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CHAPITRE III

DE L'iIOMME.

§ 1. De l'homme considéré en lui-même. — Le dernier ouvrage de Dieu dans la création du monde, fut l'homme, Dieu l'ayant tonne

DÉMONSTRATION l'\ Wi.l I M I

le dernier, comme étant la (in ée tontes les rrésluxes corporelles . afin de lui faire cou naître par Tordre même de la création, son

véritable ordre, qui est, d'étM la lin de loules les créatures corporelles, et d'avoir Dieu pour fin , de mettre au-dessous de soi tous les corps, d'être égal aux anges, et d'avoir Dieu au-dessus de .soi, d'user des créatures et de leur commander d'être soumis et d'obéir à Dieu.

L'être de l'homme consiste en un corps et une âme unis ensemble d'une manier»' incompréhensible. Cette union consiste d'une part, en ce que l'âme a le pouvoir de remuer les parties de son corps selon sa volonté : et de l'autre, en ce qu'elle a certains sentiments, certaines perceptions, certaines pensées a l'occasion des mouvements qui se passent dans le corps. Or nous ne saurions comprendre , ni comment un esprit qui n'a que des actions spirituelles , peut remuer un corps et le déplacer, ni comment les mouvements d'un corps peuvent exciter des pensées et des sentiments dans un esprit ; de sorte que ceux qui en parlent le plus raisonnablement se réduisent à dire que c'est Dieu qui remue le corps, quand l'âme veut 1? remuer ; que c'est Dieu qui imprime ces sentiments, ces perceptions et ces pensées dans l'esprit , quand le corps est remué.

Le corps de l'homme est une partie de la matière, qui a au dehors la forme que nous appelons humaine, et qui au dedans est composée de vaisseaux et de ressorts qui la rendent capable des actions et des mouvements que l'on remarque dans les hommes. L'âme est celte partie de nous-mêmes qui conçoit, qui pense, qui raisonne, qui doute, qui aime, qui désire, qui craint, qui espère, qui se réjouit, qui s'attriste, qui hait, qui recherche et qui fuit.

L'âme est spirituelle et est souvent appelée dans l'Ecriture sainte du nom d'esprit , de même que Dieu. Cette; vérité peut se prouver ainsi : c'est qu'en considérant la nature de la matière ou de la substance étendue, on n'y découvre rien qui approche de la pensée: car on n'y voit qu'une diversité de parties et une certaine figure qui peut changer par les mouvements et la transposition des parties de cette matière. Or il est inconcevable que le mouvement et la transposition des parties puissent donnera la matière, qui d'elle-même ne pense point, la capacité de penser. Ainsi, comme la matière ne pense point, ce qui pense n'est pas matière : or l'âme pense, elle n'est donc pas matière ; d'où il faut conclure que la dignité de l'homme consiste dans l'esprit et non dans le corps ; et qu'ainsi notre principal soin doit être de cultiver notre âme, et de Ini procurer la beauté et l'excellence dont elle est capable.

De ce que l'âme est spirituelle, il s'ensuit qu'elle est aussi immortelle ; et e'esl un article de foi, et en quelque sorte le fondement de toute la religion. Or la loi générale de toutes les substances spirituelles est de ne périr jamais. La matière même no périt point, et il n'y a pas présentement un atome de ma-

lien- moins qu'il n'y en avait au commencenu ni du momie. Pourquoi donc In substance spirituelle serait-elle d'une autre condition '

Pourquoi ferosraét*oa son imagination a < m revoir l'anéantissement d'une substance qui -oi-méiiM- est usai HMMcorable que la création d'une Mfcffan <• I

l.a vérité de l'immortalité de I âme est d'une grande conséquence pour le règlement de la vie; il n v a rien de plus important : car toutes nos actions et fautes nos pensées devraient prendre d- 's roules différentes, sei,,n qu'il y aurait de biens éternels à espén non ; et il est impossible de faire une àêmuwohe ê»et sens et paiement, si ce s'est par la vue de cette immortalité qui doit être notre Unique objet. Que p< nserail-on de quelqu'un qui tiendrait ce langage î Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même ; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c'est que mon corn - . que mes sens. qUe mon âme ; et celte partie même de moi-même, qui pense ce <;ue je dis. cl qui fait réflexion s ir elle-même, ne se connaît non plus que Lut le reste. Tout ce que je connais . que je dois bientôt mourir ; mais ce que j'ignore le plus, c'est cette mort même que je ne saurais éviter. Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais; et je sais seulement qu'en sortant du monde, je tombe pour jamais , ou dans le néant , ou dans les mains d'un Dieu irrité. Voilà m m étal plein de misères et d'obscurité ; et ce que j'en endûs, est que je n'ai qu'à passer ma vie sans penser à ce qui doit m'arriver, et à suivre mes inclinations sans réflexion, en taisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le malheur éternel, au cas qu'il y en ait un. Peutêtre que je pourrais trouver avec un peu de soin quelque éclaircissement à mes doutes ; mais je n'en veux pas prendre la peine, et j'aime mieux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser conduire à la mort dans l'incertitude de l'éternité de ma condition future. IVut-on concevoir un plus grand excès d'aveuglement que celui-là?

Il y a encore un aveuglement plus commun et plus prodigieux; c'est celui de ceux qui croyant leur âme immortelle, vivent néanmoins comme s'ils étaient assurés qu'elle fût mortelle ; qui sont persuadés que la mort est l'entrée d'une éternité, ou heureuse, ou malheureuse, et qui ne font rien pour se procurer l'une et pour éviter l'autre; qui demeurent même souvent dans les états ou ils savent qu'il n'y a rien à attendre pour eux qu'une éternité de supplices ; qui laissent cette grande vérité de ['immortalité de l'âme, stérile dans leur esprit , et qui se ferment les yeux pour ne pas voir les conséquences qui en naissent nécessairement.

Voici les conséquences qu'il faut tirer de l'immortalité de l'âme. Que l'âme étant, par son immortalité, capable d'un bonheur éternel ou d'une misère éternelle, les biens et les maux de la vie présente ne sont d'aucune considération par rapport à l'éternité. Que,

L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VERITES DE LA RELIGION

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tout notre soin, toute notre application doit être par conséquent de nous procurer un état heureux après la mort. Qu'il faut juger par là de tous les biens et de tous les maux de cette vie, et qu'ainsi la conduite de ceux qui ne pensent qu'à s'établir, à s'enrichir, à s'élever dans cette vie et à en goûter les plaisirs, est une conduite insensée, et qu'il n'y a d'heureux et de sages que ceux qui travaillent à acquérir les biens éternels. Que toute la vie n'est pas trop longue pour cela. Qu'il ne faut pas différer d'un moment à retrancher en nous tout ce qui peut nous y nuire. Enûn que tout ce qui est sous le soleil n'est que vanité, quand on s'y arrête et qu'on s'y attache pour en jouir.

Le seul point de l'immortalité de l'âme règle donc toute la conduite des hommes, en quelque étatqu'ils soient; car, s'ils sont assez malheureux pour douter de cette importante vérité, leur unique application doit être de s'en éclaircir et de retrancher en eux tout ce qui peut les en empêcher, comme l'oisiveté, la multitude des occupations séculières et l'application de l'âme aux choses sensibles.

§ 2. De Vétat d'innocence. — Dieu créa Adam et Eve dans un état d'innocence qui comprenait plusieurs avantages.

1° Ils eussent été exempts de la mort et de toute sorte de misères corporelles , comme des douleurs, des maladies, de la lassitude, de la faim et de la soif.

2° Ils eussent été entièrement exempts de concupiscence, qui est une pente et une inclination de l'âme vers les créatures, et particulièrement vers les plaisirs des sens, pour s'y attacher et pour en jouir, qui produit dans l'âme, lorsqu'elle est frappée de ces objets, certains désirs et certains mouvements quisonlindépendaiitsdela raison, qui la préviennent et qui causent même certains mouvements dans le corps, qui ne sont pas soumis à la volonté. Or Adam et Eve n'eussent point eu de ces désirs prévenants qui sollicitent l'âme et la portent vers les biens sensibles, et leur corps eût parfaitement obéi à leur volonté. L'homme était parfaitement exempt de concupiscence dans l'institution de sa nature, et son amour était parfaitement conforme à l'état et l'ordre des choses. Il n'avait qu'un mouvement réglé et uniforme, qui le portait vers Dieu, et n'en avait aucun vers les créatures que par rapporta Dieu. Il n'aimait point les choses corporelles, pane qu'il savait qu'il était plus noble qu'elles. Il se tenait dans le milieu où il avait été établi, assujetti à Dieu comme à son bien souverain, dominant les créatures insensibles, égal à celles qui jouissent de la raison, et les regardant non comme son bien, mais comme associées à son bonheur.

B° Ils n'étaient point, comme nous, assujettis a la nécessité de ne voir presque jamais la vérité que dans des images el par le moyen de fantômes corporels, lis la voyaient immédiatement en elle-même; car le besoin que nous avons d'images, le Sacrement», désignes corporels dans la vie présente, n'est pas de la nature de l'homme; c'est la punition de son

péché; c'est l'effet de la chute impétueuse de l'âme dans l'amour des choses sensibles; mais il n'en était pas ainsi avant le péché . l'état d'Adam et d'Eve n'était pais un état de foi, mais de contemplation.

4° Ils furent placés dans un lieu délicieux appelé le paradis terrestre, où ils eurent en abondance et sans travail pénible tout ce qui était nécessaire à la vie. 11 y avait dans ce paradis deux arbres singuliers. L'un s'appelait l'arbre de vie, destiné à rétablir l'affaiblissement où le corps fût tombé peu à peu, si sa vigueur n'eût été rétablie. L'autre s'appelait l'arbre de la science du bien et du mal, nom que Dieu lui avait donné dans la vue de ce qui arriva, parce que l'homme, mangeant du fruit de cet arbre , contre la défense de Dieu, éprouva les maux qu'il ne connaissait point, et fut privé des biens qu'il connaissait.

Ainsi Adam et Eve jouissaient d'une paix parfaite dans leur âme et dans leur corps. Ils avaient des aliments en abondance pour prévenir la faim, et l'arbre de vie pour prévenir la vieillesse. Ils ne craignaient point la mort, parce qu'ils savaient qu'il était en leur pouvoir de l'éviter. Rien n'incommodait leurs sens ; ils étaient exempts de maladies au dedans, et à couvert de tout accident qui pût les blesser au dehors. Leur corps était parfaitement sain, leurs sens dans un parfait repos ; ils n'avaient ni chaud ni froid au dehors, ni aucune passion au dedans. Rien ne résistait à leur volonté; ils avaient tout ce qu'ils désiraient, et n'avaient rien de ce qu'ils ne désiraient pas. Leurs enfants auraient joui du même bonheur. Ainsi ils n'auraient eu aucune des misères de l'enfance ; ils auraient eu dès leur naissance un parfait usage de la raison; ils auraient eu les mêmes grâces spirituelles et les mêmes avantages du corps, et auraient été transportés dans le ciel sans mourir.

§ 3. Du péché originel. — Dieu ayant mis Adam et Eve dans un jardin délicieux, leur permit de manger de tous les fruits de ce jardin, à l'exception de celui de l'arbre de la science du bien et du mal, en les menaçant de la mort, s'ils en mangeaient contre sa'défense. Le serpent, pour porter Eve à violer le commandement de Dieu, l'assura qu'elle ne mourrait point en mangeant de ce fruit, et lui persuada que Dieu le leur avait défendu par une espèce d'envie, de peur qu'en mangeant de ce fruit, ilsnedevinsse.nl comme des dieux, sachant le bien et le mal. Eve, séduite par les paroles du serpent, en mangea et en porta à son mari, qui en mangea aussi A son exemple. Elle crut le serpent plus que Dieu ; mais elle n'aurait pu tomber dans celte infidélité, si elle ne fût pas déjà tombée dans l'orgueil par le désir de sa propre excellence. Elle conçut un désir .-ini'.itieux d'être semblable à Dieu ; et ce désir l'ayant aveuglée, la rendit capable d'ajout r loi aux paroles du serpent. Ce fut aussi l'orgueil qui fut le premi r péché d'Adam; il consistait principalement dans un désir d indépendance, à vouloir être Affranchi du joug de Dieu, et à n'avoir

DÉMONSTRATIF f \ ANGÉLIQUE.

point de supérieur ni de maître. Sitôt qu'ils eurent mangé du fruit défendu , ils s'aperçurent de leur nudité et se couvrirent de feuilles de liguier. En punition de leur péché, Dieu les chassa du paradis, les condamnant à une vie misérable et laborieuse, qui se termine parla mort, et punit en particulier Eve par l'assujettissement à son mari et par les douleurs de l*enfanlement.

L'homme, par son péché, ne s'engagea pas seulement à la mort du corps et aux misères de cette vie, mais il se priva de la vie de l'âme, c'est-à-dire de la grâce, de la sainteté et de la justice. Il s'éloigna de Dieu, son entendement s'obscurcit et perdit la plupart des lumières dont il était éclairé ; il cessa de voir cl de contempler la vie éternelle en elle-même et sans voile, c'est-à-dire, qu'il fut banni de la contemplation de Dieu ; qu'il fut plongé dans les images corporelles, ce qui fut figuré par son exclusion du paradis. Sa volonté conçut un prodigieux amour de soi-même , et pour remplir le vide qu'il sentit par celte séparation d'avec Dieu , il s'engagea dans l'amour des créatures, et principalement de celles qui sont sensibles. Cet amour produisit en lui la guerre des passions ; il sentit dans son esprit et dans son corps une révolte terrible contre la raison. EnÛn sa volonté devint impuissante pour y résister, par l'attache inflexible dont elle se lia aux créatures ; ainsi il contracta une espèce de nécessité de pécher, mais une nécessité toute libre, parce qu'elle n'était autre chose qu'une volonté terme et opiniâtre de jouir des créatures et de soi-même.

L'impression de ce péché fut si grande, et le renversement qu'il fit dans Adam et Eve fut si terrible , qu'il corrompit leur nature, et troubla tout l'ordre que Dieu y avait mis ; en sorte que les enfants qu'ils eurent tirèrent d'eux un corps infecté et corrompu, qui corrompit les âmes que Dieu créa dans ces corps , et les rendit coupables devant Dieu du péché que l'on appelle originel , parce que l'âme le contracte dans le moment de son union au corps, qui est le premier moment de son être.

La certitude du péché originel est clairement établie sur 1 autorité de l'écriture de l'Ancien et du Nouveau Testament. David reconnaît qu'il a été formé dans l'iniquité, et que sa mère l'a conçu dans le péché (Ps. L, 7). Job déclare que personne n'est exempt de souillure, non pas même les enfants d'un jour (Job , XIV, k). Mais saint Paul a été particulièrement choisi de Dieu pour établir la foi du péché originel, aussi bien que celle du mystère de la grâce. C'est lui qui enseigne que nous naissons tous enfants de colère (Ephés., 11,3) : or il n'y a que le péché originel qui puisse nous rendre l'objet de la colère de Dieu. C'est lui qui dit que le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché (Rom. V, 12) ; et qu'ainsi la mort est passée dans tous les hommes, tous ayant péché dans un seul, et ensuite, que c'est par le péché d'un seul que tous les hommes sont tombés dans la condamnation (Rom. V, 16).

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C'a été la croyance de l'Eglise, comme le marquent les exorcûmei que l'on ;i toujours Cuils sur les enfants, eu bs baptisant, par où l'on proleste qu'ils sont muiv |,i puissance du «lubie. D'ailleurs la concupiscence étant un désir du péché, De peut avoir Dieu pour auleur;ct il faut, pour y résister, que l'homme soutienne une guerre contre lui-même. Ajoutez à cela le nombre effroyable de misères qui accablent les enfants d'Adam, qui ne pourraient avoir pour source que l'impuissaii' l'injustice de Dieu, si les hommes naissaient innocents.

La certitude du péché originel établie, on doit comprendre : 1* Qu'il est la véritable origine de l'état monstrueux où nous naissons, des contrariétés étonnantes que nous déi "livrons dans notre nature, de ces ténèbres profondes où notre entendement est enseveli, de cette ignorance des vérités les plus nécessaires, comme de l'immortalité de notre âme, de son vrai bien, de son origine, de son Dieu, de la véritable religion et de la voie qu'elle doit tenir: ignorance si difficile à dissiper, que la plupart des hommes y demeurent plongés toute leur vie, et non seulement des particuliers, mais des nations et des peuples entiers. 2° Qu'il est la source de ces inclinations corrompues que nous éprouvons en nous, de celte pente aux plaisirs qui nous détourne de la recherche de notre véritable bien, de cette injustice qui nous fait rapporter toutes choses à nous-mêmes, qui nous fait désirer que les autres nous aiment, nous estiment et se laissent dominer par nous. 3° Qu'il est la cause du dérèglement de notre imagination et de la révolte de nos sens , qui ne peut être naturel ; puisque c'est un désordre visible, que notre corps nous détourne de suivre ce que la raison nous dicte, que la raison ne soit pas obéie, et que notre âme soit fatiguée par des imaginations involontaires qui lui présentent des sujets de tentation et de péché. 4° Que ces maux effroyables, dont les hommes sont accablés depuis leur naissance jusqu'à leur mort, la pauvreté, les maladies, les vexations qu'ils souffrent, tant de la part des autres, que de celle des démons, ne peuvent être justes, qu'en supposant que les hommes méritent de les souflrir par le péché qu'ils tirent de leur origine. 5" Que certaines marques de grandeur qui paraissent encore dans l'homme, quelque misérable qu'il soit , donnent lieu de juger que ces misères sont des misères d'un grand seigneur déchu de son premier état. Il en est de même de cette avidité terrible de bonheur, dont l'homme est tourmenté , et qui le rend incapable d'être satisfait par tout ce qu'il y a dans le monde : avidité qui marque la capacité qu'il a de jouir de quelque chose de plus grand que toutes les créatures. 6" Que c'est le seul moyen de démêler tout Ce qui parait dérègle dans l'ordre du monde, comme l'inégalité des conditions, des richesses temporelles, des lumières mêmes et des grâces de Dieu : car le péché originel rendant tous les hommes coupables, les misères, la pauvreté, l'ignorance, la privation des,

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lumières et des grâces de Dieu, ne sont injustes en aucun de ceux qui les éprouvent, et personne n'a droit de se plaindre de ce que , Dieu, par des conseils secrets, traite plus 'favorablement les uns que les autres, par rapport à cette vie ou à l'autre. Ainsi, quoique le péché originel soit la chose du monde la plus contraire en apparence à la raison, il n'y a presque rien dans le monde qui ne le prouve , et nous ne saurions rien comprendre dans l'état du monde, qu'en le supposant.

§ 4. Des suites du péché originel. — Les peines dont Dieu punit et dans ce monde et dans l'autre le péché originel doivent nous donner une grande idée de la grandeur de ce péché; et la grandeur du péché originel doit nous donner une grande idée de la sainteté de Dieu et de ses droits sur les créaturcs, puisque sa justice condamne à des peines si terribles ceux qui blessent celle sainteté d'une manière même qui paraît si excusable. Le dessein de Dieu dans les misères dont il accable les hommes est de réprimer leur orgueil : il arrive pourtant qu'une infinité de personnes n'en tirent point cet avantage, el que leur dureté, étouffant en eux les sentiments de leurs maux, laisse agir leur vanité et leur orgueil avec autant de liberté que s'ils étaient dans l'état du monde le plus heureux. 11 faut cependant avouer que les misères dont Dieu afllige les hommes en cette vie sont mêlées de vues de miséricorde : c;ir, pour peu que l'on y fasse réflexion, on verra facilement que sans ces maux dont Dieu punit les péchés le monde ne pourrait subsister, et que ces misères mêmes sont les grands remèdes de nos misères. La mort est utile et même nécessaire pour délivrer le monde des méchants et pour récompenser les bons. Le travail est nécessaire pour occuper les hommes des nécessités de la vie, sans quoi ils ne feraient autre chose que se plonger dans toute sorte de dérèglements. Les maladies sont utiles pour avertir les hommes qu'ils sont mortels, et pour réprimer leur orgueil par le sentiment de l'impuissance où les maladies les réduisent. 11 en est de même de toutes les autres misères qui sont une suite du péché originel. Mais si elles sont utiles pour empêcher l'accroissement de la méchanceté des hommes, et pour la retenir dans quelque borne, elles sont encore plus utiles aux. gens de bien pour acquérir , pour pratiquer et conserver les vertus. Les maux de la vie font l'exercice de leur patience, la matière de leur pénitence et le remède de leur vanité ; c'est ce qui les empêche de s'attacher au monde, ce qui les en dégoûte, et ce qui les porte à désirer une autre vie ; c'est ce qui leur fait connaître la grandeur de Dieu, ce qui leur fait voir leur néant, et ce qui les humilie sous la main toute-puissante de leur juge; c'est ce qui leur fait connaître et haïr le péché qui est la cause de ces misères; c'est enfin ce qui fait l'objet de leur charité el de leur com-

"• non n i i \m III.

passion envers les autres, et de l'exercice do la plupart des vertus.

Il n'y a pas jusqu'à la concupiscence et les passions qui ne soient utiles aux gens do bien. Comme ils savent qu'il ne faut qu'une vue d'esprit, un consentement passager à la cupidité pour les rendre criminels devant Dieu, la crainte qu'ils ont qu'il ne s'en glisse dans leur cœur est un contre-poids que Dieu leur laisse pour les empêcher de s'élever et d'entrer dans un excès de confiance. Ils évitent avec soin celte vaine curiosité qui applique aux recherches inutiles qui amusent l'esprit ; ce qui les porte à renoncer volontairement à tout ce qu'il est inutile de savoir, à se priver de mille nouvelles qui occupent inutilement l'esprit et remplissent ordinairement les entreliens : car il y a quelque chose dans l'ignorance qui humilie l'esprit, et qui lui apprend ce qu'il est. Les connaissances inutiles le priventde cet avantage, et lui causent ordinairement de la vanité et de l'enflure. La connaissance des misères de l'homme, qui sont une suite du péché Originel, pouvant être d'une grande utilité, on va en parler dans une juste étendue.

§ 5. De V 'esclavage du péché.— L'esclavage commun à tous les hommes est celui qui leur convient en qualité de pécheurs. Ils sont enfermés dans le monde, comme dans une prison dont ils ne sortent que par la mort, et tout le temps qu'ils y demeurent, ils sont asservis à mille travaux, à mille fatigues , à mille nécessités incommodes. Ils sont entraînés à la mort par un torrent rapide, auquel ils ne sauraient résister. lis sont assujettis à la corruption de leur corps. Us ne disposent pas même de leur âme; et fort souvent leur esprit est occupé, malgré eux , de mille pensées fâcheuses, et leur volonté déchirée de mille désirs qu'elle ne saurait empêcher. On ne peut nier que ce ne soit là un état de servitude générale et inévitable à tous les hommes. Elle renferme les rois aussi bien que les moindres de leurs sujets ; et tout l'avantage qu'ils peuvent prétendre n'est pas d'être libres , puisqu'ils sont, aussi bien que les autres , des prisonniers que l'on entraîne à la mort, et qu'ils sont sujets aux mêmes misères de corps et d'esprit; mais c'est que, comme dans les prisons il y en a quelquefois qui commandent aux autres, Dieu les a choisis dans le nombre de ces esclaves, pour leur donner quelque autorité sur d'autres esclaves; et celte autorité n'est qu'un ministère qui ne. leur produit que de nouvelles peines et de nouvelles servitudes. S'il y en a quelquesuns qu'on puisse appeler libres dans cette servitude générale, ce sont ceux qui reconnaissant la justice de cet état s'y soumettent avec patienecet avec amour, et méritent par là, pour l'autre vie, d'être délivrés de toutes les misères de celle-ci. Mais à l'égard des méchants leur esclavage est pire, puisqu'ils sont tous en la possession du démon, qui les domine d'une manière si absolue, que saint Augustin les appelle les animaux du diable. Il les remue, et il les conduil où il veut !l [Trente qualn \

DÉMONSTRATION Ê1 tNGÊLIQl I ,

agi) sur leurs esprits et sur leur corps par .1rs Impressions i<»ut autrement fortes el elflcaces que celles par lesquelles il afflige Jbs justes, qui ne lui sont pas assujettis ; el < -'est une suite 4'uue justice secrète 3e pieu, riui assujettit les natures inférieures, comjpe celle des hommes, à telle des purs esprit», lorsqu'elles se sont laisse surmonter par eu\ . et qu'elles les ont imités dans leur désobéissance.

g t>. I)< iiijnorancc — L'homme a 1 idée i I le désir d'un bonheur souverain gravés dans le fond de sa nature, et cette idée et Cfi d.sir sont la source de tous ses autres désirs et de toutes ses actions. Mais avanl le péché celle idée n'était pas seulement générale et confuse, comme elle est à présent ; elle était distincte et particulière. H savait que ce souverain bonheur ne se trouvait que dans la possession de Dieu, c'est-à-dire, de la sagesse et de la justice éternelles ; et il désirait et aimait celte sagesse et cette justice. Le péché a effacé de son esprit et de son cœur cette connaissance distincte et cet amour particulier du souverain bien. Il ne lui en reste qu'une nolion confuse et générale, laquelle est inséparable de sa nature. Il ne saurait s'empêcher d'aimer et de chercher ce bien qu'il ne conçoit que confusément; mais il De sait où il est, ni en quoi il consiste ; et celte recherche le précipite en une infinité d'erreurs : car trouvant des biens créés , qui contentent quelque petite partie de celte avidité infinie qui le dévore, il les prend pour le bien souverain, il y rapporte ses actions, et tombe ainsi dans une infinité d'égarements criminels.

C'est en quoi consistent ces ténèbres ; et cela fait voir qu'elles sont bien différentes des ténèbres corporelles ; car les ténèbres qui dérobent les corps à nos yeux sont une simple privation de lumière , qui se corrige souvent par les autres sens , ou en s'empèchant de juger de ce qu'on ne voit pas. Mais les ténèbres spirituelles ne sont pas de simples privations de lumière; ce sont des erreurs et de fausses lumières qui portent à juger et à agir. On s'imagine connaître ce qu'on ne connaît point, et voir ce qu'on ne voit point. On croit tenir ce bien dont on a l'idée confuse , et l'on ne tient rien qui y ressemble ; et ce qui est le plus terrible , c'est qu'on ne s'en détrompe que lorsqu'il est inutile d'être détrompé. C'est L'état où l'homme a été réduit parle péché, et les rayons de sagesse et de vérité qui lui ont fait entrevoir quelques vérités au travers de ses plus épaisses ténèbres ne l'ont point délivré de ce malheur , parce qu'il ne manquait pas de les rejeter.

La cause ordinaire de ces ténèbres es! l'impureté du cœur qui n'aime pas les choses selon leur prix , et qui s'y attache . non selon qu'elles le méritent . mais selon le degré de son amour. Ainsi aimant certains objets avec une ardeur déréglée, il s'y applique trop et ne regarde dans les autres que ce qui fa\ 0rise la passion qui le domine. La vivacité avec laquelle il se porte vers l'objet de son amour fait que toutes le ■ connaissances qu'il

a des autres objets sonl faibles , otocures el

languissantes. Ainsi il tire des conséquences, non scloq la vérité des i hoses , mais selon b manière dont il les sent. Ces fauss» $ conséquences lui gprVent ensuite de principe; il les suppose bien tirées, et ne les examine plus dé nouveau ; el c'est ce qui remplit le inonde d'erreurs el de jugements faoi , qui passent ensuite d esprit eu' esprit par le commerce du l.m; âge.

On peut dire encore que toutes les | en! des hommes sont des pi nsées d enfanta . et

toute leur conduite n es! qu'une conduite d'enfants. Les plus grandes choses leur paraissent petites et les touchent peu . les i ii1 leur paraissent grandes et les touchent beaucoup. Ils voltigent de pensée en pensée, parce qu ils nepénètrent rien àfond. Ils ne < -onnaissent des choses que de légères surfaces, et n'approfondissent rien. Ils ne savent ni s'affliger, ni se rejouir, ni craindre, ni se rassurer. Ils tremblent pour des choses dé néant, et ils sont insensibles aux plus grands périls. Ils n'ont aucun sentiment quand ilsperdenlce qu'ils ont de plus précieux . et ils s'abattent quand on leur ôte ce qui leur est inutile ou même ce qui leur nuit. Ils marchent au hasard et sans lumière dans le chemin de la vie, et si Dieu ne prenait soin de les empêcher de se jeter dans des précipices . Hs b'j jetteraient à tout moment. Toutes les connaissances qu'ils ont de l'autre vie et des choses éternelles sont sombres, vacillantes, superficielles et infiniment éloignées de leur

réalité.

Nous ne saurions être délivrés de ces illusions que par la connaissance de la \ente , qui est Jésus-Christ. C'est lui qui éclaire nos esprits dans celte vie , qui les applique à certaines vérités qui doivent leur servir derègle , et les détournent de certaines peni trompeuses qui les jetteraient dans l'égarement; il les prévient, les munit, les fortifie . afin qu'ils ne soient point emportes par certaines vues qui les détourneraient du droit chemin ; il se sert de nos fautes mêmes pour nous en faire éviter de plus dangereuses : il ménage pour notre salut mutes les impressions que nous recevons ou des objets < xtérieurs ou des discours des hommes : et c'est par tous ces secours joints a s : grâce, que nous pouvons éviter les dangers infinis des ténèbres auxquelles nous sommes continuellement exposes.

§ T. De la concupiscence. — La concupiscence , qui est ce penchant vers le mal d'où dérive l'amour dérègle de soi-même et dès créatures . est un état de 1 àme contraire à <a nature, et qui la trouble, l'agite et la renverse jusque dans le fond. C'est le pèche qui a doublé l'ordre primitif, et qui a donné à l'âme ce mpUyemetfl dérègle el impétueux vers les créatures corporelles ; el cette passion est jointe à tous les autres maux de l'âme. L'effet des passions est doter à l'âme la force , ou plutôt la volonté de s'cloerà Dieu ; d'abaisser l'âme Vers la terre, el de J tenir allai bée ; de faire qu'elle ne plus se soutenir dans sa rectitude : el enfin

L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VÉRITÉS DE LA RELIGION

de lui donner la mort, en la privant de la Vie de Dieu et de l'habitation de son Esprit saint.

L'homme est si grand qu'il s'avilit en aimant pour elle-même quelque créature que ce soit. Dieu ne saurait souffrir cet amour, non qu'il ait besoin de nos hommages , ni qu'il tire aucun avantage de ce que nous lui rapportons nos actions, mais parce qu'ayant créé l'homme pour lui , et l'ayant rendu capable de son amour, c'est un désordre et une injustice que l'homme se prive lui-même de sa dignité , qu'il s'abaisse au-dessous des créatures auxquelles Dieu l'a rendu ou égal ou supérieur, et qu'il défigure , ou en tout ou en partie , l'image de Dieu , en dérobant à Dieu quelque partie de son amour. Ainsi Dieu ne condamne et ne punit les hommes que parce qu'ils se rendent misérables en se dépouillant de la dignité et des biens qu'il leur a donnés. Il ne veut que l'avantage de ses créatures , et il ne peut souffrir qu'elles y renoncent ni qu'elles se dégradent. Leur péché est de se priver du bonheur qui leur était destiné. L'homme, en péchant, n'ôte proprement rien à Dieu , mais il s'ôte Dieu à soi-même , et ce larcin est une injustice horrible et envers soi-même et envers Dieu. Ainsi le devoir et le bonheur de l'homme sont inséparables , et autant qu'il manque à l'accomplissement de son devoir il diminue autant son bonheur. C'est ce qui fait voir qu'il n'y a point de péché léger, et que les moindres péchés véniels , que nous comptons pour si peu de chose, sont d'une effroyable conséquence , puisqu'ils nous privent de quelque partie de la participation de Dieu , et que nous y préférons toujours en quelque sorte le fini à l'infini , la créature au Créateur.

11 faut pour être chrétien être exempt du règne de la concupiscence, et être assujetti au contraire au règne de Dieu par un saint amour. Mais ce levain dominant qui répand sa corruption dans le fond de l'âme elaut détruit, il en demeure néanmoins des restes , qui ne régnent pas à la vérité dans le cœur, mais qui infectent diverses actions particulières ; et ce sont les divers retours de l'amour-propre qui y produisent des mouvements d'orgueil, d'envie, de colère, de tristesse , de recherche de soi-même , et enfin les désirs des biens périssables et créés. C'est ce vieux levain qui reste dont il faut lâcher de se purifier peu à peu. Mais , pour ne pas se décourager, il faut faire état que cette purification est l'occupation de toute la vie ; (arecs restes étant comme des racines qui poussent toujours divers rejetons, il faut toujours travailler à les retrancher , autrement ils se multiplieraient d'une telle sorte, que l'âme en serait toute couverte ; et celte corruption augmenterait tellement ,, qu'elle infecterait enfin le fond du cœur. Elle s'y rendrait maltresse, elle y étoufferait toutes les bonnes semences, et elle rendrait l'âme incapable de porter aucun fruit de justice. C'est une gangrène qui s'étend, à moins

qu on

gang

n'ait soin

s;ins cesse d'en arrêter le

cours par le fer delà mortification. C'est une eau corrompue qui tend à nous infecter, a moins que nous ne travaillions à en décharger nôtre âme. C'est un poids qui nous abaisse continuellement vers la terré, à moins que nous ne fassions des efforts continuels pour nous relever. Enfin c'est le cours d'un torrent qui nous emporterait avec soi , si nous n'y résistions fortement , en nous avançant contre le fil de cette eau. Voilà la condition avec laquelle Dieu veut que nous vivions en ce monde. C'est l'ouvrage qu'il nous impose. Sitôt qu'on aperçoit quelques effets de cet amour corrompu des créatures , il faut incontinent s'armer de la mortification pour le détruire. C'est ce qui rend la vie chrétienne une vie de mort , parce qu'il faut continuellement y mourir à la concupiscence et à ses désirs, en leur retranchant leur nourriture qui est la jouissance de leurs objets. On doit accepter tous les moyens que Dieu donne pour l'affaiblir, qui consistent principalement dans les maux qu'il envoie , et qu'on doit recevoir de sa main avec un esprit d'humilité et de pénitence. On doit se regarder comme méritant d'être privé de toutes les créatures , et veiller particulièrement à ne pas abuser de la grâce que Dieu fait d'en accorder encore l'usage pendant le temps de cette vie. Enfin on doit vivre dans l'état d'une profonde humiliation devant Dieu , puisque quelques grâces qu'on puisse recevoir de sa bo te , on a toujours en ce monde la qualité d'enfant d'Adam qui assujettit à la mort du corps , et qui pourrait même attirer cel'c de l'âme , si Dieu ne l'en préservait par une miséricorde toute gratuite.

§ 8. Des misères extérieures de la vie. — Le comble de la misère , c'est d'être misérable et de n'être point louché de sa misère. Cependant ce comble de misère fait l'état commun des hommes , et presque rien ne leur convient plus généralement que d'être tout ensemble accablés de maux et insensibles à ces maux qui les accablent.

Cette insensibilité ne vient point en eux du mépris qu'ils font des misères de la vie : elle vient de leur aveuglement et de l'emportement de leurs passions. Car voici de quelle manière ils se procurent le repos dont ils semblent quelquefois jouir. Premièrement , à l'égard des maiix passés , ils n'y pensent plus ; ils comptent pour peu de chose tous les maux futures , et se délivrent de la crainte qu'ils pourraient en avoir ou par des espérances téméraires , ou simplement en n'y pensant point. Ils ne connaissent point du tout la plus grande partie de leurs maint spirituels, et ils font peu de réflexion sur ceux qu'ils connaissent. Leur amour propre éloigne de leur vue la plupart des objets qui pourraient faire impression sur leur esprit ; et par ce moyen ils deviennent capables dé jouir de quelques-uns des objets de leurs passions, qu'ils ne voient qu'à demi , et dont ils ne considèrent point les funestes suites ; et c'est là ce qu'on appelle repos et joie dans le monde.

Avec tous ces misérables soulagements

DÉMONSTRATION ÈVANGÉL1Q1 I.

que icur aveuglement ou Leurs passions leur procurent . ils ne laissent pas il être souvent accablés de tristesse et de chagrin , parce qu'il v a une infinité de maux dans la rie, «pi'ils ne sauraient s'empécber de voir et de sentir; mais il \ a cette différence entre leurs biens et leurs maux, que leurs biens ne paraissent tels que par l'erreur de leur imagi nalion , et que leurs maux ont d'ordinaire beaucoup plus de réalité qu'ils n'en connaissent.

Si celle ignorance où ils sont de la plupart de leurs misères n'avait point de mauvais effets, peut-être serait-on tenté de la regarder comme-une espèce de bien ; mais il s'en faut beaucoup que cela ne soit. Celle fausse idée qu'ils ont des biens et des maux de celle vie entretient leurs attaches, nourrit leurs liassions et les empêche de penser à eux ; et ainsi rien n'est plus important que de les en bien détromper , et de les porter à ne pas se dissimuler les misères réelles et effectives de la vie humaine. On ne finirait point si on voulait représenter ici toutes ces misères : une image raccourcie suffira. Regardez les enfants, et considérez de combien de maux ils sont accablés; par combien de vanités, d'erreurs et de terreurs ils croissent en âge. Quoique l'on soit accoutumé de regarder leur état sans horreur , parce qu'on suppose qu'ils en sortiront, il est pourtant tel, qu'il n'y a point d'homme sage qui n'aimât mieux mourir que d'être réduit à la faiblesse, à l'ignorance , à l'imbécillité d'esprit et de corps que l'on voit dans les enfants. Ainsi nous commençons tous la vie par un étal que nous jugeons pire que la mort, et cet état misérable fait une partie considérable de notre vie. Il est vrai que la raison se développant peu à peu, l'on soit de quelques-unes des faiblesses de l'enfance par le moyen de l'instruction ; mais cela ne se fait pas sans beaucoup de peines et de douleurs. Combien faut-il de menaces et de châtiments pour retenir les enfants dans le devoir et les former à quelque chose d'utile? Et combien peu avec tout cela réussit-on à l'égard du plus grand nombre? Le torrent de la corruption naturelle en emporte la plupart , et l'obscurcissement de l'esprit n'empêche-t-il pas une grande partie des autres de comprendre ce qu'on voudrait leur montrer? C'est une misère que de demeurer dans l'ignorance et dans la brutalité qu'on tire de sa naissance ; et c'est une autre misère que d'en sortir par des moyens si laborieux et si pénibles.

Le seul avantage des enfants est d'être malheureux sans le savoir et sans discerner leurs maux, si cela peut se nommeravantage; et cela même leur est ôté par l'accroissement de l'âge, qui, leur donnant un sentiment plus distinct cl plus net de leurs inclinations , les rend aussi plus misérables , parce qu'ils sont toujours privés de la plus grande partie de ce qu'ils désirent. On voudrait ne point mourir, n'avoir aucune peine de corps el d'esprit, n'être point trompe ; cependant On est expose à toute heure à la mort . aux douleurs et aux erreurs A combien de psi no*

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el de mîsèri s i homme n'est-il pas exposé dans '<• monde depuis le pé< hé ' Il i si \ rai c;ue toutes ces misères peuvent lui servir d'en r-

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là L'état naturel de l'homme, c'est une suite de son péché; et comme il faut souhaiter h destruction du péché il faut aussi souhaiter (elle (le ses suites, (.est un état de guerre el de combat <|ui ne nous permet de jouir (I aucune paix. Cependant il est jusle de tendre â celte paix que le pèche a troublée. L'état de guerre ne peut être ni naturel ni éternel : car tout tend à la paix. Lu un mot i! est légitime et conforme à l'ordre de Dieu el à sa loi éternelle de désirer de jouir de lui sans aucune peine el sans aucun trouble de corps el d'esprit , puisque c'csl à quoi il a destiné l'homme, qui ne peut être que misérable hors de cet ordre, dans lequel et pour lequel il a été créé.

S 9. Des nécessités de la vie. — Il est élrange que les hommes puissent s'appuyer sur leur vie , comme sur quelque chose de solide , eux qui ont des avertissements si sensibles et si continuels de son instabilité. Je ne parle pas de la mort de leurs semblables , qu'ils voient à tous moments disparaître à leurs veux . el qui sonl autant de voix qui crient qu'ils sont mortels et qu'il faudra bientôt en faire autant. Je ne parle pas non plus des maladies i ktraordinaires , qui sont comme des coups de fouet, pour les tirer de leur assoupissement, el pour les averlir de penser à mourir. Je parle de la nécessité où ils sont de soutenir tous les jours la défaillance de leur corps par le boire et par le manger. Qu'y a-t-il de plus capable de leur faire sentir leur faiblesse que de les convaincre, par ce besoin continuel, de la destruction continuelle de leur corps , qu'ils tâchent de réparer et de soutenir contre l'impétuosité du torrent du monde qui les entraine à la mort? Car la faim cl la soif sont proprement des maladies mortelles. Les causes en sont incurables ; et si l'on eu arrête l'effet pour quelque temps , elles l'emportent enfin sur tous les remèdes.

Qu'on laisse le plus grand esprit du monde deux jours sans manger, le voilà languissant, presque sans action et sans pensées, el uniquement occupé du sentiment de sa faiblesse etde sa défaillance. Il lui faut nécessairement de la nourriture pour faire agir les ressorts de son cerveau , sans quoi l'âme ne peut rien. Ou y a-t-il de plus humiliant que celle nécessité? £t encore n'est-ce pas la plus fâcheuse, parce qu'elle n'est pas la plus difficile à satisfaire : celle du dormir l'est bien autrement. Pour \ i\ re, il faut mourir Ions les jours, en cessant de penser el d'agir raisonnablement , et en se laissant tomber dans on état où l'homme n'est presque plus'dislingoé des bêtes ; et cetélal où nous ne vivons point, emporte une grande partie de notre vie. Il en est de même de quantité d'autres neies sites.

il faut souffrir ces né< essités . puisque Dieu

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nous y assujettit. Mais il serait bien raisonnable au moins de les regarder comme des marques de noire faiblesse , puisque c'est en partie pour avertir l'homme de sa bassesse qu'il plaît à Dieu de le réduire ainsi tous les jours à l'état et à la condition des bétes. Cependant le dérèglement des hommes est tel , qu'ils changent en sujets de vanité ce qui devrait les humilier le plus.

§ 10. Des maux de la vie. — Tous les maux de cetle vie étant des suites du péché de l'homme, des marques de notre condamnalion et des exécutions de l'arrêt qui nous a exclus de notre première félicité, doivent nous remettre dans l'esprit ces grands sujets de douleur et d'affliction. Tout ce qui fait souvenir un roi dépouillé de sa première grandeur le touche et l'afflige vivement. Tous les maux sont de plus des portions de ce calice de fiel et d'amertume que la justice de Dieu a destiné à tous les pécheurs de la terre, et qu'il fera boire tout entier dans l'autre vie aux réprouvés qui n'auront pas profilé de ce qu'il leur en a fait éprouver dans celle-ci : ce sont des avant-coureurs de celte effroyable colère de Dieu qui éclatera contre eux. Si les maux sont grands , ils font voir combien l'homme est misérable : s'ils sont petits, ils font connaître combien l'homme csl faible; et de l'une el de L'antre manière il est digne de compassion. Le peu de fermeté de l'âme , qui est ébranlée de ces coups, nous met notre faiblesse devant les yeux. On voit dans tous les maux des autres ce que nous sommes, ce que nous méritons , de quoi nous sommes menacés.

Mais un chrétien regarde tout autrement les maux el les souffrances de cetle vie. Sitôt que la volonté de Dieu lui est manifestée, il approuve et il reçoit avec actions de grâces cette mesure de souffrances qu'il lui destine, comme la voie de son salut, en le rendant conforme à Jésus-Christ ; et quand il n'espérerait aucune consolation dans cette vie, et que les maux y seraient continuels jusqu'à la mort, dès là que Jésus-Christ promet que tous ces maux seront changés dans l'autre vie en une joie qui ne finira jamais , il n'hésite pas à prendre le parti de les souffrir avec patience et même avec joie. Car qu'est-ce que la durée des maux d'une vie en comparaison de l'éternité? C'est infiniment moins, à proportion, qu'une minute comparée à toute la vie. Cependant qui ferait difficulté de souffrir un petit mal durant une minute pour acquérir des biens temporels pour loulc sa vie? Souvent il faut les quitter dès qu'on commence de les posséder. La plupart même n'y arrivent jamais ; cl cependant presque personne ne refuse de tenter d'y arriver et d'en prendre le hasard ; il se trouve au contraire très-peu de personnes qui veulent sincèrement s'exposer aux petites peines (jni sont jointes à l'acquisition des biens éternels.

g 11. Du travail. — U faut regarder le travail comme une pénitence que Dieu a imposée à l'homme, el dont personne n'est dispensé. On doit y apporter des dispositions qui peu-

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