CHAPITRE XII
LE DOCTEUH KXAIBEK.
On croirait, au premier coup d'œil, que le royaume de Wurtemberg , qui a produit Strauss, est de tous les pays protestants le plus avancé dans la voie du rationalisme. On s'imaginerait volontiers que la Faculté luthérienne de Tubingue, où Strauss a composé son livre, doil être un foyer d'incrédulilé.II est au contraire à remarquer que celle parlie de l'Allemagne a mieux résisté que les autres à celle renaissance de l'esprit païen qui s'intitule philosophie. Depuis 1 invasion des doctrines rationalistes dans les écoles protestantes, plusieurs théologiens du Wurtemberg se sont prononcés contre les nouvelles opinions avec une certaine décision. On doit, selon Zeller, nommer avant tous les autres Storr, Fiait, Susskind etBengel. Le livre de Strauss, qui devait rencontrer plus tard ailleurs de nombreuses marques de sympathie, fut accueilli dans le Wurtemberg avec une défaveur qui dul élre très-pénible à l'ancien répétiteur de Tubingue. Le docleur Klaiber appartenait comme Strauss au clergé de ce royaume; il était pasteur dans le Remslhal. Le livre qu'on a publié sous son nom a été formé de noies trouvées dans sou secrétaire, el surtout à l'aide d'un travail qu'il avait inséré dans le IX volume des Etudes du clergé évangélique de Wurtemberg. Il a paru à Stullgard en 1836, sous ce Lire : Remarques sur la vie de Jésus au point de vue critique du docteur Strauss. L'auteur de ce livre n'était pas exempt de toule espèce de préventions rationalistes. Cependant il a toujours considéré la doctrine de la Rédemption comme la base essentielle de tout christianisme véritable. Il ne pouvait s'habituer, comme le font beaucoup de théologiens protestants, à comprendre un christianisme dont le Fils de Marie ne fûl pas la pierre angulaire. Pourtant il n'est pas rare, même en France, de rencontrer ce christianisme décapité, dont II. Edgar Quinel s'esl si spirituellement moqué dans le Génie des religiono (p. 92).
Parce qu'on a un sentiment vague de la grandeur morale du Christianisme , parce qu'on se plail à rêver, le soir, sous la voûte sombre des cathédrale! gothiques , parce qu'on ne veut pas traîner aux gémonies le sacerdoce catholique, ou se proclame audaciensemenl et facilement chrétien. Mais il n'y a point de Christianisme pour qui n'accepte pas les humiliations de !a crèche et les angoisses du (iolgolha. Le Christ n'esl pas une abstraction platonicienne ou bien une entité de la scholaslique, c'est uu fait , un
LE DOCTEUR STRAUSS ET SES ADVERSAIRES EN ALLEMAGNE
fait réel. On ne peut déchirer en lambeaux le tissu divin de sa vie merveilleuse. S'il n'est pas le fils de Dieu , il ne peut êlre rien à nos yeux. On croit le relever en le proclamant bien plus grand que Socrate. On ne s'aperçoit pas qu'en se contentant de le présenter comme le plus grand des hommes, on ne fait que le réduire au rôle d'un imposteur. Quand donc les adversaires de la révélation auront-ils le courage complet de leur trislesystème?Sans doute, en les voyant descendre plus avant dans l'abîme du scepticisme, nous ne pourrons nous empêcher de gémir encore sur l'avenir de leur âme égarée. Mais n'en résultera-t-il pas pourtant une grande leçon pour toute la société moderne? Ne saura-t-on pas voir enfin que si l'on veut obstinément repousser le Christ historique, on ne saurait rien garder de ces vérités chrétiennes qu'on reconnaît pourtant comme la base sainte et solide de tout lé monde nouveau ?
Klaiber, lui, ne comprend pas le christianisme sans le Christ historique. Dans un jugement général qui sert à' introduction, il s'indigne, avec une sorte de pétulance qui fait plaisir, contre les prétentions de l'exégèse nouvelle : « Le scepticisme, dit-il, a Lien grandi dans le livre de Strauss. 11 veut, comme un géant, s'élever jusqu'au ciel : mais il tombera brisé par la science et par la foi comme les Titans du paganisme. » Nous sommes aussi de ces gens qui ne s'effraient pas des prétentions de l'esprit novateur. La foi chrétienne est si forte et si belle, elle a jeté dans tous les cœurs purs des racines si profondes, elle satisfait si bien tous les besoins intimes des natures distinguées, qu'il n'y a pas de puissance au monde qui puisse l'arracher des intelligences véritablement convaincues. La religion des Athanase, des Justin, des Augustin, des François de Sales, traversa naguère des tempêtes beaucoup plus formidables. La vérité et la pureté du cœur soutiennent les âmes chrétiennes dans les rudes combatsde la vie. Mais, sur quelles vertus s'appuient ces esprits qu'a saisis la frénésie du doute? Quelles saintes et nobles pensées les inspirent elles guident? Est-ce la défiance de soi-même, le respect de Dieu, la prière continuelle qui marchent devant eux dans l'existence? Klaiber ne pense pas que ces esprits qui n'ont que la puissance du doute soient véritablement des esprits éminents. Loin de regarder celte tendance comme le privilège d'une nature supérieure, il la regarde plutôt comme une faiblesse. Il est vrai, les doutes qui semblaient invincibles à Foliaire n'effrayaient pas Pascal ; et le profond génie de Leibnilz regardait en pitié les objections de Bayle, tout aussi fortes pourtant que celles de Strauss. C'est que leChristianisme est une chose si élevée que toutes les âmes ne se trouvent pas, du premier coup . .'i la hauteur de ses idées. Saint Augustin avouait, avec cette admirable naïveté du génie, qu'il n'av;iit pas compris, d'abord, sa splendeur éternelle : Sero te cognovi , sero te atnavi! Heureuses les âmes qui, par
la purelé de leurs pensées et de leurs affections, se préparent à comprendre de bonne heure les profonds mystères du ciel. Dieu , qui dédaigne souvent l'orgueil des sages, se révèle quelquefois à elles avec une plénitude qui fait leur force et leur grandeur. Quand il s'agit d'entendre l'Evangile, il faut autre chose que la science de Hegel. Il manque au chef de la nouvelle exégèse ce qui manquait aux Celse, aux Julien et aux Porphyre : le sentiment des choses divines. Sans cela l'Evangile est un livre fermé. De même que la maladie du corps f;iit voir, comme revêtus de deuil, tous les miracles de la nature , les infirmités intimes de Pâme font voir aussi sous un jour faux toutes les merveilles du Christianisme 1
Voici la première question dont s'occupe Klaiber après le jugement général qui précède son ouvrage : Sur quelles raisons et sur quelles preuves est basée l'opinion mythique de Strauss? C'est sur la supposition si complètement insoutenable que les Evangiles ne sont pas aulbentiques. Au premier coup d'œil, Strauss paraît être le premier qui ait soumis cette question capitale à un examen véritablement sérieux. Klaiber s'étonne avec raison que, dans tout son livre, il se pose comme s'il avait découvert, pour ainsi dire, tout un monde de difficultés nouvelles. Cependant Porphyre avait fait contre les Evangiles précisément le même travail que lui. Parmi les exégètes contemporains on en trouve un grand nombre qui ont approfondi la question de l'authenticité du Nouveau Testament au point de vue des critères externes et internes. Ils n'avaient pas été aussi effrayés que Strauss paraît l'être des difficultés qu'on rencontre en examinant attentivement les faits de l'Evangile. Ils n'ont pas été surpris de trouver dans l'histoire, comme dans les dogmes de la révélation, des choses embarrassantes pour une critique superficielle. Dans l'ordre de la nature, les véritables savants ne prennent pas la loupe pour saisir dans l'ensemble merveilleux de l'univers quelque coin ténébreux, comme faisait l'athéisme moqueur du dernier siècle. De même, les théologiens doués d'un esprit profond comprennent toute l'unité des Evangiles sans s'arrêter avec obstination sur certaines circonstances plus ou moins insignifiantes qui peuvent présenter quelque obscurité. Telle n'a pas été la méthode de Strauss, et Klaiber soutient avec sévérité qu'elle n'est ni légitime, ni réfléchie, ni impartiale. Celle critique, selon lui, mérite avant tout le grave reproche d'être bornée et incomplète, en ne plaçant pas également dans la même balance toutes les données qui peuvent servir à décider la question, et en particulier celles qui eussent pu amener un résultat contraire au scepticisme. L'auteur arrive ensuite aux détails.
Strauss ferme l'oreille à la voit si claire et si pressante de la vérité historique. Au lieu de rétablir l'harmonie générale par un examen impartial, il s'efforce d'annihiler l'histoire do la vie de Jésus par la critique la plus
liKMONSTItATION BVANQILIQI K. L'ABBE CHASSAT.
violente et les paral«»gismes lei plus i be* quaots. De celle conduite il est facile de ooo« i lure que la première idée qu'il apporta a l'examen des Evangiles était le désir de trouver moyen de contester leur anthenlieité< Klaiber montre ensuite par quels prooédéf Strauss tend à son bal : préméditation révoltante, présomptions sans fondement, combinaisons arbitraires, exagération des différences et des difficultés ; il évile les explications les plus simples, il emploie des suphisnies de toute espèce, il voit dans l'Evangile ce qui ne s'y trouve pas, il le mutile arbitrai ement. Klaiber déclare, après l'énumération de ces erreurs capitales du système mythique, qu'il est sans exemple qu'un sujet historique ait jamais été traité comme Strauss a envisagé la vie du Rédempteur. Four lui Jésus n'est qu'un rabbin juii, rien de plus; dans ses paroles cl dans ses actions, toutoe qii s'écarte de la donnée la plus banale est déclaré tradition populaire ! Il rend les miracles ridicules eu les défigurant el en essayant de leur donner un caractère d'extravagance. Klaiber se croit autorisé, après rémunération de défauts aussi graves, à reprocher à Strauss des vues courtes et bornées. Il fait remarquer que les théologiens de cette école ne sont pas exigeants en fait de preuves quand il s'agit d'opinions conformes à leurs tendances secrètes. Strauss a nié la personnalité de Dieu et l'immortalité des âmes (1). On a le droit de s'étonner que des hommes qui subissent aussi facilement lies hypothèses tellement contraires à la raison et à la tradition tout à la fois, nous reprochent d'accepter Jésus-Christ sans avoir de sa divinité des preuves solides el convaincantes 1
Klaiber examine ensuite, dans une nouvelle question, si le christianisme peut subsister après les résultats de la critique nouvelle. La prétention de Hegel , c'esl , après avoir abandonné l'Evangile, de conserver comme une vaine ombre le Christianisme de la philosophie. Tout en sapant profondément les bases de la révélation, on rend au Sauveur crucifié des honneurs dérisoires. On lui enlevé son auréole de Fils de Dieu pour la mettre sur le front de l'Humanité divinisée. Cependant on proclame la révélation chrétienne impérissable comme science el comme idée. Il est vrai que pour atteindre ce but sublime, on est obligé de torturer 1 1 parole divine pour en faire sortir lu déraison (2). Les formules sacrées, qui cachaient naguère la pmfoii'icur des mystères cnrélictis, n'expriment p"is que les lénébrenses rêveries du panthéisme ressuscité. On fait sortir de la bouche du Fils de Dieu les affreux blfisphé* met de l'ancien paganisme. On fait vi ilence pour retourner ainsi vers le p issé, aux ré-
(1) Dans sa Dogmatique chrétienne en lutte avec la sienre.
cl) Expression de Smuss.
(3) Voyez. Cousin, Introduction à l'histoire de lu philosophie, el dans tM Annales la api il u. le cl profonde analyse que M. Catien- Arnoull a donnée de
listant s les plus légitima de la conscience chrétienne.
Uni p urr.i'l croire que dépareilles chiin r«S OUI pu tenir quelques ,nm e> d \ M le bon sens français.' oUi s'imaginera, d inquelque temps , que les compatriote, d- ■MfHet et de Pascal ont écoulé, avec quelque lanfifroid, dans une école françaisff, ces vaines imaginations germ iniqu' - ' !<> <rtant on ne saurait diSsimn W maintenant que. dans son cours de 18:28, M. COtisit n . it traasfofni • en dogme panihéistique les principaux mystères de la révélation chrétienne. Il osa mettre dans la Louche de Lcihuilz et de Bonnet 1 immorale et scandaleuse doctrine ojae Hegel, ;tv.inl lui, professait à I! rlin (3j. Mais ce prétende <.h MiartiftnMf dé* barrasse des exigences rigoureuses i|e l'histoire, se prèle à toutes les tran-fonna'ions que veut ben lui faire subir la ntobi >' inconstance du rationalisme contemporain.
M. Saissel a trouvé convenable de voir dans le Christianisme bien entendu 1 i profession de loi du vicaire savoyard '*). Quand donc se lassera -l-on de ces odieux mélanges? Quand donc aura-t-on le courage audacieux et triste en même temps d'avouer vis-à-vis de la société chrétienne toutes ces antipathies el toutes ces rancunes? Si vous ne voulez pas de l'Evangile^ abandonnai franchement le christianisme tout entier.
Dans la troisième question, Klaiber commence i ar faire observer que toute la i lalion chrétienne est basée sur le Chri<! hislori'/ue. Il essaie d'incompréhensibles efforts pour enchaîner, dans les liens de la tradition , l'audacieux novateur qu'il combat. Il ne trouve ni naturel ni raisonnable que le pasteur d'une église protestante puisse à son gré troubler la foi des masses par les hypothèses Ibéolngiqués les plus arbitraires et les plus révoltante!. En confiant à un de sis membres le gouvernement spirituel des fidèles, la communauté chré tienne a le droit d'exiger qu' >n lie v enne pas à chaque instant contester la vieille foi des ancêtres. Tholuck aussi (S) ne jttge pis légitime la communie lion que l'on fait aux laïques d'une hypothèse ihéologiqUe quelconque. De pareilles réel unalions siuil un véritable cri de désespoir que les déchirements de l'anarchie arrachent aux plus émiuenls docteurs de l'Eglise protestante. Est-ce qu'on veut renouveler les incroyable! contradictions du synode de Dordrechl" Estce que le li're exanun peut avoir sa limite? Es -ce qu'après avoir suivi Luther il sera défendu de reconnaître pour maître S helling ou Hegel? Bayle répétait avec obstination qu'il elait protestant et bon protestant, cl Bajfle avait raison. Les hommes qui n'ont pas voulu de l'autorité du catholicisme n'ac-
ce cours. I. vi, p. 4!» el ill, 3' série. — On sait que I M. Cousin s préféré la philosophie deJ.-J.