LE DOCTEUR RC-HR
Le docteur Rohr, superintendant de Weimar, est un des esprits les plus téméraires de l'Eglise luthérienne. 11 a poussé la hardiesse rationaliste jusqu'à proposer un formulaire de foi dont on a dit avec raison que les Juifs et les Mahométans auraient pu le signer sans aucune répugnance. Le mauvais succès de celle confession anti- chrétienne l'a lendu un peu plus réservé, sans arracher de son âme Je dévouement à la cause du rationalisme (1).
La Bibliothèque critique pour les prédicateurs, publiée par le docteur Rohr (2), offre aussi un examen du livre de Strauss, par un anonyme, avec un appendice du rédacteur lui-même. Cette appréciation donne au lecteur une idée assez nette du procédé employé par Strauss, pour transformer toutes les relations en mythes; elle cite de nombreux exemples de ses résultats , et souvent elle en fait en même temps bonne justice. Pourtant, les défauts qui sautent aux yeux, à l'examen le plus superficiel du livre de Strauss, sont les seuls qui soient mis en lumière. Tous ces points sont traités plus à fond dans les ouvrages de Rlaiber, de Vaihinger et Ce Harless, dont nous parlerons plus lard. Au point de vue de ce critique, il est aussi question de parure poétique des mythes. On dit, à propos de l'histoire de la naissance et de l'enfance de Jésus : « Pour ce qui regarde les temps anté-historiques de la vie du Sauveur, l'opinion mythique n'a rien de choquant. » L'auteur se réjouit de ce que Strauss a combattu avec des armes victorieuses, les idées grossières de prétendus miracles arrivés à la naissance de Jean-Raptiste; il reconnaît aux naturalistes le droit de les révoquer en doute. D'un pareil point de vue, on ne peut évidemment blâmer, dans le procédé de Strauss , que son exagération , sa précipitation, sa méthode arbitraire; c'est aussi ce. que l'ont ces naturalistes qui croient rester chrétiens.
Mais l'appendice du docteur Rohr appelle plus fortement l'attention, d'abord à cause de l'auteur lui-même et de son style bien connu, qui s'élève souvent ici jusqu'à l'éloquence, ensuite encore à cause du fond même de l'ouvrage. Le docteur Rohr, en effet, cherche à faire une apologie de l'hypothèse naturaliste sur les documents du Nouveau Testament et sur leur substance historique, et à la justifier contre l'accusation de se confondre avec l'opinion mythique. Ce théologien trouve une différence énorme entre le système naturaliste et le système mythique; il expose ainsi cette différence : le premier reconnaît tous les faits essentiels de l'histoire évangélique comme complètement avérés et
(•'.) 17" volume, II» partie, 4836. p. 202-289.
DEMONSTRATION KVANGKLIQl'E. L'AME CHASSAT.
dignes de foi; il n'abandonnera pas le moindre tles traits du Christ historique, et il fait de l'image du Sauveur le palladium sacré de riiuinanilé, que nul ne pourrait lui ravir. L'opinion mythique fait préci-émenl l'opposé: et ce qui est caractéristique dans la pensée du docteur Hohr, c'est que la critique du docteur Strauss est appelée par lui hypermythique, et que, par conséquent, il approuverait une théorie mythique modérée. Mas où est la limite? — Il s'exprime quelquefois avec force, et prononce un blâme formel sur la manière dont le docteur Strauss traite les récits de l'Iîvangile. Il dit, par exemple : « Le docteur Strauss, confiant dans l'arbitraire illimité avec lequel il soumet les quatre évangilesaux ciseaux desa critique, lient tellement pour certain queeequi est rapporté dan-, les relations évangéliques est en majeure partie non historique, qu'il semble que l'on doive encore lui savoir gré de la générosité avec laquelle il a laissé à la clirelienlece sommaire sec et sans force de la vie, des actions et des souffrances de Jésus. »
Ce que l'on appelle l'opinion mythique de Strauss prête le liane de tous côlés : elle est absolument inadmissible, et ses principes doivent la l'aire considérer comme très-dangereuse. Elle a certainement de l'unité, et elle est conséquente; mais elle est si audacieuse, si arrogante et si légère, qu'elle anéantit tout ce qui a été regardé jusqu'ici comme digne de foi dans le domaine de l'histoire évangélique. Les faits les moins douteux de l'Evangile sont renversés de fond en comble au moyen d'une censure des circonstances accessoires les plus insignifiantes. Mais l'impression favorable produite par ce zèle du docteur Kohr, en faveur de la partie historique des Evangiles , diminue sensiblement quand nous voyons comment il blâme, comment il rabaisse l'Evangile de saint Jean, qu'il met en opposition avec les trois premiers. 11 ose même comparer saint Jean et Schleiermacherl
Il va sans dire que dans cette apologie du naturalisme, l'opinion supernaturaliste doit recevoir quelques traits en passant. Mais Kohr emploie les mêmes tours d'adresse, depuis longtemps usés, qu'il iilâme chez le docleur Strauss dans sa manière rationaliste do comprendre les Evangiles ; il cherche ensuite à démontrer surtout par des passages de ses propres sermons, que, si on le considère comme l'interprète de l'histoire sainte, ou ne peut reprocher ni hypocrisie, ni fourberie à l'instituteur naturaliste du peuple , tandis que le théologien mythique, dans une telle mission, porte toujours atteinte à la vérité et à la droiture. En terminant, l'auteur se vante de pouvoir sourire avec tranquillité, quand les théologiens partisans d'une Eglise stable rêvent la mort prochaine ou même déjà arrivée du rationalisme. Selon lui.SchuderolT (1) a prouvé, clair comme le jour, que le Christ n'avait encore jamais été honoré
NI
aussi sincèrement et aussi dignement qu'aujourd'hui, et Cela, comme il le l.iit etilcmlre assea nettement, parce qu'a présent le rationalisme est véritablement vulgaire, c'est-àdire une chose enraciner dans le peuple, et qu'il a profondément pénétré la manière de penser de la majorité prolestante. — On peut, sans danger, le laisser tranquillement chanter victoire : le rationalisme, déjà jugé et condamné par la science, le sera encore bientôt par l'histoire
LE PROFESSECH ERCC.
Krug naquit en 1770 2). Défenseur actif de la philosophie de Kant, il lui succéda dans sa chaire de Kœnisberg, qu'il quitta en 1809 pour celle de Leipzig. Il a employé toute sa vie et toute la fécondité de sa plume à étendre les idées de Kant aux dépens du Christianisme. Arrivé à la fin de sa longue carrière, il a perdu beaucoup de sa popularité. Ses deux ouvrages les plus célèbres sont : le Dictionnaire de la philosophie et ses Lettres sur la perfectibilité des idées religieuses, qui ont servi de base à tous les systèmes contemporains surle perfectionnement du christianisme.
L'allilèle qui, depuis vingt ou trente ans, n'a pas laissé passer un mouvement politi-
3ue ou scientifique sans avoir dit son avis ans une brochure, le professeur de Leipzig, exprime aussi son opinion sur l'œuvre de Strauss, dans un petit écrit particulier : de l'Ancien et du Nouveau Testament, par rapport au Perfectionnement du Christianisme par Ammon, et à la Vie de Jésus par Strauss (Leipzig, 1836).
Le professeur Krug appartient à l'école socinienne; l'écrivain le plus avancé de celte école, c'est Ammon. On peut voir dans son célèbre Magasin l'exposé de son système théologique t. III, IV partie*.
Le professeur Krug parle d'abord des causes de la transformation du Christianisme, c'est-à-dire des différentes formes que la vie chrétienne et l'expression de la foi ont prises dans le cours des siècles, puis des suites de celte transformation. Il en conclut qu'il faut marcher en avant, continuer à perfectionner le christianisme pour arriver a la religion universelle, faire entrer dans sa substance celle des autres religions positives, et le dépouiller de plus en plus de tout ce qu'il a de national, de local et de temporaire. Le mysticisme et le mythicisme sonl signalés comme de fausses voies dans la transformation du christianisme; et, en peignant cette dernière théorie, il parle avec blâme de l'ouvrage de Strauss. — Strauss a fait mention de l'auteur comme de l'un des savants qui ont concouru au perfectionnement de l'opinion mythique, quoiqu'il n'ait pas donné assez d'elendue à son système : voilà pourquoi celui-ci doit, ici comme dans tant d'autres de ses livres de controverse, s'occuper de si propre défense. Ajoutons encore celle circonstance, que cela lui fournil l'occasion de revenir sur
t) Vol. A. Ire partie de ses derniers annuaires.
ï) sLrnge*i mort depuis que nous avens écrit ces ligne».
LE DOCTEUR STRAUSS ET; SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
son idée favorite, la perfectibilité de la religion révélée, qu'il a traitée, il y a déjà plus de quarante ans, dans ses lettres sur ce sujet, lettres qui firent alors quelque sensation. Dans le chapitre où il pose celte question : Que faut-il faire aujourd'hui? il conseille de marcher en avant, et précisément sur le même chemin indiqué par Ammon dans son livre intitulé : Perfectionnement du Christianisme, ouplutôtdans la voie qu'il a montrée lui-même dans ses Lettres en 1795. Quant à Strauss, il dit que son ouvrage trahit un trop grand penchant à découvrir partout des mythesrcequi nes'accorde pas, certes, avecl'absence de préjugés et son érudition si vantée. « Strauss , ajoule-t-il, se permet cette conclusion, évidemment fausse cependant : puisqu'il y a quelque chose de mythique dans les Évangiles, loutdoitdonc y être pris dans ce sens. » Krug remarque, avec assez de finesse, que Strauss n est pas conséquent : « On doit, dit-il;, s'attendre qu'il se présentera un jour un mylhicisle plus hardi (1), qui, accusant ses prédécesseurs de timidité, déclarera mythique tout ce que les documents du christianisme rapportent sur son fondateur, sans aucune exception. Le mythicisme de Strauss, ajoute-t-il encore, est exagéré et irrationnel. 11 ne convient pas d'ailleurs à l'auteur de la Vie de Jésus de regarder les naturalistes avec tant de dédain, comme s'il était placé si haut au-dessus d'eux, lui qui emprunte si souvent leurs armes et emploie des raisons semblables aux leurs. 11 est inconséquent quand il combat la manière de penser rationaliste; car, on doit en convenir, c'est le naturalismequi a donné naissance aux mythes. >< Rétablir dogmatiquement ce qui a été détruit par la critique, parait à Krugun tour de gibecière et un prestige; et il se réjouit beaucoup de l'embarras où se trouve Sirauss à cette question : Que doit faire le pasteur spéculatif dans l'Eglise? Car, ila beau se'relourner, il entend toujours une voix qui lui crie : Tu es un menteur!
Mais Krug a-t-il le droit de regarder les œuvres de Strauss et celles d'Ammon comme essentiellement différentes? Nous croyons que non, et nous devons nous associer complètement à ces paroles prononcées quelque part : « Voilà qu'à côté du vieux théologien de Dresde vient se placer un jeune professeur deTubinguc, pour détruire de fond en comble l'ancienne foi de dix-huit siècles au christianisme et à son fondateur. Ce qu'Ammon n'a pour ainsi dire qu'ébauché dans son ouvrage sur le perfectionnement du christianisme, pour l'amener à une religion purement humaine, le docteur Strauss l'a achevé dans sa Vie de Jésus. Si Ammon ne va pas aussi loin que Strauss, s'il laisse encore subsister un Christ historique, il suffit de lire son ouvrage pour être suffisamment préparé à l'absence de toute présupposilion chrélieune que l'on trouve chez Strauss. »
BAUMGARTEN-CRUSIUS.
Baumgarten-Crusius est connu par son
(\\ La prédiction de Krug s'est réalisée : Brum liauer est venu après Strauss