lois.
2° Sur le divorce? R. Il est permis par la loi de Moise, mais il ne peui être effectue qu'après jugement du tribunal civil annulant le mariage.
3' Sur le mariage? R. Il n'est valide pour l'israélite que lorsquil t si sanctionné par les formalités civiles il religieuses.
4" Sur la haiernilé? R. Elle est un devoir envers tous les peuples qui reconnaissent, le Dieu vrai Créateur du ciel et de la terre, et, par conséquent, envers les Français cl les Italiens.
5U Sur le-, rapports moi aux ? R. Les préceptes du Décalogue sont obligatoires toujours et envers tous. ti° Sur les rapports civils et politiques? R. Les Juifs doivent regarder I Etal comme leur patrie , les citoyens tomme leurs frères , le monarque comme leur légitime souverain. Ils sont exemptés de l'observation de tous les préceptes de la loi qui ne se concilieraient pas avec leurs devoirs, toutes les fois qu'ils font partie de l'armée.
7" Sur les professions? R. Aucune n'est défendue
aux Israélites; au contraire, des Ecritures et du
Talnmd il resuite qu'il est presqn'un devoir pour eux
d'eu apprendre une à leurs enfants.
8" cl-9" Sur les prêts entre Israélites et sur ceux
ment, elles n'en produisirent pas moins de très-utiles effets. On en a une preuve vivante dans la différence que l'observateur impartial et intelligent remarque entre le Juif devenu citoyen et celui qui ne l'est pas encore. Celle élude comparative ne sera pas dédaignée par les monarques, et elle les déterminera, nous l'espérons, à réformer les lois qui ont relégué l'Israélite dans son triste isolement, et à le ramener par l'instruction à l'état social pour le lancer ensuite dans le vaste et noble chemin des progrès et de la civilisation,
Napoléon, quoiqu'il n'aimât pas les Juifs à cause de leur penchant pour le commerce et de Péloignement pour la guerre que leur inspiraient leurs institutions religieuses; Napoléon , disons-nous, avait déjà et aurait opéré eu leur faveur bien plus que tous ceux dont il avait été précédé dans celte voie d'organisation. Voulant fondre en une seule les deux religions juives et catholiques, il sentit que, pour y parvenir, il fallait réformer les mœurs de l'Israélite et le tirer de son isolement. Mais s'il entendait faire autant de Français de tous les citoyens, il entendait aus-i taire de tous les Français autant de soldats, car c'est au soldat qu'il devait sou trône et la puissance capable de l'y maintenir. C'était donc, en déOnilive, des Juifs soldats qu'il voulait, et la preuve en résulte de l'article 7 de s >n décret du 17 mars 1808, qui défendait aux conscrits israéliles de mellre des remplaçants. H ne larda cependant pas à s'apercevoir que de tels soldats n'auraient pu être d'une grande utilité à l'armée s'ils ne renonçaient aux mœurs de leur nation. Alors il obtint du grand sanhédrin (1) des notables Juifs, convoqués à Paris dès l'année précédente, son consentement à ce que les Israélites enrôles sous les drapeaux fussent dis-
qu'ils font aux non -israéliles? R. Si le Juif prête à un Juif a tiire de bienfait, ce doit être gratuitement; si c est pour une entreprise commerciale, il peut en percevoir l'intérêt légal, intérêt qui ne doit être jamais dépassé ni pour les Israélites ni pour les non-israélitês.
Le sanhédrin avait été convoqué par nne autre assemblée réunie à Paris par un décret du 25 mai 180U, dont les membres étaient des théologiens, des propriétaires ou des savants italiens et français. Les séances de cette première assemblée, ouvertes le 26 juillet 1806, furent closes le 5 Ccviier 18 ,7, pour faire place à celles du grand sanhédrin qui n'en tint que huit.
Une grande solennité religieuse inaugura leur ouverture le 9 février 181)7. Toutes les séances eurent leurs discours remarquables depuis le commencement jusqu'à la clôture des débals, qui eut lieu le 9 mars de la même année. Comme Italien, je ne puis m'empécher de remarquer que les rabbins de noire belle péninsule y tenaient le premier rang , notamment le rabbin de Cologna, de Manloue, auquel ma famille avait l'honneur dètre attachée par les liens du sang et de l'amitié. De Cologna était un grand érudil et un des plus célèbres poètes de son époque; il faisait partie de l'académie des savants. Parmi les nombreuses poésies hébraïques qui ikius restent de cet homme remarquable , son Ode à Napoléon se distingue par une grande énergie dans le style, par une grande élévation dans les pensées.
DEMONSTRATION EVANCEL1QUE. LOMBROSO ET CONSON1.
jansés de toutes les pratiques religieuses incompatibles avec le service militaire. Quoiqu'elle ne détruisit pas complètement la barrière qui sépare les Juifs des autres peuples, celle ooncetsion y faisait une large brèche, par laquelle l'instruction, ce puissant précurseur de la civilisation, vint lui apporter uu rayon de lumière cl le préparer à entrer dans la seule voie d'émancipation qui lui reste, à retondre ses mœurs pour atteindre ensuite, par la mutualité des croyances religieuses, le développement des vertus civiles et politiques.
S'éclairent ainsi par degrés , l'Israélite ennoblira cl modifiera son amour pour ses anciennes lois, pour ses anciennes mœurs, auxquelles il se cramponne, comme le Chinois à ses traditions surannées. L'un et l'autre étaient déjà adultes dans l'enlance des siècles; l'un el l'autre sont, grâce à leur ténacité, des enfants au milieu du progrès et de la maturité de la civilisation. Us demeurent immobiles , slatiotinaires , tamis que tous les autres peuples se remuent, s'agitent el marchent hardiment dans la voie des inventions , des découvertes , les mettent en commun pour servir de gages d'affection, de fraiernilé, et préfèrent aux victoires remportées en s'entre-délruisanl, ce. les qu'on remporte paisiblement sur la nature mystérieuse, en lui arrachant les secrets qu'elle cache depuis lanl de siècles dans ses entrailles
Sous tous les rapports, notre époque parait favorable pour tirer le Juif de son isolement, pour le préparer à entrer djns la voie du progrès et de la civilisation, pour le déterminer à perfectionner sa loi devenue incompétente après tous les changements survenus dans les mœurs et dans les habit des des peuples européens. Leur soumission aux souverains, ce n'est plus à la terreur ou à l'ignorance qu'on la demande, mais bien à la nature nouvelle des ressorts employés par les gouvernements pour conserver et étendre leur autorité. Le trône el l'autel se sont consolidés en séparant la religion du fanatisme, et la domination juste cl modérée, de l'abus, de l'arbitraire, de la violence.
Guidés par ces principes généreux , les rois , une fois montés sur le trône de leurs pères, se sont appliqués à réprimer par une sage tempérance, et le vulgaire licencieux, el le patricien hautain qui, parmi nous, est estimé lorsqu'il est riche et vertueux , mais que l'on méprise lorsqu'il est pauvre el débauché. De celte réforme dans l'opinion, il devait naître une modification implicite dans le droit social européen. En effet, l'homme, quels que soient sa condition et son culte, se voit appelé à une plus grande latitude de rapports sociaux, qui produira avec le temps de bien salutaires effets pour l'Israélite dont les vertus sociales se perfectionnent de plus en plus, et atteindront enfin le haul degré auquel se trouvent ses vertus domestiques. Il excelle dans celles-ci, nous l'avons déjà remarqué, à cause justement de l'isolement dans lequel il a vécu partout et toujours.
Lu effet, observez doux Israélites, l'un
livré à cet isolement habituel, l'autre s'en étant affranchi, cl vous verrez quelle énorme différence existera entre eux : le premier conservera toute la rigidité des mœurs patriarcales avec la rouille de ces époques reculées ; l'autre se sera notablement rapproché de la civilisation de noire siècle. Il résulte de cela qu'on ne peut espérer aucune amélioration, soit civile, soit politique. cb< z le Juif, pour l'élever au niveau du procréa de noire siècle, si on ne le fait marcher de conserve avec notre siècle vers le perfectionne* ment que les lois el l'éducation apportent aux peuples, lesquels s'y conforment sagement. Car, comment pourrail-il s'engager avec succès dans une voie dont 1 expulsent ses propres lois et celles d'autrui, par un calcul aussi erroné que funeste?
Celte œuvre est difficile, mais non impossible; elle esl grandiose , mais elle ne dépasse point les probabilités inhérentes à la puissance des lois et des entreprises humaines. Comme toute progression se réalise par degrés pour le bien ainsi que pour le mal, il esl indispensable de neutraliser la marche rétrograde que le Juif a suivie pendant tant de siècles, par une marche progressive dont la bienfaisante influence exigera heureusement, pour produire de bons résultats, moins de latitude qu'il n'en faudrait pour développer le mal. On ne | eut espéier ni prétendre que l'Israélite de la veille, tel que l'onl fait dix-huit siècles de dégradalion, soit ou puisse être le lendemain un chrétien doué des perfections morales acquises par dix-huit siècles de progrès. 11 faut donc agir à son égard avec prudence el dans le bul d'en obtenir des résultats toujours croissants. Déjà on a mis la main à l'œuvre en lui accordant une plus grande tolérance, el on peut remarquer les bons effets que cela a déjà produits. L'Israélite s'est instruit, el par conséquent il a renoncé à une partie de ces habitudes qui seraient respectables par leur antiquité si elles n'étaient pas si ouvertement en opposition avec celles des peuples modernes. Ces habitudes, nous l'avons déjà vu, ont été créées par Moïse dans le bul de séparer le Juif du païen , afin qu'il ne se souillât poinl des obscénités de I idolâtrie ; mais cel isolement, utile et nécessaire alors, esl maintenant nuisible et funeste. Alors il préservait l'Israélite du vice, aujourd'hui il l'éloigné de la vertu en le laissant dans l'ignorance des progrès qu'ont faits les chrétiens sous l'influence suave des sublimes préceptes de l'Evangile, ne respirant que charité universelle. Le Juif, le seul poul-élre qui en soit exclu, subit un martyre perpétuel depuis le jour où il ouvre les veux pour verser des larmes dont la source ne tarit jamais pendant tout le cours de sa malheureuse existence, vouée aux jeûnes , aux abstinences, aux privations de tonte espèce. Celle comparaison, s'il pouvait la faire, suffirait à le déterminer, dans le cas où il s'en tiendrait aux seuls préceptes de la loi do Moïse, à se conformer peu à peu aux temps, aux mœurs, aux hommes, aux progrès. 11 modifierait d'à-
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bord, et il abandonnerait ensuite enlièrement
ces habitudes héritées de ses ancêtres, pour lesquels il brava jadis la colère des peuples, la rigueur des souverains , la haine des siècles et l'horrible fardeau de tant d'bumiliations, de carnages et de martyrs.
Déjà la barrière insurmontable élevée par les siècles d'ignorance est tombée sous le choc de quelques années de lumières , de merveilles éclatantes, de prodiges inouïs, de quelques années qui ont suffi pour fondre en une seule famille l'Europe naguère encore composée de tant d'éléments hétérogènes, divisée en tant de nations rivales ou ennemies, morcelées elles-mêmes en tant de castes, de corporations et de cultes ; l'Europe, réunie maintenant en un seul corps dont les membres comprennent enfin que s'aimer et s'aider mutuellement vaut mieux que se battre et se haïr. Déjà l'Israélite est admis plus ou moins dans cette grande famille, et avance plus ou moins dans les progrès de la civilisation. Nous avons donc raison d'espérer que si les crépuscules ont fait éclore les fleurs, la lumière bienfaisante de la philosophie, cette grande source de la sagesse et parlant de la tolérance, fera mûrir les fruits, résultat d'autant plus facile à obtenir que la sainte religion dominante a mis ses préceptes en harmonie avec les lois de la politiqueet même de la guerre, dont elle arrête les ravages et modère les horreurs ; celte sainte religion qui plane sur presque toute l'Europe, sur une partie de l'Asie, de l'Afrique et du continent américain , dont les sauvages furent civilisés par son influence régénératrice; cette sainte religion qui, non contente d'abolir l'esclavage dans son sein, travaille à l'abolir ou du moins à en soulager les maux, mêmedans les pays infidèles où le symbolede la Rédemption est le signal de l'émancipation. Eh bien 1 ce qu'on fait pour le nègre des colonies, pourquoi refuserait-on de le faire pour le Juif?
Oh 1 ce serait une œuvre sacrée et miséricordieuse que celle de jeter, avec un accord universel, un regard bienfaisant sur ce peuple malheureux, de l'appeler à se réchauffer lui aussi à ce soleil dont on lui refusa jusqu'à ce jour, même dans des contrées peu éloignées, le muindre rayon; de l'y appeler turtout en le disposant par degrés à un si grand bienfait 1 Car comment des yeux habitués pendant de longues années aux ténèbres d'un souterrain pourraient-ils affronter le grand jour, si on ne les y amenait avec prudence par une gradation progressive de lumière? C'est ainsi qu'il faut se conduire avec les Israélites. Qu'ils aperçoivent d'abord le crépuscule , puis une faible lueur qui, augmentée peu à peu, devienne éclatante de splendeur, alors ils fixeront sans danger cette lumière qui guide l'homme, le magistrat, le guerrier, à l'accomplissement de ses devoirs civils et sociaux. Quels perfectionnements n'amènerait-elle pas dans leurs mœurs, dans leur morale, dans leur religion 1
Je vous ai dit, mon cher professeur, que l'Israélite doit puiser son instruction dans l'histoire; les trois fragments historiques que
j'ai essayé de vous retracer le prouvent, ce me semble, du reste, en démontrant :
Qu'à l'époque où la loi de Moïse était en pleine vigueur, dans toute sa pureté, appuyée par son culte extérieur, par sa constitution politique, par son sacerdoce, par la possession de la terre promise; à l'époque où tout cela était en harmonie avec le climat, les temps, les lieux, et avec la forme de gouvernement ; qu'à cette époque , dis-je , le peuple juif fut grand, puissant , heureux;
Qu'après la destruction de Jérusalem et du temple, le culte établi par Moïse étant devenu impraticable, la loi non-seulement déchut, mais disparut pour ainsi dire en même temps que le temple et la capitale, entraînant avec elle la prospérité et la politique, cette existence morale et religieuse d'un peuple qui a de si belles pages dans les annales antiques, d'un peuple qui tenait de Dieu sa loi, d'un peuple qui fut le dépositaire de l'histoire généalogique du monde , et qui transmit aux législateurs à venir les bases fondamentales des codes et des lois;
•Que, même dans sa décadence, cette source de louies les persécutions qu'il a subies, ce peuple est resté grand malgré sa misère, car il a conservé sa nationalité pendant quinze siècles, nonobstant l'opprobre qui pesait sur son nom et qu'il supportait avec résignation, soutenu par un seul désir, par un seul espoir, celui de sa rédemption, tandis que tant d'autres peuples vaincus ont perdu leurs mœurs et jusqu'à leur nom , disparaissant dans les nations victorieuses comme un ruisseau dans un fleuve, comme un fleuve dans l'Océan;
Et que la dernière période pendant laquelle cet opprobre devint moindre, non par l'élévation du Juif, mais par celle du commerce auquel il avait été contraint de s'adonner; que la dernière période, dis-je, en révélant quelques améliorations produites chez l'Israélite par la tolérance, révéla aussi l'impuissance des lois humaines pour vaincre une ténacité sur laquelle elles n'avaient pas de prise, parce qu'elles n'en étaient point la source, et qu'elles l'avaient involontairement augmentée au lieu de la détruire.
Le plus grand obstacle consiste donc dans les habitudes des Israélites : ce que j'ai déjà dit brièvement suffirait pour en donner la conviction. Mais cette conviction sera encore mieux fondée lorsque nous aurons, dans les lettres suivantes, fait ressortir la graude affinité existant entre la loi de Moïse et le christianisme, qui en est le complément.
Pour replacer celte affinité dans son état originaire, il serait nécessaire que les Juifs se bornassent aux seuls préceptes de la loi de Moïse, dont l'observation est encore possible. Il serait en outre à souhaiter qu'avant d'apporter des changements dans les choses on en apportât dans les mots, c'est-à-dire que l'on renonçât aux dénominations de Juif, de Judée, d'Israélite, dénominations qui n'indiquent point les devoirs religieux de ce peuple. Ainsi, que les sectateurs du Christ s'appellent chrétiens; ceux de Mahomet, maho-
nt.MONSTRvriON ÊYARGELIQU
Ml
mélans; cenx de Calv in. calvinistes ; ceux de Luther, luthériens ; ;iinsi on devrait donner le nom de moséites aux sectateurs de Moïse, et moi, pour le premier, je commence à m'appeler moséiie, comme sectateur du grand législateur
Ni Klier, ni Isr ici , ni la Judée , pairie de mes ancêtres, il y a quinze ou vingt siècles , ne suflisen pis à exprimer ma croyance religieuse ; c'est a .Moïse que Dieu donna les tables de la lui ; c'est par son intermédiaire qu'il parla au peuple; c'est à lui qu'il dicta les règles religieuses et politiques qui formèrent pendant tant de siècles l'ensemble de celle religion , laquelle promettait en compensation de (ouïe souffrance on Rédempteur que mes coreligionnaires s'obslmeui à attendre encore, tandis que les vôtres affirment élre venu dans la personne de Jésus- Christ.
Le nom une fois refondu, et la loi de Moïse rendue à sa pureté primi'ive, on voit aisément qu'il ne restera plus qu'un pas en- Ire ma religion et la vôtre. Les talmu listes y avaient creusé un abîme que dix-huit siècles de travail ingrat avaient élargi; il faut se contenter, pour le moment, de jeter un pont sur le précipice , les siècles se chargeront de le combler ; car, avant de devenir bon chrétien , il est nécessaire d'être bon moséite. Ma prochaine lettre vous tracera les devoirs que j'ai contractés envers Dieu , envers ma nation ; en celle qualité, vous me parlerez de ceux du chrétien , el nous verrons s'il y a contradiction entre eux, ou si les seconds sont le perfectionnement des premiers.
Votre ami dévoué,
Lombuoso.
Hilan, ce 15 mai 1844.