‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 258 sur 305 · DE DIEU, DE SA NATURE ET DE SES PERFEC- TIONS · texte numérisé non relu

DE DIEU, DE SA NATURE ET DE SES PERFEC- TIONS

§ 1. De l'existence de Dieu. — Quelques efforts que fassent les hommes pour effacer l'impression que la vue de ce grand monde forme naturellement, qu'il y a un Dieu qui en est l'auteur, ils ne sauraient l'étouffer entièrement, tant elle a de racines fortes et profondes dans notre esprit. Si ce n'est pas un raisonnement invincible, c'est un sentiment et une vue qui n'ont pas moins de force que tous les raisonnements. 11 ne faut pas se forcer pour s'y rendre ; mais il faut se faire violence pour la contredire.

La raison n'a qu'à suivre son instinct naturel , pour se persuader qu'il y a un Dieu créateur de tout ce que nous voyons, lorsqu'elle ielte les yeux sur les mouvements si réglés de ces grands corps qui roulent sur nos (êtes; sur cet ordre de la nature qui ne se dément jamais ; sur l'enchaînement admirable de ses diverses parties qui se soutiennent les unes les autres, et qui ne subsistent lOUlCS que p;ir l'aide naturelle qu'elles s'entreprôtent; sur celte diversité île pierres, de métaux, de plantes; sur cette structure admirable des corps animés ; sur leur produ-

ction, leur naissance, leur accroissement, leur mort. Il est impossible qu'en contemplant toutes ces merveilles, l'esprit n'entende celte voix secrète, que tout cela n'est pas l'effet du hasard, mais de quelque cause qui possède en soi toutes les perfections que nous remarquons dans ce grand ouvrage.

En vain s'efforcerait-on d'expliquer les ressorts de cette étonnante machine, en disant qu'il n'y a en tout cela qu'une matière vaste dans son étendue, et un grand mouvement qui la dispose et qui l'arrange, puisqu'il faut toujours qu'on nous dise quelle est la cause de cette matière et de ce grand mouvement; et c'est ce qu'on ne saurait faire, raisonnablement, sans remonter à un principe immatériel et intelligent qui ait produit et qui conserve l'un et l'autre.

Car quel moyen y a-t-il de concevoir que celte masse morte et insensible que l'ou appelle matière, soit un être éternel et sans principe? Ne voit-on pas clairement qu'elle n'a dans elle-même aucune cause de son existence, et qu'il est ridicule d'attribuer au plus vil et au plus méprisable de tous les êtres la plus grande de toutes les perfections, qui est d'être par soi-même? Je sens que jo suis infiniment plus noble que celte matière : je la connais, et elle ne me counjdt point .

léaomoiM je sens en même temps que je ne

mus point éternel. 11 faut donc qu'elle ait aussi bien que moi une cuise de son être ; et cette cause ne pouvant être matière, ce principe immatériel et tout-puissant que nous cherchons.

Mais, s'il est ridicule de s'imaginer une matière qui subsiste par elle-même de toute éternité, sans cause et sans principe, il l'est beaucoup plus de supposer un mouvement incréé et éternel ; car il est clair ejae nulle matière n'a dans soi-même le principe de son mouvement. Klle peut le rece\oir d'ailleurs, mais elle ne peut se le donner à ellemême. Tout ce qu'elle en a lui est toujours communiqué par quelque autre cause; et quand elle a cessé de se mouvoir, elle demeure d'elle-même dans un éternel repos.

Qui a donc produit ce grand mouvement que nous voyons dans toutes les parties du monde, puisqu'il ne naît pas de la même matière, et qu'il n'y est pas attaché par une attache stable et fixe, mais qu'il passe d'une partie à une autre par un changement continuel? Fera-t-on aussi de cet accident un être éternel et subsistant par soi-même? Et ne doit-on pas reconnaître que , puisqu'il ne peut être sans cause, et que cette cause n'est pas la matière, il faut qu'il soit produit par un principe spirituel?

Que si ce principe est nécessaire pour produire ce mouvement, il ne l'est pas moins pour le régler et le borner à la mesure propre pour conserver le monde, et sans laquelle il le détruirait : car, encore qu'on puisse bien s'imaginer que ce mouvement qui forme, arrange et dissout tous les corps, est infini dans l'infinitédes espaces, il est certain néanmoins qu'il est fini dans chaque partie, et que s'il était ou plus grand, ou moindre dans ce monde visible, il en changerait toute la face, et le renverserait entièrement. Qui l'a donc réduit à cette proportion où il est? Et comment, dans l'infinité des degrés dont il est capable, s'est-il trouvé justement dans celui qui a produit cet arrangement si admirable ? La matière d'elle-même est indifférente à recevoir un plus grand ou moindre mouvement. L'un ou l'autre détruirait l'état présent du monde, et le renverserait entièrement. D'où vient donc qu'il s'est trouvé dans cet équilibre si juste? C'est par hasard, dit-on. On peut le dire de bouche; mais je ne sais si on peut le dire sérieusement.

Mais, outre la matière et le mouvement , nous découvrons encore dans le monde des êtres pensants, parce que nous sommes assurés que nous pensons et que nous faisons avec raison le même jugement des autres hommes ; et la considération de ces êtres nous mène encore plus directement à la connaissancedel'immorlalitede notre âme, et ensuite à celle de l'existence de son créateur. Si notls ne pouvons douter qu'il n'y ait dans le monde des êtres pensants qui ne sont pas des corps, étant certain que ces êtres ne sont pas éternels, qui en sera le principe ï Ce ne sera pas la matière : car étant, pour le dire ainsi, un néant d'esprit, comment pour-

I)EMO\MI; \ll<)\ I \ wc CLIQUE.

rait-elle produire un esprit? <> n'etl DU aossi un autre esprit semblable, < :\ st-à-dire

• nie ce n'est pas l'aine des pères qui produit

collée de leurs entants. Car comment nu

< surit pourrait-il tirer du néant un autre esprit qui a des pensées el de volontés différentes des siennes, et souvent contrahr le, prit produisait un esprit, il le produirait en pensant, il connaîtrait en soi c il s apercevrait de cet effet. Cependant qui s'en est jamais aperçu? Tout ce qu'il \ a donc dans le monde nous conduit à la connaissance du créateur du moule, matière, mouvement, esprits. Tout nous

crient d'une voix assez intelligible qu'elles ne se sont pas faites elles-mêmes, et que Dieu qui les a faites.

Quoique ces preuves de l'existence de Dieu soient très -capables d'en persu ider ceux qui ont de l'intelligence et de la bonne foi, néanmoins il se trouve quantité d'esprits à qui ces preuves ne sont point proportionnées, et de plus elles ne pénètrent point si vivement l'esprit, que la certitude que la loi noua en donne : aussi voit-on que tant que les hommes ne se sont servis que de leurs propres lumières pour connaître Dieu, ce n'était qu'égarements, incertitudes et erreurs. 11 a donc fallu, pour établir uue croyance ferme et pure de la Divinité, que Dieu même se manifestât aux hommes par des marques extérieures et sensibles , et leur prescrivît ce qu'ils devaient croire de son être.

Les preuves historiques, c'est-à-dire, celles qui sont tirées de ce que Dieu nons a fait connaître de lui-même par des I'. il-, certains et incontestables, sont capables de faire le plus d'impression sur l'esprit. Tels sont les miracles de Moïse, qui prouvent la vérité de tout ce qu'il rapporte daus Le Pentateuque ; ceux de Josué et des autres prophètes, qui la confirment; ceux ù.' ..'esus-Christ et des apôtres, qui autorisent tout l'Ancien Testament et le Nouveau, el de plus les prophéties des prophètes et celles de Jésus-Christ.

Ces miracles et ces prophéties prouvent qu'il y a une intelligence supérieure à la nature de l'homme, à laquelle il est juste de soumettre sa raison à l'égard de ce qui nous est déclaré et ordonné de sa part : car il est évident que l'homme agit plus raisonnablement, en se soumettant à clic, qu'en demeurant sous la conduite de sa propre raison faible, aveugle et incertaine comme elle est. Quiconque fait des miracles et des prophéties, a droit de se faire croire, s'il n'est pas

contredit par grands miracles

un autre qui fasse ,|,.

et des prophéties plus

plus claires. Or tous les prophètes 1 1 les faiseurs de miracles rendent unanimement témoignage Dieu, bien loin'd'en contredire la croyance. § -2. De lanaturedeDieu.- Puisque housdev ons adorer Dieu, il faut, d'une part, lâcbi r de s'en former une idée v erilalde.de peur d'adorer un fantôme et une fiction de notre imagination, au lieu d'adorer Dieu ; il faut, de l'autre part, que cette idée véritable nous représente en 1 ieu ce qui est le plus capable de nous donner du respect et de la soumission pour sa

L'ESPRIT DE NICOLE SUR LfcS VEIUTES DE LA RELIGION.

grandeur. Puisque nous devons l'aimer, il faut tâcher de concevoir en lui tout ce qui peut servir à faire naître et à augmenter notre amour, qui ne peut naturellement se porter vers ce qu'on ne connaît point.

Dieu est esprit, et non seulement il n'est pas corps, mais il est impossible qu'il le soit : car tout corps a des parties qui sont moindres que le tout, et qui ne sont pas le tout. Or il ne peut y avoir rien en Dieu qui ne soit pas Dieu : l'esprit est plus noble et meilleur que le corps, et rien ne peut être plus noble, ni meilleur que Dieu.

De plus il n'y a rien en Dieu qui ne soit sa substance, son essence, et en un mot, qui ne soit Dieu. C'est un être tout simple, sans aucune diversité , ni multiplicité de parties, quoique cet être tout simple produise une infinité de divers effets, et ne puisse être connu par les hommes que par différentes pensées, dont la multiplicité marque l'imperfection de la créature et la plénitude de l'être de Dieu, qui comprend tout dans son incompréhensible simplicité.

Il faut conclure de cette vérité, 1° que Dieu étant esprit, il faut l'adorer en esprit, et que comme il est la vérité même, il faut l'adorer en vérité; 2° que tout culte qui n'est que corporel est indigne de Dieu, s'il n'est joint à un culte spirituel; 3° que nous devons bannir de notre esprit, en adorant Dieu, tous les fantômes corporels ; et que nous devons dire à tous les corps, quelque beaux et éclatants qu'ils nous paraissent : Vous n'êtes pas mon Dieu ; 4° que nous ne sommes pas faits pour les corps; que notre bonheur ne peut consister dans l'amour des corps ; et qu'ainsi il faut en détacher notre affection, et éviter de s'y lier ; 5" que pour se délivrer de l'attache aux choses corporelles, il est utile de s'en priver, et de se séparer de tout ce qui nous y lie; et ainsi l'essencede la nature même du culte que nous devons à Dieu, doit nous porter à fuir les spectacles et les plaisirs des sens; et pour cela il est utile de s'appliquer à des objets spirituels et sans corps, comme sont les vérités de la foi et les régies de la sagesse chrétienne.

§ 3. De l'ctcrnilé de Dieu. — 11 faut concevoir l'éternité de Dieu par rapport à l'être temporel des créatures, qui consiste en deux choses :

1° En ce que nous n'avons pas toujours été, et qu'il n'y a point de créatures dont l'être ne soit précédé par une éternité de non être : car toute créature a commencé, et tout ce qui a commencé d'être, a devant soi une éternité pendant laquelle il n'était point ; mais il n'y a point de non être qui précède Dieu ; il a toujours été ce qu'il est et ce qu'il sera.

2° En ce que, lors môme que nous sommes, nous ne possédons à la fois qu'une petite partie de notre vie et de noire être : car nous ne vivons que par la pensée et par l'amour. Or nous n'avons dans chaque temps qu'une bien petito partie de nos pensées et de notre amour: et combien y a-t-il de nos pensées qui se sont échappées., el que nous

n'avons plus ? Combien de nos connaissances sont péries ? Combien de nos affections et de nos volontés se sont évanouies ? Combien en aurons-nous que nous n'avons pas encore? Et combien ce peu de pensées et de volontés que nous avons dans le temps présent, est-il éloigné de la multitude de pensées et de volontés qui se sont passées et qui passeront successivement par notre esprit et par notre cœur? Or tous ces changements que nous éprouvons, sont autant de morts, puisque nous cessons d'être ce que nous avons été, et autant de nouvelles vies, puisque nous commençons de vivre d'une manière dont nous ne vivions pas auparavant. L'un et l'autre est contraire à l'éternité de Dieu, qui n'a ni commencement ni fin en aucune chose ; et c'est pourquoi aucunes de ses connaissances et de ses volontés ne passent, et il n'en aura jamais qu'il n'ait dans son présent. Il n'y a point de passé, ni de futur à son égard. Il est tout ce qu'il a été, et tout ce qu'il sera. C'est un présent éternel. Il possède tout son être à la fois et sans succession.

Les temps et les créatures successives coulent devant cette éternité immobile, qui comprend en elle-même la durée passagère de toutes les choses temporelles. Car Dieu, dans son éternité immuable, voit invariablement toutes les diversités qui arrivent aux créatures. Il les voit toujours dans tous leurs différents états; et quoique ces états soient successifs à l'égard les uns des autres, ils ne le sont point à l'égard de Dieu, parce qu'il les voit tous d'une même vue.

De là il s'ensuit^ : 1° qu'il faut tirer une conséquence générale du néant des créatures, qui ne sont plus ce qu'elles ont été, el qui ne sont pas encore ce qu'elles seront, et qui ne possèdent que leur être présent qui se réduit à fort peu de chose; ce qui nous oblige à nous anéantir sous l'Etre éternel et immuable; 2° qu'il faut aspirer à cette éternité en la manière que nous pourrons la posséder. Or les bienheureux la posséderont en quelque manière, parce que la vue et l'amour de Dieu, qui feront leur béatitude, n'auront ni vicissitude, ni changement ; c'est pourquoi il est dit qu'ils loueront Dieu dans les siècles des siècles.

§ k. De l'immutabilité de Dieu. — II faut concevoir l'immutabilité de Dieu par opposition à la mutabilité des créatures , sur laquelle on peut considérer que nous ne voyons dans le monde que changements perpétuels. Tout passe, tout finit; rien n'est stable ni permanent. Non seulement les particuliers, mais les états et les royaumes ont leurs âges, leurs vicissitudes et leurs révolutions. Ce ne sont à tous moments que changements de théâtre. Les uns sortent pour faire place a d'autres ; et l'on voit en moins de rien se renouveler la face du monde.

Bien loin de trouver de la stabilité dans les choses qui sont hors de nous , nous n'en .saurions trouver en nous-mêmes. C'est un flux et reflux continuel dépensées et de mouvements. Nous ne voyons presque jamais les mêmes objets d'un même oeil. Ce qui nous?

DEMONSTRATION E\ vNGEUQI i

parait \ i-.-i i , bon ft aille aujourd'bai, now paraîtra demain faux , mauvais et inutile. Nos affactiooi et nos humeurs §©nl encore plus changeante! que nos jugements. Nous éprouvons une variété perpétuelle de mouvements et de dispositions différente! , tantôt agitéi et tantôt tranquille*, tantôt iristei et tantôt gaie, tantôt plein! de courage et tantôt découragés et abattus. Enfin nous ne trouvons en nous-mêmes rien de ferme, rien d'uniforme, rien de constant. La mutabilité est si naturelle à l'homme, qu'elle lui est nécessaire: l'uniformité d'une action suffit pour le détruire; s'il mange , s'il dort , s'il se repose, s'il marche, s'il travaille sans discontinuation , il est mort. 11 suffit , pour perdre l'esprit, de l'appliquer trop longtemps à un même objet. La constance même et la fermeté, quand on les attribue à l'homme , ne marquent qu'un changement moins déréglé.

Pour connaître donc l'immutabilité de Dieu, il n'y a qu'à en retrancher toutes les idées de la mutabilité des créatures. Son être est incapable d'altération ; il ne reçoit ni augmentation ni diminution, ni diversité de perfection, parce qu'étant parfait, il ne peut rien acquérir de nouveau , ni rien perdre de ce qu'il a. Il n'y a point en Dieu de succession ni de contrariété de pensées. Il pense toujours aux mêmes choses, et il comprend tout par une pensée unique et immuable. Sa volonté est aussi stable que son intelligence. Il aime toujours les mêmes choses , et dans le même degré , et par la même action. Enfin il fait toujours les mêmes choses , parce que son opération n'est autre chose que la volonté qu'il a que les choses soient faites, et que sa volonté est son essence et sa substance. Les effets des opérations de Dieu peuvent être temporels, mais son opération est éternelle ; ils peuvent être variables, mais son opération est immuable. Dieu change tout ; mais il ne change point en lui-même. Il sait agir, dit saint Augustin, sans cesser d'être en repos, et faire de nouveaux, ouvrages par un conseil éternel.

Delà il s'ensuit, 1° que nous devons nous attacher uniquement à Dieu , parce qu'il n'y a que Dieu en qui nous puissions trouver un appui solide : tout le reste est changeant et passager : le torrent du inonde l'emporte malgré nous , et il ne peut nous en rien rester que le déplaisir de l'avoir aimé ; 2° qu'il faut adorer avec une profonde humiliation l'immutabilité de l'être de Dieu, en considérant notre mutabilité et l'inconstance de nos pensées, de nos humeurs et de nos dispositions ; et qu'il faut mettre tout notre appui et tout notre soutien dans l'amour immuable de Dieu pour ses élus ; 3 qu'il faut désirer avec ardeur cet état heureux qui nous est promis, OÙ nous serons rendus participants en quelque sorte de l'immutabilité de Dieu . ou nos corps seront revêtus pour toujours d'une incorruptibilité immuable , où nous verrons Dieu d'une vue éternelle, où nous l'aimerons d'un amour qui durera toujours, et où nous serons délivres de celle agitation de pensées et de mouvements qui nous fatiguent pendant

(elle vie; '» (pu- dans i -elle inclue vie nous devons tendre a une piété égale et uniforme

en nous mettant au-dessus de l'inégalité de nos humeurs . en agissant arec paii et arec tranquillité, quelque tumulte Intérieur que

nous éprouvions ; et c'est la la manière dont Dieu veut que nous imitions et que i s honorions en cette vie son immutabilité.

| .'». Oc l'indépendance de Dim. — Les hommes dépendent absolument de Dieu pour étn ce qu'ils sont, et ils doivent chercher leur bonheur hors d'eux-mêmes : el à l'égard du corps, ilsdépendent d'une infinité decréalures pour subsister dans leur être : ils ont besoin de la terre [tour être soutenus , de l'air pour respirer, des aliments pour suppléer au dépérissement de leurs corps, de mille secours pour se garantir de l'incommodité des saisons. Dieu au contraire est absolument indépendant ; il ne lient l'être de personne ; il n'a point besoin qu'on le lui conserve, puisqu'il existe nécessairement ; il trouve tout en luimêmé : il n'a besoin d'aucune créature ; et s'il veut bien qu'elles lui rendent quelque honneur, c'est pour leur bien et non pas pour le sien. Sa félicité est toute renfermée eu luimême, et ne dépend de rien, hors de lui. Personne ne saurait rien lui donner, parce que tout lui appartient.

Nous devons en conclure que l'indépendance n'appartient qu'à Dieu , el que cette indépendance ne pouvant appartenir à la créature , rien n'est plus injuste que le désir de l'indépendance , et qu'ainsi rien ne nous convient mieux que l'état de dépendance; que nous sommes obligés d'aimer cette dépendance, non seulement comme créatures, mais aussi comme pécheurs, puisque le premier homme s'etant perdu par le désir de l'indépendance , et ayant imprimé dans le cœur de ses enfants cette inclination malheureuse, Dieu a voulu que les hommes ne pussent guérir de cette plaie profonde qu'ils ont reçue, que par l'amour el la pratique d'une dépendance plus grande que celle à laquelle l'homme innocent aurait été obligé. Car la dépendance de l'homme avant le péché n'aurait regardé que Dieu ; il n'aurait reçu des lois que de lui , parce qu'il aurait sans peine connu sa volonté par les lumières dont son esprit était rempli ; mais 1 entendement de l'homme avant été obscurci par le péché. Dieu a voulu que sa volonté lui fût déclarée par d'autres hommes, el que l'autorité qu'il a do commander à lous les hommes fut exercée par quelques-uns de ces mêmes hommes , afin de les obliger à l'assujettissement et de dompter l'amour qu'ils ont pour l'indépendance. Il faut donc aimer cette loi de sa justice, et embrasser avec humilité toutes les dépendances qu'il nous impose . comme des remèdes convenables à noire orgueil. Mais quoique nous devions aimer à dépendre des créatures en la manière que Dieu le veut , il faut éviter d'en dépendre d'une manière que Dieu condamne. Ainsi le respect que nous devons avoir pour l'indépendance de Dieu ne nous oblige pas seulement à nous soumettre à ceux à qui il veut que nous soyons soumis .

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