LES THÉOLOGIENS SPÉCULATIFS
Li gnose enfle, la charité édifie S. Paix.
Si la richesse d'une théologie consistait dans la prodigieuse variété des systèmes, la théologie allemande serait certainement bien supérieure à tout ce que les siècles chrétiens ont produit de plus grand. On avait cru jusqu'ici que ce qui faisait la beauté du christianisme, c'était cette merveilleuse unité que le Christ avait lant désirée pour son église, « afin qu'ils soient un comme nous sommes un (Jean, xvu. 22)1 » H était réservé au protestantisme de montrer au monde, comme une richesse , la prodigieuse fécondité de l'esprit de système, el les variations sans fin d'un rationalisme extravagant.
Nous no ferions pas connaître d'une façon complète et satisfaisante l'histoire du grand débat soulevé p ir le livre de Strauss, si nous ne parlions de< adversaires qui se sont oro-
(î) Voyez Dictionnaire des Girouettes
nonces contre lui, dans les rangs de la théologie spéculative. Théologie spéculative!
N'est-ce pas bien là une de ces formules allemandes, de ces bizarres unions de mots , qui traînent nécessairement après elles un cortège de définitions compliquées? La France, qui était au temps de Bossuet la terre classique du sens commun, a conservé quelque chose des bonnes traditions du xvii siècle. Elle avoue naïvement trouver singulières les querelles, les devises et les prétentions de la théologie allemande. Il faudrait encore bien des génies comme MM. Michelet et Quinet, pour faire admirer aux compatriotes de Pascal les profondes excentricités des Schieiermacher, des de Wette, des Strauss et des Marheineckel J'ai nommé sans y songer les maîtres et les idoles de la théologie spéculative, pasteurs et docteurs de cette prétendue église chrétienne d'au delà du Rhin, chrétienne, comme MM. Cousin, Damiron et Saisset. Si ces professeurs universitaires, au lieu d'enseigner dans les écoles de Paris, fussent nés dans ce pays, que M. Quinet appelle la terre classique des fantômes (1) , ils eussent été probablement des théologiens spéculatifs. Qu'est-ce, en effet, que le Cours de 1828 de M. Cousin, que les Essais sur la philosophie et la religion de M. Saisset , que certaines pages de l'Histoire de la Philosophie au xix° tiède, de M. Damiron ? C'est de la théologie spéculative. En effet, la religion spéculalive consiste tout simplement à introduire dans le dogme chrétien des spéculations philosophiques qui puissent le compléter et l'expliquer, et qui soient à la hauteurdo l'esprit du temps. Il est bien convenu, en effet, parmi les rationalistes, que la philosophie doit transformer le christianisme; mais quelle philosophie 1 Est-ce la philosophie de Spinosa.de Kant, de Hegel, de Schelling ou de M. Cousin? C'est là précisément la grande difficulté en Allemagne comme en France. M. Cousin, en 1828,etStrauss, en 1835, ont essayé démettre la parole de Hegel à la placedecelle deJésus- Christ. Le docteur de Wette veut substituer les idées de Schieiermacher à celles qu'ont prèchées les apôlres; et il va sans dire que chacun avance que son système est véritablement le seul qui contienne l'explication définitive du christianisme, la seule qui doive un jour le remplacer.
La prétention de la théologie spéculative, quels que soient sa couleur et son drapeau, c'est de faire un christianisme sans histoire. C'est ce que j'appellerais un christianisme bâti sur la raison , sur les idées , sur la science , comme la cité d'Aristophane , bâtie dans les nuées. On conçoit qu'un tel christianisme esteommode et qu'il sourit à beaucoup de gens. Une religion qu'on façonne et lorlure à son gré, dans laquelle on ne voit que le reflet de ses propres opinions, n'a rien de hien gênant pour la conscience humaine. M. Hautain a demandé très-spirituellement quels héros avait produits Yimpéralif coté-
(1) Allemagne et Italie, t. n, critique de Niénulir.
(2) Voyez I exposition du système de Schleieimatlier, dans Le Christ et l'Evangile, l'Allemagne, i.
gorique ? Nous demanderions volontiers ; nous autres, quel saint a produit la théologie spéculative? La théologie catholique a enfanté les Athanase, les Augustin, les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Jérôme, les Thomas d'Aquin, les Bonaventure, les Suarez, les Bellarmin, les Pétau, les François de Sales et les Fénelon, hommes plus admirables encore dans leur vie que dans leur doctrine. Tant que le bon sens catholique ne sera pas complètement étouffé dans cette Europe chrétienne, il sera bien permis , ce me semble, de préférer ces grandes et pures lumières à des esprits telsque les Schieiermacher, les de Wette , les Marheinecke et les Strauss !
Strauss est un théologien spéculatif. On croira difficilement en France que le rationaliste audacieux qui a vouluravirauChristsoa berceau glorieux et sa résurrection, ait eu l'incroyable pensée de composer une théologie dogmatique. Strauss a fait du dogme, il est vrai , non d'après saint Paul, mais d'après Hegel, car Hegel est le Christ d'un parti nombreux de la nouvelle théologie. Etrange théologie que celle qui met en tête de son Credo, à la place du Dieu vivant et véritable, la théodicée hégélienne 1 Mais avant de parler des adversaires que Strauss a rencontrés dans son propre parti , il nous faut parler de l'opinion du célèbre docteur de Wette qui se rattache , lui , non pas à l'école de Hegel, mais à celte classe de théologiens spéculatifs qui dédaignent le Christianisme historique pour y substituer un vague sentimentalisme. Schieiermacher est le fondateur de celte école (2j.
Le docteur de Wette est un des hommes qui avant Strauss ont fait faire le plus de progrès au système mythique (3). II n'entre pas dans notre plan de considérer ici ce célèbre écrivain comme théologien spéculatif.
Nous serions obligé d'entrer profondément dans les idées qui ont présidé à la composition de sa dogmatique. La forme indécise et vague qui règne dans cet ouvrage, le peu de clarlé même des pensées fondamentales rendraient celte tâche singulièrement pénible. Pourtant l'étude de la dogmatique de de Wette est loin d'être complètement insignifiante. Elle sert à montrer par quel rêve insaisissable on essaie de remplacer maintenant le christianisme des apôlres, c'est-à-dire le christianisme qui produit la vertu et la vie dans les âmes (k). Ce qui nous importe surtout , c'est d'exposer les hypothèses de de Wette sur le christianisme historique, afin de montrer les analogies et les différences de son système avec celui de Strauss.
Dans l'hypothèse de Strauss, presque loule l'histoircévangéliq ne est le produit de l'imagination de l'Eglise chrétienne primitive, sauf le 4e évangile, qui contient, dans ce qu'il a d'original, les fictions d'un homme isolé. On voit que sans s'inquiéter des impossibilités historiques, il renverse ainsi par la base
(3) Strauss, Introduction. — Tholuek, 1er cliap.
(4) Voyez de Wette, Dogmatik der Evang. Luth. Kirch, Berlin, 1821.
ISS
DEMONSTRATION EVANGELiQI'K. L'ARM CHASSAT.
toute la *io du Sauveur, De, Welle eil loin d'éire aussi Iran haut. Son esprit llotic embarraw sur In Ironiière île tous [es SVSté
me-, sans qu*ll pqiise on adopter un dam toute sa rigueur Ipgique. Nous pomprenoot cet embarras devant ï*invincib!c histoire du christianisme, et loin de regarder avec quelque- écrivains celte citation comme le ligna d'un esprit vulgaire, nous pensons qu'elle indique au contraire une liabilude de réflexion sérieuse qui fait contraste avec la décision pél niante et l'incroyable légèreté de Strauss. On aperçoit bien chez ne Welle l'inlenlion posi(i\c d'éliminer l'histoire du Christianisme, Afin de lui donner une base complètement idéale. Il parait croire, en effet, que les 1 1 <>i s premiers évangiles ont élé rédigés sous l'inspiration de la tradition orale. C'est selon loi cette tradition enthousiaste des premiers chrétiens qui leur a donné ces riantes couleurs de poésie, qui leur ôtent toute valeur véritablement scientifique. Mais quand il arrive à toucher de ses mains l'évangile de l'apôtre bien-aimé, le terrible démolisseur de l'exégèse allemande s'arrête comme effrayé. Il s'écrierait comme la sibylle : Deus, ecce Deus! En effet', voyez quelle merveille ! L'authenticité de ce quatrième évangile est appuyée sur de si fortes preuves , que je l'appellerais volontiers l'enclume sur laquelle s'usent tous les marteaux (1). La conséquence de ce fait est de la plus capitale importance dans la question qui nous occupe ; car dans quel évangile le Fils de Marie est-il plus grand, plus sublime, plus divin, que dans ce quatrième évangile? On est ébloui en le lisant de l'irrésistible clarté du christianisme historique, et l'auréole qui couronne le front du Christ s'élève au-dessus des nuages du doute, plus pure et plus rayonnante que jamais.
Ces' dans l'ouvrage le plus marquant de de Welle, que son embarras se trahit d'une façon véritablement intéressante (2). On voit qu'il est au fond choqué de la témérité de Strauss, et qu'il recule pourtant avec terreur devant cet effrayant fantôme du surnaturel . qui se montre dans tous les rêves des exécutes allemands comme la lèle de Méduse. Voyez plutôt I La lr' épilre de saint Jean est certainement de cet apôtre 1 Or, qu'il est difficile de ne pas reconnaître dans le quatrième évangile l'originalité de pensées et de forme qui caractérise celle épilre I — De Welle ne peut pa. répondre à loules les objections de Strauss; mais il a bien moins envie encore d'accepter toules ses décisions I— N'esl-ce pas
là l'ambarrat du sicaire «a voyant de VF sessj embarrassé de croire au sursature! de i i . tngile qu'a s i loppositiooT-»!! importerait bien cependant oc s. noir es sjoe i • itaii
que Jésus, quia changé ls monde! Dr WVtttj avoue ne pas connaître les limite» do ion savoir et de ion pouvoir; pourtant c'est hien de lui qu'est venu le fiât lui qui | < r. é le monde moderne.— Supposer, comme Si rauss, que c'est l'imagination des masses qui a t. ut le christianisme, c'est un rêve. — Cependant n'allez pas croire que Jésus «oit l'auteur ii loules ces merveilles qu'on appelle le christianisme. Ne fa util pas faire aussi la part à ce progrès humanitaire, abstraction de la philosophie moderne, à Inquelle on attribue tout et; qu'un ne peut expliquer
De Welle se console de loules ces indérisions en pensant qu'après tout il n'est pas obligé, lui, de résoudre lous les problèmes d'histoire ; que la foi du chrétien est bien au-dessus de toutes ces discussions de !a science ; qu'elle vit intacte et pure au fond du cœur, comme la goutle d'eau qui se caeho dans le calice d'une fleur (3). Celle preteution-là n'est pas nouvelle. C'est la vieille chimère du gnoslicisme, qui ne pourra j imais s'habiluer à ce que saint Paul appelait un grand mystère de piété, magnum pietutis sacramenium ( / Tint, m, 16). Mais le christianisme historiqueest sorli des élreinles glacées du gnoslicisme , ce vampire qui croyait sucer tout le sang de ses \eines. Nous espérons, nous, qu'il soulèvera un jour la pierre lourde que les docteurs de l'exégèse pensent (aire peser éternellement sur sa tombe. La Providence permet, par une sublime ironie, le triomphe passager des ennemis de la vérité, afin de montrer, par la profondeur de leur chute, la vanité dé lous les complots qu'on imagine contre elle : qui habitat in ra-lis irruiebit ros et Dominut subsannabit eos ! (f's. u, 4.)
Strauss a trouvé encore des antagonistes dans cette école de théologiens spéculatifs dont Hegel doit être regardé comme l'oracle. Nous n'avons pas à nous occuper ici de la théologie spéculative qu'a produite l'école de Schelling. On en peut >oir un très-curieux échantillon dans le Otite d'ail sur la philosophie allemande, publie p.ir M. Moeller, professeur à Couvain (a). Malgré l'envie que nous aurions de faire connailreà nos lecteurs toutes les faces bizarres du néoi hrislianisme germ. inique, l'unité do notre sujet nous oblige à ne parler ici que des partis.. Ihéologiques qui ont j fourni
(1) L'Evangile de saint Jean a trouvé en Allemagne de noiolir ux (I tenseurs. On peut juger de la prndigieiwe :niivile île l.i RU rature Ile «logique de ee payv , par la impie indication îles eer faim qui eut
discuté cette queâUoa, soii . u allemand, soit > ■ latin.
Ceui de no* h i leurs qui VOU .raient l'.qqnolon lir, seront bien aises d'avoir quelques renseignent nia sur les BOUrCPS : En allemand, Schlekei, SùSskind, N ildecke,<;.Si luuiili, \\ agtcuekkar, Btcnkuru, Bertbotdt, Gouingei , Ue.uge1, Hohr. WasjeiU,Geisse, \\ mer, Ots, Hauseï . ;l msen,Crome, Golahor, Heydenreich,Uugi Guérie I. . Fischer, Lucke.Sartorius.Kii latin, Glaser*
Van-Grieilniysen , K 'iser, Slein , Calmherj . Dsleri, Welter, rlt-tiberc. Borger, M « • ! I r. Rrintcke, Kuinn-'l. Voy* sur cèue question Le liant i
l'MU-nM.ani . I. i
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(5j ton l'exposition complète du sylèmodu d >et • • i île Welle, voyei Lt l.kml cl l EvtngiU, l'Al-
1 m l-IU'. I.
(il On peut voir aussi sur ce sujet A. Saintes, (ffeimacea ^ea^eetlssjSS alU-moud, en. xvm, Influencé
de Schilling.
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
quelques adversaires du livre de Strauss.
La doctrine théologique dont Hegel est le fondateur se rapproche encore plus que toules les autres des formules des hérésies primitives. L'école qui s'y rattache mérite donc par-dessus toules les autres l'épithèle de Gnostique. Pour Hegel, le Christ n'est autre chose que la figure de l'union du fini et de l'infini dans la personnalité humaine. Car c'est le genre humain qui est véritablement le fils de la mère immaculée et de l'esprit invisible. Pour faire comprendre aux hommes celte grande vérité, on a été forcé de l'envelopper dans les langes de l'histoire; mais il faut débarrasser la loi chrétienne de cette enveloppe grossière, pour en saisir la pensée qui vivifie. « L'unité de Dieu et de l'homme, dt M. Ott, dans sa remarquable analyse des opinions de Hegel, qui d'abord est en soi, se révèle à l'homme quand Dieu apparaît sous forme humaine. Celte conscience de l'idée absolue ne doit pas être produite sous forme spéculative, mais sons forme sensible, de manière à en donner la certitude à tous. Voilà pourquoi le fait a lieu dans un individu déterminé. Le Christ a été nommé l'Homme Dieu par l'Eglise. C'est ainsi que celte unité du divin et de l'humain est devenue un fait de conscience, et qu'on a pu, comprendre que le fini n'éiait pas inconciliable avec l'idée absolue, avec Dieu. » {Hegel et son système, p. kSd, 490.)
Si on nous demandait maintenant si véritablement Hegel enlevait à l'histoire évangélique toute espèce de réalité, comme cela paraîtrait suivre rigoureusement des formules que nous venons d'analyser, nous éprouverions de l'embarras à répondre (1). Hegel disait à son lit de mort : « Un seul « homme m'a compris, encore ne m'a-t-il pas bien compris (2). » Il ne faut donc pas s'élonner de ce que son école s'est si rapidement divisée, et si chacun de ses membres se fuit sur l'histoire du Christianisme des idées qu'on donne toujours pour celles du maître. Ecoutez la droite hégélienne, puis le centre, par exemple; enfin, si vous le voulez, la gauche; pas un symbole qui se ressemble ; chacun a sa philosophie, son exégès:\ sa théologie, et c'est ce chaos sans nom qu'on appelle l'indépendance de la pensée humaine 1
« Du vivant même de Hegel, dit M. Oit, quehiui s-uns de ses disciples se séparèrent de lui. Fichle, le jeune, essaya d'y adapter les croyances chrétiennes. Mais une scission bien plus importante éclata après la morl du maiire, et détermina la nouvelle direction
(1) Comme homme, Jésus-Christ (d'après Hegel) est un homme parcilà tous, un gr;ind homme, un Socrate. Il ne vit que pour la v< nié, pour faire un enseignement nom eau aux hommes. Cet enseignement n'est entera celui que I Eglise a lormu'c plus lard. Jésus est prophète, il allirme que Dieu parle, par sa bouche, quoiqu'il ne cesse en même lemps d'affirmer qu'il Ht li 'mine. Sa mort enfin vient sceller sa doctrine; connu S due, il est martyr de la vériié. (M. Ou, p. MO.) — Il va sans dire que M. Ott expose ces idées, mais ne les partage pas.
que devait suivre la plus grande partie de l'école... La fraction la plus considérable se rapprocha du parti libéral, qui n'était qu'un reflet du libéralisme français de la Restauration, et offrait un appui à tout ce qui flattait les idées vollairiennes. Vint ensuite le livre de Strauss, qui agrandit la séparation entre les deux partis, en ajoutant aux questions déjà controversées celle de la divinité de Jésus-Christ et de la vérité historique de la tradition chrétienne- Strauss était bien dans l'esprit de Hegel, et il démontrait par une foule de passages du maître, qu'il n'avait fait que développer les principes de celui-ci. Mais l'école hégélienne s'effraya de la témérité du disciple, les plus hardis n'osèrent l'avouer. Strauss lui-même, dans un des articles polémiques que souleva la critique de son livre, divisait l'école en'trois côtés : un côté droit, celui de Goschel, qui admettait l'histoire évangélique purement et simplement; un centre, pour qui J.-C. était l'homme type ; enfin, un côté gauche, dont les opinions ne différaient en rien des siennes propres, et qui ne le rejetait que par crainte du scandale. M. Michelel (de Berlin) proposait , dans son Histoire de la Philosophie, à laquelle nous empruntons ces détails , une transaction entre le centre et le côté gauche; il voulait en même lemps qu'on s'entendît avec Strauss, et accablait d'injures le côté droit avec lequel toute réconciliation élait désormais impossible (3). »
Avec un pareil accord sur les principes, on devait s'altendre à voir des membres de celte même école hégélienne, donl Slrauss est sorti , refuser de le reconnaître pour enfant légitime du père commun. Tout ce qui n'acceptait pas l'interprétation qu'il donnait dans sa Vie de Jésus, de la théologie de Hegel, devait lever conire lui l'étendard de la guerre ; ceci se comprendra d'autant mieux, si l'on ne perd pas de vue que l'école spéculative hégélienne renferme peu d'hommes aussi avancés, en fait de négation, quel'cslledocleurSlruuss (4). Lui et.Vlichelet (de Berlin) se placent à l'extrême gauche du parli ; ce sont les Armand Carrel et les Carnier-Pagès de la théologie spéculative, o II se trouve, dit M. Zeller, dans les rangs de celle école, des hommes plus modérés qui essaient d'interpréter Hegel dans sa signification la moins mauvaise, et de la dégager de iout ce qui choque le plus violemment les idées traditionnelles. (îoschel, cJapièslui, est la représentation la plus complète de celle tendance. Mais ceux qui , comme Slrauss , n'entendent la conciliation de la
(2) De Valroger, dans les Annales, art. Hegel
(3) Ou, p. 534 555. Pour lu suite eu rieuse de I Histoire de l Ecole, <.n peut voir Oit, 55.4-41, elA. Saintes, lli-loiie de Spinosa.
(!) En politique Strauss est conservateur et il s'est proiiimcé en rgiqiiement contre le parti révolutionnaire dans la chambre basse en Wurtemberg. En théologie, dt puis fjue nous BViHlS.tJCrll ces ligues, Straust es>l dc.iasse par un parti violent donl Feucrbach est un des chefs.
DEMONSTRATION EVANGELIQUE. L'ABBE Ml\
spéculation avec le Chri%lianisn.e, que par le triomphe définitif do panthéisme avec toutes
ses exagérations, accusent de piélismr <t
d'esprit arriéré, tout juge impartial aie lenr philosophie. Non-seulement Strauss est l'exegèle le plus distingué de celle fraction arantée de I école île Hegel, mais il en pool être considéré aussi comme le théologien. La JJoi/motigue chrétienne en lutte avec la science n'est pas un ouvrage moins cariem que la Vie de Jésus. » Il va sans dire que la Dogmatique de Strauss n'a pas la prétention de représenter l'enseignement d'une Eglise chrétienne. Ce n'est plus le dogme du passé ou celui du présent; mais l'auteur de la Vie de Jésus, se tournant vers l'avenir. salue avec enthousiasme l'heureux moment où l'Hégélianismc aura remplacé dans la bouche des apôtres del'humanilé, les divines paroles du sermon sur la montagne. Il lui faut pourtant rendre celle justice, qu'il flétrit avec une énergie tout à la fois franche et grossière, ces prétendues conciliations du Christianisme avec la science, que M. Cousin prêchait dans sa chaire de 1828. Nous irions certains de nos professeurs d'écouter, sur ce point, l'opinion de l'ex- ministre de Tubingue. « 11 n'est pas donné a chacun de posséder l'aplomb et la persévérance avec lesquels ScMeiermachcr savait si bien réduire en poudre fine Christianisme et Spinosismc, pour en former une mixtion dont on ne pouvait distinguer les éléments. Chez plusieurs le mélange de la foi chrétienne et des idées modernes ressemble parfaitement à de l'huile mêlée à l'eau, qui ne restent unies que pendant qu'on les secoue, tandis que d'autres, qui ne sont pas sans réputation , en font (l'image n'est pas plus ignoble que la chose) une masse de chair à saucisson , dans laquelle la doctrine orthodoxe est la chair, le doctrine de Schleiermacber le lard, et la philosophie de Hegel les épices. » 11 a ajouté encore : « Si les ultra-pieux devaient réussir à nous exclure de leur Eglise, nous le considérerions comme un gain. On a fait assez d'essais de fausses médiations ; il n'y a que la séparation des oppositions qui puisse conduire plus loin ,T). »
Le théologien allemand conclut donc, avec beaucoup plus de franchise que ne lo faisait M. Cousin dans son Introduction à l'histoire de la philosophie. Nous croyons devoir citer ses conclusions, parce qu'elles éclaircissenl le point de vue auquel l'auteur s'est placé en écrivant la Vie de Jésus-Christ :
« La réalité et la crédibilité des Ecritures sont attaquées ; la possibilité d'erreurs volontaires, du moins d'illusions, d'obscurcissements historiques par des légendes ou des mythes , se présente naturellement ; l'Ecriture ne paraît plus qu'une agglomération d'écrits fort divers et de valeurs très-différentes. Les prophéties disparais-
(I) M. Ldgar Quinel adopte celle opinion dans l'f UramoHtanitmt.
(~1) Dogmatique chrétienne en luite mec lu teienee^ par F. Siranss, l. I, § ±1.
(3) On peul voir une analyse de leur opinion dans
sent devant l'absence des événements, les miracles se dénouent devant l'explication mythique, et ce qui en reste retombe dans
le domaine du naturel: enfin, dans la révélation, l'homme finit par rocoOMtlrc se» propres lois, sinon celles de sa raison, du moins celles de se* sentiments et de son imagination , et voilà que , tendant les mains a celte image de lui-même, il la voit disparaître à mesure qu'il se considère intérieurement (-2). ■
Nous nous proposions d'abord de parler encore de plusieurs adversaires spéculants de la Vie de Jésus (3). Mais nous nous sentons pressés d'arriver à notre terme. H nous larde de parler des nombreuses réfutations donl le point de \ ue est beaucoup [dus historique. Nous laisserons paisiblement les théologiens spéculatifs s'égarer dans le rague d'incompréhensibles chimères, auxquelles ils donnent avec aplomb les noms les plus imposants elles plus majestueux. Quelle misère que la siluaiion du rationalisme ! Les hommes de la même école ne peuvent pas seulement s'entendre sur le premier article de leur symbole. Ils déchirent en lambeaux la doctrine de leur maître, plus violents encore queles bourreaux du Sauveur. Ils ne savent pas ce qu'ils veulent garder du Christ ; pas même ce qu'ils veulent conserver de Hegel. Ils prétendent gouverner l'avenir, et ils ne peuvent pas plus juger le présent que le passé. H est dans leur destinée, comme dans celle de tous les adversaires de l'Eglise, de se briser les uns et les autres contre la pierre de l'unité. La discorde qui précède et qui prépare la ruine esl déjà dans leurs rangs. Ils révent la conquête du monde, et ils ne peuvent pas même tracer autour d'eux un cercle infranchissable. Pour nous, assis dans la barque de Pierre, nous n'avons pas souci t!es venls cl des orages. Nous avons les yeux lournés vers les étoiles du ciel, nous sommes tranquilles el calmes, parce que nous savons bien que c'est Dieu qui nous mène, el quec'est à l'éternité qu'il nous conduit.