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PENSÉES DE PASCAL
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ner des règles fermes pour accorder les discours à l'inconstance de nos caprices.
Cet urt, que j'appelle Varl de persuader , et qui n'est proprement que la conduite des preuves méthodiques et parfaites, consiste en trois parties essentielles : à expliquer les termes dont on doit se servir par des définitions claires; à proposer des principes ou axiomes évidents, pour prouver les choses dont il s'agit ; et à substituer toujours mentalement dans la démonstration les définitions à la place des définis.
La raison de cette méthode est évidente , puisqu'il serait inutile de proposer ce qu'on veut prouver, et d'en entreprendre la démonstration , si on n'avait auparavant défini clairement tous les termes qui ne sont pas intelligibles ; qu'il faut de même que la démonstration soit précédée de lademandedes principes évidents qui y sont nécessaires, car si l'on n'assure le fondement, on ne peut assurer l'édifice; et qu'il faut enfin, en démontrant, substituer mentalement les définitions à la place des définis, puisque autrement on pourrait abuser des divers sens qui se rencontrent dans les termes. Il est facile de voir qu'en observant cette méthode on est sûr de convaincre : puisque les termes étant tous entendus et parfaitement exempts d'équivoque par les définitions, et les principes étant accordés ; si, dans la démonstration, on substitue toujours mentalement les définitions à la place des définis, la force invincible, des conséquences ne peut manquer'd'avoir tout son effet.
Aussi jamais une démonstration dans laquelle ces circonstances sont gardées n'a pu recevoir le moindre doute, et jamais celles où elles manquent ne peuvent a voir de force. Il importe donc bien de les comprendre et de les posséder ; et c'est pourquoi, pour rendre la chose plus facile et plus présente, je les donnerai toutes en peu de règles qui enferment tout ce qui est nécessaire, pour la perfection des définitions, des axiomes et des démonstrations, et par conséquent de la méthode entière des preuves géométriques de l'art de persuader.
Règles pour les définitions.
1° N'entreprendre de définir aucune des choses lellemciitconnues d'elles-mêmes qu'on n'ait point de termes plus clairs pour les expliquer ;
2° N'omettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques sans définition ;
3° N'employer dans la définition des termes que des mots parfaitement connus ou déjà expliqués.
Règles pour les axiomes.
1" N'omettre aucun des principes nécessaires sans avoir demande si on l'accorde, quelque clair et évident qu'il puisse être;
2° Ne demander, en axiomes, que des choses parfaitement évidentes d'elles-mêmes.
Règles pour les démonstrations.
1° N'entreprendre de démontrer aucune des qui sont tellement 6' d'elles-
mêmes qu'on n'ait rien de plus clair pour ks prouver;
2° Prouver toutes les propositions un peu obscures, et n'employer à leur preuve qi; • des axiomes très-évidents ou des propositions déjà accordées ou démontrées ;
3° Substituer toujours mentalement les définitions à la place des définis, pour ne pas se tromper par l'équivoque des termes que les définitions ont restreints.
Voilà les huit règles qui contiennent tous les préceptes des preuves solides et immuables , desquelles il y en a trois qui ne sont pas absolument nécessaires et qu'on peut négliger sans erreur ; qu'il est même difficile et comme impossible d'observer toujours exactement , quoiqu'il soit plus parfait de le faire autant qu'on peut : ce sont les trois premières de chacune des parties.
Pour les définitions. Ne définir aucun des termes qui sont parfaitement connus.
Pour les axiomes. N'omettre à demander aucun des axiomes parfaitement évidents et simples.
Pour les démonstrations. Ne démontrer aucune des choses très-connues d'elles-mêmes.
Car il est sans doute que ce n'est pas une grande faute de définir et d'expliquer bien clairement des choses, quoique très-claires d'elles-mêmes ; ni d'omettre à demander par avance des axiomes qui ne peuvent être refusés au lieu où ils sont nécessaires, ni enfin de prouver des propositions qu'on accorderail sans preuve.
Mais les cinq autres règles sont d'une né cessilé absolue ; et on ne peut s'en dispenser sans un défaut essentiel, et souvent sans erreur : c'est pourquoi je les reprendrai ici en particulier.
Règles nécessaires pour les définitions.
1° N'omettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques sans définition;
2" N'employer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliques.
Règle nécessaire pour les axiomes.
Ne demander, en axiomes , que des choses parfaitement évidentes.
Règles nécessaires pour les démonstrations.
1° Prouver toutes les propositions , en n'employant à leur preuve que dis axiomes très-évidents d'eux-mêmes ou des propositions déjà démontrées au accordées ;
2" N'abuser jamais de l'équivoque des fermes, en manquant de substituer mentalement les définitions qui les restreignent et les expliquent.
Telles sont les cinq règles qui loi ment tout ce qu'il y a de nécessaire pour rendre les preuves convaincantes , immuables et , pour tout dire , géométriques; et les huit règle-, ensemble les rendent encore plus parfaites.
Voilà t'u quoi consiste ce! art rfepersus qui se renferme dans ces deux principes : définir tous les noms qu'on impose ; prouver (oui. en substituant mentalement les défini»
DÉMONSTRATION Ê\ WM.l.lnl I..
fions A la place des définis. Sur quoi il me semble à propos de prévenir trois objections principales qu'on pourra faire.
L'une, que celte méthode n'a rien de nouveau, L'autre qu'elle est bien facile à apprendre, sans qu'il soit nécessaire pour cela , <1 éludier les éléments de géométrie, puisqu'elle consiste en ces deux mots, qu'on sait à la première lecture ; et enfin qu'elle est assez inutile, puisque son usage est presque renfermé dans les seules matières géométriques.
11 faut donc faire voir qu'il n'y a rien de si inconnu, rien de plus diflicile à pratiquer et rien de plus utile et de plus universel.
Pour la première objection, qui est qu< règles sont connues dans le monde, qu'il faut tout déQnir et tout prouver, et que les logiciens mêmes les ont mises entre les préceptes de leur art (1), je voudrais que La chose fût véritable et qu'elle fût si connue que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la source de tous les défauts des raisonnements qui sont véritablement communs.
Mais cela l'est si peu que , si l'on en excepte les seuls géomètres , en si petit nombre » Lu / tous les peuples et dans tous les temps, on ne voit personne qui le sache en effet. 11 scia aisé de le faire entendre à ceux qui auront parfaitement compris le peu que j'en ai dit ; s'ils ne l'ont pas conçu parfaitement, j'avoue qu'ils n'auront rien à y apprendre.
Mais s'ils sont entrés dans l'esprit de ces règles, et qu'elles aient assez fait d'impression pour s'y enraciner et s'y affermir , ils sentiront combien il y a de différence entre ce qui est dit ici et ce que quelques logiciens en ont peut-être écrit d'approchant au hasard en quelques lieux de leurs ouvrages.
Ceux qui ont l'esprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables , selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent. Croira-t-on, en vérité , que deux personnes qui ont lu et appris par cœur le même livre le sachent également, si l'un le comprend en sorte qu'il en sache tous les principes, la force des conséquences, les réponses aux objections qu'on peut y faire, et toute l'économie de l'ouvrage ; au lieu qu'en l'autre ce soient des paroles mortes et des semences qui, quoique pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurées sèches et infructueuses dans l'esprit stérile qui les a reçues en vain.
Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pas de la même sorte ; cl c'est pourquoi l'incomparable auteur de 1.1/7 de conférer (2) s'arrête avec tant de soin à l'aire entendre qu'il ne faut pas juger de la capacité d'un homme par L'excellence d'un bon
(1) Voyez la Logique de iwt-nojiul, pari n, ebap. 3.
[2) Montaigne, Voyei ■- , liv. III, ch. 8. qui a pour litre De l'art de conférer. On pourrait être étc que Pascal donne ici l'épithele dincomparabk à ce phili - Bonne , en voyant d'ailleurs qu'il lui reconnaît de ri défauts: mais a. ims ges réflexions sur Epiclèlc ci Montaigne, "à il montre les défauts de ce dernier, il lui donne encore la même épiluète ci lui voir dans quel suns il J entend, Yoyei ci-après, pan. i, an. n U. </< 1 787) .
mot qu'on lui entend dire ; mais au lu u tendre l'admiration d'un bon discours
une, qu'on pénétre . dit-il , l'espi il il sort ; qu'on tente s'il Le tient de sa mémoire ou d'un heureux hasard : qu'on le reçoive avec froideur et avec mépris, afin de voir s'il
Dlira qu'on ne donne pas à ce qu'il dit ('estime que son prix mérite; on verra le plus souvent qu'on le lui fera désavouer
sur l'heure, et qu'on le tirera bien loin de cette pensée, meilleure qu'il ne i ; our
le jeter dans une autre toute basse et ridicule. Il faut donc sonder comme celte p D logée en son auteur ; comment, par où, jusqu'où il la possède : autrement le jugement sera précipité.
Je voudrais demander à de» | • i - nnea équitables si ce principe, la matiêi incapacité naturelle invincible d< / celui-ci , je pense , donc je mis, sont en les mêmes dans L'esprit de Descartes et dans L'esprit- de saint Augustin qui a dit la même chose douze ' ents ans auparavant.
in vérité je suis bien éloigne de dire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint : carii mbien il y a de différence entre écrire un mot a l'aventure, sans \ faire une réflexion p;us longue et plus étendue, et apercevoir dan- i ■ mot une suite admirable de conséquences qui prouvent la distinction des natures matérielles et spirituelles, pour en faire un principe ferme et soutenu d'une métaphysique entière , comme Descartes a prétendu faire. Car, sans examiner s'il a réussi efficacement dans sa prétention, je suppose qu'il l'ail rail, et c'i si dans celte supposition que je dis ( e mol est aussi différent d.<iis ses écrits, d'u- VCC le même mol dans les autres qui l'oi en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort.
Tel dira une chose de soi-même . sans en comprendre l'excellence . où un autre comprendra une suite merveilleui nséquences qui nous font dire hardiment que ce n'est plus le même mot , et qu'il ne le doit non plus à celui d'où il l'a appris, qu'un arbre admirable n'appartiendra pas a celui qui en aurait jeté la semence sans j penser et sans la connaître, dans une terre abondjnle qui en aurait profilé de la sorte par sa propre fertilité.
Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel , abondantes étant transplantées. Mais il arrive bien plus souvent qu'un bon esprit fait produire lui-même à ses propres pi usées (oui le fruit dont elles sont capables , el qu'ensuite quelques autres les ayant oui cstimi i prunlent et s'en parent . mais sans en connaître Vexa llence : et « 'est alors que la diffé renée d'un même mot . en diverses bombes
parait le plus.
C'est de celte sorte que la logiqu a cire emprunté les règles de la géomi en comprendre la force : ci ainsi, en I tant à l'aventure parmi celles qui lui
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propres, il ne s'ensuit pas de là que les logiciens soient entrés dans l'esprit de la géométrie ; et s'ils n'en donnent pas d'autres marques que de l'avoir dit en passant, je serai bien éloigné de les mettre en parallèle avec les géomètres qui apprennent la véritable manière de conduire la raison. Je«serai, au contraire , bien disposé à les en exclure , et presque sans retour; car de l'avoir dit en passant , sans avoir pris garde que tout est renfermé là-dedans , et au lieu de suivre ces lumières , s'égarer à perte de vue après des recherches inutiles pour courir à ce qu'elles offrent et qu'elles ne peuvent donner, c'est véritablement montrer qu'on n'est guère clairvoyant, et bien moins que si l'on n'avait manqué de les suivre que parce qu'on ne les avait pas aperçues.
La méthode de ne point errer est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession d'y conduire, les géomètres seuls y arrivent ; et hors de leur science et de ce qui l'imite, il n'y a point de véritables démonstrations : tout l'art en est renfermé dans les seuls préceptes que nous avons dits; ils suffisent seuls , ils prouvent seuls , toutes les autres règles sont inutiles ou nuisibles.Voilà ce que je sais par une longue expérience de toute sorte de livres et de personnes.
Et sur cela je fais le même jugement de ceux qui disent que les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces règles, parce qu'ils les avaient en effet, mais confondues parmi une multitude d'autres inutiles ou fausses , dont ils ne pouvaient pas les discerner, que de ceux qui cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais qu'ils ne sauraient pas en distinguer, se vanteraient, en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable ; aussi bien que celui qui , sans s'arrêter à ce vil amas , porte la main sur la pierre choisie que l'on recherche , et pour laquelle on ne jetait pas tout le reste.
Le défaut d'un raisonnement faux est une maladie qui se guérit par les deux remèdes indiqués. On en a composé un autre d'une infinité d'herbes inutiles , où les bonnes se trouvent enveloppées, et où elles demeurent sans effet par les mauvaises qualités de ce mélange.
Pour découvrir tous les sophismes et toutes les équivoques des raisonnements captieux, les logiciens ont inventé des noms barbares (lui étonnent ceux qui les entendent; et au lieu qu'on ne peut débrouiller tous les replis de ce nœud si embarrassé qu'en tirant les deux bouts que les géomètres assignent, ils en ont marqué un nombre étrange d'autres où ceux-là se trouvent compris sans qu'ils sachent lequel est le bon.
El ainsi , en nous montrant un nombre de chemins différents qu'ils disent nous conduire où nous tendons, quoiqu'il n'y en ait que deux qui y mènent et qu'il faut savoir marquer en particulier, on prétendra que la géométrie, qui les assigne certainement, ne donne que ce qu'on tenait déjà d'eux, parce qu'ils donnaient en effet la même chose, et davantage,
sans prendre garde que ce présent perdait son prix par son abondance, et qu'il était en ajoutant.
Rien n'est plus commun que les bonnes choses : il n'est question que de les discerner; et il est certain qu'elles sont toutes naturelles et à notre portée, et même connues detoutlemor.de. Mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver, et on s'en éloigne ; il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire : la nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.
Je ne fais donc pas de doute que ces règles, étant les véritables , ne doivent être simples, naïves, naturelles, comme elles le sont. Ce. n'est pas barbara et baralipton qui forment le raisonnement. Il ne faut pas guinder l'esprit; les manières tendues et pénibles le remplissent d'une sotte présomption, par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule, au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse. L'une des raisons principales qui éloignent le plus ceux qui entrent dans ces connaissances, du véritable chemin qu'ils doivent suivre, est l'imagination qu'on prend d'abord que les bonnes choses sont inaccessibles, en leur donnant le nom de grandes, hautes, élevées, sublimes. Cela perd tout. Je voudrais les nommer basses, communes, familières : ces noms - là leur conviennent mieux; je hais les mots d'enflure.