CHAPITRE XIX
Maximes impies et brutales de Diogène et des philosophes cyniques.
Voilà où le penchant de l'erreur conduil les hommes, et les engage enfin dans dés exeès qui les surprennent eux-mêmes : leur aveuglement involontaire étant ia peine trèsjuste de leur volontaire témérité. Néanmoins on ne sait si ce qu'on dit de Diogène ne doit point encore être jugé plus horrible que ce que l'on a dit d'Aristote, et si ce n'est pas un moindre excès de douter du salut d'un impie et d'un idolâtre, que de nous vouloir persuader que l'un des plus infâmes de tous les hommes se soit acquis la licence de commettre des crimes abominables par des qualités toutes divines cl des vertus vraiment héroïques ; car c'est ce que nos apologistes avancent sur le sujet de Diogène et de la secte cynique^
On sait quelle était la manière d'argumenter de ceux de cette secte, qui les a portés à des impuretés tout à fait infâmes. Ce qui es! bon, disaient-ils, est bon partout. Or, il est bon de boire, de manger, et de faire le reste des actions naturelles : il n'y a donc point de mal à boire et à manger par les rues , et à faire en plein marché, comme le reste des animaux, tout ce que les hommes ne pratiquent ordinairement que dans le secret et parmi les ténèbres, C'est par ces belles règles de logique naturelle que ces cyniques se sont laissés aller à des débordements capables de donner .de la honte à l'effronterie même , quand ces actions ne seraient pas accompa gnées d'un crime détestable.
On ne croirait pas d'abord aisément qu'il se pût trouver quelqu'un parmi les chrétiens qui osât entreprendre de justifier de tels hommes et (h; telles a< lions; et néanmoins c'est ce qu'ont encore fait les apologistes des
DÉMONSTRATION ÉYA.NGLLIQUE.
païens , et voici de quelle manière ils s'y
prennent.
On demeure d'accord qu'il y a en effet de quoi s'étonner qu'une secte qui avait de si
prodigieuses maximes, d'il soufferte ; mais on ajoute qu'il faut croire qu'elle était bien recommandable d'ailleurs , puisqu'on la tolérait encore du temps de saint Augustin, nonobstant de si grands défauts; et pour la justifier, on dit que Chrysippe, dans IMutarque, non seulement excuse Diogène, mais qu'il le loue même de ce que nous condamnons le plus en lui.
On rapporte ensuite un passage de Cicéron ; tiré du premier livre de ses Offices , où il traite de l'autorité des coutumes, montrant combien on doit déférer partout à l'usage établi par une longue suite d'années. Que si Socrate ou Aristippe, dit cet orateur romain, ont fait ou prononcé quelquefois des choses qui sont formellement contraires à nos mœurs, il ne faut pas que personne présume de les imiter en cela, ni de s'attribuer la même licence que ces personnages avaient acquise par des qualités toutes divines et des vertus vraiment héroïques (l).Et voici quelle est la réflexion que font sur cela les apologistes des païens. Les propositions scandaleuses avec les actions infâmes de quelques cyniques, doivent être interprétées comme Cicéron l'ordonne ; et nous voyons en effet que Diogène lui-même a souvent reconnu qu'il se portait exprès à des extrémités vicieuses pour ramener les autres au milieu de la vertu. Que si quelqu'un veut user des mêmes libertés que Diogène a prises, il faut auparavant qu'il fasse provision de toutes les vertus qui rendaient ce philosophe si admirable , et qu'il accompagne sa liberté de la justice , de la tempérance et de la force d'esprit qui paraissaient en tout le reste de ses actions.
Si on y fait attention, on avouera qu'il n'y a point de paroles qui puissent exprimer cet excès. 11 ne suffit pas à ces idolâtres des philosophes païens de nous les représenter comme des modèles parfaits dont nous devons nous efforcer d'être les copies : ils veulent que nous en concevions une idée bien plus magnifique , et que nous nous les représentions comme infiniment élevés au-dessus de nous et nous ayant ôté toute espérance de les suivre. Ils veulent que nous les regardions comme des hommes divins, plus dignes d'être adorés que d'être huilés. On veut qu'ils aient tellement passé les bornes de la vertu ordinaire, que leurs vertus vraiment héroïques leur avaient donné la Licence de commettre impunément ce que de moins parfaits qu'eux n'oseraient avoir entrepris sans se rendre abominables devant Dieu et devant les hommes. Car il ne s'agit pas ici d'excuser quelque liberté dans des choses de *■*? d'hn-
(1) Cic. lib. i. de Off. cap. 41. Nec quoniquam liuc errore duci oporiet, ul si quid Sociales, aut Aristippiis conlra nioroni consucludincmquc civileni lecerinl, îocuiive sint, idem sihi arbilrentur licere : magnis illi etdivinis bonis liane liccutiam asscqucbanlur.
portance; il s'agit, comme on le reconnaît, dartions infâmes, d'impuretés tout à fait abominables, de crimes détestable* et capables de donner de la honte à l'effronterie même.
Voilà ce que l'on prétend que ces grands hommes ont eu la licence de commettre par des qualités toutes divines et par des \erlus vraiment héroïques; voilà ce que l'on avoue, après l'empereur Julien, que nous pourrions faire encore librement, pourvu que nous fussions aussi vertueux que ces philosophes. Qui jamais entendit parler d'une maxime plus impie et plus extravagante tout ensemble? Quoi! des qualités toute^ divines nous donneront le pouvoir de violer la loi de Dieu et de déshonorer la nature par des impuretés détestables! Des vertus vraiment héroïques nous acquerront la licence de nous plonger dans les plus infâmes des vices 1 Quand nous nous serons rendus admirables à tous les hommes par l'exemple de notre vie , ce sera alors seulement qu'il nous sera permis de faire honte à l'effronterie même par des saletés tout à fait abominables ! et nous pourrons prendre la liberté de commettre des crimes horribles, pourvu que nous accompagnions cette liberté de justice, de tempérance et de force 1
Saint Paul nous enseigne que la vengeance la plus effroyable que Dieu ait exercée contre ces sages du siècle qui ont négligé de lui rendre les honneurs qu'ils lui devaient, est de les avoir abandonnés à des impuretés brutales qui faisaient honte à la nature, et à des passions infâmes et détestables (1). Mais ces apologistes ont appris, dans les livres de Diogène Laerce et de Julien l'Apostat, une théologie bien plus élevée que celle de cet apôtre, puisqu'ils trouvent dans ces impiétés mêmes de quoi faire admirer ces philosophes. Ainsi, loin de reconnaître dans l'exécrable effronterie de cet infâme cynique le comble du dérèglement où l'esprit de l'homme puisse tomber, quand Dieu veut punir son orgueil par un entier abandonnement , on prétend au contraire qu'il ne s'est porté à ces honteuses brutalités que par un excès de vertu, que par une liberté généreuse que lui donnaient ces qualités toutes divines , que par un charitable dessein d'instruire les hommes d'une manière extraordinaire , et de les ramener par cet artifice ingénieux dans la médiocrité que la morale prescrit; et cela à limitation des excellents musiciens, qui ne font nulle difficulté, dans un concert qu'ils gouvernent, de pousser leur voix un peu au-delà du ton ou ils veulent ramener ceux qui ont discordé. Ainsi, au lieu que les vues de ces philosophes impies condamnent leurs vertus et nous en découvrent visiblement la faussele , on veut que leur vertu ait justifié leurs vices, et qu'ils aient acquis une justice si souveraine, qu'ils aient pu même commettre des crimes sans être coupables.
(I) Romanor. I. Tradidil illos Deus in immundiliam, m contumeliis alïkiani corpora sua. . Tradidil illos Deus in passiones iguonuni.r
NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C
Mais si ce privilège devait accompagner la perfection, nous pourrions dire hardiment que ni les saints ni les apôtres n'ont point eu de vertu parfaite, et que leur sainteté aurait été dans un degré de beaucoup inférieur à celle de ces philosophes païens , puisqu'ils n'ont point en comme eux le pouvoir de faire sans crime des actions criminelles et détestables. Il n'y a que les illuminés et les fanatiques qui tiennent quelque chose de cette prétention ; et on a grand sujet de croire que ces apologistes des païens participent fort à leur esprit et raisonnent sur les mêmes principes que ces illuminés. Car comme ceux-ci veulent que les hommes , s'étant une fois élevés à un certain degré d'oraison et de perfection , puissent ensuite agir comme il leur plaît et commettre des crimes sans en être coupables, ces apologistes veulent de même que les philosophes se soient acquis parleur vertu la liberté de commettre des crimes.
Cependant , s'il est aisé de voir quelle injure cette maxime extravagante fait à la pureté de notre foi , il n'est pas moins facile de comprendre quel désordre elle peut introduiredans la morale tant humaine que divine, si elle n'était point réprimée. Car si on avait imprimé une fois dans les esprits qu'il y a un certain degré d'oraison et de vertu après lequel il nous est permis de tout faire, et que les philosophes étaient excusables parce qu'ils y étaient arrivés , combien d'extravagants se trouveraient tous les jours qui prétendraient être arrivés à cette perfection ? qui les empêcherait de se croire aussi sages et aussi vertueux que ces philosophes, et de s'imaginer avoir autant de droit qu'eux de violer impunément toutes sortes de lois?
N'est-ce pas ce que l'on a remarqué dans la conduite de ces illuminés et de tous ceux qui ont été imbus dé leurs faux principes? Peut-être ont-ils pris cette licence avec d'autant plus de hardiesse, qu'ils s'y sont vus conflrmés par tous ces apologistes des païens. Ils ne se sont pas mis en peine si on employait pour les tromper l'autorité d'un empereur païen, apostat de la religion chrétienne , et digne par conséquent d'être le protecteur d'une telle doctrine; car ils assurent que ce prince ne trouvait pas mauvais que nous prenions les mêmes libertés que Diogènc a prises en de certaines rencontres, c'est-à-dire, que nous fassions comme lui des actions détestables, capables de faire rougir l'impudence même ; pourvu qu'auparavant nous fassions provision de toutes les vertus qui rendaient ce philosophe si admirable, et que nous accompagnions cette liberté de faire des crimes de la justice, de la tempérance et de la force d'esprit qui paraissaient en toutes ses actions; et pour donner plus de poids à l'édit de l'empereur Julien l'apostat, on l'accompagne de l'avis d'un grand consul, prétendant que le sentiment de ce prince en cette rencontre est tout pareil à celui de Cicéron.
Cependant la vérité est qu'il en est néanmoins très-éloigné, et que c'est une injure insupportable qu'on lui fait que de le lui at-
tribuer. Car Cicéron ne parle que aes ordonnances et des coutumes civiles, et non point des lois inviolables de la nature (Cic. 1. 1. de Off. c. kl. Contra morem consuetudinemque civilem) ; et toute la licence qu'il prétend que Socrate ou Aristippe s'était acquise par des qualités rares et divines, c'est de faire ou de dire quelque chose contre la coutume de leur pays.
Comment donc se peut-on persuader que les propositions scandaleuses et les actions infâmes des cyniques doivent être interprétées de la même sorte, et trouver ce passage de Cicéron fort exprès pour excuser Diogène d'avoir commis à la face du soleil une impureté abominable, à moins que d'entrer dans le sentiment d'Horatius Tubero? Car en effet il soutient, dans ses Dialogues sceptiques, que, toutes les brutalités ne sont vicieuses que selon nos mœurs, et non point selon la nature; et qu'ainsi il n'a pas été moins permis à Diogène de les commettre, qu'à Socrate ou à Aristippe de faire quelque chose contre les mœurs de la Grèce.
Ce sont tous ces sentiments à peu près semblables, dignes d'un Julien l'apostat, d'un Horatius Tubero etdesapologistes des païens que nous avons combattus dans cet ouvrage; car, pour Cicéron , on ne peut tirer aucune conséquence de ce qu'il dit pour la justification de Diogène et des cyniques, puisqu'il déclare en termes exprès qu'il abhorre celte pensée. Voici ses paroles : Quœ vero more aguntur, et in statutis civilibus, de Us nihil est prœcipiendum : Ma enim ipsa preecepta sunt, nec quemquam hoc errore duci oportet, ut si quid Socrates , aut Aristippus contra morem consuetudinemque civilem fecerint, locutive sint, idem sibi arbitreturlicere. Magnis Mis ac divinis bonis hanc licenliam assequebantur. Cynicorum vero ratio tota est cjicicnda; est enim inimica verecundiœ , sine qud nihil rectum esse potest, nihil honestum (Cic. lib. I. de Off. c.U).
Après cela n'y a-t-il pas sujet de dire qu'il ne faut avoir guère moins d'impudence que les cyniques , pour plaider leur cause d'une manière si honteuse, pour vouloir faire leur avocat de leur juge , et leur apologie de leur condamnation. Faut-il aller chercher des excuses à leurs actions infâmes et à leurs impuretés abominables , au lieu même où toute leur façon de vivre est rejetée comme ennemie de la pudeur et de la vertu? Et n'avonsnous pas sujet de rougir de voir qu'un homme enseveli dans les ténèbres du paganisme témoigne plus d'amour pour la pudeur et la modestie que des gens éclairés de la lumière de l'Evangile, et qui ne peuvent ignorer la pureté toute divine de la morale chrétienne ; car on voit que l'on condamne ouvertement d'effronterie des cyniques que les autres s'efforcent d'excuser. L'un reconnaît que cette impudente façon de vivre ne peut subsister avec la vertu ; et les autres , au contraire , la veulent faire passer pour l'effet d'une vertu vraiment héroïque, qui s'étant élevée au-dessus des rè;,'los ordinaires , s'est acquise la licence de commettre , sans se souiller, les plus abomi-
Dl MONSÏRATION ÉVANGÉLIQI E.
patries impuretés. Après un excès de cette wrte <| ui fait horreur à tous ceux qui ont quelque sentiment de piété , il ne Cuit pas s'étonner si on est tombé dans des fautes plus légères touchant le même Diogène , qu'il faut seulement parcourir légèrement , afin
de liuir, de peur d'ennuver le lecteur, de cet examen important, de tant d'erreurs « de faussetés et d'extravagances.
On dit que l'on tolérait encore la série des cyniques du temps de saint Augustin , et que pour cela il fallait qu'elle eût d'ailleurs quelque chose de bien recommandable. -Mais on ne tolérait les r\ niques du temps de saint Augustin , que comme on tolérait les païens dont ils faisaient une branche : et on prouverait par la même raison que la religion païenne étant remplie de si grandes impiétés , il faudrait croire qu'elle était bien recommandable d'ailleurs , puisqu'on la tolérait encore du temps de saint Augustin. Qui nous empêchera de dire que l'extravagante secte de Mànès devait avoir quelque chose de bien recommandable, puisqu'on la tolérait encore du temps desaint Augustin, nonobstant ses prodigieuses maximes ; que l'hérésie de Calvin quiafailunsi grand ravage dans les vérités de notre foi , doit être bien recommandable d'ailleurs, puisqu'on l'a tolérée si longtemps dans le premier royaume de la chrétienté, avec tant de patience et de douceur , et enfin qu'il faut que les écrits des apologistes des païens soient bien recommandantes d'ailleurs , puisque contenant tant d'erreurs et d'impiétés , on tolère une si pernicieuse doctrine?
Mais il faut assurément d'autres preuves que celles-là pour donner du crédit à de telles maximes , aussi bien que pour autoriser l'idolâtrie, le manichéisme et le calvinisme; et il faut chercher de plus belles couleurs pour donner du lustre à l'impudente secte des cyniques. Ce n'en est pas une que d'avouer que ce fameux Diogène fut contraint de quitter son pays , étant accusé du crime de fausse monnaie, ni de l'excuser de ce crime par cette raison qu'il ne s'y porta que par»l'avis de l'oracle d'Apollon, c'est-à-dire, qu'il ne fut faux monnayeur que par l'avis du démon. Mais qui a jamais ouï dire que ce fût une légitime excuse aux crimes que de ne les commettre que par le conseil et l'instigation du diable?
Ce n'est pas mieux l'excuser que d'avouer ses infâmes amours avec la courtisane Laïs, ni de s'être fait mourir par gourmandise , si ce n'est que cette excuse générale suffise à tous les vices, qu'il s'était acquis la licence de les commettre par des qualités tontes di- ■ nés et par des vertus vraiment héroïques. D'ailleurs ce cynique n'a rien l'ait avec cette courtisane qui ne fût très-digne de sa profession; et il était raisonnable qu'il exécutât le premier les préceptes de celte excellente morale que l'on met à si haut prix , et qu'il continuât par son exemple ce qu'il enseignait aux autres , Mulicrrs communes mm ôportère , niijititis tiikil esse arbitrahu ; sed ni qxtisque cuiqtic pcrsiuisissd , ila cum Ma
coiret [Diog. Latrt.j lib. M, DttiHipkilsn.
m Dutijine).
On demeure aussi d'accord que ce cynique reprenant la gourmandise des autres . i).; laissait pas d avoir la sienne, quoique différente de la leur et digne de l'extravagance de son esprit , connue étaient t tus ses autres vires. C'est pourquoi on remarque que , fou lant avec des pieds sales et pleins de lioile ,
les superbes meubles de Platon . et se vantant de fouler aux pieds son orgueil 1 : Tu le foules , répondit celui-ci , mais avec un autre orgueil encore plus grand. Aussi semhle-t-il véritablement qne Dieu ait voulu que nous vissions dans ce philosophe plus que dans aucun autre, tous les excès où un homme se peut porter par une fausse affectation de sagesse et par une folle passion de s'écarter aveuglément en toutes choses des sentiments et de la façon de vivre des autres : et s'il y eut jamais personne en qui l'on pût voir clairement la vérité de celte parole des pères , qu'ordinairement les païens n'ont évité de certains péchés que par d'autres péchés ; c'est sans doute ce Diogène.
Il est élevé en beaucoup de choses au-dessus des vices grossiers de la multitude, mais par des vices plus spirituels et qui tenaient moins de l'homme que du démon. C'est une vanité ordinaire que de vouloir avoir de beaux meubles ; la vanité de Diogène était de b s fouler aux pieds. L'amour des richesses est une passion du peuple: la passion de Diogène était de faire gloire de sa gueuscric. Les esprits communs trouvent du coutentement à loger dans des palais : l'humeur extravagante de Diogène lui fit trouver plus honorable sa demeure dans un tonneau. L'orgueil d'Alexandre le portait à se vouloir rendre mitre de toute la terre: l'orgueil de Diogène se satisfait davantage par un mépris insolent qu'il faisait d Alexandre.
Et enfin , pour demeurer dans notre sujet . la gourmandise ordinaire est de rcchcivh. r avec soin les viandes les plas délicates et les plus exquises : celle de Diogène était de manger de tout ce que les autres ne mangeaient point; c'était de se nourrir de viandes crues, et de trouver bon que les hommes se mangeassent les uns les antn pourquoi il est ridicule de dire que ce cynique n'aimait pas la bonne chère, pour contredire ce que rapporte Laerce .1 . qu'il mourut, selon quelques-uns , pour avoir mangé d'un pied de besuf; car si un eût considère que Laerce remarque expressément que ce pied de biruf cii'1 cru, on aurait facilement jugé que re n'était pas un morceau de si petite tentation pour un homme qui avait coutume de faire festin de celle sorte de mets , et qui semblait n'avoir eu d'autre dessein durant sa vie, que d cire fou d'une folie qui ne lui fût pas mime avec le peuple.
(t) Galco Platonis fasium, illumque ( Plalonem ) respondisse : Calras ai alio fasiu. Diog Laert. it>iii.
•sinii qui dii'.mi îlliini cum bovis pedefn cmdilm comedisset, bileiri sibi couscivisse, alqoe in periissc Diog. Lstrt, ibni.
NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C
Que si néanmoins ce genre de mort ne semblait pas digne de ce grand personnage , on en pourrait choisir un entre les autres causes de sa mort, rapportées par Laerce. (1} Les uns voulant qu'il soit mort de la morsure d'un chien, en lui donnant à manger, et les autres soutenant qu'il s'est étouffé luimême , en s'empéchant de respirer : c'est à quoi ne se rapporte pas mal ce qu'en écrit saint Jérôme , qui dit (2) : Que la fièvre le prit lorsqu'il s'en allait aux jeux olympiques , et que s'étant mis sous un arbre il dit à ses amis : Allez-vous en, je vous prie, allez voir les jeux olympiques. Je serai vainqueur ou vaincu cette nuit. Si je surmonte la fièvre, j'irai au combat. Si la fièvre, au contraire, me surmonte, je descendrai dans les bas lieux: et en s'étranglant la même nuit, i! dit qu'il ne mourait pas, mais qu'il chassait la fièvre parla mort.
Si on eût fait plus d'attention aux paroles de saint Jérôme , on n'y eût rien trouvé de si avantageux pour ce cynique ; on n'y aurait pas vu que ce père le fait expirer au pied d'un arbre avec ces dernières paroles , qu'il donnait la mort à la fièvre plutôt qu'il ne la recevait, comme s'il eût été sûr de son immortalité; car chasser la fièvre en s'étranglant soi-même , n'est pas donner la mort à la fièvre, plutôt que de la recevoir et être sûr de son immortalité, c'est seulement exercer envers soi-même l'office de bourreau, et commettre le plus grand des parricides. Et tout ce que cette histoire nous fait voir, c'est que cet animal de gloire a été orgueilleux jusqu'à la mort, voulant toujours s'élever par la vanité , lorsqu'il se sentait humilié par l'infirmité humaine (3).
Quelques louanges que l'on donne à Zenon et à sa secte , qui avait une grande apparence de vertu , on est obligé d'avouer que ces philosophes n'ont point reconnu d'autre Dieu que l'âme du monde , ctqu' ils en ont considéré nos âmes comme une partie, c'està-dire qu'ils ont été des impies et des athées, On convient encore qu'ils ont eu une morale Irès-répréhensible et pleine de paradoxes extravagants et d'erreurs dangereuses. Enfin la vérité contraint de dire qu'encore qu'on ne puisse pas nier que Zenon ne fût un très-grand personnage, sa fin néanmoins sans aucune marque de repentance ni d'in-
(1) Alii diciml cuni polyptim canibns partiri voluisscl, morsuni in cruris nervo ac ex ei> defunclum esse. Ipsius lamen necessarii id potins approbanl, quod spirilum conlinendo animant rxbalaveiit.
(2) Hieronym. lib. il. contra Jovian., cap. 9. Abilc, quœso, et spéculum pergite : hrec nie nox aul victorem prxbebil, aut viclum. Si febrem vicero, ad agoneni veniam; si nie vicerit, ad inferna descendait). Ibiqiie pnr noclem eliso gniture, non lam mori se ait, qiiani fébrem mone excludere.
(5) Animal glorls ; C'est ainsi que Tertullien, lib, de Anima, appelle un philosophe en parlant de Sacrale.
vocation divine, nous empêche de pouvoir rien penser que de très-misérable touchant l'état de son âme. On voudrait bien cependant ne pas porter le même jugement des autres. On dit que les bonnes mœurs d'Epictète et de quelques autres stoïciens méritent bien qu'on fasse des souhaits pour leur salut, semblables à ceux de saint Augustin , en ne les appuyant que sur la bonté extraordinaire de Dieu. La charité chrétienne nous oblige à la vérité de souhaiter le salut, non seulement de ceux qui paraissent vertueux , mais même celui des plus méchants et des plus impies ; mais c'est supposé qu'ils se convertissent et qu'ils aient recours à Dieu et au Médiateur des hommes. Et il n'est pas permis de souhaiter que, ne s'étant point convertis et étant morts dans l'impiété, ils soient du nombre des saints ; et c'est s'opposer à l'ordre et à la volonté de Dieu que de faire de semblables souhaits.
I! est même d'une très-grande conséquence pour la religion chrétienne , de ne pas louer avec excès et avec exagération , comme on fait, la sagesse et les vertus des philosophes païens. Nous ne savons que trop combien les incrédules et les prétendus esprits forts abusent de ces sortes de louanges. De quel usage, disent-ils tous les jours, nous est l'Evangile? A quelle vertu nous élève-t-il , où les sages de l'antiquité ne soient parvenus? Que contient-il de si merveilleux et de si divin? Que nous enseignc-t-il que la nature et la raison ne nous apprennent? Saint Augustin s'est repenti d'avoir donné trop d'éloges à Platon et aux platoniciens , et les a rétractés en ces termes : Laus quoque ipsa qua Platonem seu platonicos , sive academicos philosophas tantum exiuli, quantum impios homines non oporluit, non immerito mihi displicuit. 11 a aussi désapprouvé les louanges qu'il avait données à Pythagore : Nec illud mihi placet quod Pythagorœ philosopho tantum taudis dctU.
Enfin, quelques éloges que l'on donne aux philosophe.; païens, il faut avouer avec Lactance, que les philosophes infime les plus Réglés qui ont renoncé aux richesses et aux plaisirs, pour suivre en apparence la seule et pure vertu, ne sont point venus à bout de ce qu'ils ont entrepris, et ont perdu leur peine et leur travail, parce qu'on ne peut pas obtenir la vraie religion par les forces naturelles de l'esprit humain, qu'ainsi si l'on veut trouver la vraie religion, il faut abandonner les maîtres d'une philosophie toute terrestre, pour suivre uniquement les vérités sacrées que D'au nous a révélées. Nobis autem qui sacramentum verœ rcligionis quœrimus, cuni sit voilas rcvclata divinilus, couductorem sapienliir ducemijur verilatis Dcuin seqiuniiur. C'est là l'unique et véritable sagesse, c'est la seule qui nous puisse conduire au salut.
DEMONSTRATION ÉVANGÉLIQCE.