DU SACRIFICE
I.— On entend, par le mot de Sacrifier, un acte de religion ou un culte extérieur rendu à Dieu par une personne publique et qui a pour cela un pouvoir légitime; par lequel acte on offre au Seigneur quelque chose avec changement de son être, en reconnaissance de la souveraine autorité que Dieu a sur nous, et de notre dépendance.
Dans l'ancienne loi, l'on sacrifiait des animaux, et on les nommait des Victimes. L'on offrait quelquefois des choses inanimées et solides, connue de la farine, du pain, de* gâteaux, du sel, de l'encens. Celle sorte de sacrifice était appelée Immolation, lin d'autres occasions on sacrifiait des liqueurs, comme de l'eau ou du vin, ce qui s'appelait Libation.
II. — 11 y eu des sacrifices dès le commencement du monde. L'histoire sainte delà Ge-
nèse parle de ceux des premiers enfants d'Adam. Dans la suite, non seulement les fidèles en ont offert, mais encore les païens; ce qui nous doit persuader qu'il esi en quelque manière, du droit naturel d'honorer Dieu par des sacrifices, aussi bien que de reconnaître qu'il y a une Di\ inilé.
III. — Le sacrifice est la plus excellente et la plus parfaite action de la r< ligion, lorsqu'il est fait eti esprit et en vériu . cesl-a-diro lorsque l'action extérieure du sacrifie!
accompagnée d'un culte spirituel et d'une vraie adoration intérieure, puisqu'alors nous nous soumettons et de corps et d'esprit à lasouveraine majesté de Dieu : et il semble que ce serait un grand défaut à la rt ligiou chrétienne, si elle n'avait point de sacrifice, et si elle ne nous prescrivait aucun culte, par lequel nous puissions faire à Dieu celte pro-
MÉMOIRES TOUCHANT LA RELIGION
tentation religieuse de notre dépendance.
IV. — Nous ne pouvons faire à Dieu aucun vrai sacrifice, si Y Eucharistie n'est point sacrifice; car saint Paul dit que Jésus-Christ a anéanti tous les sacrifices anciens, par celui dans lequel il s'est offert. De sorte que si l'Eucharistie, qui est le mémorial du sacrifice de la croix, n'est aussi un vrai sacrifice, et comme la suite et la continuation du sacrifice du Calvaire, il n'y a plus de sacrifice; car toutes les victimes, inférieures à Jésus-Christ sont maintenant réprouvées, comme saint Paul nous l'enseigne.
V. — Ceux qui, étant chrétiens par le baptême, nient que la célébration de l'Eucharistie soit un sacrifice, nedésavouentpas que Jésus- Christ ne se soit vraiment sacrifié sur la croix, et que le mystère de son corps et de son sang, institué en sa dernière cène, n'en soit un mémorial; mais ils nient que ce soit un sacrifice, ou parce qu'ils croient que le Fils de Dieu n'est réellement dans l'Eucharistie que dans l'usage, et lorsque les fidèles la mangent ou la boivent (qui est le sentimentdes luthériens), ou parce qu'ils ne croient pas absolument qu'il y soit réellement présent (qui est la même doctrine de nos calvinistes). Or dans l'une et dans l'autre de ces deux opinions, l'Eucharistie ne peut cire considérée comme un sacrifice.
Elle ne le peut être dans le sentiment des luthériens, parce que la chose sacrifiée doit être offerte à Dieu avant que les sacrificateurs ou le peuple même y participent, n'étant pas raisonnable que les hommes prennent part à une action si sainte avant qu'elle ait été présentée à Dieu, en l'honneur de qui elle est faite. Et comme Jésus-Christ n'est présent au mystère, selon les luthériens, que lorsque son corps est fait notre viande, et son sang, notre breuvage, il s'ensuit qu'il ne peut être, selon eux, la victime du sacrifice, puisqu'il ne peut être offert à Dieu avant que d'être donné aux hommes.
Il peut encore moins être victime dans l'Eucharistie, selon les calvinistes, puisqu'ils ne croient pas qu'il y soit réellement présent.
Mais supposé la présence réelle de Jésus- Christ dans l'Eucharistie, non seulement dans l'usage, mais encore dans un état permanent, connue je crois l'avoir clairement prouvé dans le mémoire précédent, sur les principes qui sont communs aux protestans et à nous, il est aisé de montrer que Noire-Seigneur a institué ce mystère en forme de sacrifice.
VI. — Dieu a prédit par le prophète Malachie qu'on lui offrirait (Malach. I), depuis le levant jusqu'au couchant, une oblation trèspure : elles saints pères même les- plus anciens, comme (S. Just. Dialog. contra Tryphon.; S. [rem Ub.lV, contra llœrcs. c 3; S. Aug.l.Wlll.deCivit. Dci.c.3o, et alibi) saint Justin et saint Ircnéc ont expliqué ce passage du sacrifice eucharistique. Il n'y a rien aussi de plus formel dans saint Augustin. De sorte que de ces passages des saints pères, je tire deux conséquences. L'une, que l'Ccriture nous apprend que L'Eucharistie est un sacrifice ; l'autre , que la tradition nous l'apprend aussi , qu'ainsi rien ne manque
Démonst. Eva\c;. 111.
pour la certitude de cette vérité de foi. VII. — L'Ecriture nous apprend que Jésus-j Christ est prêtre selon l'ordre de Melchisé-i dech. Or le sacrifice de Melchisédech a été offert en pain et en vin : c'a donc été la figure du sacrifice de l'Eucharistie : c'est le sentiment (5. Cypr. Ep. 63, ad Cœcil.; S. Ambr. I. V. de Sacr. ci; S. Aug. Ep. 95. et alibi. Theodoret. in Psal. CIX; S. Chrysost. homil : 36. in Gènes, et alibi.) des pères, saint Cyprien, saint Ambroise, saint Augustin, Theodoret, saint Chrysostome et presque tous les autres saints pères. De manière que c'est aller contre le torrent, que de nier que Notre- Scigneur ait exercé son sacerdoce en se sacrifiant, non seulement à la croix, mais encore dans sa dernière cène.
VIII. — Le sacrifice de l'Agneau pascal, selon le sentiment des pères, est une figure du sacrifice eucharistique. L'hostie (S. Léo scr. 7 ; Tertull. I. contra Marc; S. Cypr. I. de Unit. Eccles.;S. Ambr. in Luc c 1; S. Hier on. comment, in 26 ; Mat. S. August. I. 2. contra Litter. Peut, c 57. etalibi.), dit saint Léon, est changée en une hostie ; le sang exclut un autre sang. Tertullien, saint Cyprien, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin sont encore mes garants ; et il y a peu de pères qui, ayant parlé de l'Agneau pascal, n'aient dit que c'était une figure du sacrifice eucharistique.
IX. — L'on dira peut-être que les pères ont pu regarder la célébration du sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ, faite par Noire-Seigneur, en quelque façon, comme faisant partie du sacrifice de la croix, parce que c'était le prélude de sa passion ; mais que depuis qu'il s'est livré à la mort, l'Eucharistie ne peut plus être considérée entre nos mains, comme un sacrifice, puisque saint Paul nous apprend que Jésus-Christ a con-, sommé l'ouvrage de notre sanctification par une seule offrande. Et ce qui fortifie encore celteobjection, tirée de l'Apôtre, est qu'il dit, en opposant le sacrifice de la croix à ceux de l'ancienne loi, que si les anciens avaient pu effacer les péchés de ceux qui les offraient, les prêtres auraient cessé de les offrir : d'où il semble naturel de conclure que, puisqu'on, ce même endroit, saint Paul enseigne que Sfo-' tre-Seigneur a consommé notre sanctification, il ne faut plus offrir après cela de sacrifices.
Voilà ceque lesadversairesdcladoclrincdc l'Eglise romaine lui peuvent opposer de plus spécieux sur ce sujet. Mais il n'est pas difficile d'y répondre solidement.
Il n'y a point de doute que le sacrifice de la croix n'ait consommé notre rédemption par sa valeur et son prix infini : et c'est pourquoi, selon l'Apôtre, il n'est pas nécessaire que Jésus-Christ meure une seconde fois pour nous. Mais cela n'empêche pas que le même Fils de Dieu ne se sacrifie encore tous les jours, par les mains des prêtres, non pas pour opérer de nouvelles rédemptions, mais pour nous renouveler incessamment la mémoire du sacrifice de la croix, comme il le dit lui-même, lorsqu'il institua l'Eucharistie, et comme saint Paul le dit si clairement, ot pour nous appliquer, par ce sacrifice comme-
(Dix-huit.)
moratif, le mérite do celui de sa passion, et le rendre pour notre sanctification en quelque l<u;on perpétuel, en continuant d'offrir gans interruption la même victime qui s'est
elle-même une l'ois offerte au père éternel, en expiation de nos offenses; de sorte, que le sacrifice eucharistique n'est nullement contraire au raisonnement de 1 Apôtre.
Jésus-Christ s'est offert une lois sur la croix : il a consommé par celte seule offrande, notre sanctification, en présentant à son père un sacrifice d'un prix infini. Le sacrifice de l'Eue haristie n'est autre que la mémoire de cet unique sacrifice qui a opéré notre rédemption. C'est le même sacrifice, c'est la continuation de ce sacrifice, c'est le même Jésus- Christ une fois livre pour nous, qui veut que pour l'accomplissement et l'entière perfection du sacrifice de la croix, nous communions, et nous participions, par la manducation, à l'hostie offerte. C'est ainsi que saint Chrysosl.mie parle dans son Commentaire suiTEpître aux Hébreux ; c'est ainsi que tous les autres pères parlent, et c'est assurément le sentiment de ( 1 Corlnt. X ) saint Paul même, qui oppose la table où l'on célèbre l'Eucharistie, à fautel où l'on faisait le sacrifice des idoles ; 1 ; viandes qui se mangeaient dans les sacri- 1. s, qui étaient offerts au diable, à celle qui se mange dans ce mystère; la coupe, des déas, à celle du Dieu v ivant. Donc par cette opposition de la table du Seigneur a l'autel des idoles; de la communion aux sacrifices idoles, à la communion au corps et au / de Jésus-Chrisl. 11 est clair que l'Apôtre a marqué le sacrifice eucharistique : et c'est peut-être dans ce même sens qu'il a dit ailleurs que nous avons un autel, duquel ceux qui continuaient de servir au tabernacle de l'ancienne loi, c'est-à-dire [Hcbr. X1I1) ceux qui continuaient de judaïser et ne croyaient point en Jésus-Christ, n'avaient pas le pouvoir de manger.
X. — Pour ne point embarrasser le lecteur de ce mémoire dans des questions épineuses , et dans des interprétations de l'Ecriture qui demandent trop d'application, je me contenterai de dire que les saints pères, en parlant de l'Eucharistie, parlent tous d'autels, de sacrifices, de prêtres, de sacerdoce, et qu'il n'y a point de vérité de notre sainte religion qui ait des preuves plus claires dans l'antiquité et même dans les premiers siècles, que les protestants respectent, et une tradition plus certaine jusqu'à nous. Nos adversaires mêmes reconnaissent que nous avons une buée de témoins de cette vérité, et c'est une hardiesse surprenante de l'oser nier comme ils l'ont. Luther avoue que c'est la créance des siècles les plus éloignés ; que la foule des pères a enseigné celte doctrine qu'en ce point, il est opposé à tout le monde ; mais qu il ne se soucie, ni des saiuts pères, ni de l'ancu nue coutume de l'Eglise; et Calvin ne se sauve qu'en disant que Satan a aveuglé presque tout le monde de cette erreur, qu'il appelle peatUmr tu lie. Ainsi, ces chefs des deui partis ennemis de L'Eglise catholique reconnaissent notre prescription et l'établissent en s j poposant ,
ÉVANGÉUQUE.
et il ne faut point d'autres preuves du dessein formé qu'ils ont m de renvei i . 1 > reliai 'il de Jésus-Christ que 'le s'élever comme iu (ont au-dessus de la tradition de tous les si et dècoudamncr les dogmes les plus anciens el les moins obscurs d< l'Eglise; mais ils ne pn vaudront jamait contre efte, puisque, si Ion la v érite éternelle, l'en fer méou ne le peut /ai
XL — Puisque la religion demande ui.
crilice, que les prophètes l'ont prédit, que le Nouveau Testament le marque, que tous les saints pères sans hésiter déclarent que le crilice qu'offrent les prêtres et les pontifes de la nouvelle loi i este
rien pour achever notre preuve, sinon de marquer <iue l* célébration de l'Eucharistie a toutes les conditions du sacrifice.
Nous avons dit, dès le commencement de ce traité, que le sacrifice est un acte de religion et un culte extérieur rendu à Dieu, par fequel on lui offre quelque chose, avec changement de son être ou quelque destruction , en reconnaissance de la souveraine autorité que Dieu a sur nous et de noire dépendance. Appliquons toutes les paroles de celle définition à 1 Eucharistie.
Nous ne pouvons pas désavouer que ce ne soit un acte de religion et un culte extérieur rendu à Dieu, puisque Nôtre-Seigneur même a commandé à ses apôtres, et en leur | sonne à tous leurs successeurs, de faire cette action en mémoire (le lui.
On lui fait une offrande de YLucharice mot est dans le langage des plus anciens conciles et de tous les saints pères ; qqs adv ersaircs ne le nient pas ; il n'j a qu'à ouv rir leurs livres pour le voir.
La victime que nous offron, est le Fils de Dieu, que nous croyons réellement présent sous les espèces eucharistiques. Il s'y fait une destruction mystique de cette divine bostie en ce que l'on consacre, par la transsubstantiation, le corps séparément du sono, ce qui marque le sacrifice de la croix , où le Fils de Dieu répandit son sang pour nos péchés. Outre cela Jésus-Christ, quoique réellement i sent dans ce mystère, n'j est pas présent d'une ; présence naturelle, son corps > étant invisible et d'uue manière qui est plus convenable aux esprits qui n'occupent point de lieu qu'aux corps qui naturellement doivent avoir toutes leurs dimensions. Ainsi, sans parler de la destruction réelle de la substance du pain et du vin qui se lait dans la transsubstantiation, il y a une destruction mvslique en Jésus-Christ même et un changement cle son état naturel, son cor]. s j étant d'une manière qui naturellement ne lui convient pas. et tout Jésus-Chrisl. quelque vivant qu il soit, y étant à la façon des morts, < esl-à-dnv sans aucune fonction des organes corpor
L'on ne peut pas des ;•. ouer encore que l'offrande que nous faisons à Dieu, dans celte sainte action, ne soit en reconnaissance du souverain domaine de Dieu et de notre dépendance, puisque nous lui sacrifions son Fils même, notre chef, el que nous reconnaissons. par cette offrande de notre Rédempteur, que nous ne mériterions que la moi t. et celte double
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mort dont Dieu menaça la désobéissance d'Adam, si notre Libérateur ne nous en garantissait.
Enfin, il faut que tout cela se fasse par un ministre qui ait un pouvoir légitime. Notre- Seigneur donna ce pouvoir aux apôtres, et ce pouvoir s'est perpétué par une succession légitime , dans les personnes des évêques et des prêtres, depuis les apôtres jusqu'à nous.
Rien ne manque donc pour la perfection du sacrifice eucharistique, dans lequel paraît la vertu du sacrifice de Jésus-Christ, qui n'est plus selon l'ordre d'Aaron, mais selon l'ordre de Melchiséçlech; ce qui fait voir que le sacerdoce ancien étant changé, la loi aussi est changée, selon les paroles de saintPaul,7Vcmslalo enim sacerdotio,nccesse est ut legis translata fiât (Hcbr. VII). Et, comme le sacerdoce présent de Jésus-Christ, selon l'ordre de Melchisédech, est éternel, c'est-à-dire suivant le sentiment des pères et des plus savants interprèles, même des prolestants, que ce souverain pontife et ce grand prêtre ne doit plus avoir de successeur dans le sacerdoce comme ceux de la loi en avaient, ce même sacerdoce doit durer jusqu'à la consommation des siècles ; et que Jésus-Christ doit offrir jusqu'à la fin du monde ce divin sacrifice, dont celui de Melchisédech était la figure, par le ministère des évêques et des prêtres, à qui il en a donné lé pouvoir en disant aux apôtres : Faites Ceci en mémoire de moi.
Ainsi Jésus-Christ, dont saint Paul, dans cette admirable épître où il parle si divinement de son sacrifice et de son sacerdoce, dit en termes tout mystérieux qu'il était hier, qu'il est aujourd'hui, cl qu'il sera dans les siècles à venir, Jésus Christus heri et hodie : ipse et in sœcula (Hebr. XUI), a été dans le temps passé sacrifié en figure en tous les anciens sacrifices de la loi , qui représentaient celui de la nouvelle, la été d'une manière sanglante et sensible dans les jours de sa chair, comme parle le même apôtre lors de sa passion, et le sera mystiquement et en commémoration du sacrifice de la croix durant tout le reste des siècles.