‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 275 sur 305 · VÉRITÉS DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

VÉRITÉS DE LA RELIGION

De plus il est joint avec le scandale; car le luxe est un péché contagieux, puisqu'il porte ceux qui en sont spectateurs aie désirer et à l'imiter; et une femme mondaine, par exemple, qui aura inventé quelque ajustement se fera suivre et imiter par une infinité d'autres femmes , parce qu'elles ne pourront souffrir qu'elle ait quelque avantage sur elles.

Les chrétiens devraient tous être des prédicateurs de l'humilité dans toutes leurs actions. Cependant on peut dire que par le luxe ils deviennent prédicateurs de l'orgueil, parce qu'ils l'inspirent par tout leur extérieur, et des prédicateurs d'autant plus dangereux , qu'ils agissent sur l'âme par celui des sens dont les impressions sont les plus vives et les plus efficaces , qui est le sens de la vue, et qu'ils agissent à toute heure, puisque le spectacle du luxe est exposé continuellement aux yeux.

Rien n'est plus dangereux dans le monde que les mauvaises coutumes, et surtout celles du luxe : elles forcent en quelque sorte les personnes les plus modérées à les imiter, pour ne pas paraître dissemblables aux autres, pour ne pas leur céder, et pour ne pas s'attirer leur mépris ou leurs moqueries. On s'en fait, pour ainsi dire, une loi ; et cette loi engage les uns à chercher avidement les richesses , souvent même par de mauvais moyens ; les autres à ruiner leur famille ; les autres enfin à retrancher leurs aumônes , pour pouvoir soutenir ce luxe et la dépense où il engage. Or tous ceux qui pratiquent le luxe contribuent à ces scandales, puisqu'ils contribuent tous à entretenir cette mauvaise coutume qui les produit.

La règle qu'on doit suivre sur ce sujet , c'est de s'éloigner du luxe autant qu'on le peut, sans tomber dans le ridicule ; et l'on doit se régler sur cela dans chaque condition sur les personnes qui sont les plus modestes. 11 est même juste que comme ceux qui sont possédés de la passion du luxe l'ont des efforts continuels pour surpasser les autres en magnificence et ne se contentent pas toujours de suivre ce qui est établi , île même les personnes de piété fassent aussi des efforts de modestie pour tâcher de porter l'éloigncment du luxe le plus loin que la coutume des personnes modestes ne semble lo leur permettre :car il y a souvent plus d'imagination que d'autre chose dans cette crainte du ridicule dont on prend le prétexte; et pour l'ordinaire les personnes raisonnables ne font qu'en estimer davantage celles qui méprisent le plus le luxe et qui n'en suivent pas les usages. Un cœur qui aime la pureté , la modestie, l'humililé, (|ui craintec qu'il faut craindre pour soi et pour le prochain, n'aura pas la moindre, difficulté sur tout cela; et il ne faudrait, pour détourner les femmes de ce luxe et de ce faste dont elles se font une espèce de nécessité et qu'elles prétendent autoriser par la coutume , que les faire ressouvenir de ce dont elles ont fait profession dans leur baptême, qui est leur vocation. Il faut leur demander comment elles accor-

lient ce! appareil d'orgueil el de vanité ayee le renoncement public el solennel qu'elles ont fait aux pompes du monde.

Lorsqu'une chose est raine cl superflue en elle-même, qu'elle est née du dérèglement des hommes, et qu'elle est telle que si nous pouvions réformer le monde , nous serions obligés de la bannir, il ne suffît pas, pour en user licitement, qu'elle ne soit pas au-dessus (le notre condition, niais il faut de plus que notre condition nous y oblige. C*esl par cette règle que l'on doit décider la plupart des questions que l'on peut faire sur les habits des femmes : car, comme tous ces habits sont vains d'eux-mêmes, nés de la vanité , el que si toutes les femmes étaient chrétiennes, comme elles devraient l'être , elles seraient obligées de s'habiller autrement, il est nécessaire qu'une femme qui ne veut pas se tromper descende jusqu'au dernier degré de rabaissement que sa condition peut lui permettre, et qu'elle rejette tous les ornements que sa condition souffre qu'elle rejette sans trop scandaliser le monde.

On peut fortifier ce qui vient d'être dit sur le luxe et la vanité par ces considérations : Qu'on ne peut allier le luxe avec l'esprit de pénitence. La pénitence consiste à punir ses dérèglements ; ainsi , comme c'est un des principaux dérèglements que cet amour des ornements, on n'est point pénitent, tant qu'on ne s'en prive pas. Qu'on ne sautait être chrétien sans haïr son corps, ou comme souillé par des actions criminelles, ou comme infecté par la concupiscence : or comment peut-on croire qu'on hait son corps en même temps qu'on travaille à l'orner et à l'embellir ? Qu'on doit se représenter quelle est l'origine el la fin de ce corps qu'on prend tant de soin d'orner ; qu'on doit penser que ces habits et ces ornements ne sont que les haillons du diable; car le démon, en dépouillant l'homme du vêtement incorruptible de la justice dont il était intérieurement orné dans l'état d'innocence, lui a inspiré une passion aveugle pour ces ornements extérieurs qui ne font que couvrir sa misère , mais qui ne sauraient la guérir. Ainsi aimer les parures et la magnificence dans les habits, c'est seconder les desseins du diable , c'est se plaire dans son propre malheur, c'est se livrer à l'illusion.

S 7. De l'amour des richesses. — Nous ne connaissons pas seulement les objets de nos passions , mais nous concevons aussi les mouvements qu'ils excitent dans les autres . et l'idée qu'ils en ont se communiquant à nous, nous nous accoutumons à regarder ces objets, non par notre propre impression , mais par cette impression commune; et nous ressentons ensuite des mouvements que nous n'aurions point eus si l'objet seul avait agi sur nous. Il en est ainsi des richesses : la concupiscence les approche de nous, et nous les fait sentir vivement, el la Vivacité de ce sentiment, jointe à l'ardeur que nobs apercevons dans les autres pour ces biens, augmente infiniment l'idée que nous en avons. Nous n'en jugeons plus parleur

prix véritable, mais par ce prix qu'ils ont

dans l'opinion des hommes. Ainsi l'excitant

les uns et les autres a les aimer et a \r- COUce voir grands et estimables, ils rempli premièrement tout notre esprit ci ensuite

loul notre cœur.

li n'est permis à personne de jouir d

lures, ni de les aimer. La po i des

richesses ne peut être regardée comme un bien et un avantage pour ceux qui les ont. C'est au contraire un liés -grand d pour eux el un grand obstacle à leur salut. 11 ne leur est pas permis de les aimer pendant il est difficile de ne pas les aimer quand on les a. On se fait des n pour en justifier la jouissance , et souvent même on ne pense pas à ciiercherdes raisons pour l'excuser, el l'on croit qu'il suffit d'avoir du bien pour le dépenser à ce que l'un veut. Mais tout cela n'est qu'une pure illusion. Dieu ne rend personne maître de son Superflu , parce qu'il ne peul permettre à personne de jouir des créatures pour • menus. Il ne reconnaît point ces nécessités imaginaires qui n'ont leur source que dans la vanité et la curiosité ou dans l'amour du plaisir. Les riches n ont donc aucun avantage réel au-dessus des pauvres par la possession de leurs biens. Ils ne les ont reçus que pour en faire part à ceux qui eu ont besoin; et les pauvres qui en sont destitués ne sont privés d'aucune chose vraiment nécessaire : moins ils usent des biens du monde, plus il leur est facile de ne plus les aimer.

Le cœur d'un avare sent un penchant continuel du côté du gain: les moyens qu'on lui en donne y entrent toujours sans résistance ; ils sont toujours reçus avec une joie sincère, sans opposition et sans partage ; il ne faut point de ménagement ni de tempérament étudiés pour les faire agréer. Toute personne est bien venue à les proposer, amis, ennemis, familiers, étrangers, inférieurs, égaux, supérieurs; et bien loin qu'il conçoive de l'aigreur contre ceux qui lui font quelque ouverture pour augmenter son bien, ce serait un moyen certain de l'adoucir s'il était aigri contre eux. 11 ne s'amuse point à chercher des raisons pour rejeter ses av is •. il n'en prend jamais sujet d'examiner les défauts de ceux qui les donnent. H ne pointillé point sur les manières, sur l'air, sur les intentions. Il cherche uniquement à s'éclaircir de la v crité de ce qu'on lui dit , et , l'examinant de bonne foi. il ne craint rien que de s'\ tromper : ce qui doit donner une grande horreur de l'attache aux richesses, qui devenant maîtresse du cœur, exclut nécessairement du salut.

11 est donc important de considérer que non seulement nous n'avons aucun droit réel sur les biens du monde, parce qu'étant toujours essentiellement à Dieu, ils ne peuvent jamais appartenir aux créatures, mais nous sommes aussi bornes par les lois de Dieu dans l'usage de ces biens : car il ne faut pas S'imaginer que Dieu nous les donne pour en disposer comme nous voudrons. Il est

L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VERITES DE LA RELIGION

Irop juste pour en avoir fait une distribution s,i inégale. Ces biens étant destinés par sa providence à la subsistance des hommes, il n'en donne à quelques-uns plus qu'il ne leur en faut que pour les distribuer aux autres. Un riche, comme riche, n'est donc qu'un simple dispensateur des biens de Dieu; et dans cette dispensation même il ne lui est point permis de se conduire simplement par ses caprices et par ses fantaisies. Il faut qu'il ait égard aux. nécessités du prochain , aux engagements de la providence, et en un mot à l'ordre de la charité. Voilà la condition des riches, et ce qui leur est prescrit, non par des lois temporelles qui peuvent changer, mais par des lois fixes, invariables et éternelles. Dieu veut qu'au lieu d'employer leurs richesses en des dépenses de faste et de vanité, à la recherche des plaisirs, et enfin à des superlluilés, ils en fassent des œuvres de charité qui leur acquièrent des défenseurs dans l'autre vie.

§ 8. Delà vie sensuelle et de l'impudicité. — Il n'est pas étrange que l'apôtre saint Paul (Ephés. V, 3) ordonne qu'on n'entende point parler parmi les chrétiens de fornication, ni d'impureté : car limage même de ces vices est contagieuse, et l'esprit, en s'accoutumant à les voir et à en parler, en perd insensiblement l'horreur, et se dispose à les regarder avec complaisance. Il ne faut donc jamais parler de ces vices que par nécessité; et il ne faut même le faire qu'en les couvrant et les noircissant d'une manière qui en imprime de l'aversion : ce qui ne condamne pas seulement les entretiens trop libres, où l'image de ces vices pourrait entrer d'une manière enjouée, mais encore les pièces qui les représentent et les livres qui contiennent de ces sortes de discours. On a beau dire que les vices y sont toujours condamnés: on aurait beau même rétablir dans les tragédies l'usage des chœurs qui étaient destinnés à donner de l'aversion des vices et à inspirer les maximes de la vertu, il suffit que dans le corps de la pièce ou du livre ces vices soient représentés d'une manière qui n'en donne pas d'horreur. L'impression qu'ils font sur l'imagination étant vive et prompte, n'attend pas les remèdes lents que l'auteur croit y apporter dans des discours séparés ou dans la conclusion de la pièce. On ne peut nier qu'en attendant ce remède on n'ait parlé de ce» vices d'une manière qui a donné lieu de les voir avec plaisir.

La recherche des plaisirs des sens, loin d'être le bien du corps, est au contraire sa m ladie. 11 ne faut pas entendre par ce corps la matière dont nous sommes composés, qui demeure toujours insensible; mais il faut entendre l'âme, qui s'applique au corps, cl en oui résident les sentiments que nous attribuons au corps. C'est cette application de l'âme au corps qui fait la vie de la chair, quand elle met son plaisir et sa joie à recevoir ce» impressions et qu'elle ne les reçoit p is seulement par nécessité, mais qu'elle les recherche pour le plaisir qu'elle y trouve, qu'elle les aime, qu'elle s'y plaît et qu'elle

en fait son bonheur. C'est ce qu'on appelle la vie des sens; et celte vie est, non le bien de l'âme, mais sa maladie, parce qu'étant créée pour aimer Dieu et pour en jouir, c'est un effroyable avilissement pour elle et un horrible désordre qu'elle veuille jouir de ses sens : car elle ne peut pas faire l'un et l'autre, ni jouir de Dieu cl des créatures corporelles tout ensemble. Dieu mérite toul son amour; il est seul capable de la satisfaire. Ce qu'elle en donne aux créatures elle l'ôte donc à Dieu, et elle commet une double injustice envers Dieu en lui ravissant ce qu'elle lui doit, et envers soi-même en se privant de son bonheur et en se rendant par là misérable contre l'ordre et la volonté de Dieu.

La pente au plaisir du corps et la vie sensuelle étant donc la maladie de l'âme et du corps, ce que nous lui devons n'est pas d'aigrir et d'augmenter cette maladie, c'est au contraire de la guérir par des remèdes convenables. Or elle s'aigrit en suivant celte pente et ces désirs corrompus : on y remédie au contraire par la mortification et la privation des plaisirs. Ainsi tant s'en faut qu'on soit obligé ds se procurer les satisfactions des sens, qu'on est obligé de se les refuser, parce qu'on est obligé de se guérir. Que dirait-on d'une personne à qui on aurait confié le soin d'un malade, et qui lui accorderait tout ce qui peut augmenter son mal, et ne lui ferait prendre aucun remède pour le soulager? On dirait que celte personne serait injuste cl cruelle. Or nous commettons cette injustice, et nous exerçons celte cruauté envers nous-mêmes , quand nous n'avons pas soin de mortifier nos sens, et que nous leur accordons ce qu'ils nous demandent. Ainsi la mortification et la privation des plaisirs illicites sont un devoir de justice.

Un homme intempérant est injuste envers soi-même, quand il ne se prive pas des plaisirs illicites par la mortification et par lo jeûne, et l'on est de même injuste envers soi-même quand on se permet tous les plaisirs licites où notre inclination nous porte. Car ils ne sont licites qu'autant qu'ils sont nécessaires ; et dès lors qu'ils ne sont plus nécessaires, c'est un devoir de s'en abstenir. On se doit la mortification et la privation des plaisirs, comme on se doit une médecine ou un autre remède; et on est aussi injuste en ne les pratiquant pas que si on laissait dévorer son corps par une gangrène dangereuse, faute d'y apporter les remèdes nécessaires. Les vrais ennemis de leur corps et qui le traitent non seulement avec injustice, mais avec inhumanité, sont ceux qui le flattent et qui le caressent, et qui suivent l'inclination qu'ils ont de jouir des plaisirs. Car quelle plus grande cruauté et quel procédé plus digne d'ennemis envenimes que d'empoisonner sans cesse leur propre corps, et de lui préparer sans cesse des tourments infinis et éternels ? C'est néanmoins l'unique occupation des voluptueux et de ceux qui passent leur vie dans la recherche des plaisirs

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