‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 145 sur 305 · ARTICLE VIL · texte numérisé non relu

ARTICLE VIL

Misère de l'homme.

I Rien n'est plus capable de nous faire entrer dans la connaissance de la misère des hommes que de considérer la cause véritable de l'agitation perpétuelle dans laquelle ils passent leur vie.

L'âme est jetée dans le corps pour y faireun séjour de peu de durée. Elle sait que ce n'est qu'un passage à un voyage éternel , et qu'elle n'a que le peu de temps que dure la vie pour s'y préparer. Les nécessités de la nature lui en ravissent une très-grande parlie. 11 ne lui en resle que très-peu dont elle puisse disposer. Mais ce peu qui lui reste l'incommode si fort el rembarrasse si étrangement, qu'elle ne songe qu'à le perdre. Ce lui est une peine insupportable d être obligée de vivre avec soi, el dépensera soi. Ainsi tout son soin est de s'oublier soi-même el de laisser couler ce temps si court et si précieux sans réflexion, en s'occupant des choses qui l'empêchent d'y penser.

C'est l'origine, de toutes les occupations tumultuaires des hommes, el de tout ce qu'on appelle divertissement ou passe-temps, dans lesquels on n'a. en effet, pour but que d'\

laisser passer le lemps sans le s: ntir, ou plut otir soi-même; el d'éviter,

DÉMONSTRATION i \ wu uolh.

en perdant cotte partie de la vie, ('amertume ri le (Jégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l'attention que l'on ferait sur BOI-méme durant ce tèmps*-là. L'âme ne trouve ri. 'ii en elle qui la contente; elle n'y

voit rien qui ne ['afflige, quand elle j pense.

C'est ce qui la contraint Je se répandre au dehors, et de chercher clans 1 application aux choses extérieures à perdre le souvenir de son état vérilahle. Sa joie consiste dan, cet oubli ; et il suffit, pour la rendre inisérable, de l'obliger de se voir et d'être avée soi.

On charge les hommes, dès l'enfance, du soin de leur honneur, de leurs hiens et même du bien et de l'honneur de leurs parents et de leurs amis. On les accable de l'étude des langues, des sciences, des exercices et des arts. On les charge d'affaires : on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux s'ils ne font en sorte', par leur industrie et par leur soin , que leur fortune et leur honneur, et même la fortune et l'honneur de leurs amis, soient en bon état, et qu'une seule de ces choses qui masque les rend malheureux. Ainsi on leur donne des charges cl des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà, direz-vous , une étrange manière de les rendre heureux. Qua pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux? Demandez-vous ce qu'on pourrait faire, il ne faudrait que leur ôter tous ces soins : car alors ils se verraient et ils penseraient à eux-mêmes; et c'est ce qui leur est insupportable. Aussi, après s'être chargés de tant d'affaires , s'ils ont quelque temps de relâche, ils lâchent encore de le perdre à quelque divertissement qui les occupe tout entiers et les dérobe à eux-mêmes.

C'est pourquoi quand je me suis mis à considérer les diverses agitations des hommes, les périls elles peines où ils s'exposent, à la cour, à la guerre, dans la poursuite de leurs prétentions ambitieuses, d'où naissent tant de querelles, de passions et d'entreprises périlleuses et funestes, j'ai souvent dit que toul le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de biens pour vivre, s'il savail demeurer chez soi , n'en sortirait pas pour aller sur la mer, ou au siège d'une place; et si on ne cherchait simplement qu'à vivre, on aurait peu de besoin de ces occupations si dangereuses.

Mais quand j'y ai regardé de plus près, j'ai trouvé que cet éloigucnicnt que les nommes ont du repos, et de demeurer avec eux-mêmes, vient d'une cause bien effective, c'c-là-dîre du malheur naturel de notre condition faible el mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque rien ne nous empêche d'y penser, et que nous ne VOJOUS que nous.

Je né parle que de ceux qui se regardent sans aucune vue de religion. Car il est vrai que c'est une des merveilles de la religion chrétienne de réconcilier L'homme avec soimême en le reconciliant avec Dieu ; de lui rendre la vue de soi-même supportable ; el faire que la solitude et le repos soient pi

agréables a plusieurs que l'agitation et le commerce «les gommes. Aussi n'est-ce | en arrêtant l'homme dans lui-même qu'elle produit tous ces effets merveilleux, ce n'est

qu en les portant jusqu'à Dieu ; et en le soutenant dans le gentiment de ses mi sêres par l'espérance d'une autre vie, qui doit entièrement l'en délivrer.

.Mais peur ceux qui n'agfrweni que par h i mouvements qu'ils trouvent en eux et dans leur nature, il est impossible qu'ils subsi- Stent dans ce repos, qui leur donne lieu de SC considérer et de se voir, sans être incontinent attaqués de < h igrïn et de tristesse. L'homme qui n'aime que soi ne hait rien tant que d'être seul avec soi. Il ne recherche rien que pour soi et ne luit rien tant que soi ; parce que, quand il se v«.it. il ii" se voit pas tel qu'il se désire, et qu'il trouve en soimême un amas de misères inévitables, et un vide de hiens réels et solides qu'il est incapable de remplir.

Qu'on choisisse telle condition qu'on voudra, el qu'on y assemble tous le- bi< us et toutes les salislactions qui semblent pouvoir contenter un homme; si celui qu'on aura mis en cet état est sans occupation et sans divertissement, cl qu'on le laisse faire réflexion sur ce qu'il esl, cette félicité languissante ne le soutiendra pas : il tombera par nécessite dans les vues affligeantes de l'avenir, et si on ne l'occupe hors de lui, le voilà nécessairement malheureux.

La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle-même pour rendre celui qui la possède heureux paria seule vue de ce qu'il est? l'audra-l-il encore le divertir de celte pensée comme les gens du commun? Je vois bien qoe c'est rendre un homme heureux que de le détourner de la vue de ses misères domestiqi pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d'un roi ? et sera-l-il plus heureux en s'attachant à ces vains amusements qu'à la \ ne de sa grandeur? Quel objet plus satisfaisant pourraiton donner à son esprit ? ne serait-ce pas faire tort à sa joie, d'occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d'un air, ou à placer adroitement une balle, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l'environne? Qu'on en fasse l'épreuve; qu'on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, pensera soi lout à loisir, et l'on verra qu'un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les ressent comme un autre. Aussi on évite cela soigneusement, et il ne manque jamais d'y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement aux affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu'il n'j ait point de vide; c'est-àdire qu'ils sont environnés de personne- qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul en éta> de pensera sachant qu'il sera malheureux, loul roi qu'iî

PENSÉES DE PASCAL

ÀU9si la principale chose qui soutient les i'iommes dans les grandes charges, d'ailleurs si pénibles, c'est qu'ils sont sans cesse détournés de penser à eux.

Prenez-y garde. Qu'est-ce autre chose d'être surintendant, chancelier, premier président, que d'avoir un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne pas leur laisser une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes? Et quand ils sont dans la disgrâce, et qu'on les envoie à leurs maisons de campagne, où il ne manque ni de biens, ni de domestiques pour les assister en leurs besoins, ils ne laissent pas d'être misérables, parce que personne ne les empêche plus de songer à eux.

De là vient que tant de personnes se plaisent au jeu, à la chasse et aux autres divertissements qui occupent toute leur âme. Ce n'est pas qu'il y ait, en effet, du bonheur dans ce que l'on peut acquérir par le moyen de ces jeux, ni qu'on s'imagine que. la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu ou dans le lièvre que l'on court. On n'en voudrait pas s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mou et paisible, et qui nous laisse penser â noire malheureuse condition, qu'on recherche, mais le tracas qui nous détourne d'y penser.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le tumulte du monde; que la prison est un supplice si horrible, et qu'il y a si peu de personnes qui soient capables de souffrir la solitude.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui s'amusent simplement à montrer la vanité et la bassesse des divertissements des hommes, connaissent bien, à la vérité, une partie de leurs misères, car c'en est une bien grande que de pouvoir prendre plaisir à des choses si basses et si méprisables; mais ils n'en connaissent pas le fond, qui leur rend ces misères mêmes nécessaires, tant qu'ils ne sont pas guéris de cette misère intérieure et naturelle, qui consiste à ne pouvoir souffrir la vue de soi-même. Ce lièvre qu'ils auraient acheté ne les garantirait pas de cette vue; mais la chasse les en garantit. Ainsi, quand on leur reproche que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire; qu'il n'y a rien de plus bas et de plus vain : s'ils répondaient comme ils devraient le faire s'ils y pensaient bien, ils en demeureraient d'accord ; mais ils diraient en même temps qu'ils ne cherchent en cela qu'une occupation ?iûlente et impétueuse qui les détourne de la vue d'eux-mêmes, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et qui les occupe tout entiers. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes. Un gentilhomme croit sincèrement qu'il y a quelque chose de grand et de noble à la (liasse ; il dira (pie c'est un plaisir royal. Il en est de mftme des autres choses dont la plupart des hommes s'occupent. On s'imagine qu'il y a quelque chose de réel et de solide dans les objets même- On se persuade que si on avaîl

obtenu cette charge on se reposerait ensuite avec plaisir; et l'on ne sent pas la nature insatiable de sa cupidité. On croit chercher sin cèrement le repos, et l'on ne cherche en effet que l'agitation.

Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leur misère continuelle. Et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de leur première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est en effet que dans le repos. Et de ces deux instincts contraires il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agitation, et à se flgurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos.

Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles, et si on les a surmontés, le repos devient insupportable. Car ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles dont on est menacé. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin.

C'est pourquoi lorsque Cinéas disait à Pyrrhus, qui se proposait de jouir du repos avec ses amis, après avoir conquis une grande partie du monde, qu'il ferait mieux d'avancer lui-même son bonbeur en jouissant dès lors de ce repos, sans aller le chercher partant de fatigues, il lui donnait un conseil qui souffrait de grandes difficultés, et qui n'était guère plus raisonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L'un et l'autre supposaient que l'homme peut se contenter de soimême et de ses biens présents, sans remplir le vide de son cœur d'espérances imaginaires; ce qui est faux. Pyrrhus ne pouvait être heureux ni avant ni après avoir conquis le monde ; et peut-être que la vie molle que lui conseillait son ministre était encore moins capable de le satisfaire que l'agitation de tant de gueires et de tant de voyages qu'il méditait.

On doit donc reconnaître que l'homme est si malheureux qu'il s'ennuierait même sans aucune cause étrangère d'ennui, par le propre état de sa condition naturelle; et il est avec cela si vain et si léger qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moin, die bagatelle suffit pour le divertir. De sorte qu'à le considérer sérieusement, il est encore plus à plaindre de ce qu'il peut se divertir à des choses si frivoles et si basses que de ce qu'il s'afflige de ses misères effectives; et ses divertissements sont infiniment moin raisonnables que son ennui.

IL D'où vient que ( cl homme qui a perdu depuis peu son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si truublé, n'y pense plus maintenant? Ne vous »>n étonnez pas: il est tout occupé à voir pur où passera un cerf que ses chiens poursu'Yf nt

avec ardeur depuis sis heures. Il D'en faut pas davantage pour l'homme, quelque plein de tristesse qu'il soit. Si l'on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissements, le voila heureux pendant ce temps-là; mais d'un bonheur tau* et imaginaire, qui ne i ient pas de la possession de quelque 1> i * - n réel et solide, mais d'une- légèreté d'espril qui lui tait perdre le souvenir tic ses véritables misères, pour s'attachera des objets bas et ridicules, indignes de son application et encore plus de son amour. C'est une joie de malade et 4e frénétique, qui ne vient pas de la santé de son âme, niais de son dérèglement; c'csl un ris de folie et d'illusion. Car c'est une chose étrange que de considérer ce qui plaît aux hommes dans les jeux et dans les divertissements. Il esi vrai qu'occupant l'esprit, ils le détournent du sentiment de ses maux, ce qui est réel mais il ne l'occupent que parce que l'esprit s'y forme un objet imaginaire de passions auquel il s'attache.

Quel pensez-vous que soit l'objet d gens qui jouent à la paume avec tant d'application d'esprit et d'agitation du corps? Celui de se vanter le lendemain avec leurs amis qu'ils ont mieux joué qu'un autre. Voilà la source de leur attachement. Ainsi les autres suent dans leurs cabinets, pour montrer aux savants qu'ils ont résolu une question d'algèbre qui n'avait pu l'être jusqu'ici. Et tant d'autres s'exposent aux plus grands périls pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auraient prise aussi sottement à mon gré. Et enfin les autres se tuent à remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu'ils en connaissent la vanité : et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu'ils le sont ai ec connaissance; au lieu qu'on peut penser des autres qu'ils ne le seraient pas, s'ils avaient cette connaissance.

111. Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours peu de chose, qu'on rendrait malheureux en lui donnant tous les malins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à condition de ne point jouer. On dira peut-être que c'est l'amusement du jeu qu'il cherche, et non pas le gain. Mais qu'on le fasse jouer pour rien, il ne s'y échauffera pas, et s'y ennuiera. Ce n'est donc pas l'amusement seul qu'il cherche : un amusement languissant et sans passion l'ennuiera. Il faut qu'il s'y échauffe et qu'il se pique lui-même, en s'imaginant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui donnât à condition de ne point jouer, et qu'il se forme un objet de passion qui excite son désir, sa colère, sa crainte, son espérance.

Ainsi les divertissements qui font le bonheur des hommes ne sont pas seulement bas, ils sont encore faux et trompeurs , c'esl-adîre qu'ils ont pour objet des fantômes et des illusions qui seraient incapables d'occuper l'esprit de l'homme, s'il n'avait perdu le sentiment et le goûl du vrai bien, et s'il n'élail rempli de bassesse, de vanité, de l<

d'orgueil et d'une infinité d'auln >

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