CHAPITRE XVIII
De la vie et de la doctrine d'Aristote.
A l'égard d'Aristote , on prétend que les pères de l'Eglise n'en ont parlé un peu fortement, que comme de bonnes gens, par scrupule de conscience et à qui pour cette raison on ne doit pas ajouter beaucoup de foi. Mais on peut dire qu'il n'est pas étonnant que ceux qui portent plus de respect aux païens qu'aux pères de l'Eglise, méprisent ceux-ci pour honorer ceux-là. Cependant il est étrange que l'on trouve ces sentiments dans la bouche des gens qui se disent chrétiens ; car nous devons ce respect à Jésus-Christ (Luc., XVI): Quod hominibus altum est, abominatio est ante Deum, et à S. Paul (Romanor.l) : Dicentes se esse sapi'cntes, stulti facti sunt , qui nous ont appris que ce qui paraît vénérable aux yeux des hommes, est abominable devant Dieu; et que tous ces sages du monde n'ont été que des insensés , de ne parler jamais d'eux qu'avec beaucoup de mépris et pour en faire concevoir plutôt de l'horreur que de l'admiration.
C'est aussi ce que S. Chrysostomc nous ordonne, lorsqu'après avoir montré le mauvais usage que Platon, Aristote et tous les autres philosophes ont fait des dons de Dieu , il dit : C'est pourquoi nous ne devons pas tant les admirer à cause de leur sagesse, qu'en avoir de l'aversion et de la haine, puisque par cette sagesse ils sont devenus fous. Itaque non tain eos ob sapientiam admirari oportet, quàm aversari et odisse, quia per eam ipsam stulti facti sunt.
Ce qui est encore plus étonnant dans les défenseurs du salut des païens, c'est qu'après avoir méprisé les pères , ils veulent nous faire considérer tout ce que l'on trouve dans les histoires qui peut être favorable à ces païens, comme autant d'oracles et de vérités indubitables : et ils s'imaginent que nous n'en pouvons rejeter la moindre partie, sans révoquer en doute par même moyen tout ce que nous lisons de plus constant dans les livres.
Us croient que c'est un crime que de ne pas ajouter foi à toutes les louanges que les historiens profanes ont données à Julien l'apostat et de ne pas prendre pour des faus-
setés et des médisances , tout ce que les pères ont écrit contre ce grand prince. Et quand ils trouvent dans ces mêmes histoires quelque chose qui ne répond pas à l'idée magnifique qu'ils ont formée dans leur esprit , de ces grands personnages , dont le seul nom , selon eux, a le pouvoir de nous inspirer un secret amour de la vertu ; si leurs vices et leurs crimes y sont représentés , ils ne font pas difficulté de rejeter hardiment toutes ces relations comme fausses. Ils se figurent même des ennemis et des adversaires dans les lémoins les plus fidèles : et ils veulent que de vains soupçons qui se détruisent d'euxmêmes, aient plus d'autorité dans les esprits, que les rapports certains de tous les auteurs anciens. C'est ce qui est si ridicule, qu'il ne mérite pas d'être réfuté.
Cependant c'est ce qui paraît manifestement par le fondement que l'on prend d'attribuer aux calomnies des ennemis d'Aristote, le sujet de sa fuite en Chalcide , afin d'éviter l'accusation d'impiété qu'on lui avait intentée pour avoir composé un hymne sacré en faveur d'Hermias ; car il est certain que Diogène Laerce (De vitis philosoph. lib. V, in Aristotelc) rapporte cette histoire comme constante et indubitable. Les historiens plus anciens dont il l'avait apprise et qu'il cite en cet endroit, n'ont jamais passé néanmoins dans l'esprit d'aucun homme raisonnable pour ennemis d'Aristote. Et quelle plus grande assurance peut-on en effet désirer de la vérité de ce fait, que l'hymne même qui donna sujet à cette accusation que Diogène nous a conservée? Ne sait-on pas que Jules César Scaliger , l'un des plus grands adorateurs d'Aristote qui fût jamais, reconnaît cet hymne pour très-digne de son éloquence et de son esprit ?
On oppose à des preuves si convaincantes une vraisemblance pyrrhonienne, et on croit y avoir bien satisfait quand on a dit sans aucun fondement, que vraisemblablement il ne fut exposé à la persécution que les Athéniens lui firent alors , que pour avoir parlé trop librement de l'existence d'un seul Dieu , et avec mépris de tous ceux qu'ils adoraient. On ajoute qu'il ne fut à Chalcide que pour éviter , par ce bannissement volontaire , la nécessité où on le voulait réduire, de rendre à des idoles un culte qu'il croyait n'être dû qu'à Dieu seul.
Certainement c'est bien se jouer de la crédulité des hommes que de parler de la sorte; car à peine se trouvera-t-il quelqu'un qui ait tant soit peu de commerce avec les livres de ce philosophe et qui dans leur lecture, ait un peu considéré son esprit et son génie, qui ne se moque comme d'une pure rêverie , de celte pié!é imaginaire qu'on lui veut attribuer en se persuadant sans aucune preuve, qu'il ait mieux aimé courir fortune de perdre la vie, que de sacrifier aux idoles. Mais n'cst-il pas ridicule d'avoir ces pensées d'un homme qui a enseigné que l'auteur de la nature est sans aucun souci des choses humaines, aveugle, et sourd pour tout ce qui nous concerne, et que l'on sait u\oir favorisé par ces prin-
DÉMONSTnÀîlOfl I'.V ANGÉLIQUE.
cipes la pernicieuse créance de la mortalité de l'âme, et avoir laissé dans son testament ,
des marques certaines d'un esprit engagé dahl l'idolâtrie?
Quelle crainte pouvait avoir d'offenser Dieu en sacrifiant aux divinités athéniennes, celui qui a cru que Dieu ne s'offensait de rien et qu'il ne prenait nulle part aux choses qui se passaient sous le ciel ? Quelle apparence qu'il se fût mis en danger de perdre la \ ie pour ne point adorer les dieux de son pays , croyant que tout meurt avec le corps? Il enfin , celui qui ordonne par son testament (piog'en. Laett. loco citato) qu'on le décharge d'un vœu qu'il avait l'ait pour la santé de Nicanor et qu'on fasse faire quatre animaux de pierre de quatre coudées chacun, pour être placés dans les temples de Jupiter et dé Minerve; était-il capable de s'enfuir d'Athènes, de quitter son école et ses amis, cl de se bannir volontairement plutôt que de rendre l'honneur à ces mêmes idoles? Il n'est pas nécessaire d'en dire davantage, la chose parle d'elle-même, et il tàut assurément avoir beaucoup de hardiesse , ou fort peu de sens commun pour soutenir d'une part contre la foi des histoires, que la cause de la persécution des Athéniens contre Aristole , n'a été que de ce qu'il refusait d'adorer leurs dieux , et pour reconnaître de l'autre que, dans les termes de son testament, d'où les jurisconsultes enseignent qu'on doit tirer les plus véritables sentiments des hommes, il s'est déclaré adorateur de ces mêmes fausses divinités , par l'action du monde la plus libre , qui est le vœu, et dans l'occasion de toutes la plus éloignée de la contrainte, puisqu'elle regarde le temps à venir , auquel la mort nous doit affranchir de la puissance des hommes.
On rejette encore comme une fausseté manifeste qn'Àristote se soit empoisonné et se soit bausé la mort à lui-même. Mais c'est le même Diogène qui rapporte qu'il se fit mourir avec de l'aconit, étant âgé de soixante et dix ans. Il est vrai que Diogène dit qu'il y en a qui ont écrit (Diogen. ÎMert. loco citato supra) qu'il était mort d'une maladie qu'il eut à l'âge de soixante et trois ans ; mais Diogène n'approuve en aucune sorte cette opinion. Il la rapporte simplement comme le sentiment d'un auteur particulier nommé Apollodore; et il y ajoute si peu de foi que, dans L'épigramme qu'il a faite sur ce philosophe, il déclare qu'il finit ses jours a\ec de l'aconit, étant accusé d'impiété par un prêtre de Cérès nommé Furimédon. On peut donc assurer avec Diogène que la rentable cause delà mort d'Arislote fut cet empoisonnement volontaire ; ce qu'on n'aura pas de peine à se persuader quand on aura considéré combien ces morts étaient en règne durant ces siècles misérables de ténèbres et d'aveuglement. Or, peut-on douter de la damnation d'un homme qui meurt dans toutes ces circonstances ?
Cependant , si nous en voulons croire les défenseurs des philosophes, il faudra, malgré
qu'on en ait , ne considérer leurs plus grandes abominations (pie comme les fautes tft s
pisles qui tombent sept fois le jour et qui se relèvent aussitôt. Car. comme ils font profession d'égaler les fausses vertus des païens avec les vertus chrétiennes , en jugeant les
unes aussi bien que les autres dignes du ciel , ils veulent aussi que nous portions le même jugement des crime» horribles >!.
impies , que des feules légèn s dont parle le sage , ne pouvant souffrir que l'on prenne les uns non plus que les autres pour des sujets de damnation. Mais quelque grand que paraisse cet excès, il ne mérite pas que l'on s'y arrête, parce qu'en effet il n'est, pour ainsi dire, comme rien en comparaison de ce qu'on a avancé sur le même sujet; par où Ibn tait voir véritablement jusqu'où l'on pouvait porter une insupportable hardiesse couverte du voile d'une fausse retenue, qui fait traiter en sceptique les plus claires et les plus indubitables maximes de notre religion.
En effet , de quoi est-ce qu'on ne pourra pas douter, après la licence que l'on se donne de douter du salut d'un homme que l'on reconnaît ai oir nié la Proi idence sur toutes |,s affaires humaines, avoir cru l'âme mortelle, et avoir laissé dans son testament des marques certaines d'un esprit engagé dans l'idolâtrie? Il faut avouer que cette impiété est si étrange, qu'à peine pourra-t-on se persil ider que des gens qui font profession d'être chrétiens . aient été capables de se la mettre dans l'esprit; car elle ne conduit pas à moins qu'à douter des vérités les plus constantes de la religion chrétienne, sous le faux prétexte même d honorer Dieu. Il faudra demeurer dans un doute respectueux, comme le plus sûr parti que l'on puisse prendre sur un des points les plus constants de notre religion , en doutant si Dieu ne reçoit point dans son royaume les impies et les idolâtres. Si un homme qu'on reconnaît être mort dans toutes sortes d'impiétés , dans la ferme persuasion que Dieu n'a aucun soin de nous , dans la créance que nous n'avons rien à attendre après cette vie, non plus que les bêtes, dans un acte de religion èm ers l< s idoles, ne jouit point dans le ciel de la félicité éternelle des bienheureux.
Il faudra douter si celui qui n'avait garde d'invoquer la cause des causes, parce qu'il la croyait plus sourde et plus aveugle que Tirésias en toutes nos affaires, en la bouche duquel il est ridicule de mettre aucune prière pour lui faire recommander son âme à Dieu. parce qu'il croyait que tout meurt avec le corps; qui était bien éloigné de se repentir d'avoir adoré les idoles durant sa vie, puisqu'il les a voulu même honorer après s,i mort, en ordonnant avec tant de soin qu'on accomplit se» vceui ci »,. s offrandes, n'a point reçu de la justice de Dieu la participation de sa gloire pour récompense de tant d'impiétés*.
N'est-il pas évident que si ces doutes étaient permis, il n'y aurait plus de vérité si constante dans notre religion que l'on ne pût impunément mettre en doute ? qu'il n'y aurait point d'hérétique , de Juif . de m ••honielan ,
NÉCESSITÉ DE LA F0I EN J.-C
d'idolâtre, d'impie, d'athée , du salut duquel on ne pût douter? Et comme, selon les faux principes de ces défenseurs, on ne doit jamais parler affirniativement de la damnation d'aucun homme , quelque abominable qu'il ait été, ainsi il faut s'attendre, par la suite de ces doutes respectueux , que l'enfer ne passera plus que pour un conte incertain ; et tout ce que la foi nous enseigne de la punition des méchants, pour un artifice utile à retenir les hommes dans leur devoir.
Je sais qu'on dit que ce qui peut servir d'excuse dans ces doutes irréligieux , est qu'on ne s'y sent porté que par des mouvements de reconnaissance, et pour honorer la mémoire de ces grands hommes que l'on considère comme ses pères spirituels; et qu'on n'y est porté en particulier à l'égard d'Aristote que parce qu'on lui est redevable de la plus solide partie des éludes humaines, ce qui donne sujet de croire que cela lui a pu beaucoup servir devant la miséricorde de Dieu. Et comme on a dit, en parlant de Socrate , que la récompense de celui que l'on peut nommer l'un des premiers précepteurs du genre humain, doit avoir été très-grande, eu égard à l'utilité que le monde reçoit encore tous les jours de ses enseignements; on se persuade de même que Dieu, prévoyant le grand service qu'Aristotc devait rendre au public par l'instruction de ses disciples , il ne s'était pas pu résoudre d'envoyer dans les enfers le père spirituel de si dignes enfants , quelques sentiments pernicieux qu'il ait eus contre la majesté de la nature divine et la dignité de la nôtre.
Mais si ces apologistes des païens ont de telles pensées, je les supplie avant toutes choses de considérer combien cette filiation spirituelle leur doit être chère et glorieuse , puisque, devant être fondée sur la communication du même esprit, celui d'Aristote, tel que nous l'avons représenté, a de fort belles conditions pour des apologistes des païens , et fort propres à inspirer une singulière vénération pour les impics : ainsi ils n'ont pas mauvaise raison de le prendre pour leur père.
Mais je voudrais savoir ensuite d'où ils ont appris que cette qualité soit si considérable devant Dieu, qu'elle doive entrer en balance avec les crimes les plus énormes, et qu'elle ait autant de force pour le rendre digne de la félicité éternelle, que les autres pour le rendre digne de l'éternelle damnation?
Cependant nous ne laisserons pas d'avoir en horreur cette licence effrénée de douter dé tout, et d'opposer la fermeté de notre foi à l'irrésolution de la sceptique ; et nous adorerons en même temps les jugements épouvantables de Dieu, qui nous font voir en celte rencontre jusqu'à quels précipices l'esprit humain était capable de se porter, depuis qu'il a une fois abandonné la conduite de la lumière divine pour n'avoir plus d'autre guide que ses propres ténèbres.
Car on voit que d'abord ces apologistes des
fiaïens ne voulaient sauver que ceuv (feutre es païens qui auraient eu la foi implicite et
qui auraient détesté l'idolâtrie ; mais ensuite on a vouiu sauver ceux d'entre eux qui ont vécu moralement bien, quoiqu'ils ne fussent pas du nombre des fidèles. On est passé de là a excuser leur idolâtrie, sur ce qu'ils ne s'y étaient laissés aller que pour ne point troubler le gouvernement public. On ne s'est pas contenté de l'excuser, on l'a voulu faire passer dans ces philosophes pour un culte agréable à Dieu , pour un honneur rendu à ces diverses puissances sous différents noms. Et enfin, passant toutes sortes de bornes, on va jusqu'à remettre en doute le salut, non seu-< lement d'un infidèle , non seulement d'un idolâtre, mais d'un homme tout à fait impie, tel qu'a été Aristote. Car il est évident que ce philosophe a eu jusqu'à la mort l'esprit engagé dans les deux sentiments les plus contraires à toute sorte de religion et de piété: l'un est de croire, d'une part, qu'il n'y avait aucune Providence divine qui veillât sur nos actions pour nous récompenser ou pour nous punir; et de l'autre, que, tout mourant avec le corps, il ne restait plus rien de nous, après cette vie, qui pût élre ni récompensé ni puni.