ANTÉCÉDENTS DE LA. QUESTION
Le christianisme est le seul système religieux qui ait eu à soutenir, dans tous les grands événements de son existence, les oppositions de la science et de la philosophie. On s'imagine trop sans peine que ses ennemis sont d'hier. Si on reporte un moment ses regards vers ses origines merveilleuses, on s'apercevra facilement qu'il est né dans la tempête et qu'il a grandi dans la contradiction. Le docteur Kuhn remarque que les premiers ennemis du christianisme n'étaient ni moins ardents, ni moins subtils que nos contemporains (2); qu'il lui a fallu, pour s'établir, subir l'épreuve de la science comme l'épreuve des bourreaux. Les grands cultes qui se sont développés en dehors du culte du Sauveur se sont établis par le sabre ou par les combinaisons rafiinées du despotisme. Nous ne pensons pas que le bouddhisme, le brahmanisme ou lemahométisme eussent pu se développer sous l'œil de lynx des Celse, des Julien, des Poq hyre, et eussent gagné bien des esprits et bien des cœurs. Le christianisme, dès sa naissance, ne s'est pas placé sous la tutelle du despotisme; il s'eslmis, dès ses premiers moments, au grand jour de la science et de la liberté. M. Pierre Leroux reconnaît qu'il ne s'est .établi ni par l'ignorance, ni par la fraude, m a i s bien par la discussion et par la lutte (3). M. Villemain est tellement convaincu de celte vérité, qu'il explique, par la supériorité du génie chrétien, la propagation merveilleuse du christianisme dans ses temps héroïques (k). La conduite des premiers fondateurs de l'Eglise à celle époque sérieuse de son histoire doit élre la pensée constante el la consolation perpétuelle des cœurs vraiment chrétiens. Il esl encore des esprits faibles au sein de notre Eglise, qui n'ont,
(l)La publication de col ouvrage a été commencée en .i vi il \Htti, dans les Annales de philosophie chrétienne. Ceiie remarque ett essentielle pour comprendre certains détails.
i:) .1 :iii Kiilni, La vie de Jésus au point de vue lie la science. Introduction,
pour le temps que la Providence nous a donné, qu'un monotone et mélancolique anathème. Heureusement tous les catholiques français ne partagent pas des sentiments peureux qui fortifient l'apathie et qui servent d'excuse à la paresse.
On l'a dit plus d'une fois, nos glorieux soldais qui, fatigués des combats de chaque jour, s'endormaient de lassitude dans les neiges de la Russie, ne rouvraient jamais les yeux à la lumière. Nous ne comprenons pas la fatigue que certains esprits dans nos rangs voudraient changer en théorie de désespoir ou en politique d'engourdissement. Si l'Eglise de France venait à s'endormir dans la bataille, et nous aussi , nous ne rouvririons peUl-ètre jamais les yeux à la lumière et à la vie.
Dans le temps d'agitation où nous vivons, quand on cesse de combattre, il faut cesser de vivre. Mais après tout, il faut avoir bien peu de cœur et bien peu de sentiments véritablement chrétiens , pour trembler ainsi devant l'<nnemi. Nos pères aimaient la lutte et souriaient à la persécution, comme les héros Scandinaves souriaient devant la mort. La lutte , après lout, n'est-ce pas la vie mèmcjle l'Eglise, et la couronne d'épines ne lui sied-elle pas aussi bien que la couronne de reine? L'Eglise , il est vrai, a repris, depuis cinquante ans, le bâton de l'exil et l'habit des persécutions. Elle a les pieds meurtris de la fatigue des chemins, et les yeux remplis de pleurs, par le scandale de tant d'apostasies. Mais, pour moi, c'est cette Eglise ainsi souffrante et désolée qu'il me plaît de défendre jusqu'à mon dernier jour. J'aime à le croire, et nous en avons heureusement des preuves éclatantes, bien des cœurs catholiques parlaient mes sentiments. Quanta ceux qui n'ont pas eue ire compris bs nécessités de la lulte où nous vivons, le bonheur de comballrc et de souf-
(3) Pierre Leroux, Encyclopédie nouvelle, art. C7uûtianisme
0 Villeinmn, Mélanges littéraires. Il va sans dire qn nous ;i> u:i M. Villemam comme un ad-
versaire du i ini-t.anisme.
DEM0N8TRATI0N EVANGEUQUK. L'ABBE CHASSA Y.
SK*
(rir poar l'Eglise, puisse la voix du ciel, plus poissante que la noire, leur crier un jour dans leur sommoil : Lazare, sorte! !
Ce serait une misère bien profonde et bien triste, si tous ne comprenaient pas maintenant, au point où nous en sommes, l'immense nécessité de l'aetion. Les doctrines ont pris, par suite des circonstances politiques no la société moderne se trouve lancée, un irrésistible besoin d'agir sur les esprits. L'Evangile a dit que les enfants du siècle sont plus prudents dans leurs affaires que les enfants de lumière. Les choses, en vérité, ne sont-elles pas toujours ainsi ? le parti rationaliste, si étrangement divisé dans ses doctrines, forme, dans son action contre l'Eglise, une masse intelligente et compacte. Ce fait, depuis longtemps sensible pour tous les esprits qui suivent le mouvement des idées, est devenu plus éclatant que le soleil depuis la fameuse déclaration de guerre faite au Collège de France. Les catholiques inexpérimentés ont pu voir, avec une inquiétude comme avec une surprise profonde, les conservateurs et les révolutionnaires, les voltairiens et les éclectiques , le Constitutionnel et les Débats prendre tous la cocarde de guerre contre l'Eglise et marcher ensemble sous les mêmes étendards.
Il est maintenant impossible de se le dissimuler : nos adversaires ne sont pas seulement des esprits aventureux qui marchent sansdirection, sanschefet sans mold'ordre. Il suffit d'étudier un petit coin d'une province pour juger de quel immense réseau le rationalisme enlace tout le pays. Depuis le fonctionnaire indifférent ou défiant pour l'Eglise, jusqu'aux écrivains qui rédigent les journaux de la localité, vous rencontrerez partout les mêmes préreniions et les mêmes précautions à l'égard des doctrines catholiques. Une chose qu'il faut remarquer, c'est que ces préventions se traduisent toujours par des actes qui maintiennent dans les masses, à l'égard du christianisme, une antipathie qui n'est pas encore arrivée dans les provinces à l'état de décroissance. Ce qui constitue l'unité de ce mouvement, c'est l'influence du haut enseignement universitaire. Le rationalisme populaire puise dans cette direction une supériorité de lactique et d'ensemble qui fait sa force et son audace. Il nous importe donc avant tout, pour bien comprendre tous les périls qui nous entourent, de savoir quelle doctrine et quels rapports communs unissent entre elles toutes les fractions en apparence si divisées du parti rationaliste et universitaire.
Les idées qui maintenant dirigent l'enseignement universitaire peuvent se rapporter à deux sources principales: les doctrines historiques et les doctrines métaphysiques. L'Eglise a toujours subi cette double épreuve; elle a toujours vu contester par ses adversaires, tantôt sa philosophie, tantôt son histoire. Celle attaquait l'histoire evangéliqucet Julien la philosophie de l'Evangile. Il n'a pas été rave non plus de voir les mêmes hommes combattra *n même temps
l'une <t l'autre, comme l'ont fait Voltar d'Holbach. Au stiii* siècle, n >u> voyons des esprits différend tuivre celte double tendance. J.-J. Rousseau, Diderot, Bel vélins,
Saint-Lambert, attaquent le christianisme par la métaphysique; Burigny, Dupuis, Cou-
dorcet, Volney, ne cassent de tourner l'histoire contre l'Eglise, eu essayant de renverser par des faits l'invincible tradition du christianisme. Il y a quelque chose de Simple et de naturel dans celle marche. Les esprits qui ont une tendance irrésistible à la spéculation ne sont guère préoccupés des faits, et ils s'imaginent assez facilement a\oir renversé l'immense édifice de l'histoin tholique avec un syllogisme en règle. On trouvera perpétuellement des hommes qui croiront toujours plus aux systèmes qu'a la réalité, et quand même Dieu écrirait luimême son nom dans l'azur des cieux, ils n'accepteraient son existence qu'après avoir renversé logiquement toutes les antinomies de Kant. Il est au contraire une autre classe d'esprits essentiellement positifs et pratiques qui professent assez d'indifférence pour les idées spéculatives; s'ils se détachent jamais du christianisme, n'allez pas croire que sa dogmatique n'est pas suffisamment d'a< avec les idées rationnelles: s'ils ont découvert par hasard, dans l'histoire divine du Christianisme, un fait particulier qui ne leur paraisse suffisamment prouve , un point île vue qui prête à la légende, un abus du pouvoir papal , une opposition de l'Eglise au développement de la civilisation, \ous les verrez rapidement déserter les convictions chrétiennes , cl répeler sans cesse qu'elles sont inconciliables avec les faits.
La France du xix.' siècle a vu des esprits distingués combattre tour à tour el son histoire el sa philosophie. Nous ne sommes pas de ces gens qui veulent rapetisser les adversaires du christianisme, afin d'en avoir bon marché. Ce n'étaient pas des esprits médiocres qui ont pu faire à la foi de nos p res les larges plaies qui saigneront longtemps encore peut-élre. On ne compte guère, parmi les adversaires du christianisme en France au xixr siècle, beaucoup d'hommes qui aient essaye franchement de contester la refilé de l'histoire de I Evangile. Dans ses Cours de 1828 el de 1829, M. Cousin insinue perpétuellement que le catholicisme est nu fait naturel, une phase de l 'éternelle révélation de Dieu dans la nature et dans l'humanité. Mais c'était un esprit trop prudent pour attaquer directement l'histoire le 1*1 rai qui contient toutes les bases sur lesquelles repose la foi chrétienne. louffroj suivit à peu près la même marche. Dans son fameux article, Comment /<■< domines finissent , il réduit visiblement la doctrine catholique à n'être qu'un accident fugitif et périssable du grand drame qu'on appelle la viedugenre humain. Dans le Cours de droit naturel, il essaie, par des efforts pleins d'adresse et de mauvaise foi, d'identifier la morale catholique avec Unîtes les extravagances d'un
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
quiétisme outré (1). Jouffroy, surlout dans ses Mélanges, est un esprit ferme et décidé, Quoiqu'il ne conteste pas positivement l'histoire de l'Evangile, on voit que c'est l'occasion qui lui manque plutôt que la franchise. Je ne m'arrêterai pas à quelques autres écrivains d'un talent évidemment hien inférieur, et dont les attaques contre la philosophie de l'Eglise n'ont pas laissé dans les intelligences de traces un peu profondes. Chaque rédacteur de journal s'imagine en savoir plus long sur les plus hauts problèmes philosophiques que n'en savaient saint Augustin, Bossuet et Fénelon. Mais nous croirions manquer de vérité comme de justice en confondant ces réputations de coterie avec les esprits distingués dont nous avons parlé tout à l'heure.
En même temps que M. Cousin et Jouffroy exposaient dans les chaires de Paris, avec un succès incontestable, les principes qui devuient remplacer l'ancien dogme, d'autres hommes s'élevaient à côté d'eux et combattaient aussi l'Eglise à leur manière. Ce n'était pas par des hypothèses philosophiques, mais plutôt par les faits, qu'ils essayaient Oc prouver que l'Eglise catholique avait suivi la marche des autres institutions humaines. Ils la montraient perpétuellement, et dans leurs livres et dans leurs cours, se développant par le travail des âges, granilisant comme une plante vigoureuse qui s'épanouit par les soins qu'on lui donne; puis enfin subissant la loi fatale de la décadence et de la mort. On voit que nous voulons parler de M. Michelet et de quelques écrivains de la même école. Je ne puis m'empêcher d'avouer que cet historien distingué a porté la question sur son terrain véritable et solide. M a admirablement compris l'esprit positif deson siècle, qui veul des résultats bien plus que des systèmes. S'il était vrai, comme il l'a dit, que l'Eglise n'est qu'une combinaison purement artificielle et qui garde encore visibles dans son histoire les traces de ses perpétuelles variations et de ses transformations sans fin, la promesse du Christ serait vaine, et nousaurions souffert et combattu non plus pour l'épouse vivante du Sauveur, mais pour un vain fantôme. Celle tentative éclatante n'était pas certes un événement nouveau; M. Michelet l'avait prise dans le protestantisme, tout en l'exagérant. Aveclui, la] guerre contre la doctrine catholique sortit des abstractions rêveuses , entra dans le domaine de la réalité comme de la vie.
On pense bien qu'elle n'en devait pas rester là Après avoir attaqué l'Eglise, comme il se trouve que ses preuves sont en définitive les mêmes que celles du Christianisme, on devait se tourner tôt ou tard contre la révélation elle-même (2). Mais c'était une opération délicate et périlleuse. Les hommes qui avaient déjà tant avancé le progrès du
(\) Droit naturel, 1. 1, chap. Mysticisme.
(2) J'écrivaisceslignesavanl de connaître le dernier ouvrage de M. Michelet. Ce livre justilie tout ce que je dis la de la tendance définitive de cel écrivain. M. Saisset l'a jugée comme nous, dans un remarqua-
DÉMOHST. FVA*r.FUyi;p. \\ III
rationalisme en France par les systèmes ou par l'élude des fails, n'étaient pas commodément placés pour pousser leur marche victorieuse jusqu'au cœur même du Christianisme. On n'avait pas encore renouvelé l'usage du jésuitisme pour souffleter avec hypocrisie la grande figure du Christ. Les hommes dont nous parlons appartenaient tous à l'Université. Leur position leur interdisait donc d'aller jusqu'au bout de leurs théories historiques. C'étaient des hommes en dehors de leur corporation qui devaient appliquer leur méthode. Avant la publication du livre de Strauss en France, il se fit quelques tentatives dans ce sens-là ; et ce sont ces tentatives que nous nous proposons d'apprécier, afin de bien faire connaître l'étal des esprits au moment où la Vie de Jésus, traduite par M. Littré) commença à faire du bruit en France.