QUI ONT ÉTÉ FAITES A L'AUTEUR SUR LE MÉMOIRE PRÉCÉDENT
Sur l'article des miracles, un homme d'esprit qui n'est ni athée, ni déiste, ni libertin, mais qui sait très-distinctement toutes les objections que ces sortes de personnes ont accoutumé de faire contre les preuves de la religion, ayant vu ce mémoire, me dit qu'il fallait bien prendre garde que, comme rien n'était plus fort pour prouver la religion que les miracles, rien aussi n'était plus contredit que les miracles par ceux qui combattent la religion; qu'à la vérité, il n'y avait personne de bon sens et tant soit peu équitable qui ne dût convenir de la divinité de Jésus-Christ , supposé qu'on avouât qu'il eût fait des miracles pour prouver sa divinité; mais qu'il était assez difficile de faire voir qu'il en eût fait.
11 ajouta qu'il n'était nullement raisonnable de nier qu'il eût ressuscité des morts , qu'il eût ouvert les yeux et rendu la lumière aux aveugles , qu'il eût fait entendre les sourds et délié la langue à des muets, qu'il eût fait marcher droit les boiteux , guéri des lépreux et (les paralytiques, et qu'il eût opéré toutes les autres choses que l'Évangile nous rapporte, cette histoire ayant prescrit pour la vérité des faits; mais qu'il était assez vraisemblable que toutes ces merveilles n'étaient pas des miracles.
Ce smit des miracles à notre égard, me disait-il, parce que ce sont des actions au-dessus des forces humaines: néanmoins, elles ne le sont pas à l'égard des êtres et des substances supérieurs à l'homme et plus nobles que nous. De même que ce que nous faisons est souvent miraculeux à l'égard des bétes, quoiqu'il nous soit très- naturel.
()r, qu'il y ait des êtres et des substances plus* nobles que nous et inférieurs à Dieu, qui agissent en nous ou avec nous, il n'j a rien de plus raisonnable (pie de le croire: les chrétiens mêmes le reconnaissent, puisqu'ils disent qu'il y a des ailles de lumière el des anges de ténèbres, auxquels ils attribuent plusieurs choses que nous admirons entre nous. Saint Augustin dil que toutes ces apparitions qui nous effraient si souvent doi-
vent être rapportées aux opérations des anges ( 5. Autjust., libr. De cura pro mortuis ycrenda); pourquoi donc n'j rapporteronsnous pas aussi tout ce qui nous parait miraculeux ?
La pylhonisse, qui fit voir à Saùl le prophète Samuel après sa mort , n 'agissait-elle pas par l'aide d'un esprit avec lequel elle avait du commerce? Les magiciens de Pharaon ne firent-ils pas aussi , par le secours de leur démon, une partie des miracles que Moïse et Aaron opéraient? Le- esprits donc peuvent faire des miracles : et s'ils en peuvent faire quelques-uns, pourquoi ne feronlils pas les autres? Mais la résurrection de Samuel, dis-je à notre philosophe, ne lut qu'un fantôme qui disparut, el non pas une véritable résurrection suivie de la vie de Samuel; et les magiciens .le Pharaon marquèrent bien la faiblesse du démon qui opérait en eux, puisque Dieu les confondit dans la production des insectes les plus vils, qui arrêtèrent leur puissance.
11 est vrai , poursuivit notre philosophe , que les magiciens de Pharaon n'allèrent pas si loin que Moïse ; mais il ne s'ensuit pas pour cela que le bras de Dieu fût plus avec Mois,, qu'avec eux. Ces magiciens avaient un démon. Mois,, en avait un aussi; mai lui de Moïse était d'un ordre supérieur . lui qui aidait les magiciens de Pharaon. Ainsi, Moïse ne fit non plus de miracles que ces magiciens, et si Jésus-Christ a l'ait encore quelque chose de plus (oit que Moïse, c'est (pie le démon dont il était aide était plus puissant et plus noble que celui de Moïse De sorte qu'on peut conclure que ni les uns ni les autres n'ont rien fait qu'on puisse dire absolument miraculeux, mais qu'Us onl agi chacun selon les forces des esprits qui opéraient en eux et avec eux.
le repondis à mon philosophe qu'encon qu'il lût vrai qu'il y avait des effets «]ui. sur passant nos forces, ne surpassent pas (elles des ang,es- ou des démons, il uc s ensuivait
MEMOIRES TOUCHANT LA RELIGION
pas qu'il n'y en eût aucuns qui fussent audessus des uns et des autres; niais que, quand même il serait vrai qu'un ange de lumière ou de ténèbres pourrait, par exemple, rendre la vie à un mort et faire tout ce qui nous paraît de plus miraculeux, il ne serait nullement raisonnable d'attribuer à ces esprits les miracles que Jésus-Christ a opérés , et ceux que ses apôtres ont opérés après lui ; car Jésus-Christ et ses apôtres ont fait ces miracles pour établir la foi , et faire croire que Jésus-Christ agissait en Dieu et était Dieu. D'où il s'ensuit que , si c'est une imposture, les anges de lumière, qui sont les minisires du Dieu de vérité, n'auraient pas été au secours du mensonge et n'auraient pas travaillé à établir l'impiété.
Il n'est pas raisonnable aussi d'attribuer ces miracles aux anges de ténèbres, et il n'y a nulle apparence de se persuader que Dieu ait laissé la liberté à ces esprits, qui sont ses ennemis, d'opérer ces merveilles pour faire adorer un prestigiateur au lieu du vrai Dieu.
Je sais bien que les démons ont autrefois trompé les hommes par l'illusion des fausses divinités; mais Dieu a renversé et confondu tous ces fantômes de religion. Outre que cette superstition n'a pas été fondée sur des miracles, ni sur aucuries actions qui parussent pouvoir et devoir n'être attribuées qu'à Dieu , mais seulement sur l'imagination des hommes ; et qu'ainsi , on ne peut pas dire que le démon ait parlé et agi en Dieu dans le paganisme, comme il aurait fait dans le christianisme, s'il était auteur des miracles de Jésus-Christ et des apôtres.
La croyance des païens n'était pas certaine : le nombre de leurs divinités dépendait de celui de leurs conquêtes, et ils adoraient de nouveaux dieux à mesure qu'ils subjuguaient de nouveaux peuples, et non pas à mesure des nouveaux miracles que ces dieux opéraient. 11 ne faut donc qu'une très-médiocre lumière pour faire le discernement du faux et du vrai , par rapport au paganisme et au christianisme.
Mais , pour convaincre tout esprit raisonnable que les miracles de Jésus-Christ ne doivent pas être rapportés aux anges de ténèbres, il. faut nous servir du raisonnement de Jésus-Christ même. Les Juifs accusaient Jésus-Christ d'avoir un démon, et pour les désabuser, il combattit les démons mêmes en leur présence et les jeta , malgré eux , hors des corps dont ils s'étaient emparés. La malignité des Juifs étant encore assez grande pour dire que c'était par la puissance de Bclzébulh qu il combattait les démons, il les confondit en leur disant que, si Satan jetait Satan dehors , il n'y avait pas d'apparence qu'il établit son empire (Marc, III), et que Jésus -Christ ne pouvait pas être en même temps ami et ennemi de Belzébuth. Il n'y a point de réplique à cette réponse toute divine.
Peut-il y avoir rien de plus extravagant que de dire que Jésus-Christ se servit du ministère du démon pour établir l'imposture et l'impiété, en même temps qu'il détruisait Démonst. Kvang. III
l'empire du démon par la plus pure, la plus sainte et la plus excellente morale du monde? L'empire du diable ne s'établit qu'en nou» perdant; il ne nous perd qu'en nous inspirant la corruption des mœurs. Jésus-Christ nous a donné les règles d'une vie toute divine, et suivant lesquelles il est impossible que nous n'opérions pas notre salut : il était donc en cela ennemi de Satan.
Peut-on rien penser de plus fou, que de s'imaginer que Jésus-Christ eût combattu les maximes du diable, s'il lui eût eu l'obligation d'être adoré comme un Dieu?
Mon philosophe n'en demeura pas là ; et voyant qu'il ne trouvait pas son compte à attribuer les miracles aux anges , ou de lumière, ou de ténèbres, me dit que la philosophie ne reconnaissait pas ces substances supérieures à l'homme, de la manière que les chrétiens les regardaient; et tournant sa vue et sa main vers le ciel : Considérez, me ditil, tous ces corps lumineux que nous voyons au-dessus de nous; les philosophes estiment que chacun de ces astres, qui nous paraissent fixes, sont autant de soleils qui ont leurs planètes autour d'eux, et font leurs systèmes comme est le nôtre, dont le soleil est le centre , autour duquel la terre et toutes les autres planètes roulent incessamment. Or comme la terre est habitée et que les hommes en sont les principaux habitants , plus excellents et plus parfaits que les bêles, ce nombre innombrable de mondes sont aussi habités , et il y a raison de penser que ceux qui les habitent sont différents de nous et plus parfaits que nous ne sommes; qu'ils peuvent, par conséquent, faire des choses que nous ne pouvons pas faire; qu'à remonter de plus parfaits en plus parfaits, il n'y a rien qui ne soit possible à quelqu'un de ces êtres, et qu'ainsi, absolument, rien n'est miraculeux.
Tout ce raisonnement me parut si creux, que je fus près de quitter mon philosophe , sans lui rien répliquer. Néanmoins, comme il me dit que c'était le dernier effort du raisonnement de l'incrédulité, je crus qu'il fallait encore le combattre , quoique en vérité il n'en valût pas la peine.
Je lui répondis donc que, sans m'arréter à contredire ou à approuver la pensée de ceux qui soutiennent que toutes les étoiles qui sont au-dessus de notre système, sont autant de soleils qui éclairent d'autres mondes , je n'avais qu'à lui dire que, quand ce qu'on imagine sur cela serait vrai, il serait vrai aussi que chacun de ces habitants, qui sont hors de notre système, demeure dans son monde particulier , et ne vient point dans le nôtre. Mais, me dit-il, pourquoi n'y viendraient-ils pas, puisque, selon le sentiment de certains philosophes, les planètes des systèmes étrangers passent quelquefois dans le nôtre, et que ce sont les comètes qui paraissent de temps en temps, et qui disparaissent aussi, lorsqu'elles retournent dans leur lieu naturel? Je sais bien, lui répondis-je, qu'il y a d'excellents philosophes qui sont de ce sentiment, et
[Seize.)
DÉMONSTRATION ÉVANGÉLIQ1 I .
même qui ont écrit 6ur ce sujet, avec l'ap-
Srobation des plus habiles de ce sièilc lais quoiqu'ils aient dit que les comètes sont des planètes qui s'égarent et «lui passent de leurs systèmes dans le nôtre, personne n'a encore dit que les habitants de ces corps errants aient passé dans noire monde, comme nous ne passons pas dans le leur.
Si les planètes des autres systèmes sont quelquefois emportées dans le nôtre, leurs habitants, si elles en ont, ne sortent pas de leurs demeures; ils roulent bien avec leurs planètes, mais ils ne passent pas dans les autres planètes ; et on n'a encore vu aucune de ces substances étrangères dans notre terre : elles demeurent dans leurs planètes. Comme si un vaisseau était transporté par un vent extraordinaire de la nier Méditerranée dans l'Océan, on pourrait bien voir dans celle mer un vaisseau inconnu, mais ceux qui seraient dans ce vaisseau ne marcheraient pas pour cela sur les ondes pour venir sur nos côtes, et ils demeureraient dans leur bord. Il en est de même i! s comètes. Elles sont comme des vaisseaux emportés dans notre système par l'impétuosité de quelque tourbillon; et leurs habitants demeurent dans leur sein, et n'en sortent pas pour nous venir visiter.
Mais sans parler des corps si séparés de nous, supposé que les planètes, nos voisines, qui tournent autour de notre soleil, soient habitées, a-t-on vu encore aucun habitant de la lune, de Mercure, ou de quelque autre de ces corps éclairés par le soleil, et roulant autour de lui, qui, ayant passé dans notre terre, ait été vu de nous ?'
Mon ami le philosophe voyait bien que l'imagination de ceux qui, pour détruire la créance des mystères et la religion de Jésus- Christ, veulent trouver à quelque prix que ce soit, hors de Dieu, des causes naturelles de nos miracles, et même en d'autres mondes que le nôtre, n'était soutenue de rien, se retrancha à me dire, qu'au moins n'est-il pas impossible que , dans toute cette vaste étendue de 1 air, il n'y ait des substances et des êtres plus parfaits que nous.
Car les anciens philosophes ont même reconnu des intelligences qui faisaient mouvoir la nature. Et peut-être, me dit-il, que S. Paul a voulu parler de ces substances supérieures lorsqu'il a dit, que nous n'avions pas seulement à combattra contre la chair et le sang, mais encore contre les princes, les tances, les maîtres du mtnde et des ténèbres (I: plies., VI). Et il ajouta enfin que. puisque je prenais celte méthode dans tout mon mémoire, pour prouver les vérités que j'établissais, de faire Voir que 1 esprit est plus content de penser ce que je dis, qu'autre chose, il voulait se servir delà même méthode, ( n me disant que son esprit était plus content d'attribuer ce qui nous parait être miracle à ces substances, que ( en les attribuant à Dieu ) en tirer des conséquences qui nous obligent a captiver notre esprit et à le contraindre de croire des mystères incroya-
bles. . t qui enferment mille contradictions.
Je répondis ;ï ce raisonnement que, comme les philosophes donl il soutenait le parti,
sans \ adhérer, sont d'accord avec nous qu'il y a un Dieu tout-puissant, il n y a nulle contradiction de lui attribuer la production il. s merveilles que nous reconnaissons
au-dessusde nos fortes; que < cl i est très-uaturel et très-raisonnable , et qu'assurément - merveilles n'avaient point de suites qui assujettissent notre raison a croire des choses qui lui font peine, il n \ a point d'esprit équitable qui ne fût plus content de penser que c'est Dieu qui les produit, que de les attribuer à des êtres et à des substances que bous imaginons, mais île l'existi m i quelles nous n'avons aucune preuve, et dont par conséquent nous ne pouvons répondre du pouvoir.
.Mais l'on \eut, me disait ce philosophe, induire de ces prétendus miracles que Jcmiv- Christ est Dieu, parce qu'il les a opérés pour le prouver. Or cela engage à croire des choses auxquelles notre esprit n'est pas bien aise d'acquiescer, et par conséquent il vaut mieux les attribuer à d'autres causes, et lais-er notre esprit en liberté.
Mon philosophe croyait m'avoir embarrassé, mais il ne me fut pas malaisé de me d. Viager de ses sophismes et de ses paralogisme*. Il faut que vous m'avouiez, lui dis-je, comme je \ iens de vous montrer, qu'à considérer les miracles en soi. sans rapport aux m\ stèi es. a la créance de-quels ils nous assujettissent, il serait plus juste de les attribuer à Dieu, puisque la raison naturelle nous force d'avouer qu'il y eu a un qui peut tout , qu'à des substances que nulle raison ne nous oblige de reconnaître. Car en les attribuant;! ces substances qui nous sont inconnues, notre esprit ne le fait que par force, cl il n'esl pas content : au lieu que rien ne le choque, en les rapportant à Dieu. Or examinons un peu si. en contentant notre esprit en ce point, il est m mal content des suites, et a tant de peine à se soumettre à la créance des mystères qu'il ne comprend point.
Supposé que c'est Dieu qui a fait ces miracles pour prouver les mj stères et pour assujettir notre esprit à lès croire, n'est-il pas juste d'avoir celle soumission d'esprit? lit quoique nous eussions peut-être raison de ne pas acquiescer et de ne pas donm r noire créance, si Dieu n'avait parlé en Dieu, c etftà-dire par les prophéties et par les miracles. devons-nous avoir de la répugnance à soumettre notre raison, lorsqu'il nous \ engage de cette manière? Ne sommes-nous pas contents de penser que Dieu est la souveraine raison, qui doit êlre mallresse de I : notre? lit comme ce qui est miracle à notre i ne l'est pas au sien, parce qu'il ncx.èie pas sa puissance; de même, ce qui est notre égard, parce qu'il n'estpas proportionné à la faiblesse de notre raison, et que nous n'en connaissons pas le ressort, n'est nullement mystère a l'égard de Dieu, qui le connaît aussi parfaitement, et même infiniment plus clairement que nous ne connaissons les
MÉMOIRES TOUCHANT LA RELIGION
choses les plusporportionnées à notre esprit.
Dieu voit beaucoup plus nettement, plus distinctement, plus naturellement, comment la pluralité des personnes de la Trinité n'est point opposée à l'unité de l'essence de ces trois personnes, que nous ne connaissons que le tout est plus grand que sa partie, et que si de deux choses égales on en retranche des parties égales, ce qui restera de Tune et de l'autre sera égal, quoique ces vérités •nous soient si évidentes, qu'elles n'ont nul besoin de preuves pour y acquiescer.
Si donc notre raison est contente d'attribuer nos miracles à Dieu, parce qu'il est tout-puissant, et qu'ils ne surpassent pas son pouvoir infini , et s'il les a opérés pour nous persuader des vérités que nous ne pourrions pas connaître par nous-mêmes, pourquoi aurons-nous peine à croire que les mystères, dont il veut établir la créance, n'enferment nulle contradiction, quoique notre raison, par la faiblesse de sa vue, crût y en apercevoir, si Dieu n'avait pas parlé?
Ces mystères n'excèdent pas plus la connaissance de Dieu, que les miracles sa puissance; et ils cessent d'être mystères dès que nous les regardons comme objets de sa science infinie. Or si d'un côté, en étant les miracles à Dieu, nous donnons un peu plus de liberté à notre raison, parce que nous ne l'assujettissons pas, par une conséquence nécessaire, à la créance des mystères, nous nous embarrassons étrangement de l'autre, en cberchant des causes fantastiques et imaginaires de ces miracles. Et l'ordre est bien plus naturel de regarder Dieu comme auteur de ces merveilles, et de croire ensuite ce qu'il nous prouve par ses miracles, notre raison ne devant avoir nulle peine à croire ce qui nous paraît si clairement par ces miracles, et que la vérité éternelle nous dit.
Quand il nous resterait encore quelque peine, serait-il raisonnable, pour mettre notre esprit un peu plus au large, de faire cette injure à Dieu, que de penser qu'il pût soùfrir que des êtres et des substances plus sublimes que nous se joignissent à un homme imposteur, pour le faire croire Dieu? Si ces prétendues substances avaient envie de faire cette guerre à Dieu, et avaient assez d'orgueil pour s'opposer à lui, n'est-il pas plus croyable qu'elles auraient mieux aimé s'altribuer a elles-mêmes la divinité, que de la donnera un homme; et qu'elles auraient eu plus de facilité à le faire croire en prenant quelque ligure extraordinaire ?
Je sais bien que l'on dira qu'il y a eu plusieurs sectes de personnes qui ont cru que Jésus-Christ ri'était pas un homme, et qu'il n'était que le fantôme d'un homme : mais comme ces sectes n'avaient point d'autre fondement que leur incrédulité, et qu'on a vu, qu'on a touché, qu'on a éprouvé par mille expériences naturelles que Jésus-Christ était un homme véritable, toutes les opinions de ces fanatiques se sont évanouies dans leur naissance.
lésus-Christ donc était un homme aussi réel que nous le sommes ; et ces prétendues
substances si élevées au-dessus de nous' ne peuvent avoir été que les ministres de ses impostures et de ses prestiges, s'il n'est pas Dieu. L'esprit humain est-il content de penser cela? et pourquoi ces substances plus nobles n'ont-elles été que les servantes de l'imposteur ?
De plus, est-il croyable que Dieu, qui est un Dieu de vérité, tout sage, tout-puissant et tout juste, ait souffert que ces substances qui, quelque nobles qu'elles soient, ne sont que des créatures sur lesquelles il a un pouvoir absolu, pour l'exercer au moins quand il lui plaît, aient fait des choses si surprenantes pour nous tromper, sans qu'il ait vengé sa cause? C'est la cause de Dieu, qu'on en ait voulu faire adorer un nouveau. Il renversa Dagon , et le brisa ; il découvrit l'imposture de ces fausses divinités, par qui Ton croyait que les holocaustes qu'on laissait sur l'autel étaient dévorés ; il a détruit et confondu les oracles et toutes les divinités imaginaires de l'antiquité : aurait-il souffert patiemment que tant de merveilles, dont il est au moins si vraisemblable qu'il n'y peut avoir d'autre cause que le vrai Dieu, fussent opérées en son nom, pour établir la fausse divinité de celui qui aurait eu l'insolence de se dire son fils, ne l'étant point? L'esprit humain est-il bien content de penser cela? la raison en est-elle satisfaite?
Mais Dieu ne s'est-il pas vengé, me dit le philosophe, en livrant Jésus-Christ à la mort de la croix ?Eh bien, lui répondis-je, si Dieu s'est vengé contre Jésus-Christ , nous ne voyons pas, au moins, qu'il se soit vengé contre ces prétendues substances qui ont prêté leur pouvoir à Jésus - Christ pour nous séduire. Cependant elles ne sont pas moins coupables que lui, et sa justice n'a pas dû les traiter plus doucement. Supposons néanmoins que Dieu se soit contenté de se venger sur Jésus-Christ.
S'il s'est vengé en le faisant mourir sur la croix, il ne l'a donc pas ressuscité : car la résurrection est bien plus capable d'établir la foi de sa divinité, que sa mort de la détruire. Or serait-il possible de nier la résurrection de Jésus-Christ? Le même Evangile, qui nous apprend son crucifiement, nous apprend sa résurrection , dont plus de cinq cents personnes ont été témoins, sans qu'aucun se soit jamais démenti ni ait désavoué son témoignage, et sans que les historiens étrangers les aient aussi démentis.
Jésus-Christ avait prédit à ses apôtres qu'il ressusciterait trois jours après sa mort. S'il n'avait pas tenu sa parole, est-il raisonnable de penser que ces mêmes apôtres qui avaient témoigné tant de faiblesse et de lâcheté au temps de sa passion, se fussent exposés après sa mort, pour soutenir sa cause, à tous les supplices imaginables et au martyre sans aucune utilité, sans aucune gloire en ce monde et sans aucune espérance en l'autre. Saint Thomas, qui était si dispose à l'incrédulité, se serait-il tellement changé en un moment, qu'il eût donné sa Vie pour soutenir une chose qu'il ne voulait pas croire
sur la parole de ses confrères, s'il n'en eût été assuré par la propre expérience de son attouchement et par la vertu intérieure que lui inspirait le Dieu ([ni se montrait à lui, et qu'il reconnut avec tant de soumission?
Mais si Dieu avait voulu se venger parla mort de la croix, il aurait voulu aussi détruire par ce même moyeu la Foi de la divinité de Je us-Christ. Pourquoi donc permit-il que celle mort lût accompagnée de tant de prodiges ? que le soleil et la lune s'éclipsassent on même temps contre l'ordre de la nature? que les pierres se fendissent ? que les monuments s'ouvrissent ? que les morts ressuscitassent ? Nous n'avons aucun auteur, ni historien, ni astronome, ni physicien, qui ait combattu ces faits.
Mais pourquoi Dieu a-t-il permis encore un plus grand miracle que tout cela, el que personne ne peut désavouer , qui est que la prédication de cette même croix, qu'on suppose avoir été l'instrument de la vengeance de Dieu contre l'imposture, soit devenue le plus puissant et le plus efficace moyen d'établir la créance de la divinité de Jésus- Christ ? Dieu ne se serait-il pas trompé lui-même, s'il avait souffert que cette croix eût tant de pouvoir sur nos esprits ? 11 est néanmoins vrai, comme saint Paul nous l'apprend, que dans la croix réside toute la vertu de notre religion. Les apôtres ont prêché la croix, qui de soi est si rebutante ; et en la prêchant tout simplement, sans ornement, sans éloquence, sans science et sans aucun art. ils ont persuadé que Jésus-Christ cruciDé est Dieu et le Dieu de notre salut.
Jo ne sais pas quel effet tout cela fait sur les esprits des autres : mais à parler sincèrement, le mien ne peut résister à la force de tant de vérités qui l'accablent, quoique dans le détail, la foi ne laisse pas d'en demeurer
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obscure en quelque manière, et d'éprouver notre fidélité, l'obéissance et la soumission de notre raison.
Reconnaissons de bonne foi la vérité. Ce n'est pas tant la créance des mystères qui nous éloigne de la religion chrétienne, que la pratique des vertus et de la morale qu'elle ordonne. C'est cela qui nous incommode I et le monde serait bien plus rempli de Gdèles et de chrétiens qu'il ne l'est, s'il ne ta que croire et qu'on ne lût pas obligé de tant faire. Les prophéties et les miracles nous persuaderaient bien clairement que Jé^us- Christ est Fils de Dieu, -j ce même Fils de Dieu n'enseignait pas à renoncer a soi-même, à regarder tous les plaisirs, toute-, les grandeurs et tous les biens de la terre comme autant d'obstacles à notre véritable félicité ; s'il ne menaçait pas des flammes éternelles ceux qui ne veulent point quitter l'amour de toutes ces choses, pour n'être remplis que de l'amour de Dieu.
Voilà ce qui fait naître dans les hommes le désir criminel que la religion soit une illusion, et ce qui oblige le cœur à commander à l'esprit de chercher des raisons pour se persuader que le christianisme e*t une fable. Voilà ce qui fait attribuer à ces substances fantastiques et imaginaires ce qui ne doit et ne peut être attribué qu'à Dieu, et qu'on tâche de détruire des mystères desquels la créance est inséparable de la nécessité d'une morale, dont la nature corrompue ne se peut accommoder. Cependant la vérité ne dépend pas de nos désirs, de notre convoitise ni des imaginations qui séduisent notre raison : mais notre félicité ou notre perle éternelle dépend de noire acquiescement à ces vérités, cl de notre fidélité à accomplir la loi que ce Dieu du salut est venu nous annoncer.