‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 193 sur 305 · AVEC CEUX D'AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

AVEC CEUX D'AUJOURD'HUI

On ne voyait, à la naissance de l'Eglise, que des chrétiens parfaitement instruits dans tous les points nécessaires au salut : au lieu que l'on voit aujourd'hui une ignorance si grossière , qu'elle fait gémir tous ceux qui ont des sentiments de tendresse pour l'Eglise. On n'entrait alors dans l'Eglise qu'après de grands travaux et de longs désirs : on s'y trouve maintenant sans aucune peine, sans soin et sans travail. On n'y était admis qu'après un examen très-exact: on y est reçu maintenant avant qu'on soit en état d'être examiné. On n'y était reçu alors qu'après avoir ahjurô sa vie passée ; qu'après avoir renoncé au monde, et à la chair, et au diable: on y entre maintenant avant qu'on soit en état de faire aucune de ces choses. Enfin, il fallait autrefois sortir du monde pour être reçu dans l'Eglise : au lieu qu'on entre aujourd'hui dans l'Eglise au même temps que dans le monde. On connaissait alors , par ce procédé , une distinction essentielle du monde avec l'Eglise ; on les considérait comme deux contraires, comme deux ennemis irréconciliables, dont l'un persécute l'autre sans discontinuation , et dont le plus faible, en apparence, doit un jour triompher du plus fort : entre ces deux partis contraires, on quittait l'un pour entrer dans l'autre ; on abandonnait les maximes de l'un pour suivre celles de l'autre , on se dévêtait des sentiments de l'un pour se revêtir des sentiments de l'autre ; enfin on quittait, on renonçait , on abjurait le monde , où l'on avait reçu sa première naissance, pour se vouer totalement à l'Eglise , où l'on prenait comme sa seconde, naissance ; et ainsi on concevait une très-grande différence entre l'un et l'autre : aujourd'hui on se trouve presque eu même temps dans l'un comme dans l'autre ; et le même moment qui nous fait naître au monde nous fait renaître dans l'Eglise ; de sorte que la raison survenant ne fait plus de distinction de ces deux mondes si contraires ; elle s'élève et se forme dans l'un et dans l'autre tout ensemble : on fréquente les sacrements, et on jouit des plaisirs de ce monde ; et ainsi , au lieu qu'autrefois on voyait une distinction essentielle entre l'un el l'autre , on les voit maintenant confondus et mêlés, en sorte qu'on ne les discerne quasi plus.

De là vient qu'on ne voyait autrefois entre les chrétiens <|ucdes personnes très-instruites, au lieu qu'elles sont maintenant dans une ignorance qui fait horreur ; de là vient qu'autrefois ceux qui avaient été rendus chrétiens par le baptême et qui avaient quitté les vices du monde pour entrer dans la piété

(I) Quoiqno ces réflexions soient peu développées, elles nous oui paru mériter d'êlre conservées.

de l'Eglise retombaient si rarement de l'Eglise dans le monde : au lieu qu'on ne Aroit maintenant rien de plus ordinaire que les vices du monde dans le cœur des chrétiens. L'Eglise des saints se trouve toute souillée par le mélange des méchants; et ses enfants, qu'elle a conçus et portés dès l'enfance dans ses flancs , sont ceux-là mêmes qui portent dans son cœur, c'est-à-dire jusqu'à la participation de ses plus augustes mystères, le plus grand de ses ennemis, l'esprit du monde, l'esprit d'ambition , l'esprit de vengeance , l'esprit d'impureté, l'esprit de concupiscence et l'amour qu'elle a pour ses enfants l'oblige d'admettre jusque dans ses entrailles le plus cruel de ses persécuteurs. Mais ce n'est pas à l'Eglise que l'on doit imputer les malheurs qui ont suivi un changement si funeste ; car, comme elle a vu que le délai du baptême laissait un grand nombre d'enfants dans la malédiction d'Adam, elle a voulu les délivrer de (elle masse de perdition, en précipitant le secours qu'elle leur donne ; et cette bonne mère, ne voît'qu'avec un regret extrême que ce qu'elle a procuré pour le salut de ses enfants devienne l'occasion de la perte des adultes.

Son véritable esprit est que ceux qu'elle, relire dans un âge si tendre de la contagion du monde s'écartent bien loin des sentiments du monde ; elle prévient l'usage de la raison pour prévenir les vices où la raison corrompue les entraînerait: et avant que leur esprit puisse agir, elle les remplit de son esprit, afin qu'ils vivent dans l'ignorance du monde et dans un état d'autant plus éloigné du vice, qu'ils ne l'auront jamais connu. Cela paraît parles cérémonies du baptême ; car elle n'accorde le baptême aux enfants qu'après qu'ils ont déclaré par la bouche des parrains, qu'ils le désirent , qu'ils croienl , qu'ils renoncent au monde el à Satan ; et comme elle veut qu'ils conservent ces dispositions dans toute la suite de leur vie , elle leur commande expressément de les garder inviolablement, et cilc enjoint par un commandement indispensable, aux parrains d'instruire les enfants de toutes ces choses, car elle ne souhaite pas que ceux qu'elle a nourris dans son sein depuis l'enfance soient aujourd'hui moins instruits et moins zélés que ceux qu'elle admettait autrefois au nombre des siens. Elle, ne désire pas une moindre perfection dans ceux qu'elle nourrit que dans ceux qu'elle reçoit.

Cependant on en use d'une façon si contraire à l'intention «le l'Eglise, qu'on ne peut v penser sans horreur. Ou ne fait quasi plus de réflexion sur un aussi grand bienfait , parce qu'on Be l'a jamais demandé, parce qu'on ne ;.e souvient pas même de l'avoir reçu. Mais comme il est évident que l'Egliso

DÉMONSTRATION KVANGÉLIQl l

ne demande i*.i^ moins de sèle dans ceux qui

,,nt rie ci.', es esclaves de la l"i que dans ceux qui aspirent à le devenir , il faut se mettre devant les yeux l'exemple des catécbumi considérer leur ardeur, leur dévotion , leur horreur pour le monde , leur généreux renoncement au monde , et si on ne les ju pas dignes de recevoir le baptême tant dispositions, ceux qui ne les trouvent pas en eux doivent donc se soumettre à recevoir l'instruction qu'ils auraient eue s'ils coinmençaient à entrer dans la communion de l'Eglise, il faut de plus qu'ils se soumettent à une pénitence telle, qu'ils n'aient plus envie de la rejeter et qu'ils aient moins diversion pour l'austérité de la mortification des sens, qu'ils ne trouvent de charmes dans l'usage des délices vicieuses du péché.

Pour les disposer à s'instruire, il faut leur faire entendre la différence des coutumes qui ont été pratiquées dans l'Eglise suivant la diversité des temps. Dans l'Eglise naissante, on enseignait les catéchumènes, c'est-à-dire ceux qui prétendaient au baptême, avant que de le leur conférer , et on ne les y admettait qu'après une pleine instruction des mystères de la religion , qu'après une pénitence de leur vie passée, qu'après une grande connaissance de la grandeur et de l'excellence de la profession de la foi et des maximes chrétiennes où ils désiraient entrer pour jamais, qu'après des marques éminentes d'une conversion véritable du cœur et qu'après un extrême désir du baptême. Ces choses étant connues de toute l'Eglise , on leur conférait le sacrement d'incorporation par lequel ils devenaient membres de l'Eglise. Aujourd'hui le baptême ayant été accordé aux: enfants avant l'usage de la raison , par des considé-

rations très-importantes , il arrive qui! i gligence des parents laisse vieillir les ebré tiens sans aucune connaissance de notre religion.

Quand l'instruction précédait le bapb i tous étaient instruits-, mais maintenant que le baptême précède l'instruction , l'enseignement qui était nécessaire pour le sa» renient est devenu volontaire et ensuite n< enfin presque aboli. La raison persuadait de la nécessité de l'instruction, de sorte que quand l'instruction précédait le baptême . 1 1

nécessité de l'un faisait que l'on avait recours à l'autre nécessairement : au lieu que le baptême précédant aujourd'hui l'instruction , comme on a été fait chrétien - m- avoir été instruit, on croit pouvoir demeurer chrétien sans se faire instruire , et au- lieu que les premiers chrétiens témoignaient tant de reconnaissance pour nne grâce que l'Eglise n'accordait qu'à leurs longues prières . les chrétiens d'aujourd'hui ne témoignent que de l'ingratitude pour cette même grâce qu'elle leur accorde avant même qu'ils aient été en étal de la demander. Si elle détestait si fort les chutes des premiers chrétiens , quoique si rares , combien doit-elle avoir en abomination les chutes et les rechutes continuelles des derniers, quoiqu'ils lui soient beaucoup plus redevables ; puisqu'elle les a tires bien plus tôt et bien plus libéralement de la damnation où ils étaient engagés par leur première naissance ! Elle ne peut voir sans gémir abuser de la plus grande de Bes grâces, et que ce qu'elle a fait pour assurer leur salut devienne l'occasion presque ;i^m leur perte, car elle n'a pas changé d'esprit, quoiqu'elle ait changé de coutume.

Page 1