H. PIERRE LEROUX ET SON ÉCOLE
M. Pierre Leroux mériterait d'être mieux connu des théologiens. Son Encyclopédie, résume presque toutes les objections, les rancunes ou les préjugés du rationalisme contemporain. Les prétentions de cet écrivain ne sont pas médiocres. 11 a voulu continuer tout à la fois Jouffroy et M. Michelet. On ne peut s'empêcher de trop rendre hommage à son extrême franchise. 11 n'en veut, lui, ni aux ullramonlains , ni aux jésuites, ni aux néo-catholiques, c'est au Christianisme tout entier qu'il s'attaque; il ne renie ni Voltaire, ni Diderot, ni Hegel, et reproche plusieurs fois à M. Cousin de les avoir abandonnés par politique ou par peur (3).
M. Pierre Leroux n'a pas réuni dans un ensemble systématique ses idées sur la vie, la personne, les miracles et la doctrine du Sauveur. H les a dispersées, soil dans le livre de l'Humanité, soil dans VEncyclopédie nouvelle, et principalement dans ce dernier ouvrage. Parmi ces idées, les unes sont simplement spéculatives, et les autres historiques. Nous ne nous arrêterons p :s à discuter le panthéisme bâtard que le livre de l'Humanité expose d'une manière si prétentieuse, si lourde et si pédante. Nous nous attacherons surlout à faire comprendre l'ensemble de sa doctrine sur les origines divines du christianisme, parce que c'est sur ceterrainlà surtout que nous prétendons comparer l'incrédulité française du XIX' siècle avec l'exégèse allemande donlStrauss est le représentant le plus complet.
M. Pierre Leroux commence par supposer que la doctrine que l'Eglise enseigne maintenant à tous les coins du monde n'est pas celle qu'elle a reçue de son fondateur. On voit qu'il part de l'hypothèse historiquement si fausse, admise par M. Michelet. Le dogme actuel , corrompu dans ses bases , n'est plus qu'un instrument docile aux mains de
ble article de la Revue des deux mondes (1er février 1845).
(3) De l'Eclectisme, par t'ierre Leroux. —On trouvera dans Le Christ et l'Evangile, la France, I, un portrait beaucoup plus complet de M. Pierre Leroux*.
DEMONSTRATION EVANCELIQUE. L'ABBE CHASSAY.
la tyrannie pour l'asservissement et pour l'abrutissement des peuples. L'Eglise el le
trône pèsent encore sur les nalions avilies de leur double poids. Mais quel était donc le dogme primitif, et quelle était donc son Ofigine î Le Christianisme n'était pas, comme on le pense, un fait nouveau : le inonde moderne, av«C toutes ses merveilles, est né p.ir un plagiat. Le Christ, prophète de l'idéal, devait renverser la fatalité <|ui dominait *ur l'ancien monde, en rendant populaires les sublimes pensées que la philosophie avait , bien avant lui, prechées dans les écoles ou dans les sanctuaires. (Juelle est, en effet, la base du Christianisme, sinon le dogme du ),oyof? Or, qui ne sait que la doctrine du Verbe fut enseignée dans le> écoles sacerdotales de l'Egypte, dans celles de Pylhagore et de Platon, bien avant la naissance de Jésus? Les premiers philosophes du Christianisme appliquèrent à Jésus tout ce que la science païenne avait imaginé du Verbe.
Quelle part Jésus prit-il lui -méin" à ce tra- ■vail d'où sortit la merveille du dogme chrétien? C'est une chose qui n'est pas claire dans M. Pierre Le ou\. L'Evangile, dont il veut bien reconnaître l'authenticité, U" nous donne là-dessus que des renseignement-, qui n'éclaircissent pas < elle grave quest on. Ce qui paraît probable, c'est que le Christ, esprit enthousiaste, était partagé par la double tendance du matérialisme judaïque et du spiritualisme platonicien. On le voit perpétuellement, par les guérisons qu'il faisait à l'aide de secrets purement naturels, s'efforcer de faire croire qu'il pouvait assurer icibas l'immortalité de la vie corporelle. La doctrine de la résurrection des corps, qui doit être suivie du règne de mille ans sur la terre, est tout empreinte d'un matérialisme grossier que le Christ avait pris chez les juifs. Jean-Baptiste présenta dans sa doctrine la même confusion d'idées hétérogènes. A côté de maximes élevées, on y retrouve la pente de l'esprit national, dont Jean l'évangèliste et Paul s'éloignent le plus parmi les fondateurs du Christianisme (1).
Il y a dans cet ensemble d'idées, deux résultats significatifs que nous tenons à mettre en lumière, parce qu'ils serviront;-! constater les profondes divisions de nos adversaires sur les points les plus importants.
M. Pierre Leroux suppose, 1° l'authenticité de nos Evangiles; on pourrait le démontrer par plusieurs citations du livre de l'Humanité. 11 suppose, 2° que les faits du Sau>eur peuvent tous s'interpréter naturellement ; or, ce sont précisément ces deux bases que le docteur Strauss a constamment dédaignées comme indignes d'être acceptées par la science du XIX' siècle.
Le système de M. Pierre Leroux sur Jésus- Christ n'est pas sans importance dans ia question qui nous occupe. Il sert déjà à
(t) Nous avons discuté longuement toutes ces liv-
SOlhèseS dans Le Christ et / E»«fl Me, la France, cli. n, I. Pierre Lei as Cb. m. Ctaris*ologie du hvie île l'Hunianiié. — Nous y renvoyons w>-> lecteurs. M. Leeollre, rue du Vieux-C oloml i<T. 90, publie maint*-
constater quelques-unes d s différence* profondes qui séparent lésée les rationalistes
de l'A.lemagiie • l de la I rame. Cei difé
se produisent d'une miuieie t ut nul sensible, dans un uuu^e qui traite pues
d'un bout a l'autre des grands problèmes religieux q'i'a voulu résoudre l'exégèse sceptique du docteur Strauss. Oh\re. c'est Jétus- Chrisl et sa doctrine, par M. Salvador.
M. SAXVfcOOl ET SE, l.0(. T I IM...
M. Salvadoi et juif d ■ Ration et ralonalisle d • religion, il lit parai re, en 1^-is, an 1 i v re qui (il du bi uil. Dans cet ouvrage, q* il intitula les Jnst tulions de Moïse, il | retendit que la Synagogue avait pu légalement condamner Jésus-Un isl a la croix. M. Dupiu aîné fil de l'ouvrage une spirituelle rélulalion(-i). Cependant, la haine judaïque de l'auteur des .n<ti(utions n'étaii pas satisfaite. En 183S, un an avanl que ne parût en Km le premier volume de la traduction du docleur Strauss, il lança d ms le public un nouvel ouvrage, qu'il intitula avec un- certaine emphase, Jésus-Christ et su doctrine l
Tâchons d'analyser tout le système de M. Salvador : c'est la meilleure manière d'en faire toucher (iu bout du doig' toutes l"S invraisemblances el les contradictions. Le livre (icJésus-tlaist et sa doctrine élail le dernier mot de l'hypothèse naturaliste, la dernière lueur d'un" lampe qui va s'éteindre
Dans quelles sources M. Sa'tador a-t-il pris l'histoire de Jésus-Christ ? C'est dans l'Evangile. M. Salvador , sur ce point, trouvait trois théories dans les antécédents fiançais, qu'il suit presque constamment , comme nous le désn ntreron* plus lard. 1. i première de ces théories consiste à nier ■ udement l'authenticité des Evangiles. Buri. l'avait exposée, avec une certaine Ingiq dans V Examen critique des apologistes de la rcliaion chrétienne, et c'est celle que Slraiiv a préférée. La seconde, généralement adoptée par les encyclopédistes , consiste à présenter la rédaction des Evangiles comme une des conséquences du système d'hvpocrisie par lequel Jésu«.-Christ et les apôtres avaient fonde la religion nouvelle. C'est ,i point de vue que s'est placé l'auteur de 17/ toire critique delà vie de Jésus-Christ. Enfin, une troisième méthode, c'était, avec l'inconséquenl auteur iV Emile, d'accepter l'autorité historique des Evangiles pour en éliminer plus tard tout élément surnaturel ou mystérieux.[fous verrons sur tous les problèmes tant soit peu importants, M Salvador rentrer dans le point de vue encyclopédiste de l'histoire critique, malgré le dédain qu'il parall vouloir professer pour celle philosophie dénigrante.
.M. Salvador commence son système comme Rousseau. Nous opposons avec plaisir aux partisansde l'hypothèse mythique la page
nant une nouvelle édition corrigée et augmentée de cet ouvra
(-2) Insérée dans les D^nnnislralions hanadiquet <le llissue. t. XVI. p. 727.
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
suivante, où l'écrivain juif a développé les quelques phrases éloquentes de l'auteur de ]' Emile :
•.< Les tradilions des quatre évangélisles reconnus s'accordent avec toutes les œuvres des apôtres, et avec la multitude secondaire des récils apocryphes, pour affirmer en commun l'existence de Jésus-Christ. Or, à quelque idée qu'on s'arréle , en définitive , touchant ces traditions, quelque influence qu'on réserve à la pensée systématique qui y préside, il est impossible, après un examen attentif, de ne pas les adopter dans leur eus -crible pour des monuments véritables ; il est impossible surtoutde ne pas avouer que, dans la supposition de la non-existence de Jésus- Christ, li puissanred'espril nécessaireauxauteurs pour concevoir et pour faire agréer si vite tous les détails d'une si étrange fiction serait, sans contredit, de beaucoup supérieure à la puissance que ces monuments mêmes, comparés avec leurs époques, obligent d'accorder à leur principal personnage Ensuite, est-ce à d'autres hommes que les Juifs que l'invention des tableaux évangéliques pourrait être attribuée convenablement ? A quelques génies de l'Orient, ou à des platoniciens d'Alexandrie? Mais, comment croire que des savants étrangers se soient réunis et se soient succédé dans l'ombre pour composer une œuvre où la science, prise selon son acception commune, est loin de jouer un rôle essentiel; une œuvre destinée à donner une haute importance à une petite nation, qui était alors en proie au sort le plus malheureux; une œuvre enfin, dans laquelle le lieu de la scène, le héros, les figures accessoires,tout le matériel, appartiennent à cette nation même, c! où chaque ligneexige, pour être comprise, la connaissance rigoureuse d ■ son hisl .ire, de ses lois, de ses mœurs anciennes, des localilés, des préjugés, du langage, des opinions populaires, des sectes, du gouvernement, el des diverses clauses de. Juifs existant aux époques où les événements sont rapportés 1 (Salvador, t. 7cr. p.23hA2ol.)
Voilà les considérations qui ont mené les Bergiar, les Leland, les Lardner , les Duvi)i>in, les La Luzerne, les Staltlerà proclamer la véracité et la divinité des Evangiles. Car de l'authenticité à la véracité, quand il s'agit d'hommes qu'on ne peut supposer ni visionnaires, ni fourbes (lj,il n'y a qu'un pas; ni, pour ne point le franchir, il faul méconnaître une d, s lois les plus invincibles du monde moral. Il faut rendre cette jus t i cà l'école, mythique, qu'elle n'a pas contesté ce P' i h i ipe de sens c >mmun.
Pourquoi donc M.Salvador n'admel-il pas simplement, comme nou , la "ûracilé de ivs B vangiles? Au rèi 'être réparé du docleur Strauss sur ce point fondamental de l'authenticité, il s'en rapproche complètement quand il est question d'examiner les faits historiques, surtout les fait» miraen': ix qui s'y
(1) Nous avons rlévelnpprt.lnnguenicrif ces considérations dans Le Christ et l'ICvanqUe, l" Allemagne, II, A. v, art. 2, Témoignage do> apôtres.
montrent pour ainsi dire à toutes les pages. Il y a, dans cette partie de son livre, un système d'argumentation tellement semblable à celui du docteur Strauss , qu'on a peine à croire celte analogie simplement fortuite. M. Salvador semble combiner les arguments du professeur de Tubingue et ceux de l'encyclopédiste qui a composé l'Histoire critique de Jésus-Christ. Pourquoi l'auteur de y Histoire critique refuse-t-il d'accepter, comme digne de foi, le témoignage des Evangiles? C'est à cause des contradictions (Ch. 3, p. k2 et 68 ) et des improbabilités (JbiJ. , p. 51). M. Salvador ajoute un troisième argument, c'est qu'ils contiennent des faits purement allégoriques, el qu'on est amené à supposer nécessairement que la partie de la vie de Jésus, conforme aux prophéties, n'est qu'un arrangement fait après coup, et qui ne représente nullement les événements tels qu'ils se sont passés dans la réalité. Ce sont là des reproches sérieux et graves, et, s'ils étaient fondés, certainement notre foi serait vaine, comme parle saint Paul. Mais il y a bien des siècles que le Christianisme est habitué à voir passer de tels orages, sans que son invincible histoire ait rien perdu de sa force ou de son autorité pour les esprits calme . et sérieux. Reprenons en détail toutes ces allégations.
Qu'est-ce donc, dans l'Evangile, qui paraîi si invraisemblable à M. Salvador? Les miracles, certainement? Nous savons gré à M. Salvador de nous avoir fait grâce de la métaphysique hégélienne à l'aide de laquelle le docteur Strauss prétend démontrer l'impossibilité radicale des miracles (2). Pourtant M. Salvador ne serait-il pas, sans s'en apercevoir, sous l'empire des mêmes présuppositions chimériques? En eff-t, plusieurs des adversaires de M. Salvador, MM. Ccllorier, Guillon, Maret, l'ont accusé de s'être placé, dans les Institutions de Moise, au point de vue d'une philosophie panthéiste, jalouse, comme l'a dit spirituellement M. Quinct, de toute individualité, même de celle de l'oiseau qui vole dans l'air. On a reproché les mêmes préoccupations au docteur Strauss, et c'est évidemment cette philosophie qui lui aura donné cetle impartialité dogmatique, dont il se vante avec un si risible sang-froid, dans son introduction. Au fond, c'est bien la racine de louîe l'opposition qu'on renouvelle maintenant, avec tant d'énergie, contre la certitude de l'histoire de l'Evangile On s'est, par de vaines abstractions puisées dans une philosophie sans valeur et sans vie, indisposé, bien longtemps à l'avance, contre toute espèce d'ordre surnalur I. On n'éludie plus les faits qu'avec celle pensée-là j on les pressure, pour me servir d'une expression du docteur Slrauss, pour en fairesorlir la déraison. El qu'on ne vienne donc, plus non* parler des impossibilités do l'histoire de iKvangile 1 Nous croyons fermeté) Voyez la théorie do Strauss sur ce point dans J.r( hritûl rF.vunqile, l'Allcm.q,'ne, n.
DEMONSTRATION EYAN'GELTQIE. L'ABBE CHASSAT.
Ml
ment, il est vrai, que l'Evangile nVst guère facile à concilier avec Spinosa, ou hien avec Hegel ; mais la contradiction de c< s sysièiii t s n'est pai moins grande à l'égard du sens commun qu'à l'égard des faits que raconte l'Kvaugile. Le genre humain, lui, croit et a toujours cru au surnaturel. Cette conviction unanime et constante, enracinée dans ses entrailles, prouve que le surnaturel n'est pas si radicalement impossible qu'on le veut dire aujourd'hui. D'ailleurs qu'on y réfléchisse hien, il sulfit 'l'un seul fait, véritablement miraculeux, pour renverser tous les systèmes a priori, INiisque MM. Strauss et Salvador ne veulent pas des miracles de 1 Evangile, nous leur produirons de nombreux témoignages en faveur des miracles (1), et dans ces écrits, il ne sera facile de contester ni la bonne foi , ni l'authenticité ! Les rationalistes sont loin d'avoir tout fait. L'histoire merveilleuse du Christianisme n'est pas seulement contenue dans l'Evangile. Depuis les Actes des apôtres jusqu'à saint Bernard, nous leur présenterons plus lard des té i oins des miracles, et quels témoins ! Il ne sera guère facile de transformer en fourbes ou en visionnaires des hommes dont la science et la bonne foi sont éblouissantes comme le soleil. Nous ne croyons pas davantage que M.
Salvador soit fondé à transformer en allégories certains miracles do l'Evangile : par exemple, la multiplication des pains, qui lui semble figurer la sagesse nournssanllesâmes, sans s'épuiser jamais. 11 n'a pas le droit de supposer non plus que l'accomplissement des prophéties n'ait existé que dans l'imagination des rédacteurs de l'Evangile. Ce sont là des hypothèses qui sont complètement inconciliables avec, la conviction qu'il garde que les Evangiles sont véritablement authentiques. On ne peut, eu effet , admettre que de tels arrangements aient été jamais faits par les témoins des événements, à moins qu'on n'en fasse des fourbes d'une audace capable de tout braver. Supposé même qu'on leur attribue, contre toute évidence, un pareil caractère, le Christianisme ne se serait-il pas perdu dans toutes les cJasses de la société par ces premiers excès d'effronterie et de mensonge ? Quand même on admettrait, avec M. Salvador, que les apôtres étaient des gens instruits , et que les marchands de poisson qui s'attachèrent au Sauveur avaient fait de bonnes études dans les écoles nationales de la Judée, l'hypothèse de la fourberie n'en resterait pas moins contraire à tous les principes du sens commun, comme à toutes les lois inorales qui régissent les volontés humaines. Les Juifs alors n'auraient pas eu besoin de recourir à l'accusation de magie et à la persécution, d'engager secrètement les apôtres à se taire : il leur eût suffi d'opposer la simple notoriétédes événements. Ce nesont pas de si grossières tromperies qui eussent pu enraciner dansles cœurs une religion qu'on savait exposer ses sectateurs aux persécutions de tout genre. D'ailleurs, M. Salvador ne semblet-il pas convenir lui-même quelquefois qu'il est
difficile de transformer en imposteurs les héroïques fondateurs 'le l'Eglise primitive? Nous avouerons bien que c'est là une heureuse inconsrgnnue; mais elle pi ouve au moins I Ombien il est Impossible, de notre temps , <)(. prouver que la merveille du monde moderne est sortie d'un escamotage !
Un troisième repro< he fondamental, ce sont les contradictions. C'est sur ce reprorhe qu'est basé presque entièrement l'ouvrage du docteur Strauss, qui, dans quatre volumes d'un prodigieux ennui, les analomiseavec une exactitude di^ne d'un résultat plus sérieux. Il semble vouloir garrotter avec des fils d'araigne • l'immense colosse du Christianisme. Mais vous verrez qu'on jour le géant brisera bien ces fragiles réseaux, comme il brisa jadis la lourde pierre que les juifs avaient roulée sur luil On rougirait d appliquer à l'histoire une meth de aussi vide, et qui prouve une aussi étrange petiesse d'esprit. Ne sent-on pas , au milieu de ces apparentes divergences de détails, l'inimitable unité de cette grande vie du Christ, dont l'inventeur serait plus admirable que le héros; c'est J.-J. Rousseau qui l'a dit ! Il n'est pas d'histoire qui pût tenir devant une pareille méthode. Eu pflït, dans tous les récits, même les plus authentiques, dès qu'ils sont attestés par des témoins divers, on trouve toujours dans les détails une multitude de divergences. C'est là un principe lumineux que le docteur Néander a mis en avant dans sa fameuse Lettre en réponse à la consultation du ministère prussien. Nous en montrerons plus tard toutes les fécondes applications.
Une fois ces principes généraux établis, M. Salvador en tire les conséquences. C'est alors qu'il lui est arrivé de faire comme tous les naturalistes qui ne se contentent pas de retrancher dans l'histoire de l'Evangile, mais qui la complètent par leur imagination. Le docteur Strauss, dans son Introduction, se moque d'une telle méthode. Voyons comment elle a réussi à M. Salvador.
Jésus n'est ni le Eils de Dieu, ni le fils de Joseph. M. Salvador juge à propos de renouveler ici toutes les vieilles impiétés vollairiennes que les philosophes du dernier siècle avaient puisées dans les contes rabbiniques. 11 n'a fait que copier l'Histoire critique de Jésus-Christ (Ch. t, p. 26 et ch. 3, p. 59 et s.). H n'était guère digne d'un esprit distingué d'avoir recours à de tels moyens. Jésus n'est pas non plus fils de David. M. Salvador essaie de le prouver par les contradictions prétendues des deux généalogistes, comme l'aval essayé déjà l'auteur de l'//i>toire critiqut \'n. I, p. '23 , et comme l'avait fait aussi le docteur Strauss. M. Salvador ne croit pas non plus que l'histoire du dénombrement puisse s'accorder avec le récit des historiens profanes. S'il s'était donné la peine d'ouvrir le savant Lardner , il n'aurait pas répète celle objection mise en avant par l'auteur de l'Histoire criti(/ue(ib.,p. 35). Il ne voit dans la louchante naissance à Bethléem,
(t) C'est os qu« nous avons fait dan» Le Chritt ex FEwmtfilt, l'Allemagne, R.
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVEKSAIKES KN ALLEMAGNE
dans l'abandon do. la mère et de l'enfant, dans toute cette narration si simple et si sublime, que la fuite et les douleurs d'une épouse infidèle, sans s'apercevoir que la présence de saint Joseph , dans toutes ces circonstances , renverse celle odieuse hypothèse mêlée du fiel du judaïsme et de l'Encyclopédie. S'il n'accepte pas le récit du massacre des innocents, ainsi que YHisloire critique (ch. 3, p. 43), c'est pour des raisons que Lardner a victorieusement combattues. Le voyage des mages, qu'il conteste, en suivant toujours l'encyclopédiste (ib., p. 43), se lie parfaitement, quoi qu'il en dise, avec l'histoire évangélique : s'il avait voulu seulement jeter un coup d'oeil sur une simple concordance, il aurait pu facilement dissiper, sur ce point, tous ses doutes (1).
A trente ans, Jésus se décide à se produire comme le Messie : il va sur les bords du Jourdain trouver Jean-Baptiste, son cousin , avec lequel il avait fait ses éludes chez les Ksséniens (2). M. Salvador répète ici le conte d'Holbach dans {'histoire critique {ch. 3, p.71). Le prophète du désert, qui brava les tyrans jusqu'à son dernier jour plutôt que d'abandonner un seul point de la loi, M. Salvador en fait un conûdent de comédie 1 Après celle scène, arrangée à l'avance comme une parade , Jésus résolut de faire des miracles. Sa mère, qui l'avait vu s'exercer dans la solitude, l'exhorta à commencer dans les noces de Cana ; Jésus ne se résolut qu'avec peine à essayer son pouvoir de Messie (3). lincouragé par le succès, depuis, il n'hésita plus. Pour expliquer ces miracles embarrassants , M. Salvador prend le fond de sa théorie dans V Histoire critique de Jésus-Christ , dont il supprime les injures les plus graves , et qu'il complète par les curieuses découvertes de M. Pierre Leroux sur la puissance de la magie. Les miracles, suivant M. Salvador, ne tirent pas beaucoup à conséquence. Quelle doctrine n'a pas eu ses miracles? Et d'ailleurs, ils étaient si communs dans ce temps-là que personne n'y prenait garde I M. Salvador, après l'encyclopédiste, avec lequel nous aimons à le comparer , attribue à Jésus-Christ deux méthodes pour produire les faits merveilleux par lesquels il fonda sa puissance (4). 11 n'avait pour guérir les malades d'esprit qu'à user sur les âmes enthousiastes de la magie de sa parole , qui faisait dire aux Juifs : Jamais homme n'a parlé comme cet homme 1 Quant à la guérisou des corps , il n'y faut pas voir plus d'embarras. On sait qu'il est tout simple, avec une science occulte plus profonde que celle du vulgaire, d'ouvrir les yeux aux aveugles-nés, de commander à la tempête, de
ressusciter les morts les morts, quand ils
sont morts; car M. Salvador a de bonnes rai-
(1) Voyez de Ligny, Vie de Notre-Seigneur Jésus- Christ. — Miiiiiluil, Concord. des Evangiles. — Arnauld, Histoire et Concord. évangél.
I 1 Nous avons longuement réfuté cette hypothèse dans Le Christ et l'Evangile, la France, ch. m; art. Il, Le Chtist était-il Essénien?
sons pour penser que Lazare, par exemple, ne l'était pas (5). Dans les mains d'une pareille exégèse , l'histoire de l'Evangile n'est plus qu'une suite de quiproquos ou d'escobarderies fantastiques. D'ailleurs, M. Salvador a bien soin de faire remarquer, comme l'auteur de l'Histoire critique ( ch. 4, p. 69 ), que c'était en Galilée que Jésus-Christ multipliait ses miracles, vu que les paysans de Galilée n'avaient pas une science d'examen bien sérieuse et bien approfondie. Nous demanderons, par curiosité, à M. Salvador si Béthanie, où fut ressuscité Lazare, était en Galilée, et si la guérison de l'aveugle-né, sur laquelle les Juifs firent une enquête, ne fut pas opéréeà Jérusalem, souslesyeux mêmes des prêtres.
Nous ne suivrons pas M. Salvador dans toute {'Histoire de Jésus-Christ ; on y retrouverait perpétuellement le point de vue étroit du système naturaliste, c'est-à-dire la tendance continuelle à escamoter des faits surnaturels avec une dextérité plus ou moins contestable. Nous aurions sans cesse à signaler l'ignorance ou l'oubli des savants travaux de nos apologistes chrétiens , et à répondre à chaque instant à de vaines chicanes déjà mille fois détruites par les défenseurs des livres saints. Nous nous sommes borné à citer un certain nombre de faits caractéristiques, afin de montrer combien il était facile de renverser les objections de M. Salvador par les solutions les plus vulgaires de l'exégèse. Nous nous réserverons encore d'analyser une portion capitale de son livre, parce que l'auteur y abandonne presque complètement sa tactique de modération feinte, et qu'il prouve par là, comme nous l'avions déjà dit, que le système naturaliste se trouve entraîné tôt ou tard au point de vue vollairien , et qu'il n'était possible d'éviter ce point de vue odieux qu'en tombant dans les folies calmes et modérées du système mythique.
Jésus avait compris de bonne heure que la mission qu il avait entreprise menait à la mort. En approfondissant les prophéties, il avait bien vu que tout homme qui ne cimenterait pas la réforme par son sang, ne pourrait jamais faire recevoir son œuvre comme venant du Messie. 11 paraîtrait que ce fut dans son esprit un élan d'enthousiasme plutôt qu'un calcul d'ambition ou d'orgueil.
Le récit de la passion tel qu'il se montre dans M. Salvador indique une certaine préoccupation qui fait contraste avec le sang-froid glacial du docteur Strauss, qui semble presque y voir un mythe du serpent d'airain. Cependant ces deux adversaires de l'Evangile sont amenés à l,i même conséquence, c'est-à-dire à reprocher aux rédacteurs de l'Evangile d'a-
(3) Voyez aussi dans YHisloire critique les réflexions sur le miracle de Cana, au chap. iv, p. 82.
(4) Cf. d'Holbach, Histoire critique, chap. IV, p. 09, cl chap. vin, p. 108.
(5) Comparez Histoire critique, chap. xiv, p. 268.
DEMONSTRATION EVANGELIQlh. L'AUBE CHAMàT.
voir arrangé à leur manière le drame qui termine la vie et la mission de léaa*. M iparmi ces analogies, s»' produisent de curieuses dilîen iiivs. l.'eiilhou-i.iMue juif, qui veut effacer du Iront de sa nation la lâche restée ton jour- li vide du -an g du Sauv nir, et l'indilT' •rence sceptique du théologien de l'école ée Hegel, forment une remarquable, antithèse. Si M. Salvador ne veut pas croire aux railleries jointes à la cruauté, aux outrage- en paroles et en actions, aux coups sur la joue, aux crachats au visage ( t. H, p. 100 ), c'est qu'il a pris à cœur de venger de la longue injustice des siècles lu modération des juges et des bourreaux du Fils de Marie. Voilà ce qui le porte àaccuserd'exagéi ation, desupposition, de mensonge, de falsifications calomnieuses toute riiistoirc évangélique de la passion du Christ (1). C'est toujours le vieux cri national : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! Le fait si éclatant de la résurrection paraît produire dans M. Salvador le même embarras que dans l'esprit du théologien allemand. Ils semblent Huiler l'un et l'autre entre des hypothèses plus ou moins impossibles- M. Salvador renouvelle d'abord avec l'encyclopédiste, auteur de l' Histoire critique, l'hypothèse de l'enlèvement secret (2). Il expose encore la supposition allemande, si bien combattue par les deux médecins Gruner, qui consisle à transformer la mort du Sauveur en un simple évanouissement. Du reste, nous n'en voulons pas à M. Salvador d'avoir montré dans cette question capitale la plus grande incertitude. Sur ce point, comme sur tant d'autres de l'histoire du christianisme, le rationalisme n'a jamais pu que bégayer les hypothèses lei plus contradictoires; et si nous avions le malheur de ne pas ajouter foi à l'Evangile, les misérables chicanes qu'on fait pour l'attaquer nous donneraient certainement l'envie d'y croire.
Tel est le fond de la vie de Jém$-Chri$t, d'après M. Salvador ; elle est tout entière construite d'après un point de vue qui n'a rieu de bien nouveau. Mais l'ouvrage que nous examinons propose une question qui touchequelques problèmes assez intéressants et qui reparaissent perpétuellement dans les publications rationalisées contemporaines.
Quelle était donc la doctrine de Jésus-Christ? Etait-ce un esprit original et novateur, qui se montre dans l'histoire, sans antécédents comme sans héritage? M. Salvador s'accorde avec les partisans du système mythique, pour réduire, autant qu'il se peut faire, à d'étroites proportions la grande figure du Christ 3).
(1) Voyez pour les détails, t. Il, p. 94, 98, 102, 103, elc.
lï\ Histoire critique, chap. xv, p. 500.
(ô) Voir dans un article suivant \ Exposition du système du docteur sii ;im>-.
(4) Voyez, encore l'Exposition du système ilu docteur Strauss.
(5) Nous avons réfuté ces diverses Bilpposittal - eu parlant de MM. Pierre Leroux, Jean Reynaed, etc., dans Le Christ et it'.vannile.
(6) Voyez ['Exposition du système du docteur
Bfl un mot, comme tant le système mythiqoe, Jésot-Cbrltl a du beaucoup | -es i ceaaeofa, bien plnaenrore au\ héritier- de ta pnoie i i> ne l.iut pai »'ima-
giuei, COttBM le pensaient l« s Juif» île mu
le m pi, que léana-ChrisI u avait pas Ml des études assez approfondie*. Il aval eu avec les Lsséiiieus de* rapports intimes, ci leur
système mvsiique M fraternel avait moreé
une grande influence sur son esprit et les développements de sa doctrine. L'en juil 'suppose mémo, avec «'auteur de i // toire critiqué eh. S, p. 55 ) , que, d us un voyage d'Alexandrie, qui lui parait pou'taul dilli ile à prouver, Je-us aurait pu connaître | fi>nd toutes les traditions irre< o-onentales dont celte ville savante était alors le centre. D'un autre coté, il s'empara des traditions de l'Asie occidentale, que les Juifs avaient rapportées de la captivité; et c'est dans ce pêle-mêle d'idées hétérogènes qui trouva les principes de la aoovotle doctrine (5). Le millénarisme en était le point fondamental, et peut-être la seule pensée qui fut bien significative (G). Nous avons dit que c'était là l'opinion de M. Pierre Leroux, et il l'a développée avec une prodigieuse diffusion dans son livre De l'Humanité. Cette hypothèse, eommetantd'aulres, c»i prise aux encyclopédistes , auxquels le rationalisme contemporain emprunte souvent, tout en les mallrailant quelquefois avec ingratitude (7).
Après la mort de Jésus-Christ , le dogme chrétien se compléta par le travail de l'unagination et des esprits. On voit ici M. Salvador rentrer tout à fait dans les points de vue des mythiques; seulement, il n'a pas été aussi conséquent qu'eux, et il ne présente pas la même unité d'idées, parce qu'il garde de I histoire du Christianisme «les rameaux mutilés qu'ils en voudraient totalement détacher.
Pierre conserva le véritaole système du Christ, théorie qui n'avait ni beaucoup d'eclat, ni beaucoup de profondeur, il fut le chef des Nazaréens (8), petite secte qui disparut bientôt devant les immenses développements d'un nouveau christianisme. Le fondateur de ce nouveau christianisme fut l'apéèra saint Paul, que le docteur Strauss transforme en visionnaire (t), el que M. Salvador présente comme un homme habile, peu délicat sur le choix des mov eau 10). Il a suivi en cela deux pamphlets encyclopédistes 0Oaa| létemenl oublié* (il . Dans l'Eglise fJ'Ep c.-e, l'influence de saint Jean lit entrer dan» la doctrine chrétien ne des clément» et r,iu- : ers empruntes aux traditions pythagori-
Slrauss.
fît Voyez le Tableau des Saints, chap. u.
\. rea oa qui ragaada S niai dans Le Christel moite, I Allemagne, i, chap, i, art. -
(Oi llioltick, p. 17 de la tr.i lueii u française.
La leliiiaiion de < ein bvpobes de M. Salvador dans Le Christ et t'LvunaUe, l'Allemagne, il, Témoignage d i mmiI Paul.
(Il) I rumen de saint Paul. cli. xhii, et Tableau des Saints, cli. u, par le baron d Holbach.
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
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ciennes, platoniciennes (1), et orientales ; et une mythologie (out à fait renouvelée se substitua insensiblement à la mythologie païenne, qui tombait de jour en jour en décadence par suite du progrès irrésistible d'idées plus jeunes et plus vivaces. 11 est facile de saisir l'identité fondamentale de ce système avec celui que M. Pierre Leroux a défendu dans la Nouvelle Encyclopédie. Le panthéiste anglais Toland, au XV11L siècle, en avait jeté les bases dans son Nazarenus (2).
Le livre de M. Salvador fut prodigieusement vanté par les journaux rationalistes ; le Siècle le compara à tons les grands esprits qui, dans les différents moments de l'histoire, avaient crié au nouveau Dieu marchant au Capiiole : Tu n'es pas immortel ! Cependant l'ouvrage de M. Salvador fut, à la suite de ces déclamations soufflées par des compères, l'objet de quelques critiques vraiment sérieuses. Un coreligionnaire de M. Salvador fit peser sur son livre un jugement impartial et sincère (3). Mais l'appréciation la plus habile, la plus spirituelle que nous connaissions, est celle que M. Granier de Cassagnac publia dans la presse en 18.39. Il termine ainsi son ingénieux travail : Ce n'est ni prouvé ni écrit.