ARTICLE XV
On ne connaît Dieu utilement que par Jésus- Christ.
I. La plupart de ceux qui entreprennent de prouver la divinité aux impies commencent d'ordinaire par les ouvrages de la nature , et ils réussissent rarement. Je n'attaque pas la solidité de ces preuves consacrées par l'Ecriture sainte, elles sont conformes à la raison ; mais souvent elles ne sont pas assez conformes et assez proportionnées à la disposition de L'esprit de ccuv pour qui elles sont destinées.
Car il faut remarquer qu'on n'adresse pas ce discours à ceux qui ont la foi vive dans le cœur, et qui voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent; c'est à eux que toute la nature parle pour son auteur, et que les cieux annoncent la gloire de Dieu. Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre , ces personnes destituées de foi et de charité, qui ne trouvent que ténèbres et obscurité dans toute la nature, il semble que ce ne soit pas le moyen de les ramener que de ne leur donner pour preuves de ce grand et important sujet que le cours de la lune ou des planètes, ou des raisonnements communs et contre lesquels ils se sont continuellement roidis. L'endurcissement de leur esprit les a rendus sourds à cette voix de la nature , qui a retenti continuellement à leurs oreilles ; et l'expérience fait voir que, bien loin qu'on les emporte par ce moyen, rien n'est plus capable au contraire de les rebuter et de leur ôter l'espérance de trouver la vérité que de prétendre les en convaincre seulement par ces sortes de raisonnements, et de leur direqu'ils doiventy voir la véritéà découvert.
Ce n'est pas de celle sorte que l'Ecriture, qui connaît mieux que nous les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle nous dit bien que la beauté des créatures fait connaître celui qui en est l'auteur ; mais elle ne nous dit pas qu'elles fassent cet effet dans tout le monde. Elle nous avertit, au contraire, que, quand elles le font, ce n'est pas par elles-mêmes, mais par la lumière que Dieu répand en même temps dans l'esprit de ceux à qui il se découvre par ce moyen : Quodnolumest Dci, manifestum est in Mis: Deus enim Mismanifestavit (Rom., I, 19). Elle nous dit généralement que Dieu est un Dieu caché : Y ère tu es Deus absconditus (ls., XLV, 15) ; et que, depuis la corruption de la nature, il a laissé les hommes dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu nous est ôtée : Nemo novit Patrcm nisi Filius, et cui voluerit Filius revelare (Matth., XI, 27).
C'est encore ce que l'Ecriture nous marque, lorsqu'elle nous dit, en tant d'endroits, que ceux qui cherchent Dieu le trouvent; car on ne parle point ainsi d'une lumière claire et évidente : on ne la cherche point, elle se découvre et se fait voir d'elle-même.
IL Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées, qu'elles frappent peu ; et quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient celte démonstration : mais une heure après, ils craignent de s'être trompés. Quod curio— sitatc cognoverint, superbia amiseruiil.
D'ailleurs ces sortes de preuves ne peuvent nous conduire qu'à une connaissance spéculative de Dieu ; et ne le connaître que de cette sorte, c'est rte pas le connaître.
La divinité des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l'ordre des élémtDtsj
767 DÉMONSTRATION E> WG1 l IQ1 l
i 1,1 pnrf des païens. Elle ne consisté pas simplement en un Dieu (fui exerce sa providence But la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d'années a ceux <iui l'adorent; c'est le partage des Juifs. Mais le Difeu d'Abraham et d"é Jacob, le Dieu dos chrétiens, est un Dieu d'amonr et de consolation; c'est un Dieu (foi remplit l'âme et le cœur qu'il possède : un Dieu <|ui leur fait sentir intérieur! leur mîsère el sa miséricorde infinie ; (|ui s'unit au fond de leur âme : qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour; qui les rend incapables d'autre finque de lui— même. "
Le Dieu des chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l'âme qu'il est son unique bien; que tout son repos est en lui, et qu'elle n'aura de joie qu'à l'aimer : et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent et l'empêchent de l'aimer de (oui.
!S. L 'amour-prôpre el la concupiscence qui l'arrêtent lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir qu'elle a ce fends d'amour-propre , cl que lui seul peut 1 en guérir.
Voilà ce que c'est que de connaître Dieu en chrétien. Mais, pour le connaître de celle manière, ii faut connaître en même temps sa
7<,8 -t lui qui est le vrai Dieu '-•lire <!. iblcs i I des péchi
il est le centre de tout et l'objet de to
qui ne le connaît pas ne connaît rien l'ordre du monde, ni A at ii-n i
non seulement nous ne Connais! ,
que par Jésus-Cfïrfst, mais nous ne nous connaissons nous-ménu s que par .1.
Christ:
San-, Jésus-Christ. j| faut que l'homm dans le vlCè < t dans ];, misère; a\ec /( Christ, l'homme est exempt de vice et d( sère.En lui est tout notre bonheur, notre vertu, notre \îe, noire lumière, noire hors de lui il n'y a que vice, misère, désespoir, et nous ne voyons qu'obsedrité et confusion dans la nalure dé Dieu et danlie propre nature.
ARTICLE XVL
Pensées sur les mirai
Ml
racles
misère, son indignité, et le besoin qu'on a d'un Médiateur pour se rapprocher de Dieu, et pour s'unir à lui. 11 ne faut point séparer ci s connaissances ; parce qu'étant séparées elles sont non seulement inutiles, mais nuisiblës. La connaissance de Dieu sans celle de notre misère fait l'orgueil. La conna sance de noire misère sans celle de Jésus- Christ fait le désespoir. Mais la connaissance (le Jésus-Christ nous exempte de l'orgueil et du désespoir, parce que nous y trouvons Dieu, noire misère et la voie unique de la réparer.
Nous pouvons connaître Dieu sans connaîtrè nos misères, ou nos misères sans connaître Dieu; ou même, Dieu et nos misères sans connaître le moyen de nous délivrer des misères qui n us accablent. Mais nous ne pouvons connaître Jésus-Christ sans connaître loul ensemble, et Dieu, et nos misères, et le remède de nos misères; parce que Jésus- Christ n'est pas simplement Dieu, mais que c'est un Dieu réparateur de nos misères.
Ainsi tous ceux, qui cherchent Dieu sans Jésus-Christ ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse ou qui leur soit Véritablement utile; car où ils n'arrivent pas jusqu'à connaître qu'il y a un Dieu, ou, s'ils j arrivent, c'est inutilement pour eux, parce qu'il S forment un moyen de communiquer sans médiateur avec ce Dieu qu'ils ohl i ns
médiateur. De sorte qu'ils tombent OU dans l'athéisme ou dans le déisme, qui sont deux choses que. la religion chrétienne abhorre presque également.
Il faut donc tendre uniquement à connaîlr< Jésus-Christ, puisque c'esl par lui seul nous pouvons prétendre connaître Dieu d'une manière qui nous soit utile.
faut juger de la doctrine par 1rs miil faut juger des mirai les par la doctrine. La doctrine discerne les miracles, et les miracles discernent la doctrine. Tout cela est vrai; mais cela ne se contredit |
IL il y a des miracles qui sont des pn certaines de la vérité; et il y en a qui ne sont pas des preuves certaines de la vérité. II fatut une marque pour les connaître : autrement ils seraient inutiles. Or ils ne sont I inutiles, et sont au contraire fondements. Il faut donc que la règle qu'on noms donne soit telle qu'elle ne j la
preuve que les vrais miracles donnent de la vérité, qui est la fin principale des miracles.
S'il n'y avait point de mirai les joints à la fausseté, il y aurait certitude. S'il n'v avait point de règle pour les discerner, lies miracles seraient inutiles; et il n'y aurait pas de raison de croire.
Moïse en a donné une. qui csl lorsque le miracle mène à h'dolâtri XII I, i, 2,
3); et JésU9-Chris( une : dit-il.
fuit des miracles en mon nom ne peut, à rhetire même, ma! parler de moi [Marc, IX, 38). D'où il s'ensuil que quiconque se déclare ouvertement contre .lesus-Christ ne peut faire de miracles en son nom. Ainsi, s'il en fait, ce n'est point au nom de Jésus-Christ, el il ne doit pas être écouté. Voilà les occasions d'exclusion à la foi des miracles marquées; il ne faut pas y donner d'autr
-ions : dans l'Ancien l stament, quand on vous détournera de Dieu; dans | Nouii. quand on vous détournera de Jésus- Christ.
D'abord donc qu'on voit un miracle . il faut, ou se soumettre, ou avoir d'él marques dtt contraire; il laut \ .ni
qui le fait nie un Dieu, ou rist el
ny
III. l'oufe religion est fausse ,jni foi. n'adore pas un Pieu comme princil toutes choses . et qui, dans sa morale, n
PENSEES DE PASCAL
pas un soûl Dieu comme, objet de toutes choses. Toute religion qui ne reconnaît pas maintenant Jésus -Christ est notoirement se, et les miracles ne peuvent lui servir de rien.
Les Juifs avaient une doctrine de Dieu, comme nous en avons une de Jésus-Christ, et confirmée par miracles; et défense de croire à tous faiseurs de miracles qui leur enseigneraient une doctrine contraire ; et, de plus, ordre de recourir aux grands prêtres et de s'en tenir à eux. Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles, il.semble qu'ils les avaient à l'égard de Jésus-Christ et des apôtres.
Cependant il est certain qu'ils étaient trèscoupables de refuser de les croire, à cause de leurs miracles, puisque Jésus-Christ dit qu'ils n'eussent pas été coupables s'ils n'eussent point vu ses miracles : Si opéra non fecissem in eis quœ nemo àliilè fret! , peccalum non haberent (Joann., XV, 2k) : Èi je n cirais fait parmi eux des œuvres que jamais aucun autre n'a faites, ils n'auraient point de péché.
Il s'ensuit donc qu'il juge.ait que ses miracles étaient des preuves certaines de ce qu'il enseignait, et que les Juifs avaient obligation de le croire. Et, en effet, c'est particulièrement les miracles qui rendaient les Juifs coupables dans leur incrédulité; caries preuves qu'on eût pu tirer de l'Ecriture, pendant la vie de Jésus-Christ, n'auraient pas été démonstratives. On y voit, par exemple, que Moïse a dit qu'un prophète Viendrait : mais cela ivaurail pas prouvé que Je, us- Christ lût ce prophète; et c'était toute la question. Ces passages faisaient voir qu'il pouvait être le Messie ; et cela, avec ses miracles, devait déterminer à croire qu'il l'était effectivement.
IV. Les prophéties seules ne pouvaient pas prouver Jésus-Christ pendant sa vie. Et ainsi on n'eût pas élé coupable de ne pas croire en lui avant sa mort, si les miracles n'eussent pas été décisifs. Donc les hiiraclcs suffisent, quand on ne voit pas que la doctrine soit contraire; et on doit y croire.
î/ésUs-Christ a prouvé qu'il était le Messie, en vérifiant plutôt sa doctrine et sa mi par ses miracles que, par l'Ecriture et par les prophéîi
C'est par les miracles que Nicodème reconnaît que sa doctrine est de Dieu : Scimus a I)co venisli magister ; itemo eriim potest hœc signa fâcere quœ in /'mis, nisi fueïit Deu8 cum co [Joann., III, 2). Il ne jûgi des miracles pir la doctrine, n doc-
trine par les miracles.
Ainsi, quand même la doctrine serait suspecte; comme celléde Jésus-Christ pouvait Mc'odème, à came qu'elle semfilait déduire les traditions des pnarisîci a des miracles clairs cl évidents du même
'I faut que l'év idehee du niir porlc sur ee qu'il pourrait y avoir de (fiffidc la pari d la do< Irini . i
fondé sur ce principe immobile, que Dieu ne peut induire en erreur.
Il y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes. Accusez-moi, dit Dieu dans Isaïe (Is., I, 18). Et en un autre endroit : Qu'ai-je dû faire à ma vigne que je ne lui aie fait{Iit.,Y, Sj?
Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion qu'il leur envoie. Dieu doit aux hommes de ne pas les induire en erreur. Or ils seraient induits en erreur si les faiseurs de miracles annonçaient une fausse doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun, et si un plus grand faiseur de miracles n'avait déjà averti de ne pas les croire. Ainsi : s'il y avait division dans l'Eglise, et que jes ariens, par exemple, qui se disaient fondés sur l'Ecriture comme les catholiques, eussent fait des miracles, et non les catholiques, on eût été induit en erreur. Car, comme un homme qui nous annonce les secrets de Dieu n'est pas digne d'être cru sur son autorité privée; aussi un nomme qui, pour marque de la communication qu'il a avec Dieu, ressuscite les morts, prédit l'avenir, transporte les montagnes, guérit les maladies, mérite d'être cru: et on est impie si on ne s'y rend, à moins qu'il ne soit démenti par quelque autre qui fasse encore de plus grands miracles.
Mais n'est-il pas dit que Dieu nous lente, et ainsi ne peut-il pas nous tenter par des miracles qui semblent porter à la fausseté?
Il y a bien de la différence entre tenter et induire en erreur. Dieu tente , mais il n'induit pas en erreur. Tenter, c'est procurer les occasions qui n'imposent point de nécessité. induire en erreur, c'est mettre l'homme dans la nécessité de conclure et suivre une fausseté. C'est ce que Dieu ne peut faire et ce qu'il ferait néanmoins, s'il permettait que, dans une question obscure, il se fit des miracles du côlé de la fausseté.
On doit conclure de là qu'il est impossible; qu'un homme cachant sa mauvaise doctrine, et n'en faisant paraître qu'une bonne, èl se disant conforme à Dieu et à l'Eglise, fasse des miracles pour couler insensiblement une doctrine fausse et subtile : cela ne se peut; et encore moins, que Dieu, qui connaît les cœurs, fasse des miracles en faveur d'une, personne de cet'..' sorte.
V. Il y a bien de la différence entre n'être pas pour Jésus-Christ, et le dire; ou n'être. pas pour Jésus-Christ, cl feindre d'en être. Les premier.; pourraient peut-être faire des miracles, non les autres; car il est clair des uns qu'ils sont contre la vérité, non des autres : et ainsi les miracles sont plus clairs.
Les miracles discernent donc les choses douteuses cuire les peuple» juif cl i juif et chrétien; catholique, hérétique; calomniés, calomniateurs : entre les trois
C'esl ce que l'on a vu dans tous les combats d ité contre l'erreur, d Abel con-
DÉMONSTRATION KVANGÉLIQUE.
Pharaon, d'Elic contre les faux prophètes, de Jésus-Christ contre les pharisiens, de saint Paul contre Barjésu, des apôtres contre les exorcistes, des chrétiena contre les Infidèlcs, des catholiques contre le> hérétiques; et c'est ce qui se verra aussi dans le combat d'Klie et d'Enoch contre l'Antéchrist. Toujours le vrai prévaut en miracles.
Enfin jamais en la contention du vrai Dieu, ou de la vérité de la religion, il n'est arrivé de miracle du côté de l'erreur, qu'il n'en soit aussi arrivé de plus grand du côté de la vérité.
Par cette règle, il est clair que les Juifs étaient obligés de croire Jésus-Christ. Jésus- Christ leur était suspect: mais ses miracles étaient infiniment plus clairs que les soupçons que l'on avait contre lui. Il fallait donc le croire.
Du temps de Jésus-Christ, les uns croyaient en lui, les autres n'y croyaient pas, à cause des prophéties qui disaient que le Messie devait naître en Bethléem ;au lieu qu'on croyait que Jésus-Christ était né dans Nazareth. Mais ils devaient mieux prendre garde s'il n'était pas né en Bethléem; car ses miracles étant convaincants, ces prétendues contradictions de sa doctrine à l'Ecriture, et cette obscurité ne les excusaient pas, mais les aveuglaient.
Jésus -Christ guérit l'aveugle -né et fit quantité de miracles au jour du sabbat. Par où il aveuglait les pharisiens, qui disaient qu'il fallait juger des miracles par la doctrine.
Mais, par la même règle qu'on devait croire Jésus-Christ , on ne devra point croire l'Antéchrist.
Jésus-Christ ne parlait ni contre Dieu ni contre Moïse. L'Antéchrist et les faux prophètes, prédits par l'un et l'autre Testament, parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Christ. Qui serait ennemi couvert, Dieu ne permettrait pas qu'il fit des miracles ouvertement.
Moïse a prédit Jésus-Christ et ordonné de le suivre. Jésus-Christ a prédit l'Antéchrist, et défendu de le suivre.
Les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l'Antéchrist; mais les miracles de l'Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ. Et ainsi: si Jésus-Christ n'était pas le Messie, il aurait bien induit en erreur; mais on ne saurait y être induit avec raison par les miracles de l'Antéchrist. Et c'est pourquoi les miracles de l'Antéchrist ne nuisent point a ceux de Jésus-Christ. En effet, quand Jésus- Christ a prédit les miracles de l'Antéchrist, a-l-il cru détruire la foi de ses propres miracles ?
11 n'y a nulle raison do croire à l'Antéchrist qui ne soit à croire en Jésus-Christ; mais il y en a à croire en Jésus-Christ qui ne sont point à croire en l'Antéchrist.
VI. Les miracles ont servi à la fondation et scrv iront à la continuation de l'Eglise jusqu'à l'Antéchrist, jusqu'à la fin.
C'est pourquoi Dieu, afin de conserver cetli preuve à son Eglise , ou il a confondu le*
faux miracles, ou il les a prédits ; et par I i et l'autre il s'est élevé an-dessin de ce qui
surnaturel à notre égard, et nous y a élevés Dons-mémes.
Il en arrivera de même à l'avenir; ou Dieu ne permettra pas de faux miracles, ou il en procurera de plus grands : car les mirai les ont une telle force qu'il a fallu que Dieu ait averti qu'on n'y pensât point quand ils seraient contre lui, tout clairqu'il soit qu'il y a un Dieu, sans quoi ils eussent été capables de troubler.
Et ainsi tant s'en faut que ces passages du treizième chapitre du Deutéronomc , qui portent qu'il ne faut point croire ni écouter ceux qui feront des miracles, et qui détourneront du service de Dieu; et celui de saint Marc : II s'élèvera de faux christs et de faux prophètes qui feront des prodiges et des choses étonnantes, jusqu'à séduire , s'il est possible , les élus mêmes ( Marc , X11I , 22 J ; et quelques autres semblables, fassent contre l'autorité des miracles, que rien n'en marque davantage la force.
VIL Ce qui fait qu'on ne croit pas les vrais miracles, c'est le défaut de charité : Vous ne croyez pas, dit Jésus-Christ parlant aux Juifs, parce que vous n'êtes pas de mes brebis (Jean, X, 26). Ce qui fait croire les faux, c'est le défaut de charité : Eo quod charitalem verilatis non receperunt ut salvi fièrent ; ideo mittet illis Deus operationcm erroris, ut credant mendacio l 11. l'hess. , 11,10).
Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdes, jusqu'à mettre souvent sa vie entre leurs mains ; il m'a paru que la véritable cause est qu'il y a de vrais remèdes : car il ne serait pas possible qu'il y en eût tant de faux et qu'on y donnât tant de croyance, s'il n"y en avait de \ éritables. Si jamais il n'y en avait eu, et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu'ils pourraient en donner; et encore plus , que tant d'autres eussent donné croyance à ceux qui se fussent vantés d'en avoir : de même que si un homme se vantait d'empêcher de mourir, personne nele croirait; parce qu il n'y a aucun exemple de cela. Mais comme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables par la connaissance même des plus grands hommes , la croyance des hommes s'est pliée par là : par. ce que la chose ne pouvant être niée en général, puisqu'il y a des effets particuliers qui sont véritables : le peuple, qui ne peut pas discerner lesquels d entre ces effets particuliers sont les véritables, les croit tous. De même, ce qui fait qu'on croit tant de faux effets de la lune: c'est qu'il \ en a de vrais, comme le flux de la mer.
Ainsi il me paraît aussi évidemment qu'il n'y a tant de faux miracles, de fausses révélations, de sortilèges, etc.. que parce qu'il y en a de vrais; ni de fausses religions, qui. pane qu'il j en a une véritable. Car s'il n'v rivait jamais eu rien de tout cela il est
PENSÉES DE PASCAL
comme impossible que les hommes se le fussent imaginé, et encore plus que d'autres l'eussent cru. Mais comme il y a eu de trèsgrandes choses véritables , et qu'ainsi elles ont été crues par de grands hommes , cette impression a été cause que presque tout le monde s'est rendu capable de croire aussi les fausses. Et ainsi , au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles puisqu'il y en a de faux , il faut dire , au contraire , qu'il y a de vrais miracles puisqu'il y en a tant de faux ; et qu'il n'y en a de faux que par cette raison qu'il y en a de vrais , et qu'il n'y a de même de fausses religions que parce qu'il y en a une véritable. Cela vienl de ce que l'esprit de l'homme , se trouvant plié de ce côté-là par la vérité, devient susceptible par là de toutes les faussetés.
VIII. Il est dit : Croyez à l'Eglise ; mais il n'est pas dit : Croyez aux miracles : à cause que le dernier est naturel , et non pas le premier. L'un avait besoin de précepte, non pas l'autre.
11 y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paraître par ces coups extraordinaires, qu'on doit bien profiter de ces occasions ; puisqu'il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec d'autant plus d'ardeur que nous le connaissons avec plus de certitude.
Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes , il n'y aurait point de mérite à le croire; et s'il ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi. Mais il se cache ordinairement et se découvre rarement à ceux qu'il veut engager dans son service. Cet étrange secret dans lequel Dieu s'est retiré , impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude , loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre, jusqu'à l'incarnation ; et quand il a fallu qu'il ait paru, il s'est encore plus caché en se couvrant de l'humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible que non pas quand il s'est rendu visible. Et enfin, quand il a voulu accomplir la promesse qu'il fit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusqu'à son dernier avènement, il a choisi d'y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, savoir, sous les espèces de l'eucharistie. C'est ce sacrement que saint Jean appelle dans l'Apocalypse une manne cachée (Apoc. , II, 17) ; et je crois qu'Isaïe le voyait en. cet état, lorsqu'il dit en esprit de prophétie : Véritablement mus fites un Dieu caché ( Is. , XLV, 15). C'est là le dernier secret où il peut être. Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles qui, comme dit saint Paul ( Rom. , I, 20 ) , ont reconnu un Dieu invisible par la nature visible. Beaucoup de chrétiens hérétiques l'ont connu à travers son humanité, et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais pour nous , nous devons nous estimer heureux de ce que Dieu nous éclaire jusqu'à le reconnaître sous les espèces du p. lin et du vin.
On peut ajouter à ces considérations le se- DÉUOlfST. Kvang. ni.
cret de l'esprit de Dieu caché encore dans l'Ecriture. Car il y a deux sens parfaits , le littéral et le mystique; et les Juifs, s'arrêtani à l'un, ne pensent pas seulement qu'il y en ait un autre, et ne songent pas à le chercher: de même que les impies, voyant les effets naturels, les attribuent à la nature, sans penser qu'il y en ait un autre auteur ; et comme les Juifs, voyant un homme parfait en Jésus-Christ, n'ont pas pensé à y chercher une autre nature : Nous n'avons point pensé que ce fût lui, dit encore Isaïe ( Is. , LUI , 3 ) ; et de même enfin que les hérétiques, voyant les apparences parfaites du pain dans l'eucharistie , ne pensent pas à y chercher une autre substance. Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les chrétiens doivent le reconnaître en tout. Les afflictions temporelles couvrent les biens éternels où elles conduisent. Les joies temporelles couvrent les maux éternels qu'elles causent. Prions Dieu de nous le faire reconnaître et servir en tout ; et rendons-lui des grâces infinies de ce qu'étant caché en toutes choses pour tant d'autres, il s'est découvert en toutes choses et en tant de manières pour nous.
IX. Les filles de Port-Royal, étonnéos de ce qu'on dit qu'elles sont dans une voie de perdition , que leurs confesseurs les mènent à Genève, qu'ils leur inspirent que Jésus- Christ n'est pas en l'eucharistie ni à la droite du Père; sachant que tout cela était faux, s'offrirent à Dieu en cet état en lui disant avec le prophète: Vide si via iniquitatis in me est ( Ps. CXXXVIH, 24). Qu'arrive-t-il là-dessus? Ce lieu qu'on dit être le temple du diable , Dieu en fait son temple. On dit qu'il faut en ôler les enfants , on dit que c'est l'arsenal de l'enfer ; Dieu en fait le sanctuaire de ses grâces. Enfin on les menace de toutes les fureurs et de toutes les vengeances du ciel et Dieu les comble de ses faveurs. Il faudrait avoir perdu le sens pour en conclure qu'elles sont dans la voie de perdition.
Les jésuites n'ont pas laissé néanmoins d'en tirer celte conclusion ; car ils concluent de tout que leurs adversaires sont hérétiques. S'ils leur reprochent leurs cvcès, ils disent qu'ils parlent comme des hérétiques! S'ils disent que la grâce de Jésus nous discerne et que notre salut dépend de Dieu , c'est le langage des hérétiques. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape, c'est ainsi, disent-ils, que les hérétiques se cachent et se déguisent. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme , ils combattent, disent, les jésuites, la morale des catholiques. Enfin s'il se fait des miracles parmi eux, ce n'est pas une marque de sainteté, c'est au contraire un soupçon d'hérésie.
Voilà l'excès étrange où la passion des jésuites Ie9 a portés ; et il ne leur restait plus que cela pour détruire les principaux fondements de la religion chrétienne. Car les trois marques de la véritable religion sont la perpétuité, la bonne vie el les miracles. Ils ont déjà détruit la perpétuité par la probabilité, qui introduit leurs nouvelles opinions à la.
( Vingt-cinq.)
{ilace des vérités anciennes; ils ont détruit ,i bonne vie par leur murale corrompue ; et
maintenant ils veulent détruire les miracles, en détruisant ou leur vérité ou leur conséquence.
I es adversaires de l'Eglise les nient, ou en nient la conséquence : les jésuites de môme. Ainsi, pour affaiblir leurs adversaires, ils désarment l'Eglise etse joignent à tous ses ennemis , en empruntant d'eux toutes les raisons par lesquelles ils combattent les miracle l'Eglise a trois sortes d'ennemis : les Juifs, qui n'ont jamais été de son corps; les hérétiques , qui s'en sont retirés; et les mauvais chrétiens , qui la déchirent en dedans.
Ces trois sortes de différents adversaires la combattent d'ordinaire diversement. .Mais ici ils la combattent d'une même sorte. Comme ils sont tous sans miracles, et que l'Eglise a toujours eu contre eux des miracles, ils ont tous eu le même intérêt à les éluder, et se sont tous servis de cette défaite , qu'il ne faut pas juger de la doctrine par les miracles, mais des miracles par la doctrine, il y avait deux, partis entre ceux qui écoutaient Jésus- Christ : les uns qui suivaient sa doctrine par ses miracles; les autres qui disaient : // chasse les démons au nom de Belxébut. 11 y avait deux partis au temps de Calvin : celui de l'Eglise, et celui des sacramentaires qui la combattaient. Il y a maintenant les jésuites et ceux qu'ils appellent jansénistes qui contestent. Mais les miracles étant du côté des jansénistes, les jésuites ont recours à cette défaite générale des Juifs et des hérétiques, qui est qu'il faut juger des miracles par la doctrine.
Ce n'est point ici le pays Je la vérité : elle est inconnue parmi les hommes. Dieu la couverte d'un voile qui la laisse méconnaître à ceux qui n'entendent pas sa voix. La porte est ouverte aux blasphèmes, et même sur les rérités les plus certaines de la morale. Si l'on publie les vérités de l'Evangile, on en publie de contraires , et on obscurcit les questions : en sorte que le peuple ne peut discerner. Aussi on demande : (Ju'avez-vous pour vous faire plutôt croire que les autres, quel signe faites-vous? Vous n'avez que des paroles, et nous aussi. Si vous n'avez point de miracles, on dit que la doctrine doit rire simienne par les miracles; cela est une vérité dont on abuse pour blasphémer la doctrine. El si les miracles arrivent, on dit que les miracles ne snf/isent pas sans la doctrine; et c'est une autre vérité pour blasphémer les mirât les.
Que vous êtes aises, mes pères, de savoir les règles générales, pensant par là jeter le trouble, et rendre tout inutile ! On \ous en empêchera, mes pères; la vérité est une el ferme.
X. Si le diable favorisait la doctrine qui le détruit, il serait divise : Omne rer/num dicisum, etc. Car Jésus-Christ agissait contre le diable, et détruisait son empire sur les cœurs, dont L'exorcisme est la figure, pour établir le royaume de Dieu. Bt ainsi il ajoute : In digilo Dei, etc., Regnwn Dei ad vos, etc. (Luc, XI, 17 20U
DÉMONSTRATION i'.\ wu l.itji t.. 775
Il était impossible qu'au temps deMoXl al sa < rayant e à l'Anli < nrist qui leur était inconnu. Mais il est bien aisé au temps de L'Antéchrist de croire en Jésus-Christ déjà connu.
Quand ! maliques I feraient
miracles, ils n'induiraient point a erreur I t ainsi il n'est pas certain qu ils ne puissent < H faire. Le schisme est visible; le roi visible. Mais le Bchi plus mai
reurquele miracle n'est marqué de r< Donc le miracle d'un sebismatique ni induire à l'erreur, liais hors le schisme, l'erreur n'est pas si visible que le miracle visible. Donc le miracle induirait à l'erreur. Ainsi un miracle parmi [4 t schismatiques n'est pas tant à craindre; car le schisme, <iui est plus visible que le miracle, marque visiblement leur erreur. Mais quand il n \ .1 point de schisme, et que l'erreur est en dispute, le miracle |liscernc.
Il en est de même des hérétiques. Les miracles leur seraient inutiles ; car l'Eglise, autorisée par les miracles qui on! préoccupé la croyance, nous dit qu'ils n'ont pas I 1 foi. Il n'y a pas de doute qu'ils ne l'ont puisque les premiers miracles de 1 1 cluent la foi des leurs, quand il aient.
Il \ aurait ainsi miracles contre mira mais premiers et plus grands du côté de l'Eglise; ainsi il faudrait toujours la croire contre les miracles.
Voyons par là ce qu'on doit conclure des miracles de Port-Royal.
Les pharisiens disaient :
. qui sabbatum non custodit (Joan.. 1\ . 16). Les autres disaient : Quomodo potesi homo peccator hœc signa facen : Lequel est Je plus clair?
Dans la contestation présente . les uns disent : Cette maison n'est pas de Dieu; car on n'y croit pas que les cinq propositionsont dans Jansénius. Les autres : Cette maison est de Dieu; car il s y fait de grands miracles. Lequel est le plus clair?
Ainsi la même raison qui rend coupables les Juifs de n'avoir pas cru en Jésus-Christ rend les jésuites coupables d'avoir continué de persécuter la maison de Port-Royal.
Il avait été dit aux Juifs, aussi bien qu'aux chrétiens, qu'ils ne crussent pas toujours les prophètes. Mais néanmoins les pharisiens 1 t les scribes font grand état des miracles de Jésus-Christ et essaient de montrer qu'ils sont faux ou faits par le diable : étant nécessites d'être convaincus s'ils reconnaissaient qu'ils fussent de Dieu.
Nous ne sommes pas aujourd'hui dans la peine de faire ce discernement; il est pourtant bien facile à faire. Ceux qui ne nient ni Dieu ni Jésus-Christ ne font point de miracles qui ne soient sûrs; mais nous n'avons pointé faire ce discernement. Voici une relique sacrée : voici une épine de la couronne
(1) Pascal veut parler d'un schisme ouvert el reiviinu et d'autre, tel, par exemple, que celni de» donaitstes, des calvinistes, eto. Une faut point prendre le chant
PENSÉES DE PASCAL
du Sauveur du monde, en qui le prince de ce monde n'a point de puissance ; qui fait des miracles par la propre puissance de ce sang répandu pour nousl Dieu choisit luimême cette maison pour y faire éclater sa puissance.
Ce ne sont point des hommes qui font ces miracles par une vertu inconnue et douteuse,
2ui nous oblige à un difficile discernement, 'est Dieu même ; c'est l'instrument de la passion de son Fils unique, qui, étant en plusieurs lieux, a choisi celui-ci, et fait venir Je tous côtés les hommes pour y recevoir ces soulagements miraculeux dans leurs langueurs.
La dureté des jésuites surpasse donc celle des Juifs, puisqu'ils ne refusaient de croire Jésus-Christ innocent que parce qu'ils doutaient si ses miracles étaient de Dieu. Au lieu que les jésuites ne pouvant douter que les miracles de Port-Royal ne soient de Dieu, ils ne laissent pas de douter encore de l'innocence de cette maison.
Mais, disent-ils, les miracles ne sont plus nécessaires, à cause qu'on en a déjà ; et ainsi ils ne sont plus des preuves de la vérité de la doctrine. Oui : mais quand on n'écoute plus la tradition; qu'on a surpris le peuple, et qu'ainsi, ayant exclu la vraie source delà vérité, qui est la tradition, et ayant prévenu le pape, qui en est le dépositaire, la vérité n'a plus de liberté de paraître : alors les hommes ne parlant plus de la vérité, la vérité doit parler elle-même aux hommes. C'est ce qui arriva au temps d'Arius.
Ceux qui suivent Jésus-Christ à cause de ses miracles honorent sa puissance dans tous les miracles qu'elle produit : mais ceux qui, en faisant profession de le suivre pour ses miracles, ne le suivent en effet que parce qu'il les console et les rassasie des biens du monde , déshonorent ses miracles quand ils sont contraires à leurs commodités.
C'est ce que font les jésuites. Ils relèvent les miracles, ils combattent ceux qui les convainquent. Juges injustes, ne faites pas des lois sur l'heure; jugez par celles qui sont établies par vous-mêmes, vos qui condilis leges iniquas.
La manière dont l'Eglise a subsisté est que la vérité a été sans contestation : ou si elle a été contestée, il y a eu le pape ; et sinon, il y a eu l'Eglise.
Le miracle est un effet qui excède la force naturelle des moyens qu'on y emploie, et le non-miracle est un effet qui n'excède pas la force qu'on y emploie. Ainsi ceux qui guérissent par l'invocation du diable ne font pas un miracle; car cela n'excède pas la force naturelle du diable.
Les miracles prouvent le pouvoir que Dieu a sur les cœurs par celui qu'il exerce sur les corps.
11 importe aux rois, aux princes, d'être en estime de piété ; et pour cela, il faut qu'ils se confessent à vous (mus jésuites).
Les jansénistes ressemblent aux hérétiques
Ï»ar la réformation des mœurs; mais vous cur ressemblez en mal.