‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 202 sur 305 · RELATION TOUCHANT L'ÉTAT DE LA RELIGION EN FRANCE · texte numérisé non relu

RELATION TOUCHANT L'ÉTAT DE LA RELIGION EN FRANCE

qu'on n'a garde toutefois de leur accorder. Mais cet argument négatif, toujours faible, et en toute sorte de matières, est frivole particulièrement en celle-ci, par mille raisons et par deux entre les autres. La première, que dans le troisième et quatrième siècle, où ils reconnaissent de bonne foi ces erreurs prétendues, qui voudra choisir certains traités particuliers, il fera de gros volumes où il n'en sera pas dit un mot, n'étant ni nécessaire ni possible qu'en tous lieux on parle de toute la créance de l'Eglise. La seconde, que quand dans le troisième siècle par exemple, on trouve un dogme constamment établi par toute la terre, sans que personne en ce temps-là ait réclamé au contraire, ni se soit avisé de l'accuser de nouveauté; c'est une rêverie de croire que ce dogme soit né en ce siècle-là, ou plutôt de ne pas croire qu'il vient des siècles précédents et des apôtres mêmes. On ne saurait assez vous dire quel bien ont fait à l'Eglise les savants travaux de ces derniers hérétiques, que j'appelle quelquefois par cette raison de trèsbons et très-mauvais ouvrages. Auparavant, il fallait une grande résolution pour entreprendre la recherche de la vérité. Il fallait suivre pied à pied la tradition ecclésiastique de siècle en siècle, avoir pour cela jour et nuit entre les mains les originaux grecs et latins des pères et des historiens de l'Eglise. Peu de personnes en étaient capables ; les uns n'avaient pas assez de connaissance, les autres n'avaient pas assez de loisir. Aujourd'hui ces difficultés ne doivent plus rebuter personne. Avec ces livres, que je viens d'appeler très-bons et très-mauvais, ce grand travail n'est plus nécessaire. Ils ont tout recherché, tout rapporté, tout aplani : le fait est maintenant constant, il n'y a plus qu'à se déterminer sur le droit avec un peu de bon sens et de raison. Quiconque les lira en priant, de bonne foi, avec attention , se servant de leur savoir, mais de son jugement propre, prenant comme certain ce qu'ils avouent, rejetant comme très-incertain leurs conjectures de critique et leur misérable ar-

f liment négatif, il est impossible (j'en prends témoin ce même père des miséricordes qui a tiré notre salut de nos propres ennemis), il est impossible qu'il ne soit pas catholique. A cela il faut ajouter une espèce de révolte contre Calvin, ou du moins une manière de séparation d'avec lui, non seulement de ces savants hommes, mais du peuple entier, dans le point le plus important de tous, qui est celui de la sainte eucharistie : discorde que \ous me permettrez encore, s'il vous plaît, du toucher en peu de mots, car elle met premièrement le trouble et l'épouvante dans l'esprit de ceux qui errent; puis les amène insensiblement à la foi de l'Eglise. En cette controverse de l'eucharistie, Calvin, par je ne sais quelle bizarrerie, ne voulant ni suivre l'Eglise dont il s'était séparé , ni suivre Luther, qui ne disputait contre elle que pour conserver la substance du pain etdu vin, ni suivre Zuingle, qui anéantissait tout à fait un si grand mystère, imagina une er-

reur entre ces deux-là , mais plus extravagante que l'une ni l'autre; soit que son esprit inquiet et incertain ne pût rien aimer ni approuver que ce qu'il avait inventé luimême, soit que par un artifice profond il voulût se faire toutes choses à tous ; et réunissant les luthériens aux zuingliens, comme il l'avait espéré, devenir l'arbitre et le maître de toutes ces sectes. Encore donc que, par une audace très-impie, il ne comptât pour rien ces paroles si claires, si expresses et si précises de Notre-Seigneur : Ceci est mon corps, il disait qu'il ne pouvait résister à ces autres paroles de l'Apôtre, sans doute moins claires et moins expresses : que le pain et le calice qu'on bénit, sont la communion du corps et du sang de Notre-Seigneur: qu'ainsi il ne pouvait jamais recevoir cette simple figure de Zuingle accompagnée de l'opération delà grâce et du Saint-Esprit en nous, qui serait, disait-il, et en cela il avait raison, la communion de l'esprit, mais non pas la communion du corps et du sang du Seigneur. Là-dessus il forma un dogme le plus absurde qui fut peut-être jamais , et qui se contredit manifestement lui-même. Le corps de Notre-Seigneur, dit-il, n'est pas véritablement et réellement enterre; et néanmoins il ne laisse pas d'y être mangé véritablement et réellement; et ce n'est point par foi et en ligure seulement. Car encore que la foi serve d'instrument à ce miracle, elle n'estque l'instrument seul ; mais c'est sans aucune figure que la substance de ce corps et de ce sang précieux est véritablement et réellement offerte, donnée , communiquée à ceux qui croient. Il ajoute que, si on lui demande comment cela se peut faire, c'est ce qu il ne faut point demander; qu'il n'en sait rien; qu'il n'y a rien de plus grand, de plus extraordinaire et de plus incroyable; c'est le propre mot dont il se sert, qu'il le faut croire pourtant, puisque l'Apôtre l'a dit. Toute celte bizarre doctrine, il l'enveloppe de si lon^s discours et de tant d'expressions ambiguës, propres à être expliquées en toute sorte de sens, que si vous exceptez un petit nombre d'endroits où il s'est tout à fait expliqué, on lit cinq ou six pages de suite dans ses écrits, sans savoir où l'on en est, et on croit entendre parler, tantôt Luther, tantôt Zuingle, tantôt même un bon catholique. De là il lirait encore un autre avantage, qui était de se servir de tous les passages des pères allégués de part et d'autre, et de n'être embarrassé de pas un. Les passages que Zuingle avait cru le favoriser, il l'es alléguait, comme Zuingle, contre la présence réelle ; ceux que Luther et que les auteurs catholiques avaient apportés en nombre presque infini, et plus clairs que le jour, pour la présence réelle , il les expliquait facilement de cette manducation réelle qu'il avait forgée exprès, si approchante de la présence réelle, que la pensée humaine ne les peut distinguer : car on ne saurait imaginer qu'une chose soit mangée en un lieu où elle n'est pas. Tel fut l'artifice de Calvin. Mais ses descendants, à qui il s laissé une confession de foi et un caté-

DÉMONSTRATION ï V ANGÉLIQUE.

chisme en ceffeTTs-là môme, et dont ils se servenl encore anjouril'hui, ont en t;ml de peine cependant, ou à entendre, ou à dï celte doctrine incroyable, comme il la nomme, qu'ils ont même oublié l'obligation où ils sont de la croire par leur catéchisme et leur confession de foi; de sorte que s'il revenait aujourd'hui au monde, il se trouverait parmi tant de calvinistes le seul calviniste sur ret article. Tous généralement ont passé à l'opinion de Zuinglc, qu'il avait formellement rejetée et condamnée : parti très-facHe à prendre, si l'on n'écoute que l'homme animal ; mais plus difficile que pas un autre, si l'on pense à son salut, ou même à soutenir son sentiment avec quelque sorte d'honneur. En effet on retombe aussitôt dans tous ces inconvénients que Calvin avait eu l'adresse d'éviter par cette manducation réelle et chimérique; et surtout on n'a plus rien à dire contre cette inûnité de passages des pères, si clairs et si exprès pour la présence réelle, qu'il faut avouer de nécessité, ou qu'ils avaient perdu l'esprit quand ils s'exprimaient ainsi, ou qu'ils avaient dans l'esprit les mêmes choses que nous sur ce grand mystère. Aubertin, leur plus grand et plus célèbre auteur en cette matière, l'un de ceux que j'ai déjà nommés si souvent très-bons et trèsmauvais , ne s'est jamais trouvé si embarrassé qu'en cet endroit. Cet homme , avec un prodigieux travail, publia en latin et en français un grand et ample volume de l'eucharistie , après l'avoir forgé et reforgé durant trente ans ans et davantage. On peut dire aussi avec vérité qu'il n'y a rien omis , Hors une chose qu'on ne peut jamais omettre que par un dessein formé, dans un ouvrage d'ailleurs fort méthodique ; car au lieu que tons les auteurs de controverses ont accoutumé et se font une loi inviolable d'élablir dès l'entrée l'état des questions qu'ils vont traiter, de proposer ce qu'ils ont à défendre et ce qu'ils ont à combattre, celuici, tout au contraire, propose d'abord ce qu'il veut combattre et qu'il ne veut point croire, et ne dit pas un mot de ce qu'il défend et de ce qu'il croit, et cela pour n'être pas obligé, ou d'abandonner d'abord publiquement et manifestement son Calvin sur cette manducation réelle , ou de trahir son sentiment propre et celui de tous les siens , qui n'est plus, comme je l'ai déjà dit, que celui de Zuinglc même. Quant à cette manducation réelle séparée de la présence réelle, qui devait être le bouclier d'un véritable calviniste, comme il avait été celui de Calvin contre tous les passages des pères, jamais il ne s'en est servi dans tout son ouvrage, quoique pressé qu'il se trouve. Lors même qu'il n'en peut plus, et qu'il est tout en sueur sur ces passages difficiles et insurmontables, il passe à une autre extrémité terrible , et ose enfin ce que Calvin ni pas un autre n'avaient jamais osé. Il faut avouer, dit-il. et cela non pas une seule fois, mais plusieurs ; il faut avouer que les pères de l'Église, même les premiers et les plus anciens, aussitôt après les apôtres, ont cru sur co sujet plus

qu'on ne doit croire ; non pas, à la vérité, la présence réelle du corps et da sang, mais la présence de toute leur vertu, réellement attachée au pain et au vin, que l'on confond aisément avec le corps et Le sang même. Le ministre (Ji'i'c qui c-l aujourd'hui à la tête du parti, marche sur les Ira» s d Aubertin, ne se défend que pu le même prim ipe ; et nous savons avec certitude qu il pliqué en particulier à quelqu'un de -, j ans I qui le pressait sur ce sujet, que l'opinion de Calvin n'était point la sienni : qu'elle n'avait pas moins d'inconvénients c'est ainsi qu'il s'exprimait) que celle de I I maine ; enfin qu'elle ne pouvait être défendue ni par lui ni par autre. 1 murez-vous donc, s'il vous plaît, en quel état doii M trouver un homme de bien et de bon sens . qui commence à se défier de leurs erreurs ; quelle doit être son inquiétude, quel le trouble de son esprit, quel presque son désespoir, quand après une sérieuse réflexion il voit que sur toutes les autres controverses, du consentement même de ses plus savants auteurs, ayant contre lui quatorze ou quinze siècles d'antiquité, ce n'est plus que sur ce faible argument négatif et sur ces In conjectures de critique, qu'il hasard son salut éternel; que d'un autre côté, en cette controverse si capitale et si importante de l'eucharistie, il lui faut de nécessité choisir de deux choses l'une , ou bien nier et désavouer en secret cette même confession de loi imprimée, dont il fait profession en public ; et dire en même temps avec Aubertin. ce qui fait horreur à penser, que les pères de i'Lglise, même les premiers et les [dus anciens, aussitôt après les apôtres, se sont grossièrement trompés; ou bien embrasser, av« vin seul, ce dogme qu'il a justement nommé incroyable, et que nul autre n'a pu croire après lui, rejetant ce que toute la terre a trouvé croyable, et qu'elle croit fermement de ce grand mystère, sur le témoignage de tant de grands saints, sur la parole de Sotre- Seigncur lui-même. Ces difficultés par le grand nombre d'écrits, de conférences et de disputes, ont passé peu à peu des savants au peuple même : tout ie monde les comprend : ceux qui ne les comprendraient pas sont touchés de l'exemple, dont le pouvoir a toujours été si grand sur l'esprit humain : et voyant dans cette grande multitude de convertis des personnes savantes, éclaire désintéressées, d'une vie sans reproche, à qui leur changement a fait honneur, ils rcjetlent cette mauvaise honte, qui seule les retenait auparavant, et se rendent à ce grand, à ce solide et, pour ainsi dire . ,A ce palpable argument qui commence et qui finit toutes les conversions: qu'il y a un Dieu tout bon, tout sage, qui n'a point voulu attacher le salut à la connaissance du grec et du latin, et n'avoir avec lui que des théologiens et des philosophes, son dessein étant, ainsi qu'il l'a dit lui-même, que tous soient sauvés; qu'il a véritablement parlé d'une voie étroite pour les mœurs et pour la pénitence, parce qu'elles dépendent de nous ; mais que quant à la doc-

PREUVES POUR LE TRAITÉ DE L'EXAMEN EN GÉNÉRAL

trine, où nous n'avons part aucune , et qui ne vient que de lui , il a bien voulu, tout au contraire, marquer un chemin royal et large où l'on ne se peut égarer si on ne le veut; établir enfin sa sainte cité sur la montagne qui ne peut demeurer cachée, et qu'on ne saurait ne point voir si on ne ferme les yeux. Vous voyez donc clairement, si je ne me trompe, quel est notre avantage aujourd'hui; combien les propres travaux de nos adversaires ont changé en notre faveur la face du combat ; que leurs troupes , déjà en désordre, pour peu qu'on les pousse, promettent une victoire certaine à l'Eglise ; que les murailles de leur nouvelle Jéricho, déjà ébranlées sur leurs fondements, n'attendent plus pour tomber que le dernier son des trompettes (Jos., VI , 5) un peu plus long et plus éclatant que les précédents. J'entends par ces trompettes le concert si agréable et si charmant pour des oreilles chrétiennes.** Sous un roi, surtout plus grand qu'on ne le peut dire, de qui si l'on se promet facilement tout ce qu'il y a de plus difficile, après ce que nous en avons déjà vu, ce ne sera point légèrefé, mais sagesse. Ce n'est pas ici le lieu de parler de ses conquêtes , ni de tout ce qu'il a fait d'extraordinaire au dedans et au dehors de l'état; le sujet que je traite m'attache à une seule de ses louanges , mais qui est la source de toutes les autres. Il m'a semblé quelquefois qu'Homère n'avait pensé qu'à lui quand il nomme un de ses héros, mais plus noblement en sa langue que nous ne saurions le faire en la nôtre, le plus roi de tous les rois. Le ciel l'a tellement fait et formé pour ce qu'il devait cire, qu'on dirait que gouverner est en lui ce que respirer est en nous, une action naturelle et insensible qui se mêle à toutes les autres sans en interrompre aucune , ni qu'aucune l'interrompe. Ni temps, ni lieu, ni occasion ne suspendent et ne retardent ce mouvement continuel, mais réglé et tranquille, de roi et de

maître. En s'habillant, en se couchant, en marchant, à table, à la promenade, à la chasse, dans les exercices, dans les divertissements , rien n'empêche que partout il n'écoute tout avec autant d'attention que s'il n'avait dans l'esprit qu'une seule chose. On demeure surpris et charmé de le voir à tous moments d'un petit mot répondre non seulement aux propositions, mais aux pensées de ceux qui lui parlent, et comme ne faisant rien, faire incessamment les plus importantes affaires du monde ; véritable chef, ou plutôt véritable conseil de son conseil même, comme véritable général de ses plus fameux généraux, sans que personne s'y puisse méprendre , et qui n'emprunte point d'autrui la capacité, la sagesse, la justice et la piété qu'on admire en lui, mais les inspire luimême à ceux qui le servent à proportion de la confiance dont il lui plaît de les honorer. De là naît parmi les peuples une admiration et un amour que l'on ne peut exprimer : tous ses sujets sont ses courtisans , également persuadés en tous lieux et dans les provinces les plus reculées, qu'en lui seul sont renfermées toutes nos espérances ou particulières ou publiques , et tout ce que chacun de nous, ou possède, ou attend, ou désire de repos, de tranquillité, de fortune, de bien et d'honneur. Tous généralement, sans en excepter ceux-là mêmes que l'erreur sépare de nous, n'ont en cela qu'un même esprit et qu'un même sentiment, qui est que plaire, quand ils le peuvent, à un si grand, si bon et si sage maître, aller au-devant de ses pensées, lui obéir avant même qu'il commande, n'est pas seulement leur devoir, mais leur propre félicité. On sait, on voit, on sent avec quelle ardeur il désire de ramener tous les Français à la foi de leurs pères. C'en est assez avec toutes les dispositions que nous avons déjà remarquées, pour espérer, comme nous faisons, de voir en France, et durant son règne, un seul troupeau et un seul pasteur."*

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