ESPRIT DE NICOLE SUR LES
pas moins grand que celui dont on le reprend, et de se défendre par là. 11 y a mille adresses pour se justifier dans ses défauts, qui sont toutes dangereuses et contagieuses. Celle de faire envisager le vice opposé en est une ; c'en est une autre de faire regarder comme des anges les personnes exemptes de ce défaut, afin qu'il ne paraisse pas fort étrange qu'on n'ait pas une vertu angélique ; c'en est une autre de remarquer divers défauts dans ceux, ou qui nous reprennent, ou qui ont la vertu que nous n'avons pas, afin qu'avec notre défaut ils n'aient aucun avantage sur nous. La fin de l'amour-propre, quand il se défend, n'est pas tant que son défaut ne paraisse pas que d'en éviter l'humiliation. Or il lui est indifférent pour cela, ou de soutenir ce défaut qu'on lui reproche, comme n'étant pas un défaut, ou d'en faire voir d'aussi grands dans les autres ; car par l'un et par l'autre on évite de paraître au-dessous d'eux.
§ 6. Du luxe et de la vanité. — Le luxe et la vanité ont pour objet les habits, les ornements, les frisures, les parures et autres inventions destinées à relever l'extérieur , ce qui renferme plusieurs péchés. Le luxe renferme essentiellement un mauvais usage des biens de Dieu, contraire à l'intention pour laquelle il nous les a accordés : car Dieu, en nous donnant les biens de la terre et en faisant les uns riches et les autres pauvres, n'a point eu le dessein que nous employassions ces biens à satisfaire notre vanité, mais que nous enlisassions pour notre nécessité et pour soulager les besoins des autres. Il nous a donné ces biens pour racheter nos péchés de ce que nous aurons de superflu, et non pour les augmenter. Le luxe est presque toujours joint avec la vanité et la complaisance dans l'estime des hommes ; car on ne se porte au luxe que parce qu'on sait qu'il imprime dans les autres une image de grandeur et de richesses, qu'il relève la beauté du corps et qu'il attire la considération et l'amour des hommes : or se plaire dans ces jugements des hommes, c'est proprement ce qu'on appelle vanité. Le luxe est joint avec l'orgueil, parce que l'âme s'élève d'ordinaire intérieurement, à proportion qu'elle voit qu'elle surpasse les autres par des avantages extérieurs. Il est joint aussi avec l'oubli de soi-même; car, pour se plaire dans la magnificence de ses habits, il faut oublier que ces mêmes habits sont la marque de notre péché, et par conséquent qu'ils devraient nous être un grand sujet de confusion : il faut avoir oublié ses misères et ses dangers , être sorti de soi-même , et ne plus se regarder que par le dehors. Le luxe e>l encore joint ordinairement avec la durelé envers les pauvres et avec le violement il • l'ordre de la charité, puisqu'on s'y abandonnant on préfère les vains ornements à la santé , à la vie, et souvent au salut du prochain, Il est aussi joint avec la négligence de son salut; car il ne peut se faire que celui qui a soin de son âme et qui en estima la beauté puisse s'appliquer à orner son corps