LETTRE XL
M. LOMHROSO A M. C0NS0N1.
Cher professeur et ami , Celle lettre que je vous avais promise eu terminant la précédente, et qui doit cire l'avànt- dernière de notre travail, est d'une grande importance, car elle doit retracer en abrégé le récit des martyres que subirent les apôtres, et des massacres auxquels se soumirent tant ei tant de milliers de fidèles , pour soutenir 1 1 f„j évangélique. Celte narralion suffirait seule pour donner aux livres sacrés de la religion chrétienne un caractère
d'incontestable authenticité historique, d'autant plus que ces traits d'héroïsme inouï nous sont aussi attestés par beaucoup d'auteurs païens, qui furent étonnés de la constance et de la force des prosélytes de la loi nouvelle. Je ne saurais donc comprendre qu'un homme sensé et impartial, appelé à se prononcer d'après le rapport de personnes tierces sur des faits affirmés par les unes, conlestés et révoqués en doute parles autres, ne se sentit porté à ajouter foi à ce qui nous a été transmis authenliquemenl par ceux qui ont soutenu leur croyance au prix de leur vie, plutôt qu'aux assertions de leurs adversaires qui, quoiqu'ils aient eu parmi eux des hommes respectables par leur science et leur érudition, sont bien loin cependant d'appuyer leur négation obstinée sur des preuves persuasives et incontestables comme ceux qui ont persévéré dans l'affirmation.
Le premier signal de la persécution contre les apôtres fut donné à l'occasion de la guérison opérée par saint Pierre, du paralyiique qui se tenait à la porte principale du temple. Le saint fut incarcéré, avec l'apôtre saint Jean, par ordre des prêtres juifs. Plus lard, tous les apôtres subirent le même traitement, et furent même flagellés, peine la plus forte qu'on pût leur infliger sans la permission des autorités romaines. A mesure que la foi croissait , et que la constance et la force des apôtres s'affermissaient, la persécution augmentait aussi en rigueur et en atrocité. Saint Etienne en fut la première victime; il mourut, barbarement lapidé, sons les coirps d'une population féroce. Le sang de ce martyr ne fit que fertiliser un terrain destiné à une indicible fécondité. De Jérusalem les persécutions s'étendirent dans la Judée, puis de là dans l'empire romain, et enfin dans toutes les parties du monde connu; parce que partout les prosélytes accouraient en foule au doux et consolant appel des doctrines évangéliques.
Jamais la terre n'a vu et ne verra une religion plus conforme aux désirs du Créateur, que ne le fut le christianisme dans les commencements de sa propagation. Les riches vendaient leurs propriétés et lou! ce qu'ils possédaient, pour en donner le prix aux pauvres. Pouvait-on raisonnablement persécuter des hommes qui professaient de telles doctrines , en paroles aussi bien qu'eu actions? Cependant on osa le faire, tandis qu'on aurait dû, au contraire, les proléger et même les glorifier La persécution, bornée comme l'était l'autorité juive, ne dépassa pas d'abord les provinces soumises au culte de Moïse, ou, tout au plus, les pays limitrophes, c'est-àdire Antiochc et Thessalonique. Elle était alors timide, modérée, peu sanglante, et par conséquent peu destructive. Mais aussitôt que le paganisme, maître de presque tout l'univers, commença à lancer ses foudres contre les chrétiens , et surtout lorsque les empereurs romains eux-mêmes s'en firent les instruments, les persécutions devinrent importantes, féroces, universelles, cl produisirent d'horribles effets.
DEMONSTRATION EVANGEL1QUE. EOMHltOSO El CONSONI.
Néron donna l'exemple, NérM qui désbo* norail le trône des Cet art l'an 50 de l'ère vulgaire. L'histoire laisse encore en doute --'il u'étail pas plus forcené que cruel. Dn fait ciilic looi suffirait à montrer qu'il était lorcené et cruel tout à la fuis- Ayant pris l'incendie df Troie pour sujet d'un de ses poëmes, il lit incendier Home pour se procurer une idée exacte de l'embrasement qu'il voulait peindre. Ces flammes exemple unique dans l'histoire, n'avaient été allumées, ni par accident, ni par s.iilo des fureurs de la guerre, ni pir l'effet de la vengeance d'un ennemi; elles .s'élevaient pour servir de pâture à la curiosité impériale, car le monarque, désireux de jouir de cet agréable spectacle, le contemplait du haut d'une tour !
L'empereur soupçonné foi lemenl et à juste titre d'être l'auteur de cet incendie, et redoutant les terribles effets de celte accusation, résolut de s'en disculper, en la faisant retomber sur les chrétiens. Il jugea d'autant plus f cilc de les faire croire coupables de ce grand crime, qu'ils étaient en proie à la haine générale, d'abord à cause de leur origine juive, ensuite parce qu'ils s'abstenaient de prendre part aux turpitudes de l'idolâtrie. Le féroce tyran, pressé de déchaîner contre eux l'animadversion du peuple déjà si puissante, fit courir le bruit que c'étaient eux qui avaient incendié Rome, et ne négligea aucun moyen pour tromper la crédulité de la population, et l'exciter contre eux. Ces faits sont aussi racontés par les auteurs païens, cl entre autres par Tacite qui les rapporte avec de grands détails dans ses Annales [liv. \v, chap. kk), retraçant avec la vigueur ordinaire de son pinceau les souffrances que les chrétiens eurent à subir. Je m'abstiendrais volontiers de les reproduire ici, si elles n'étaient étroitement liées avec le sujet de cette lettre dont le but est de prouver l'authenticité du Nouveau Testament. Les efforts héroïques faits alors par les fidèles, qui aimèrent mieux s'exposer aux martyres les plus cruels, que de s'écarter des doctrines et des vérités que ce livre enseigne, sont un éclatant témoignage en sa faveur.
C'est bien malgré elle que ma plume aborde un sujet si douloureux; ma pensée recule effrayée devant un tableau si déchirant. On frémit , on frissonne au souvenir des traitements horribles que les chrétiens eurent à subir; la description des nouveaux tourments inventés pour ébranler leur constance cl leur attachement à leur foi remplit l'âme de terreur et d'épouvante. Tantôt les fidèles étaient cousus dans des peaux de bétes fauves, afin qu'ils lussent lacérés et mis en lambeaux par les chiens; tantôt ils étaient livrés en pâlurc aux bêtes féroces elles-mêmes, affamées et excitées d'avance par une longue privation de nourriture. Ici ils étaient décapités, là crucifiés. Itaaucoup, encore, lurent enduits de substances bitumineuses, enveloppés lotit vivants de matières combustibles, puis livrés aux flammes; ils servirent à illuminer Houe pendant les ténèbres de. la nuit ; spectacle bieu digne du monarque régnant qui l'offrait ;
clarté bien digne de remplacer celle de s . pii.iie incendiée. Il appartenait à an Héron de i.iii e mi céder la lumière des corps de* ( hrélieas livrée ans flammes, à celle produite naguère par les maisons el les palais de Home païenne, embrasée tonl entière pour son amusement ; ces torches vivantes éclairaient les ruines amoncelées par le Caprice impérial. Le- jardins de Néron servaient, plus que tout autre lieu, d • théâtre à ces horribles atrocités, auxquelles "n ne pourrait ajouter loi -i elles ne nous avaient été affirmées par des auteurs loul à fait dignes de confiance sur ce poinl; car ils n'ont pas laissé ignorer .i la postérité que, pendant ces atroces exécutions , le féroce empereur dirigeait son char dans les jeux du cirque, au milieu de la joie et des acclamations du peuple
Si do la capitale de la Judée, la persécution sciait étendue dans toutes les provinces, el dans les contrées limitrophes, il était bien naturel que de la métropole du monde elle se répandit dans tout l'empire, el de là dans tout l'univers, que les apôtres avaient déjà parcouru pour y prêcher les vérités de l'Evangile. En effet, durant le court règne de ce monstre, les pages de l'histoire de tous les coins du monde habité furent rougies du sang des martyrs chrétiens, versé à flots en Italie el dans tous les pays qui constituaient l'immense empire romain, un des plus vastes de l'antiquité. Tous les empereurs qui tinrent le sceptre après ce tyran abominable suivirent son exemple par rapport aux chrétiens, quoiqu'ils ne fussent point aussi cruels que lui envers leurs autres sujets. C'est ainsi que sous Domitien. autre monstre à face humaine, sous Trajan et Marc-Aurèle, quoique moins porlés à la cruauté, et sous Dioclélien, autre tigre féroce, l'Europe, l'Asie et l'Afrique furent plus que jamais arrosées du sang des martyrs. La capitale et les prov inces, les citoyens et les empereurs, l'autorité civile et le pouv oir militaire, loul était conjuré contre les chrétiens ; et celle immense conjuration parlait du paganisme livré plus que jamais aux abominables pratiques d'une obscène idolâtrie.
Ces persécutions, quoique terribles en néral, se ressentaient cependant du plus ou moins de penchant à la cruauté des empereurs régnants : elles devenaient plus violentes selon que le prince était plus porté à la férocité. 11 est donc aisé de pressentir que les horreurs commises sous Dioclélien ont dû éclipser loul ce qui avait été fait avant lui. Eusèbc de Césarée nous en a transmis le récit dans son Histoire ecclésiastique lie. vin). 11 en parle comme témoin oculaire; son rapport ne peut donc manquer d'être c\a< I. car un historien , écrivant comme les avant vus, ces événements horribles, arrives au milieu de la paix cl du calme, mérite une confiance pleine et entière,
Basèbe ■ transmis à la postérité ces précieux documents sur la persécution qui se passa sous >es veux, affirmant qu'à peine l'empereur Dioctétien avait promulgué, peud.iui son séjour a Nicomédie l'édit ordon-
DES MOYENS DE CONVERTIR LES ISRAELITES
nant de poursuivre et de proscrire les chrétiens , qu'un çrand nombre d'entre eux furent massacres , et entre autres plusieurs personnes élevées dans le palais impérial. Le principal effort de ces cruautés fut dirigé conlre le clergé. Les prisons ne se remplissaient plus de criminels , de voleurs et d'assassins, mais bien de prêtres de Jésus-Christ. Pour faire grâce aux victimes , on n'exigeait d'elles qu'une seule chose, qu'elles sacrifiassent aux idoles, cl il était enjoint de tourmenter par tous les genres de supplice ceux qui s'y refuseraient. Comme tous les chrétiens manifestaient hautement leur répugnance pour ces sacriûce abominables, ainsi un nombre immense de fidèles furent livrés au martyre en Afrique, dans la Mauritanie, en Egypte et dans la Thébaïde. Et qu'on ne se figure pas que ces atroces violences se soient prolongées seulement pendant quelques jours, ou pendant quelques mois : elles durèrent plusieurs années, durant lesquelles on vit se répéter tous les jours de déplorables exemples de supplices atroces, d'hommes, de femmes, et d'enfants égorgés par le fer, brûlés ou mis en pièces avec les raffinements les plus inouïs. Des villes entières furent livrées aux flammes et détruites, pour la raison que toute la population en était chrétienne, et que tous, grands, peuple, magistrats, s'accordaient pour refuser leurs adorations aux divinités païennes. Sous Maximien, une légion entière (la légion Théhaine), une des plus braves et des plus aguerries des armées impériales, fut d'abord décimée , et ensuite exterminée jusqu'au dernier homme, parce que les soldats qui la composaient étaient chrétiens, et préférèrent la mort à l'abandon de leur foi.
Tant d'exécutions ayant fini par émousser le fer des bourreaux et fatiguer leurs bras, le massacre des chrétiens cessa; mais alors commença pour eux une douloureuse agonie mille fois pire que la mort. Ceux qui avaient échappé aux supplices, et ils étaient en bien petit nombre, furent ou relégués dans des îles, ou condamnés aux plus pénibles travaux, ensevelis dans les entrailles de la terre et des montagnes pour en extraire les marbres et les métaux. D'autres se réfugièrent dans les déserts ou restèrenterrants dans les solitudes, se cachant dans les précipices et dans les fissures des rochers. Combien, après avoir évité le fer et le feu, périrent de faim, de misère et de fatigue ! Qu'on ne croie pas que ces persécutions aient sévi seulement dans les limites de l'empire romain; elles s'étendirent encore en Perse et plus loin. Sapor, roi de ce pays, commença ses cruautés en faisant décapiter Siméon , archevêque de Séleucie, avec plus de cent évêques et prêtres. Ces barbaries s'étendirent si rapidement et firent couler tant de sang, que le tyran, effrayé de co carnage, le restreignit au seul clergé. Les églises furentdétruites,Ies autels renversés, les prêlres égorgés. Mais toutes ces atrocités purent-elles intimider les fidèles, et leur faire renoncer aux cérémonies religieuses de leur culte? non; elles ne firent
que raviver leur|force, et leur intrépidité, dépassant toute mesure naturelle , se montra supérieure à tous les efforts des hommes. Le sexe, l'âge, la condition, n'influaient en rien sur la fermeté des martyrs; leur visage était empreint delà force de leurs âmes, et calmes et sereins au milieu des tourments, ils convertissaient souvent leurs tyrans et leurs bourreaux.
L'histoire des martyrs seule serait un puissant argument pour prouver, et moralement et philosophiquement, la divine vérité d'une religion qui sut inspirer tant de constance, tant d'élévation à des hommes, obscurs pour la plupart, et dont la naissance et l'éducation ne semblaient pas comporter un tel héroïsme. Faiblesse du sexe, âge tendre, habitudes molles et délicates, rien n'empêcha les chrétiens de résister, intrépides, aux persécutions, et de se soumettre aux martyres les plus cruels, aux morts les plus douloureuses, plutôt que de s'écarter des préceptes que les saints livres enseignaient, et de trahir la foi de ce Christ qu'ils proclamaient comme le Messie et le Rédempteur.
Ces pages, à peine ébauchées par moi, ont toujours exciié, et exciteront toujours l'étonnement et l'admiration de l'observateur franc et impartial ; j'ose même dire qu'elles doivent proiiuire cet effet plus encore sur l'incrédule qnesur l'homme de foi, car regardant cet héroïsme comme purement humain, il doit l'admirer d'autant plus qu'il lui refuse une source divine.
Quelle différence entre les souffrances de ces martyrs généreux et magnanimes, et les douleurs obscures, quoique prolongées, du judaïsme, douleurs supportées sans gloire, sans profit, sans résultat, sans fruill On voyait couler goutte à goutte, et plutôt avec ignominie qu'avec héroïsme, lesang Israélite, tandis que, dans le christianisme, ce même sang plein de vie et bouillonnant, comme s'il eût été vomi par un fleuve rapide, se répandait au profit de la race humaine, et pour le progrès de l'humanité. Le terrain fécondé par lui produisait de nouveaux héros qui lefécondaient encore; à la vue doce sang, d'autres martyrs s'élevaient et tombaient, et par leurexempleouvraient la voie à d'autres, qui combattaient cl mouraient encore pour la foi du Christ; et toute celte foi venait d'un livre, d'un livre qui propage l'exemple du premier martyr, mis à mort pour la rédemption de l'espèce humaine. Sur les iraces de ce premier martyr, combien de milliers et de milliers d'hommes marchèrent nu martyre pour la même cause, fortifiés par un livre 1 Et ce livre est l'Evangile, le code du monde civilisé?
Conservez-moi votre amitié, et croyezmoi
Votre ami affectionné, Lombroso.
Milan, 31 août 1844