‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 276 sur 305 · MIS · texte numérisé non relu

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du monde et dans la fuite des mortification! et dos austérités.

ions ceux dont le plaisir est la passion dominante( le regardant par là comme Ifiir dernière fin, regardent par conséquent les souffrances et la pénitence de ta lie fie comme le souverain mal. Ils sont donc ennemis de la croix de Jésus-Christ ; il-- haïssent et rejettent la \ ie dont il nous a montre l'exemple ; ils aiment les péchés qu'il a \ouln expier par sa mort ; ils crucifient encore une lois Jésus-Christ, en renouvelant ee qu'il a voulu détruire par sa croix. Il ne faut, pour être coupable de tous ces crimes, qu'aimer les plaisirs, être un homme de bonne chère et de divertissement, donner à ses sens ce qu'ils désirent, en un mot mener la vie que mènent dans ce monde un grand nombre d'hommes et de femmes, cl que presque tout le monde voudrait y mener; une vie de parties de festins, de jeux, de spectacles; une vie occupée ou de préparation aux plaisirs ou des plaisirs mêmes, et, ce qui est pire, des plaisirs de la chair qui sont si sales et si honteux. Il arrive alors qu'en suivant la chair on tombe dans la tribulation de la chair.

11 faut donc nécessairement ou crucifier sa chair, ou être crucifié par sa chair ; la faire souffrir, ou souffrir pour elle, c'est-àdire qu'il faut par nécessité mortifier ses passions, ou être tourmenté par ses passions, qui sont d'autant plus vives, qu'on les aura moins mortifiées. Or il vaut incomparablement mieux faire souffrir sa chair et la crucifier en cette vie que de ressentir toutes les peines qu'elle cause dès celle vie même à ceux qui se laissent dominer par elle; et comme il est impossible que la justice de Dieu souffre qu'une injuste passion soit satisfaite, la fin de celle vie criminelle sera l'éternelle privation de ce que l'on aura aimé criminellement : car, comme dit l'Apôtre, aucun impudique ne sera héritier du royaume de Dieu (kplics. Y, 5). Si cela est, que dire de ces femmes et de ces filles qui laissent voir quelque partie de leur corps à nu, comme la gorge, le sein, les épaules, les bras? Qu'elles sont dans un élat de péché mortel, soit par leur mauvaise disposition, soit par l'occasion qu'elles donnent aux autres de pécher mortellement. Or les maui lis désirs que ces nudités excitent en une infinité d'hommes sont des péchés mortels quand on y consent; ce qui arrive très-souvent. Donc celles qui en sont cause commettent un péché mortel, et s'exposent à se damner. 11 y en a qui tiennent une espèce de milieu entre la modestie chrétienne el l'immodestie du siècle; mais ces femmes ou filles voudraient bien accorder Dieu avec le diable, en donnant quelque chose à l'un et à l'autre; mais dans la vérité elles ne contentent que le diable. Tant qu'il y a du danger elles sont obligées de l'éviter. 11 est certain qu'il y a du danger dans ces demi-nudités, tant par elles-mêmes que parles effets qu'elles produisent dans l'imagination des personnes corrompues par la curiosité qu'elles exci-

lent, et enfin parles .|, jjrs < nminels qu'elles foui naître.

S 9. De l'intempérance daru le boire et h manger. — Il est bon de se convaincre que Dieu ne nous accordant tontes les choses de cette vie que pour la nécessité, quiconque

en use pour son plaisir et sans nécessité, abuse des dons de |)ieu. ei usurpe ce qui ne lui appartient point. 11 et injuste envers Dieu, puisqu'il ravit ce qui ne lui a point été donné, et qu'il s'en sert contre son intention. Ainsi on ne peut apporter trop d soin à diminuer ses nécessités ; à ne s imaginer pas facilement que des soulagements corporels soient absolument nécessaires, et rctrancher ainsi tous les besoins d'imagination et de passion : car la plupart du temps les nécessités cessent quand les passions sont surmontées; à résister aux nécessités nouvelles, en ne s'assujettissant pas facilement à de nouvelles délicatesses; à s'accoutumer peu à peu à se pisser de ce qui paraissait nécessaire, et à mépriser les petites incommodités (un' naissent de ces privations.

Cela posé, il faut en conclure qu'il n'est jamais permis de manger pour la seule volupté, et qu'il faut diminuer, autant qu'où peut, les nécessités qu'on a contractées de divers besoins à l'égard du manger el du boire.

Nous n'avons pas seulement besoin des aliments, mais aussi du goût des aliments; et il faut éviter les dégoûts , parce que ce sont des espèces de maladies qui ont leur danger. Ainsi on ne peut pas absolument se priver du plaisir que la nature trouve à manger et à boire : mais on peut le diminuer autant qu'elle peut le souffrir, évitant les assaisonnements recherches les viandes chères, les vins exquis et les liqueurs, et en se contentant des plus simples et des plus communes. 11 faut lâcher que la nourriture que l'on prend soit propre à entretenir la santé du corps, à le rendre propre à seconder l'esprit el à le tenir dans la soumission où il doit être. Ainsi on pèche contre cette règle, en incommodant sa santé par le boire et par le manger, ou en appesantissant son corps et son esprit par une nourriture trop abondante, qui rend l'âme grossière, charnelle el animale; en fortifiant la révolte de la chair contre l'esprit par la bonne chère et surtout par l'excès du vin.

On (lèche souvent dans la recherche de la bonne chère, même sans excès dans la quantité : on pèche par l'avidité trop grande pour les choses les plus simples; on pèche par la singularité, lorsque sans raison on ne veut pas s'assujettir à la règle commune du lieu où l'on est ; on pèche par empressement, en avançant et déréglant l'heure commune de ses repas; on pèche enfin en mange int beaucoup, surtout lorsque cela vient d'une mauvaise habitude : oc ence cas. comme cette habitude est un effet d intempérance, on doi| trav ailler à s'en corriger.

Il v a de l'intempérance à parler et à faire un sujel d'entretien du goût et de la bontd des viandes cl du vin. de se plaindre de ce

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que l'on sert, au lieu de souffrir sans murmures les petits défauts qui arrivent dans la manière d'apprêter les choses. C'est un grand abus de manger et de boire sans nécessité, par complaisance; ainsi il faut s'en dispenser tant que l'on peut, et prendre toutes sorte. de prétextes, non seulement pour s'exempter, de boire et de manger sans nécessité , mais pour n'en presser personne. Il n'y a que la crainte de scandaliser certains esprits faibles qui prennent la coutume pour règle qui peut servir d'excuse à cette pratique dans quelques occasions et dans quelques lieux; mais il ne faut pas facilement déférer à cette crainte; et après avoir instruit les personnes qu'on est incommodé de celte coutume, ou qu'on ne la croit pas permise, on peut n'avoir aucun égard à cette sorte de scandale.

Il y a des personnes à l'égard de qui la bonne chère est une suite nécessaire de leur condition, et qui se croient obligées de se distinguer par là, aussi bien que par le train et par les habits. Ces personnes doivent gémir de celte misère de leur état; elles doivent examiner ce qu'il y a de réel et de juste dans cette nécessité qu'elles allèguent; elles doivent se régler et se mortifier intérieurement parmi ces délices qui les environnent-; et si elles le l'ont, on ne peut les condamner d'intempérance. Mais li n'en est pas de même de ceux qui , sans être obliges par leur condition à avoir une table délicate, s'y portent par l'amour du plaisir, en jouissent et s'y plaisent. 11 est difficile que ceux qui vivent ainsi ne mettent leur fin dans les plaisirs de celle vie et qu'ils ne soient citoyens du monde. Or c'est un état mortel que de n'avoir aucun désir de l'autre vie et de mettre son bonheur dans la vie présente. Celte vie est encore une vie sans pénitence : or l'esprit de pénitence est essentiel à la vie chrétienne; ainsi l'on ne peut pas dire que ces personnes vivent en véritables chrétiens.

Ce ne sont pas seulement les riches qui peuvent être engagés dans ce dérèglement; les pauvres sont souvent plus sujets à ces excès que les riches, et ils sont d'autant plus coupables, qu'ils incommodent très-souvent par là leurs familles, et qu'ils négligent la grâce que Dieu leur avait faite de les a voir mis, par la pauvreté, dans une obligation particulière d'éviter ces excès. II y a dans certaines fêles un abus, qui est d'y faire meilleure chère ; mais il faut craindre les excès, et de se donner au plaisir des sens d'une manière qui puisse servir d'empêchement à l'âme de goûter la joie du Saint-Esprit. Ainsi dans les réjouissances qui se pratiquent dans ces jours il faut redoubler son attention et prendre garde de se livrer trop au plaisir; ce qui fait qu'il y a peu de ces sortes de l'êtes qui soient exemptes de fautes.

§ 10. Des divertissements, spectacles, bals, etc. — C'est un principe de la religion chrétienne qu'un chrétien dans le baptême ayant renoncé au monde, à ses pompes et à ses plaisirs, ne peut rechercher le plaisir pour

le plaisir, ni le divertissement pour le divertissement. 11 faut, afin qu'il puisse en user sans péché, qu'ils lui soient nécessaires ,cn quelque manière, et que l'on puisse dire véritablement qu'il s'en sert avec la modération de celui qui en use, et non avec la passion de celui tj ui les aime. Or, comme la seule utilité du divertissement est de renouveler les forces de l'esprit et du corps lorsqu'elles sont abattues par le travail, il est clair qu'il n'est permis de se divertir tout au plus que comme il est permis de manger.

Mais, si l'on veut examiner les choses de bonne foi, on trouvera que le besoin que les hommes ont de se divertir est beaucoup moindre que l'on ne croit, et qu'il consiste plus en imagination ou en coutume qu'en une nécessité réelle. Ceux qui sont occupés aux travaux extérieurs n'ont besoin que d'une simple cessation de leur travail. Ceux qui sont employés dans des affaires pénibles à l'esprit et peu laborieuses pour le corps ont besoin de se recueillir de la dissipation qui naît naturellement de ces sortes d'emplois, et non pas de se dissiper encore davantage par des divertissements qui attachent fortement l'esprit. Un homme qui a bien travaillé est satisfait quand il cesse de travailler, et il se divertit à tout ce qui le désoccupe. Mais la vraie cause de la recherche des divertissements, est le désir d'éviter la vue de soi-même, et ce désir est la source de toutes les occupations tumulluaires des hommes, et surtout de ce qu'ils appellent divertissement; qu'ils ne cherchent en tout cela qu'à ne point penser à eux ; qu'il suffit pour rendre un homme misérable de l'obliger d'arrêter la vue sur soi, et qu'il n'y a point de félicité humaine qui puisse la soutenir. Nous sommes hors de nous-mêmes dès le moment de notre naissance; et l'âme de plus ne s'occupant, dans le temps de l'enfance, que des choses extérieures et des sentiments de son corps, se rend par là ces objets et ces sentiments familiers, et s'y attache si fortement, qu'elle ne saurait rentrer en elle-même qu'en se faisant une extrême violence ; et comme elle ne trouve pas ce qu'elle désire, elle en sort le plus lot qu'elle peut, et le chagrin fait qu'elle se porte incontinent vers ces autres objels qui la dissipent et la diverlissent, et qu'elle s'y applique avec d'autant plus d'ardeur qu'ils lui servent à oublier ses misères intérieures dont elle ne saurait soutenir la vue. Cependant il faut avouer qu'il y a bien de la faiblesse dans lo goût que l'on a pour les divertissements. La privation de toutes pensées raisonnables et celte application totale de l'âme à un objet grossier, vain et inutile, sont ce qui lait le plaisir de tous les jeux et de tons les divertissements. Moins I homme agit en homme, plus il est content. Les actions où la raison a beaucoup de part le lassenl et l'incommodent, et sa pente est de se réduire, aulant qu'il peut, à la condition des bêles.

Il faut de nécessité être tempérant; il faux garder une exacte modération à l'égard du

demi non

boire e( du manger; mais il faut user de 1 1 même retenue dans l'usage de touti s ! s choses du monde. Rien n'est plus Contraire à l'esprit de prière que les grands div< i ments, les grandes agitations, les grandes affaires qui appliquent l'âme Fortement. L'esprit sccbllant aux objets, onne saurait ensaJe l'en retirer ni le retrouver quand il s'agit de louer Dieu. L'imagination devientvaga bond <\ei l'esprit, courant après les objets qui se présentent, ne saurait s'appliquer a Dieu, ni veiller sur soi-même. On demande s'il est permis de mener une vie «le divertissement, de visites, qui n'aient pour but que de donner une vaine satisfaction à l'esprit; s'il est permis de s'occuper en des lectures de romans et de livres de curiosité. Pour décider tout cela, il n'y a qu'à se demander à soimême si ce sont là des actions qui portent le caractère de justice et de sainteté, si ce sont là des actions qui soient faites selon Dieu, et dont par conséquent on puisse i spérer une récompense. Ainsi ces actions, n'appartenant |>as à l'homme nouveau, ne peuvent avoir pour principe que le vieil homme dont il faut se dépouiller.

Que penser des spectacles et surtout de la comédie, sinon que c'est une école et un exercice de vice, puisqu'ils obligent nécessairement à exciter des passions vicieuses ? C'est une moquerie de croire qu'on ait besoin de spectacles pour se divertir, et de passer . plusieurs heures à se remplir l'esprit de folie. Les hommes de ce temps-ci n'ont pas l'esprit autrement fait que ceux du temps de saint Louis,'qui s'en passait bien, puisqu'il chassa les comédiens et les farceurs de son royaume. Pourrait-on se résoudre d'aller aux spectacles, si on pensait que toutes nos actions sont ducs à Jésus-Christ, non seulement comme à notre Dieu, mais comme à celui qui nous a rachetés d'un grand prix? Et ne serait-ce pas se moquer de Dieu et des hommes que de dire que l'on va aux spectacles pour l'amour de Jésus-Christ? 11 en est de même du bal : qu'y voit-on? Une assemblée de personnes agréables qui ne pensent qu'à se divertir, à prendre part et à contribuer au plaisir commun, des femmes qui font tout ce qu'elles peuvent pour se rendre aimables, et des hommes qui font ce qu'ils peuvent pour leur témoigner qu'ils les aiment.On y voit un spectacle qui flatte les sens, qui remplit l'esprit, et qui amollit le cœur, et qui y l'ait entrer doucement et agréablement l'amour du monde et des créatures. Mais qu'est-ce que la lumière de la foi découvre dans ces assemblées profanes à ceux qu'elle éclaire et à qui elle tait voir tout le spectacle qui est véritablement expose à leurs v eux et que les anges y voient? Elle leur découvre un massacre horrible d'âmes qui s'entretuent les unes les autres ; elle leur découvre des femmes en qui le démon habite, uni l'ont A de misérables hommes mille plaies mortelles, et des hommes qui percent le cœur de ces femmes par leurs criminelles idolâtries. Elle leur l'ail voir les démons qui entrent dans ces âmes par tous les sens de

.qui Isonnenl \> :

'!"'> quili leur présentent, cl qi he.nt de mille chaînes, qui leur préparent 'mile supplices, qui les I qui se rient de leur illusion et de leur, glement. Elle leur fait voir Dieu qui re- Çardecesâm< , ,., uUj ,,., ab

donne ! à la foreur des démons. Cela , ■

pour figure, pour déclamation, poi fatjon; et cependant il n'j a rien déplus!

- La corruption qui naît du langage est d'autant p ,\\.

que les méchants étant infinimenl en plus grand nombre queles bons, et ceux qui sont bons ne layant pas toujours été, el m él ml pas même parfaitement , parce qu'ils ont en eux le reste de la corruption naturelle, il arrive par là que le langage commun est proprement le langage de la concupisc. «ce oui y domine et qui le règle. Les idées de gi fleur ou de petitesse, de mépris ou d'i i m n sont toujours jointes aux olrch, suivant que la concupiscence se les représente ; de sorte qu il n'est pas étrange que nous faisant concevoir les choses comme la concupiscence les conçoit, il excite et nourrisse eu nous les mouvements qui naissent de ces fausse^ idées que la concupiscence s'en forme ; ce qui fait que nous estimons les avantages du monde infiniment plus qu'ils ne méritent d'être estimes Or rien n'est plus capable de produire ce' funeste effet que les discours des personnes du monde, parce qu'ils renouvellent continuellement les fausses idées que nous avons des choses de la terre ; qu'ils nous n présentent toujours celles de Dieu dans cet obscurcissement et cette petitesse qui les fait mépr;^ . a tant de personnes, et qu'ils ensanglantent et renouvellent ainsi continuellement nos plaies. Nos chutes viennent ordinairement de nos (aux jugements , nos faux jugements de nostausses impressions et ces fausses impressions du commerce que nous avons les uns avec les autres par le langage. C'est la chaîne ma heureuse qui nous précipite dans l'enfer. Il est difficile de se représenter combien il se glisse de mauvaises choses , je ne dis , dans les conversations dis personnes dél glees, mais même dans les entretiens ordinaires que l'on a avec le commun des uens du monde. Je ne parle pas des défauts grossiers dont ceux qui veillent un peu sur eux-mêmes s aperçoivent assez, comme des médisances secrètes , des railleries malignes, des p iroles libres, des maximes visiblement fausses. Je parle d'une infinité d'autres choses auxquelles on ne prend pas garde, lue personne ne saurait èlre un peu attentive aux discours ordinaires des hommes, qu'elle n'y aperçoive quantité de sentiments contraires à la vérité. On justifie la colère, la vengeance, l'an billion, l'avarice, le luxe. On parle avec estime de quantité d'actions que Dieu condamne. Tous les vices médiocres sont presque approuvés; OU ne les condamne que dans les M .es. Quand on éviterait même ces sortes de défauts, il v en a d'autres qui paraissent pn que inévitables. Il n'est pas à propos de pui -

un

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1er souvent des choses de Dieu ; il faut donc s'entretenir de celles du monde : or cet cntretretien n'est jamais sans danger. On ne saurait en parler, ni en entendre parler sans y penser, et l'on ne saurait y penser sans renouveler dans son esprit les idées que l'on en avait et que les autres en ont , et sans les rendre plus présentes, et par conséquent plus capables de faire impression sur notre esprit. Que fait-on autre chose dans ces entreliens que d'admirer les qualités humaines, les choses éclatantes , utiles , commodes , selon le monde? 11 ne faut pas d'autre péché pour se perdre que d'aimer tellement ces choses , qu'on les préfère à Dieu. Or qu'est-ce qui peut plus y disposer que d'en parler, d'en entendre parler avec estime et de s'en remplir sans cesse en oubliant Dieu?

Qu'est-ce donc que la conversation du monde que l'on prend pour un si grand bien et dont on regarde la privation comme un si grand mal? C'est presque être continuellement à l'école du diable ; c'est ou parler en son nom, ou écouter ceux qui lui servent de truchements et d'interprètes. Horrible et misérable ministère, mais le plus commun et le plus continuel de tous les ministères du monde 1 Car que fait-on autre chose dans le monde que de porter dans l'esprit des autres l'image de ses passions et d'y imprimer le mépris de ce qu'on méprise , l'amour de ce qu'on aime , la haine de ce qu'on hait? Or on n'estime et on n'aime que le monde , c'est-à-dire l'éclat, les richesses, les plaisirs; et Ton ne hait et on ne méprise que la pauvreté, l'abaissement et la souffrance. Ainsi inspirer aux autres ces passions c'est proprement servir d'organe et de truchement au diable , et écouler ceux qui les inspirent c'est être à cette détestable école. Quand on dit donc d'une personne qu'elle est entrée dans le monde, on dit en effet qu'elle est entrée dans l'école du démon, et qu'elle converse ai ec lui depuis le matin jusqu'au soir : car il ne cesse jamais de parler. 11 fait leçon partout ; il se sert de tout pour nous corrompre le jugement ; il emploie même quelquefois pour nous séduire des vérités très-saines en soi, mais qu'il nous fait proposer indiscrètement et à contre-temps pour nous les rendre odieuses. Les discours mêmes qui paraissent simplement inutiles et curieux lui sont de grand usage pour accoutumer les hommes à l'inutilité , à la curiosité et à l'amusement. Knfin tout lui est bon pourvu qu'il nous nuise et qu'il remplisse l'esprit de principes et de semences d'erreur.

Ce qui augmente le danger de celte malheureuse école, c'est que presque personne n'en a la défiance qu'il devrait en avoir. On y envoie de jeunes gins sans expérience et sans lumières, dans la vue, dit-on, de leur former l'esprit. On s'en fait une nécessité indispensable, et l'on ne croit pas qu'il soit besoin pour cela d'aucune précaution. Chacun se croit assez fort pour s'en défendre, ou plutôt personne ne croit qu'il soit nécessaire d'avoir quelques lumières pour découvrir ces pièges et quelque force pour) résister. Ainsi l'on va

sans crainte affronter le diable avec toutes ses tentations. On y va sans préservatif, sans préparation, sans défiance et sans crainte ; on y va avec plaisir et avec inclination ; on en fait son divertissement et son devoir ; on écoule partout le démon dans les diverses leçons qu'il fait continuellement, et on n'a aucun soin de se réserver au moins quelque temps pour écouler Jésus-Christ. Enfin on ne peut mieux faire pour être bon disciple du diable et l'avoir pour maître en celte vie et en l'autre.

Pour éviter les dangers des entretiens avec le monde, il faut se remplir des vérités opposées à la corruption qui y règne. Plus on entend souvent dans le monde la voix du diable , plus on est obligé d'écouter souvent au fond de son cœur la voix de Dieu qui parle à ceux qui s'y rendent attentifs. Plus le monde fait d'efforts pour ébranler l'âme et la renverser, plus on est obligé de recourir à Dieu afin qu'il l'affermisse et la soutienne par ses grâces et par son secours.

§ 12. Des visites. — Les visites, quand elles sont faites comme il faut, sont des devoirs de la vie chrétienne et des actions de charilé.Ce sont des liens nécessaires de la société civile, des moyens d'augmenter et d'entretenir l'union des creurs, et enfin des occasions propres ou à édifier le prochain, ou à en recevoir de l'édification. Peu de gens sont assez spirituels pour se passer de ce secours. 11 faut quelque nourriture aussi bien à leur charité envers les hommes qu'à leur piété envers Dieu ; et comme leur amour pour Dieu S'évanouirait bientôt, s'ils n'avaient aucun commerce avec lui par le moyen de la prière cl des bonnes œuvres qu'ils font dans la vue de lui plaire, de même leur amitié envers les hommes se refroidirait bientôt, si elle n'était entretenue par des témoignages réciproques de charité.

Il est donc hors de doute que ces devoirs de la vie civile peuvent se pratiquer saintement et utilement par ceux qui les rendent et pour ceux à qui on les rend. iWais il faut reconnaître en même temps qu'il y en a peu de plus mal pratiqués et qui soient d'ordinaire plus inutiles aux uns et aux autres par la manière dont on s'en acquitte. On n'y a d'ordinaire aucune vue de Dieu, aucun désir de s'édifier ni d'édifier le prochain ; on ne s'y porte que par des molifs tout humains ; les uns étant à charge à eux-mêmes y cherchent à se soulager d'une partie de ce fardeau qui les presse ; les antres ont pour but d'y nourrir leur curiosité, en y apprenant des nouvelles publiques et secrètes qui se passent dans le monde ; les autres s'en font une occupation, en regardant toutes les autres ou comme fatigantes ou comme trop basses. Il y a une infinité d'autres motifs humains qui portent aux visites ; mais il y a très-peu de personnes qui y cherchent l'utilité de leur âme. ni à procurer celle de l'âme des autres. Ce défaut est d'autant ; lus important, qu'il remplit loule la vie d inutilités.

Il \ a une raison générale de l'inutilité et du danger des visites , c'est que lu plupart

DEMONSTRATION Ê\ MCI I IQ1 I ,

de ceux qui les l'ont ci à q ui on i« s rail , sont < plus remplis de l'espril du monde que <lc c lin de Jésus-Christ. \in-i dans le commerce

qu'ils oui avec les aulrei ils leur communiquent l'esprit et les dispositions dont ils sont pleins : car la bouche parle de ce qui remplit le cœur ( Matth. XXII, 3k). Les hommes sont pleins tics sentiments et «les maximes du inonde ; ils sont pleins de désirs séculiers ; c'est donc ce qui remplit leurs discours: c'est ce qu'ils inspirent par leur conversation. On contracte tant de poussière dans la rie du monde, que les vraies qualités d'un enfant de Dieu sont toutes déGgurées , et tous les discours qu'on y l'ait tiennent plus du vieil homme que du nouveau , de l'esprit du monde que de celui de Jésus-Christ.

C'est ce qui oblige à n'avoir aucun commerce avec les hommes qu'avec de grandes précautions ; à veiller sur ce que l'on dit aux autres , de peur de leur nuire; à veiller sur ce que les autres nous disent , de peur qu'ils ne nous nuisent , en observant cet avis du sage : Prenez garde à vous ; écoulez avec attention ce qu'on vous dira , parce que vous marchez sur le bord du précipice [Eccli. XIII, 1CJ ; car on ne ne saurait croire combien les entreliens sans précaution impriment de mauvaises semences dans les esprits; et l'on peut dire que c'est une des causes les plus générales de la corruption du inonde. Car ce n'est ni des livres, ni des prédications , ni des leçons des maîtres que les jeunes personnes tirent leur morale et leurs sentiments ; c'est de la conversation et des discours ordinaires qu'ils entendent. Cela fait une impression tout autre que les leçons expresses ; et au lieu qu'il y a peu de gens en qui les discours qui ont la l'orme d'instruction fassent de grands changements , il y en a très-peu qui ne soient emportés par les maximes qu'ils tirent des entretiens ordinaires.

Les règles que l'on doit suivre dans les visites sont de ne point mener une vie continuelle de visites qui n'aient pour but que de donner une vainc satisfaction à l'espril , de n'en point faire ordinairement que par des motifs de charité. 11 n'est pas nécessaire seulement d'aimer le prochain ; mais il est nécessaire quelquefois de lui faire connaître qu'on l'aime, pour remédier à l'indifférence et au refroidissement qui naissent quelquefois de la cessation de ces commerces d'amitié. Il faut de plus n'y employer que le temps qui est précisément nécessaire ; c'est parcelle règle qu'on doit corriger tous les vains amusements des visites, où bien des gens emploient la plus grande partie de leur \ ie. Mais le mal vient de ce que la plupart du monde n'a point proprement d'occupation. Quantité de personnes ne savent que faire quand elles sont chez elles et à elles-mêmes ; ainsi rien ne les presse de se hâter. Elles n'ont aucun soin de ménager leur temps, parce qu'elles ne savent à quoi l'employer, et qu'il est aussi perdu chez elles que dehors. Mais un chrétien, qui doit vivre de dessein et qui sait le prix du temps qui lui a été donné pour mériter l'éternité, ne donne aux visités que le temps

un

précisément nécessaire , < i il revient If plue toi qu'il p< ut, i liquer à ses pria

paUX devoirs.

> La condition des visites chr tiennes eel d v porter un esprit plein de Dieu. In chrétien doit agir et parler par l'esprit de Jésus-Chrisl :

et le peu de disposition (|U ,| trouve dans | taines personnes, ne lui permettant pas luijours de tenir des discours édifiants, il doil v suppléer par la modestie de son exlérh par la modération de ses sentiments » i par un air de charité qui liait de celle dont il est rempli, et qui fait quelquefois plu> d'effet sur l'esprit des autres que le discours. C nome tous les chrétiens doivent être dans cel état, c'est sans doute un très-grand défaut à eux de ce que leurs visites sont infructueuses au prochain par le peu de retenue et de qui parait en eux : car ils se rendent par là inutile une parlie considérable de leur vie. Ils perdent les occasions que Llicu leur donnait d'exercer la charité spirituelle envers le prochain ; et bien loin de lui communiquer l'espril de Dieu, ils ne leur inspirent que leur immorlification et leurs passions. Peo de personnes font réflexion sur ces défauts ordinaires des conversations et pensent sérieusement à \ remédier.

§ 13. De l'envie. — L'envie est une tri^t que l'on conçoit du bien temporel ou spirituel qui arrive au prochain . qui produit aussi une joie maligne du mal qui lui arrive, parce que la même passion qui l'ait que l'on s'allrisle du bien du prochain fail que l'on se réjouit de son mal et de son rabaissement. EUe s'attache quelquefois aux qualités spirituelles et même a celles qui BOUtde pures faveurs de Dieu, en tant qu'elles élèvent ceux à qui Dieu les donne.

La source de l'envie est l'orgueil : car on n'a de la jalousie du bien des autres que parce qu'on appréhende que ce bien ne les élève au-dessus de nous, ou ne les égale à nous. Le cœur possède d'envie se scandalise de tout; au lieu de penser à s^humilier soimême il ne pense qu'à rabaisser les autre- ; il voit de l'orgueil où il n'y en a point, et n'en voit point en soi, quoiqu'il en scil tout rempli.

L'envie peut être un grand péché. C'est le péché du diable: c'est le péché de Caïn, qui* conçut de la tristesse de la vertu de son frère A bol , que Dieu condamna en lui, el qui fut la source de sa réprobation. C'est le pc des scribes et des pharisiens; et celte envie qu'ils conçurent contre Jésus — Christ les aveugla tellement, qu'elle justifia dans l.i.r esprit la haine qu'ils avaient contre lui et 1 5 mort qu'ils lui causèrent. On voit dans l'histoire de l'Eglise que l'envie est la source des plus grands desordres et des plus funestes divisions qui \ soient arrivées ; aussi saint Paul la met entre les vices qui excluent du royaume de Dieu Gai. Y, É1J : ce qui doit s'entendre de l'envie qui éteint la charité envers le prochain. Cependant, quoiqu'elle n'ait que de petits effets et qu'elle subsiste avec un fonds de charité, elle est toujours dangereuse; et c'est toujours un grand sujet

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gémissement, parce que, si l'on n'est en garde contre cette passion, elle peut s'accroître et s'emparer de l'âme.

Il est bon de considérer les effets de l'envie pour concevoir combien cette passion est dangereuse. Elle nous prive de la part que la charité nous donnerait aux biens du prochain : car il est certain que l'on y participe lorsqu'on s'en réjouit; et de plus elle nous empêche de voir la vertu des autres, de nous en édifier et par conséquent de l'imiter. Elle nous ouvre les yeux pour apercevoir les moindres défauts du prochain ; elle les grossit et les fait paraître grands ; souvent même elle croit en voir, et s'en imagine dans les autres qu'ils n'ont point effectivement ; et elle se sert ensuite de ces défauts, vrais ou faux, comme d'un voile qui l'empêche d'apercevoir leurs vertus. C'est une source de jugements téméraires, parce que la prévention qu'elle cause dans l'esprit lui fait voir tout du mauvais côté, et ces jugements téméraires produisent ensuite quantité de médisances. C'est une source de joie maligne dans les rabaissements qui arrivent au prochain , et même dans les fautes qu'il commet. Ainsi elle prive de tous les avantages de la charité dans les biens et dans les maux des autres, et elle répand un venin qui infecte la plupart des mouvements du cœur à l'égard de ceux dont on est jaloux.

Il n'y a personne qui soit entièrement exempt d'envie, parce qu'il n'y a personne qui n'ait encore quelque orgueil, et que ce vice en est une suite nécessaire ; ainsi il est important de reconnaître devant Dieu qu'on y est sujet, parce qu'encore que ce vice soit extrêmement commun, on se le déguise à soi-même autant que l'on peut, presque personne ne voulant avouer qu'il est envieux , parce que ce vice tient de la bassesse, et que c'est mettre en quelque sorte au-dessus de soi ceux dont on confesserait qu'on est jaloux. On n'avoue donc l'envie ni aux autres, ni à soi-même, ni à Dieu même, et l'on tâche de la couvrir sous l'apparence de quelque mouvement plus honnête.

On dit qu'il est difficile de découvrir l'envie, quoiqu'il soit assez facile de reconnaître si l'on s'attriste du bien du prochain et si l'on se réjouit de son mal. C'est que l'aveuglement et l'ignorance qui régnent dans la plupart du monde font que l'on y loue une infinité de gens qui ne sont pas louables, et qu'on les loue même pour des choses qui ne méritent pas d'être louées. Il peut fort bien arriver alors, sans que le cœur soit touché d'aucun mouvement d'envie, que ces louanges donnent du chagrin aux personnes éclairées, parce qu'elles sont effectivement fausses, et que bien loin d'être un bien pour ceux à qui on les donne, elles peuvent servir à les aveugler. Il peut se faire aussi que l'on soit porté à repousser et à diminuer ces fausses louanges, et cela parce qu'elles sont fausses et qu'elles sont un mal pour ceux qui les donnent, n'ayant point d'autre source que leur illusion ou leur ignorance. Qui en demeurerait là, il n'y aurait pas en- DÉMOXST. Évang. III.

core d'envie , puisque l'objet de celte tristesse et de ce chagrin qu'on ressentirait serait non le bien, mais le mal du prochain; savoir, son aveuglement qui paraît souvent, autant par ces louanges sans lumières et sans vérité, que par aucun autre signe. Mais il arrive très-souvent que ces mouvements sont fort équivoques; et en même temps qu'on s'imagine n'avoir du chagrin que de la fausseté et de l'injustice de ces louanges on en a souvent de ce que par là le prochain, est relevé, et que l'on en est rabaissé : outre qu'il arrive quelquefois que l'on ne trouve fausses les louanges qu'on donne aux autres que parce que notre jalousie nous les fait voir telles , parce qu'elle nous grossit les objets, et nous fait voir leurs défauts plus grands qu'ils ne sont, et nous empêche de voir leurs vertus et leurs bonnes qualités. Ainsi, quand, on aperçoit en soi ces mouvements que l'on peut appeler équivoques , c'est-à-dire ces chagrins dans les louanges du prochain et ces sentiments de joie dans les mauvais succès qui lui arrivent, ce sont de grands sujets de gémir devant Dieu, et de lui demander sa lumière pour sonder le fond de son cœur, et pour y découvrir s'il n'y a point en nous quelque jalousie secrète qui produise ces sentiments. Surtout il faut être extrêmement retenu à s'opposer aux louanges qu'on donne aux autres : car souvent quoique ces louanges soient fausses, elles peuvent être utiles a ceux qui les donnent, et elles disposent ceux qui, les écoutent à avoir créance aux personnes à qui on les donne en plusieurs choses où il est bon qu'elles en aient , outre que l'on paraît ordinairement malin et envieux en s'y opposant, et qu'ainsi on scandalise le prochain.

Quand on connaît clairement que les mouvements que l'on ressent sont des mouvements d'envie, il faut y résister comme aux autres mauvais mouvements , c'est-à-dire, qu'il faut les désavouer et en gémir devant Dieu, lorsqu'on les reconnaît; et lorsqu'ils nous sont simplement suspects, il faut on suspendre les effets extérieurs, et ne point agir que l'on n'ait un motif juste et nécessaire qui nous fasse agir. Mais pour prévenir tous ces mauvais mouvements, il faut tâcher d'attirer par ses prières l'esprit de charité et d'humilité : car, comme l'orgueil est la source de l'envie, et que c'est ce qui fait qu'on s'attriste des biens, et qu'on se réjouit des maux des autres, l'humilité et la charité en sont le remède, parce que l'humilité fait que nous aimons d'être au-dessous du prochain , et que nous trouvons notre avantage en cette place, et que la charité nous fait réjouir sincèrement de son véritable bien. Que s'il arrive qu'on ait sujet de croire que certains biens humains et certaines élévations ne soient pas des biens pour le prochain , on pourra alors s'en attrister sans péché, parce qu'on ne s'attristera que du mal et du préjudice qu'il en reçoit. Il n'y a donc presque que le fond du cœur qui distingue ces mouvements ; et comme ce fond du cœur nous est inconnu, l'envie, quel- (Trente-six.) - ï*

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que ordinaire qu'elle soil, nous est assez ordinairement peu connue, et ne peut être souvent que l'objet de notre crainte et de nos gémissements.

$ IV. De ht lutine et dès Injures. — Si on regarde la haine en général, ce u'ost qu'un simple éloignement d un objet qui nous paraît contraire à notre bien ; mais en la regardant comme une inclination vicieuse, on doit dire que c'est le même sentiment que la colère, c'est-à-dire, un sentiment d'aigreur contre une personne dont on croit avoir été offensé, avec celte différence qu il est plus affermi dans l'âme et qu'il subsiste sans émotion. 11 y a plus d'éloignement et d'aigreur dans la haine et plus d'impétuosité dans la colère. La haine ne serait pas mauvaise si elle n'avait pour objet que les vices et les péchés; mais quand elle passe des vices aux personnes elle est horrible, parce qu'elle est directement opposée à la charité. L'injustice de celle sorte de haine est que nous ne haïssons pas le plus souvent ce qui est l'objet de notre haine par le véritable motif qui le rend digne de haine, qui est la contrariété qu'il a avec la justice, qui est Dieu même. Notre aversion n'est ordinairement fondée que sur ce que la personne qui en est l'objet est opposée à quelqu'un de nos intérêts ou de nos désirs, et qu'elle incommode notre orgueil. C'est la source ordinaire de nos aversions, cl ainsi elles sont injustes dans leur fond , n'ayant pour principe que l'amour-propre.

Pour l'ordinaire on ne borne pas la haine dans la seule qualité sur laquelle elle est l'ondée ; mais on l'étend à la personne même et à tout ce qu'elle peut avoir de bon. Silôt qu'une personne nous- est devenue odieuse par quelque endroit, elle nous déplaît en tout : l'amour-propre répand son venin sur tout le bien qu'elle peut avoir, et alors, ou nous ne croyons pas qu'elle l'ail, ou nous en summes fâches, et nous voudrions qu'elle ne l'eût pas. 11 arrive même de là que la haine prévaut dans notre cœur à toutes les raisons que nous pouvons avoir d'aimer ceux qui en sont l'objet; ce qui est manifestement injuste : car quelque torique puisse avoir la personne coure qui on sent quelque disposition de haine, les raisons que nous avons de l'aimer, prises de l'amour de Dieu, de 1 obligation qu'il nous impose d aimer notre prochain et de la qualité d'image de Dieu qu'elle conserve, devraient prévaloir à tous les sentiments d'aversion el de chagrin qu'on pourrail tirer d'ailleurs.

Quand la haine est dominante dans le cœur, c'est une marque de la mort de 1 âme, parce que c'en est une de l'evlinclion de la charité. Les hommes .s'étonnent quand ils voient en eux des signes et des présages de maladies mortelles, comme de.-, crachements de s atg, des frissons violents, des del alliances ; m, lis ils devraient bien plus s'elonuer quanti ils sentent en eux des aversions et des jalousies, quand ils s'aperçoivent qu'on leur l'ail plaisir de médire de quelqu'un, de le ra- Jiai-scr, de le noircir, el que ses mau\ el ses disgrâces leur causent une joie secrète : car

DÉ MONSTR AT10.N É \ ANGfcLîfj 1 1 H

ce sont des marques d'une lièvre bien pius dangereuse pour lésâmes que la Bèvi <<*.porelle ne lest pour le corps. Il est vrai que ce ne sont pas toujours ,] , ri ,jii> :

enliments peurent s'agiter, san< que la volonté y ait part ; mais i ! s ml toujours des signes d'une disposition qui tend a la mort. Ainsi, comme quand ou seul les sigm maladies corporelles on prend d in aèdes et l'on praliqn - (jour !

nir, il faudrait de même quand ou ap en soi ces signes de maladies spirituelles aller au-devant du mal dont on est mec il faudrait rappeler dans - m '-prit ton- I sujets que nous avons d aimer cent pour qui l'on sent ces aversions ; il faudrait 'Ire exa< ' à ne rien dire à leur désavantage; il faudrait désavouer tous les sentiments contraires à la chanté que nous leur devons. .Mai-, le mal est que nous avons soin au contraire de les nourrir, eu prenant tout en mauvaise part de ceux dont nous avons conçu quelque éloiguemenl, et eu n'expliquant rien favorablement de ce qui vient de leur part.

La haine du prochain n'est pas une simple marque de mort : l'apôtre S. Jean déclare que ceux qui en sont possédés sont de plus coupables d'homicide (I Jean, 111, 15 . Oui n'a point la charité, ne peut aimer la vie du prochain que par intérêt ; de sorte que si son intérêt change, il ne l'aimera plus, el que ne l'aimant plus, si son intérêt est qu'elle unisse, il en désire la ïiu. La haine enferme donc le désir de la mort du prochain, pourvu qu'elle nous serve à quelque chose ; ce qui est une espèce d'homicide spirituel ; et elle tend même à la perle de l'âme du prochain aussi bien qu'à celle de son corps , car la haine empêche la charité spirituelle : elle empêche de prier pour le alut du prochain, étant impossible de prier comme il Eaul pour une personne que l'on hait; ainsi, en refusant aux autres les devoirs de la charité commune , on contribue aulanl qu'il est en soi à leur mort spirituelle. Il n'est pas nécessaire pour cela de les exclure positivement de nos prières communes; il suffit que Dieu voie que nous sommes dans une disposition qui né nous permet pas de les y comprendre.

Quoique la haine ne produise que des paroles injurieuses qui semblent bien éloignées delà malice du meurtre, cependant Dieu traitera ceux, qui les profèrent comme des homicides, parce que la haine en renferme la malice. Cela fait voir qu'il y a des paroles qui paraissent peu considérables, qui sont néanmoins des péchés dignes de la damnation, parce qu'elles naissent d'un fond de haine qui suffit pour les rendre criminelles. H ne faut pis distinguer la haine par les effets extérieurs des injures, mais par ses différents degrés. Elle n'est ordinairement que commencée, quand elle ne produit qu'un certain chagrin qui ne va pas jusqu'aux paroles de reproche : e! cependant dans cet état même elle n'est pas innocente. Dieu la punira plu^ sévèrement que les Juifs ne punissaient les crimes ordinaires. Que si le

L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VERITES DE LA RELIGION

mouvement (le haine est plus fort et plus formé, et qu'il produise au dehors les reproches communs que la passion suggère, quoiqu'il ne marque pas encore une haine toute formée, Dieu la punira plus sévèrement que les Juifs ne punissaient les crimes extraordinaires, et qui étaient jugés par le souverain conseil de l'Etat. Mais, si la haine est telle qu'elle porte à faire de certains reproches qui marquent un dessein formé de détruire la réputation du prochain, et qui ne soient pas simplement les effets d'une passion passagère , mais d'une haine enracinée qui tend à le déshonorer entièrement devant les hommes, comme faisait parmi les Juifs l'injure de fou, il ne faut plus chercher dans la conduite des hommes d'exemples de la sévérité avec laquelle Dieu punira ce crime ; et il faut savoir quille punira par la dernière de ses peines, qui est la damnation et la géhenne du feu. On doit donc concevoir par là que dans les querelles qui arrivent parmi les hommes , quoiqu'elles ne se terminent qu'à des paroles, il y en a plusieurs où l'on perd entièrement la grâce de Dieu, et où l'on se rend digne de l'enfer, et que cela se rencontre quand la haine est arrivée jusqu'à un certain degré, où, de dessein formé, l'on veut déshonorer le prochain par des reproches qui le privent d'honneur et de considération parmi les hommes.

Pour parvenir à remédier à la haine, il faut concevoir les malheurs dans lesquels elle entraîne. Il ne faut pas se décourager lorsqu'on sent des aversions : il y en a beaucoup qui sont plus dans l'imagination que dans le cœur; mais, pour en empêcher le progrès, il faut d'abord rendre ces sentiments muets et sans action, c'est-à-dire, ne leur permettre jamais de paraître au dehors, et s'étudier même à une modération plus grande, quand on parle ou qu'on a affaire avec ceux pour lesquels on sent de l'aversion. Il faut lâcher de rendre à ceux à l'égard de qui on sent cette disposition , tous les bons offices que l'on peut, et demander à Dieu qu'il ôle de notre cœur cette racine d'amertume. Si avec tout cela on sent qu'elle continue, il faut la porter en patience, comme une grande misère, comme une grande preuve de notre orgueil, et considérer que celte haine que nous avons dans le cœur nous rend dignes du mépris et de la haine des hommes, puisqu'elle nous fait mériter la haine cl le mépris de Dieu même.

S 15. /A; /(/ colère. — La colère est un soulèvement de l'âme contre la personne dont on croit avoir reçu quelque injure ou quelque déplaisir, qui nous porte à lui désirer du mal et h lui en faire, si l'on peut. Comme celte passion a de très-mauvais effets, qu'elle trouble la raison, qu'elle fait sortir l'âme de .son assiette naturelle, qu'elle lui cause des transports, des convulsions et une espèce de fureur, qu'elle la pousse à toute sorte d'excès , qu'elle ruine sou\ent 1rs familles et les Etat», la sagesse humaine a toujours cru qu'il était très-important de porter les hommes, non seulement à réprimer les mou-

vements de la colère, mais aussi à les étouf* fer, s'il était possible. Elle donne, à la vérité, une grande horreur de cette passion par l'état ou elle met le corps même ; par les marques extérieures de dérèglement qu'elle y imprime; de sorte qu'il n'y a point de passion dont l'image soit plus capable de causer de l'aversion ; mais la religion chrétienne en donne une toute autre idée, et fournit d'armes propres à la combattre.

La religion nous fait voir que ce que nous prenons pour injure et qui est injuste en effet de la part des hommes, a une cause première qui l'ordonne sans injustice; ainsi elle nous montre qu'on ne nous fait jamais d'injustice; que nous méritons tous les traitements que nous pouvons recevoir des hommes ; qu'ils n'en sont pas les premières causes ; qu'ils ne sont que les simples instruments de Dieu; et par là elle apaise nos plaintes ; elle détourne notre esprit de celte prétendue injustice qu'il souffre, et l'applique à considérer et à condamner l'injustice de sa colère. Elle nous fait découvrir dans ces traitements que nous prétendons injurieux, non seulement la justice de Dieu, mais encore sa bonté qui les permet par des vues de miséricorde, pour nous donner moyen d'en profiter, pour guérir le plus grand de nos maux, qui est l'orgueil, et pour nous procurer le plus grand des biens, qui est l'humilité. Ainsi elle change toutes nos idées en nous faisant regarder comme des grâces et des faveurs de Dieu ce que les hommes (appellent des disgrâces et des malheurs. D'un autre côté elle se sert, pour étonner, des menaces de Dieu même contre ceux qui se mettent en colère, et que cette passion porte à quelque excès contre le prochain.

Nous jugeons et nous agissons pour l'ordinaire dans le monde comme des enfants qu'on épouvante par des grimaces. Nous ne regardons que l'extérieur et le visage de nos ennemis, et les marques de colère et de haine qui y paraissent; et cela suffit pour nous porter à l'impatience et à la colère. Mais que n'apprenons-nous des avares à mieux juger des choses ? Donnez à un avare dix mille écus ; de quelque mauvaise grâce que vous le fassiez, il sera ravi du présent que vous lui aurez fait. Il faudrait regarder de même si ce que nos ennemis nous font ne nous est pas véritablement utile, et s'il n'y a point du gain et du profit pour notre âme : car en ce cas il est clair que, malgré leur mauvaise humeur, nous devons nous en tenir obligés. C est pourquoi, quand l'Apôtre nous exhorle à donner lieu à la colère {Rom., XII, 19), c'est-à-dire, à souffrir les injures elles injustices des autres, sans les repousser, il nous exhorte, à faire une action de sagesse et de prudence chrétienne. H y a bien plus à gagner dans ce parti qu'en tout autre ; souvenl une souffrance humble et paisible adoucit le cœur de ceux qui nous persécutent ; et quand cela arrive, c'est un gain inestimable pour ceux qui ont dans le cœur la charité du prochain. Quand on ne les apaiserait pas. on ne les aigrit pas, et on leur épargne toutes

les bâtes qu'une passion aigrie pourrait leur faire commettre. Quand on ne leur servirai! de rien, on se sert à soi-même. On pratique l'humilité, la doueeur, la patience ; et cela vaut mieux mille fois que l'exemption de ce prétendu dommage qu'on en reçoit. II n'est pas possible de rendre les hommes justes et raisonnables en leur résistant; c'est entreprendre une guerre sans (in que de le tenter : mais il est possible, en leur cédant, de se conserver la paix, la tranquillité de l'âme et la jouissance de tous les biens qui doivent nous être précieux. Ainsi, sans considérer toutes les autres raisons , la seule prudence chrétienne suffit pour nous faire prendre le parti de la patience, et pour nous convaincre que la colère, l'impatience, la résistance, la vengeance sont de faux, partis, qui ne font qu'augmenter nos maux, au lieu d'y remédier.

Si ces dispositions sont rares parmi les chrétiens, c'est qu'il y a peu de véritables chrétiens, c'est que là véritable foi est rare. Celui qui est bien convaincu intérieurement de son néant n'est pas si susceptible de mouvements de colère, ni si prompt à les produire au dehors. Que peut-on ôter à un homme qui croit n'avoir rien? Comment peut-on abaisser celui que l'humilité tient abattu et anéanti? Si on lui reproche des défauts qu'il a, il s'en humilie ; si on lui en reproche qu'il n'a pas, il s'occupe de ceux qu'il reconnaît en soi, qu'il regarde comme beaucoup plus grands que ceux qu'on lui reproche; et ainsi il se croit encore favorablement traité. Si on ne l'aime pas, il croit n'être pas digne d'être aimé; et si on le traite mal, il se juge digne de ces mauvais traitements. Ces sentiments sont justes, parce qu'ils sont conformes à la vérité, et par conséquent ceux que |la colère nous inspire sont injustes. Ce n'est pas qu'il soit juste que les autres nous outragent; mais c'est qu'il est juste que nous le souffrions. Toutes ces raisons sont concluantes, mais il faut autre chose que des raisons pour corriger la passion de la colère; il faut que la grâce nous les applique, qu'elle en pénètre notre esprit, et qu'elle les fasse entrer dans notre cœur.

§ 16. De la vengeance. — Il est certain que la plupart des querelles, des haines, des aversions, des vengeances ne sont attirées que parce qu'on ne souffre pas assez les hommes, qu'on ne les ménage pas assez, qu'on ne leur témoigne pas assez d'égards, qu'on n'a pas l'humilité de leur céder dans les choses indifférentes, et qu'on les choque souvent par un air fier et par des réponses dures. Ce sont là les causes ordinaires des divisions et des contradictions qui donnent lieu à la vengeance. On peut à la vérité se soustraire à la violence des méchants , c'est une prudence raisonnable et une espèce de charité envers eux ; on peut encore employer des moyens doux et innocents pour les empêcher de nous nuire; mais il n'est point permis de repousser le mal qu'ils veulent nous faire, en leur en faisant à eux-mêmes, et d'user pour cela des moyens violents qui ressen-

DÉMONSTfi \TI0N i.v ANGÉLIQUE.

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lent la vengeance. Le tuai qu'on ferait à un autre .1 ■ .iii-i- de celai qu'il nous aurait fait ne guérirait paa le mal qu on aurait -i offert. Celui à qui ou aurait crevé l'œil ne recouvrerai! pas son œil perdu en le crevant

<i son ennemi : ce serait une vengeance inutile, contraire non seulement ;i la raison , mais à la justice. Il est juste a la vérité que les mécbants soient puni- ; mail il n i -t pas juste ni que cette punition sevrée par chaque particulier, ni que les personnes intéressées en soient juges. Celui qui s(. renge esl donc un usurpateur injuste d'un pou mut qui ne lui appartient pas; il pré\ient la justice de Dieu par une usurpation sacrilège ; et au lieu qu'en recevant quelque mal de la part d'un autre il n'y avait d'injuste que celui qui le faisait souffrir, celui qui le rend se rend l'imitateur de l'injustice qu'il condamne.

Par la vengeance on aigrit d'ordinaire les passions des autres, au lieu qu'on est obligé de faire tout ce qui est possible pour les calmer. On ne leur donne point par là l'exemple de la patience qu'on leur doit, et on leur donne lieu de nous prendre pour des gens qui font tout ce qu'ils peuvent pour nuin- a leurs ennemis, ainsi nous contribuons à leur endurcissement et nous leur causons infiniment plus de mal qu'ils ne voulaient nous en faire, puisque leur injustice ne pouvait nous nuire qu'à l'égard de quelques biens temporels, et que nous nuisons à leur âme même, qui aurait dû nous être plus chère que nos biens. Elle nuit de plus à la religion, et la décrie comme proposant une perfection en idée, qui n'est pas même suivie par (eux qui font profession d'y être les plus attachés. Ainsi ces procédés violents déshonorent Dieu en déshonorant son Eglise, de 1 honneur de laquelle il est jaloux comme du sien propre. Il est bon de remarquer qu'il y a bien des manières de se venger. On se venge des dommages par d'autres dommages qu'on cause ; on se venge des coups par des coups et des injures ; on se venge aussi de la hauteur qui nous incommode par une hauteur qui incommode les autres ; on se venge de la fierté par la fierté ; des airs par les airs ; et tout cela ne vaut rien, parce qu'il n'a pour principe que le ressentiment et la vengeance, qui sont des mouvements auxquels il n'est permis à personne de s'abandonner.

Quiconque rend le mal pour le mal augmente le mald'autrui, sans diminuer le sien, ou plutôt il augmente le mal du prochain, et se fait un nouveau mal, beaucoup pire que celui qu'il avait reçu. Celui qui s esl porte à nuire au prochain et à lui faire quelque outrage, est déjà bien à plaindre : il a fait une plaie dangereuse a sou âme : il faut doue. éviter de lui en faire une nouvelle. Or on lui en fait en se vengeant de lui , car on augmente sa haine et son aversion qui lait sa plaie. Mais de plus on s'en fait une à soi-même par celle vengeance, car on se prive par là du bien de la patience et de la chante : et l'on sî- rend criminel d'innocent qu'on était

, L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VÉRITÉS DE LA RELIGION

auparavant. La raison pourquoi nous ne pouvons pas rendre injure pour injure, ni procurer aucun mal à ceux qui nous en ont fait, c'est que nous ne sommes point établis de Dieu pour être les ministres de sa justice, mais simplement pour être les instruments de sa miséricorde envers les hommes. Il s'est réservé la punition et la vengeance, et il n'a chargé les hommes que de procurer le bien des autres en toutes les manières qu'ils le peuvent. Il n'y a point de bornes dans l'exécution de ce devoir, c'est-à-dire que la malice des hommes ne peut être telle qu'elle puisse nous dispenser de leur souhaiter du bien, et de leur en faire, si nous le pouvons ; car jamais les hommes ne sauraient être si indignes que nous leur fassions du bien, que nous l'avons été, et que nous le sommes encore, d'obtenir les grâces de Dieu. Il ne veut point que nous ayons égard à leurs misères ni à leurs défauts, comme nous ne voulons point que Dieu ait égard à nos misères et à nos défauts. Il nous mesurera à ia même mesure sur laquelle nous aurons mesuré les autres. Ayons donc soin d'exercer envers le prochain une miséricorde qui n'ait point de bornes, afin que Dieu ne borne point ses miséricordes sur nous, et que nonobstant nos indignités et nos infidélités, il n'arrête point le cours de ses grâces.

§ 17. De la paresse et de la perte du temps. — La paresse est un état dans lequel une infinité de chrétiens languissent, et qui est par lui-même très-dangereux. C'est un sommeil d'oisiveté et de négligence dont il est important de se réveiller. Dans cet élat l'âme délivrée des passions criminelles n'est pas toujours assez touchée des vérités de la religion , ni des biens qu'elle promet. Elle ne sent point toujours un saint empressement qui la porte à chercher Dieu avec le soin et l'ardeur dont il doit être cherché. Elle conçoit faiblement ses dangers et les artifices de ses ennemis. Elle n'est pas assez pénétrée de la grandeur des biens éternels ; ainsi elle agit faiblement. Comme elle ne voit le bien qu'à demi, elle ne le cherche qu'à demi ; elle avance peu dans son chemin, et elle s'arrête à mille amusements inutiles. Etat dangereux, non seulement parce qu'il est capable de faire tomber les âmes dans les dérèglements dont elles ont été délivrées, mais aussi parce qu'il est bien à craindre que l'on n'arrive jamais à un but vers lequel on marche si lâchement. En effet laseule inutilité suffit pour nous damner; si ce n'est directement , c'est par un tour qui produit le même effet. L'inutilité affaiblit la charité; la charité affaiblie ne se trouve plus en état d'empêcher que la cupidité ne se rende maîtresse de l'âme. Elle suffit encore pour nous perdre, parce qu'elle est cause que nous manquons à plusieurs devoirs essentiels , comme au devoir de la pénitence, de la piété, de la reconnaissance envers Dieu, delà charité envers le prochain, de la protection qu'on doit aux personnes opprimées, et à plusieurs autres; ainsi l'on ne saurait trop éviter un si dangereux sommeil. Rien n'est plus capable de nous détourner

de la voie du 'salut que la paresse, la lâcheté , le relâchement. On ne résiste à des tentations continuelles que par une vigilance continuelle. La vie chrétienne étant une vie opposée au torrent de la nature , qui ne fait point d'effort contre ce torrent en est nécessairement entraîné. Mais par cet effort on ne se soutient pas seulement contre le torrent , mais on s'avance, on fait du progrès contre son cours , et l'on en fait même d'autant plus que l'on continue ses efforts ; car au lieu qu'en résistant au cours d'un fleuve on se lasse , l'âme au contraire en résistant au torrent du monde , de la coutume et de la concupiscence, se fortifie et affaiblit ses ennemis. Mais lorsque , faute de rompre certains commerces , de renoncer à certains divertissements, de se retirer de certaines conversations, de faire des retranchements dans sa dépense et dans ses meubles , on mène une vie faible et si languissante , qu'on n'avance point dans la piété, ou qu'on y avance si peu , qu'on est toujours près de retomber; il est alors visible qu'on ne prend point intérêt àson salut; car,quoiqu'alors on ne puisse dire en particulier d'aucune de ces choses qu'elle soit absolument criminelle, il arrive néanmoins de l'amas de tout ce qui compose cette sorte de vie , qu'on ne se guérit point des maladies dangereuses qu'on a contractées; qu'on fait de grandes fautes et en grand nombre, et qu'on demeure toujours dans un état de faiblesse. On craint , dit-on , que si l'on se sépare de ces amusements , on ne soutienne pas cette vie, on ne fasse parler le monde , on ne devienne ridicule , on ne tombe dans l'ennui. Mais l'on doit craindre beaucoup davantage qu'en ne s'en séparant pas , on ne retombe dans le péché. S'il faut se conduire par la crainte , que la moindre cède à la plus grande. Tous ces ménagements de prudence humaine éloignent la grâce de Dieu. 11 ne fait rien pour ces âmes faibles et paresseuses qui ne veulent rien faire pour lui , qui veulent que leur salut ne leur coûte rien, et qui ne croient pas qu'on soit obligé à rien souffrir pour éviter des maux éternels. Il vient des tentations qui ont besoin de force pour y résister, et comme l'on ne se fortifie point dans cette vie molle et languissante , oh succombe à ces tentations. On s'approche si près du précipice , qu'on s'y laisse enfin tomber. On craint l'ennui et l'on tombe dans la mort. On craint de faire parler les hommes et d'être jugé par eux, et l'on ne craint point les jugements que Dieu et ses anges font de notre lâcheté. Enfin l'on craint tant le personnage de dévot et de dévote, que l'on tombe dans celte tiédeur mortelle qui oblige Dieu de nous rejeter. Tous ces grands ménagements sont des marques certaines que le monde est grand à nos yeux, et que l'on a peu de foi, peu de crainte et peu d'amour pour Dieu ; car qui aurait une foi plus vive , qui craindrait bien les effets de sa justice, qui serait touché de son amour, passerait par-dessus «es petits ohstacles qui arrêtent l'âme; il se déferait des vues humaines ; il penscraitd'unc autre sorte

vST RATION

à apurer son salut et surmonterait celte funcslç paresse.

l la puisse (jui lait que l'on perd son temps. Ce temps si précieux que Diiu donne

pourgagner l'éternité, à quoi l'amploie-t-on ?

Les uns le passent en des désordre-, grossiers, les autres en de vains amusements , d'autres

en des desseins chimériques el en des travaux inutiles, les autres ne savent qu'en l'aire et ne cherchent qu'à le perdre. On le donne au premier venu , on se le laisse ravir sans se plaindre« et c'est la seule chose dont on est libéral. 11 est bon de faire réflexion sur ce que nous avons perdu de notre temps par le passé, et de gémir de cette perte. Il n'est pas mal aisé de connaître qu'elle s'étend fort loin, car tout ce que nous n'avons pas fait dans la vue de Dieu est perdu pour nous , ce sont des œuvres mortes dont nous n'avons à attendre que des châtiments. Il n'est pas difficile aussi de reconnaître la grandeur de cette perle. Il faut en juger par ce que nous pouvions acquérir en usant bien de notre temps. Or nous aurions pu acquérir des richesses infinies pour l'autre vie. Au contraire nous avons prodigué et dissipé notre temps à des amusements, à des divertissements fades et en de vaines occupations. Il est donc aisé de se convaincre d'un aveuglement si prodigieux sur le mauvais usage du temps. Mais ce qui ne paraît pas possible , c'est de réparer cette perte , car enfin on ne rappelle plus le temps passé. Tout ce que nous pouvons faire , c'est de n'en plus perdre; mais et qui est perdu est toujours perdu. La bonté de Dieu est néanmoins si grande, qu'il nous ouvre un moyen de racheter ce temps dont la perte parait si irréparable. Le regret que nous en aurons . la componction que nous en concevrons dans le fond du cœur, l'application que nous aurons à ne plus perdre de temps et à le ménager avec fidélité , dans la vue de satisfaire à Dieu pour le temps passé , pourra obtenir de sa bonté , non seulement qu'il nous remette les dettes que nous avons contractées par notre paresse et par notre négligence, mais aussi qu'il nous rende une partie de ces biens que nous avons malheureusement dissipés.

§ 18. Du scandale et du mauvais exemple. — Scandale est ce qui peut porter quelqu'un au mal et lui donner occasion de péché par quelque action ou quelque parole déréglée ou qui en a l'apparence. On ne prend d'ordinaire pour scandale et pour action scandaleuse que ce qui choqueles hommes et qui est improuvé du commun du monde, comme sont les dérèglements grossiers et les vices qui font horreur. Mais on . ne dit pas que des dérèglements passes en coutume et autorisés par la pratique soient scandaleux, parce qu'on ne les désapprouve pas. Ainsi on ne dira pas d'ordinaire que 1 ambition,, l'amour du bien, le luxe et les parures soient des pèches scandaleux , parce que ces vices sont peu desap;>rou\ es dans le monde. On ne dira pas qu'une femme du nondequ. va aux spectacles , qui passe s,, vie dans des divertissements auxquels le

l.YA.N'Cl'l loi r

monde n'a pas attaché de désbonnenr, rive indaleusement. Cependant on se troi

fort dans ces jugeraenté. Les m, es qui ■ condamnés de tout le monde, sont des pèches; mais ils sont d'autant moins seau lenx qu'ils sont plus désapprouvés (l" ds ne font tomber personne. Mail l< s

scandales les plus grands et les plus dan reiix sont ceux qui sont le moins désapprou- <l auxquels on l'ail moins de réflexion . parce qu'iU font tomber plus de monde ,[' qu'ils sont pins occasion de «bute, en quoi consiste la nature du scandale. Ainsi les vices aimables. v attirer le mon!-. diminuer l'horreur, en étouffer le scrupule . autoriser les gens dans le vice, c'esl la proprement ce une l'on doit appeler scandale.

Le scandale est inséparable de tons les péchés et de toutes les passion. haj paraissent à l'extérieur; car tout ce qui est extérieur se peignant dans l'imagination de ceux qui le voient, les rend plus portés à IV ter qu'ils n'étaient auparavant. Ainsi foute passion de colère, de haine et de désir des biens do monde, l'amour des richesses, de l'éclat el delà réputation, le mépris les dm qu'on doit aimer et estimer, el l'estime des choses qu'on doit haïr, tout cela est scandaleux. C'est un poison qu'on verse dans l'esprit du prochain , qui l'ii le corrompt, etlend à lui faire perdre la viede l'âme, en un mot tout péché est contagieux : il peut se multiplier dans l'esprit de lous ceux qui le voient ou qui le savent, parce qu'ils en reçoivent limage et l'impression. On scandalise les jeunes gens, en ne louant devant eux que ceux qui s'avancent et qui éclatent dans le monde, en ne leur parlant jamais avec estime des personnes \ ertueuses qui soni dans un état rabaissé, en leur inspirant Tajarice et l'ambition. On scandalise, quand on expose aux yeux du prochain ce qui peut allumer ces passions et lui inspirer l'amour du monde; ainsi ceux qui, sans agir et Sa parler, frappent les yeux des autres parleur luxe; ceux qui font paraître leur vanité, 1. ur ambition, l'attache à leur corps et à leurs clive, lisseaients. le, scandalisent très-dangereusement. Combien de crimes et de péchés fait quelquefois faire une seule médisance « l une seule calomnie dite devant .eux qui IV- COUtenfavec plaisir et qui la répandent avec malignité et avec légèreté! Quelle étrani multiplication de pèches n'arrive-t-il point

par des chansons . des discours ondes In, déshonnétes ! Combien de maux peut-il arriver par des opinions fausses et erronées1 et par des livres due l'on public pleins de fuisses doctrines, que l'on avance par de mau vaises coutumes et que l'on introduit partout] De combien de péchés les femmes ne se rendent-elles pas coupables , lorsqu'elles Introduisent des modes contraires à la modestie ou à l'esprit d'humilité qui doit régner d tous les chrétiens 1 Enfin de combien de péchés se chargent les ailleurs et les approbiteui s.ies relâi hementsel des mauvaises maxt- "ii ceux qui les souffrent, lorsqu'ils devraient y remédier! On scandalise parles

L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VÉRITÉS DE LA RELIGION

louanges , par le déguisement et la conduite artificieuse , par les excuses accompagnées de fierté, par l'air hardi et entreprenant, par l'air décisif et plein de confiance qui en impose, et par une infinité d'autres manières qui peuvent faire une mauvaise impression sur l'esprit des autres et les porter au mal.

1 n'y a pas jusqu'aux personnes qui vivent bien qui ne soient sujettes à scandaliser les autres. C'est les scandaliser que de les porter, par son exemple , à quelque espèce de relâchement; de diminuer en quelque manière que ce soit le sentiment qu'ils peuvent avoir de leurs fautes , leur ardeur pour s'avancer dans la voie du salut , leur sollicitude et leur vigilance sur eux-mêmes ; d'affaiblir en eux quelque vertu , comme la crainte de Dieu, l'humilité, la charité, l'esprit de mortification et autres; de les portera reculer en arrière , en diminuant sans nécessité quelque chose dans leurs exercices de piété; de détruire certains dehors qui les mettaient à couvert du péché. Il ne faut pas regarder ces fautes comme petites. Uien en effet ne nuit davantage aux âmes que le mépris qu'on fait des péchés véniels , et on devrait considérer au contraire que tout péché véniel est un pas vers la mort de l'âme , qu'il y tend et qu'il y dispose par l'affaihlisscment de la charité. Tel succombe à une tentation qui n'y aurait point succombé s'il n'avait point perdu une partie de ses forces spirituelles par les fautes que l'exemple des autres lui a fait commettre. On ne regarde pas comme une chose peu considérable d'avoir fait au corps d'un autre une plaie qui lui aurait fait perdre beaucoup de sang, quoique cette plaie ne fût pas mortelle. Pourquoi donc eston si peu touché des blessures qu'on fait à l'âme des autres par les scandales qui les engagent à des péchés véniels ? Il fautdonc apprendre à juger de l'importance des scandales que l'on donne aux autres , et concevoir fortement combien il est dangereux d'ensanglanter ainsi continuellement ses mains par les plaies qu'on fait à l'âme du prochain, et que non seulement c'est un péché considérable, mais que c'est un très-grand obstacle à nos prières et à notre salut.

§ 19. Du mensonge. — Le mensonge est une déclaration extérieure de nos pensées et de nos mouvements intérieurs , contraire à ces pensées et à ces mouvements. Tout mensonge est un démenti qu'on donne à la vérité et à Dieu même ; car , quand nous avons effei tivement une disposition cl une pensée , Dieu voit que nous avons cette pensée et cette disposition ; et comme la connaissance de Dieu est sa parole , il dit que nous avons effectivement celte pensée et cette disposition. Celui donc qui, par des signes extérieurs , dit qu'il n'a point celte pensée ou celle disposition dit le contraire de Dieu et donne un démenti à la vérité. Ainsi on ne peut douter que tout mensonge ne soit mauvais, puisque c'est un désaveu volontaire de la vérité de Dieu et qu'il est impossible que la vérité approuve; qu'on la désavoue.

De plus on doit la vérité au prochain dès

qu'on lui parle; car le commerce de la parole enferme une promesse tacite de la vérité et delà sincérité, la parole ne nous étant donnée que pour cela. Ce n'est pas une convention d'un particulier avec un autre particulier; c'est une convention commune de tous les hommes entre eux et une espèce de droit des gens , ou plutôt un droit et une loi de la nature. Cette loi et cette convention commune sont violées par celui qui ment , et plus la liaison que les hommes ont entre eux est étroite, plus le violement de celte loi est contraire à la sainteté et à la justice. Un chrétien surtout doit éviter d'user de tromperie et de duplicité envers ses frères. Car la tromperie ayant pour butde procurer son avantage au préjudice de celui qu'on trompe , on sépare par là son bien de celui du prochain, et ainsi on renonce à la qualité de membre du corps de Jésus-Christ , qui fait toute la dignité d'un chrétien. Un membre ne trompe point un autre membre ; l'œil ne trompe point la main, ni la main le pied. Ils coopèrent tous à procurer l'avantage et le bien commun du corps. De plus il n'y a point de sainteté véritable sans vérité. Or il n'y a point de vérité clans celui qui trompe les autres, car tout trompeur est trompé, et il marche dans une voie d'illusion et d'erreur. Son dessein est de nuire aux autres par le mensonge et de ne pas se nuire à lui-même. Cependant il se nuit beaucoup plus qu'aux autres, en se privant de la charité et de la vérité, c'est-à-dire de la vie de l'âme que tout mensonge , ou diminue , ou détruit ; il est donc trompé.

Il n'est pas même permis de mentir pour conserver la vérité et pour mettre à couvert la vie, l'honneur et le bien du prochain ; car, de même qu'on ne pourraitlel'aireauxdépens de la chasteté , ainsi celui qui n'a point d'autre moyen que le mensonge pour conserver la religion , la vie, l'honneur et les biens du prochain et les siens mêmes , doit croire qu'il n'en a point et que Dieu ne lui imputera pointée qui pourra en arriver. Tout ce qu'on peut faire dans ces occasions, c'est de cacher la vérité, mais non pas de la désavouer et de la démentir ; autre chose est de mentir, autre chose est de cacher la vérité ; mais on ne peut jamais dire le contraire de la vérilé. On peut aussi détourner l'esprit de celui qui interroge à quelque autre chose. S'il arrive qu'il se trompe par son imprudence et qu'il prenne de lui-même une fausse idée de nos paroles, on n'est pas obligé de le désabuser ; mais il faut toujours que les paroles soient telles , qu'étant considérées par un homme qui n'en tire point de conséquences téméraires , elles ne signifient rien de contraire à ce que nous avons dans l'esprit.

Il n'en est pas ainsi des restrictions mentales et des équivoques, qui consistent à ajouter dans l'esprit et en soi-même quelque chose qui change le sens des paroles qu'on prononce, comme si quelqu'un, après avoir ré pondu qu'il n'a jamais été dans un certain lieu, ajoutait dans son esprit le mot de malade , en prétendant , en vertu de celte nddi--

DÉMONSTRATION P\ V.NGÉLIQI I

lion, que sa proposition BÎgnifle qu'il n'a jamais été malade en ce lieu là, quoiqu'il y «■ùt été en se portant bien. Mais, à moins que ce que l'on retient dans son esprit m; soit suffisamment signifié par les circonstances extérieures qui accompagnent la prononciation des paroles, on ne peut nier que les restrictions mentales ne soient de purs mensonges , parce que les paroles extérieures n'étant point déterminées signifient le contraire «le notre pensée, et qu'il n'est pas au pouvoir de chacun d'en changer le sens par sa seule volonté , sans avertir ceux à qui on parle.

Quoiqu'il n'y ait que les mensonges qui sont préjudiciables à la foi, aux mœurs et au prochain , en une matière importante, qui soient des péchés mortels, on peut dire néanmoins que tout mensonge, quel qu'il soit, même le mensonge officieux et celui qu'on appelle joyeux , n'est pas exempt de faute , puisqu'il est contraire à la vérité qui est Dieu même, et ainsi que tout mensonge est péché au moins véniel. C'est pourquoi il est bon de s'en abstenir et de s'accoutumer à dire la vérité en toutes choses, de peur de contracter une mauvaise habitude; ce qui regarde particulièrement les jeunes personnes : car il arrive de là qu'on tombe insensiblement par de petits mensonges, que bien souvent l'amour-propre nous déguise et nous fait regarder comme des fautes légères et de peu de conséquence , dans de plus grands dérèglements. De plus, cette attention sur nousmêmes et sur nos paroles doit se faire en vue et par amour pour la vérité, qui , étant Dieu même, est une, seule, immuable , éternelle et sans déguisement.

§ 20. Des louanges et de la flatterie. — Rien ne fait plus voir combien l'homme est profondément plongé dans la vanité, dans l'injustice et dans l'erreur, que la complaisance que nous sentons lorsqu'on juge avantageusement de nous, qu'on nous estime et qu'on nous flatte par les louanges, parce que, d'une part, la lumière qui nous reste, tout aveugle qu'elle est, ne l'est point à cet égard, et qu'elle nous convainc clairement que cette passion est vaine, injuste et ridicule ; et que, de l'autre, tout convaincus que nous en sommes, nous ne saurions l'étouffer, et nous la sentons toujours vivante au fond de notre cœur. Il est bon néanmoins d'écouter souvent ce que la raison nous dit sur ce sujet. Si cela n'est pas capable d'éteindre entièrement cette malheureuse pente , c'est assez au moins pour nous en donner de la honte et de la confusion, et pour en diminuer les effets.

Il y a peu de gens assez grossièrement vains pour aimer des louanges visiblement fausses; et il ne faut qu'avoir un peu d'honnêteté pour ne pas être bien aise que l'on se trompe tout à fait sur notre sujet ; cependant,

Ïour peu de fondement qu'ait l'estime qu'on lit de nous, nous la recevons avec une complaisance qui nous convainc à peu près de la même bassesse et de la mauvaise foi. Ce que nous avons de bon est fort peu de chose , et ce peu de chose est souvent gâté et corrompu par mille vues et mille retours d'amour-pro-

IIM

pre ; et néanmoins il arri\<' que «les gens ,|U1 ne voient pas la plupart de nos défauts , regardent avec quelque estime ce pen île bien qui paraît en nous, qui peut être tout corrompu : ce jugement, tout aveugle et tout mal fondé qu'il est, ne laisse pas de nous flatter. Notre vanité est jointe à l'aveuglement En cachant aux autres nos défauts, nous lâchons de nous les cacher à nous-mêmes . et l 'est i quoi nous réussissons le mieux. Non» ne voulons être vus que par ce petit endroit que nous considérons comme exempt de défaut, et nous ne nous regardons nous-mêmes qœ par là. Qu'est-ce donc que cette estime qui nous flatte? Un jugement fondé sur la rue d'une petite partie de nous-mêmes i t sur l'ignorance de tout le reste; et qu'est-ce que celle complaisance? Une vue de nous-mêmes, pleine d'aveuglement, d'erreur, d'illusion, dans laquelle nous ne nous considérons que par un petit endroit, en oubliant mis misères et nos plaies.

Supposons même l'estime la plus judicieuse et la plus sincère que nous puissions nous imaginer et que notre vanité puisse souhaiter; supposons les qualités du corps et de l'esprit les plus dignes de louanges; relevons-les par les qualités des personnes, par leur esprit et par tout ce qui peut le plus servir à flatter l'inclination que nous y ai <>n> : qu'y a-t-il d'aimable et de solide en tout cela? C'est un regard de ces personnes ^crs nous , qui suppose que nous avons quelque bien, mais qui ne l'y met pas et qui n'y ajoute rien. Il nous laisse tels qu ■ nous sommi ainsi il nous est entièrement inutile. Ce regard ne subsiste qu'autant qu'il s'applique à nous, et cette application est rare. Tel de ceux dont l'estime et les louanges nous flattent ne pensera pas à nous beaucoup de fois, et quand il y pensera, il y pensera peu, en nous oubliant le reste du temps. D'ailleurs ce regard d'estime est un bien si fragile, que mille rencontres peuvent nous le faire perdre sans qu'il y ait de notre faute , et dont la vue peut nous ravir le peu de vertu que nous avons. Quel est donc ce bien qui ne sert de rien quand on ne le voit pas, et qui nuit quand on le voit, et qui a tout ensemble toutes ces qualités , d'être vain, inutile, fragile et dangereux?

Rien n'est donc plus dangereux que d'avoir des qualités de corps et d'esprit . puisqu'il est certain qu'on ne doit point aimer ces qualités pour elles-mêmes et pour s'attirer l'estime et les louanges des hommes; il est même plus avantageux d'en être privé en ne les aimant point que de les a>oir en v étant attaché : ainsi c'est une louange fort équivoque que celle qu'on donne aux gens à cause de ces qualités ; car si elles sont jointes avec une vaine complaisance, on les loue de leur malheur. L'usage du monde a pourtant établi qu'on loue les qualités humaines lorsqu'elles sont estimables en elles-mêmes et qu'on peut en faire un bon usage ; mais cette coutume ne peut pas prescrire contre la vérité, et il faut toujours que ceux qui parlent de cette sorte soient persuades inté-

Mil

L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VERITES DE LA RELIGION

rieurement que ces qualités qu'ils estiment ne rendent ceux qui les ont plus estimables qu'à proportion da bon usage qu'ils en font.

A l'égard de la flatterie, qui consiste dans de fausses louanges, il faut penser que celui qui flatte croit tout le contraire de ce qu'il dit, et méprise autant dans son cœur ceux à qui il donne des louanges , qu'il témoigne au dehors d'estime pour eux; ce qui doit donner de l'aversion pour la flatterie. Ceux à qui on donne ces louanges ne doivent pas en conclure, ni qu'ils aient effectivement ces qualités qu'on leur attribue , ni qu'il y ait des gens qui le croient, mais seulement que ces qualités sont louables en elles-mêmes, et qu'il serait à souhaiter qu'ils les eussent , c'est-à-dire qu'ils peuvent apprendre par là, non ce qu'ils sont, mais ce qu'ils devraient être. De tout cela il s'ensuit qu'on doit craindre les louanges , parce qu'elles ne servent ordinairement qu'à nourrir la vanité, l'orgueil et l'amour-propre.

§ 21. Des jugements et des soupçons téméraires. — Un jugement est téméraire lorsqu'il est fait sans une cause qui nous y contraigne. Dieu ne condamne que les jugements injustes , car il ne défend pas de juger avec justice, et il ordonne même de porter des jugements justes. Ainsi ce qu'il condamne dans les jugements qu'on appelle téméraires, c'est l'injustice qu'ils renferment; et comme il n'est jamais injuste de juger selon la vérité que l'on connaît clairement, il n'y a jamais de témérité ni d'injustice dans les jugements qui sont accompagnés de vérité et d'évidence. Je dis dans les jugements, et non pas dans les paroles qui les expriment : car on peut avoir raison de juger d'une certaine manière, que l'on n'en aura pas de rendre ce jugement public, le jugement n'ayant point d'autre règle que l'évidence de la vérité; mais les paroles , pour être justes et exemptes de péché, ont besoin de beaucoup d'autres conditions.

Pour éviter les jugements téméraires auxquels on se laisse si facilement aller à l'égard des autres, il n'y aurait qu'à remarquer ce qui nous choque dans ceux que les autres font de nous : car il serait aisé par ce moyen de se former certains principes et certaines maximes pour régler nos jugements , en se servant de la délicatesse de l'amour-propre pour les découvrir, et de l'amour de l'équité et de la justice pour en user à l'égard du prochain, après nous être convaincus que nous voulons que les autres en usent de même envers nous-mêmes. Voici quelques-unes de ces maximes. Il est injuste et contre la raison de donner un nom injurieux qui marque une habitude dans le vice à ceux dont nous savons simplement qu'ils ont commis quelque faute passagère de ce genre-là. Il est injuste d'attribuer une action extérieure, qui peut avoir divers principes , au principe qui est le plus mauvais. Il est injuste d'attribuer à passion et à haine ce qui peut être fait par persuasion et par conscience. Il est injuste d'attribuer à toutes les actions sem-

blables les mêmes intention, car elles peuvent en avoir de fort différentes. Il est injuste de suppléer par nous-mêmes ce que nous ne voyons pas dans l'action dont nous jugeons, car c'est passer les borne*s de notre vue qui doit terminer nos jugements. Il n'est pas proprement défendu de voir, mais il est défendu de juger, c'est-à-dire , de former un jugement fixe et arrêté sur ce que nous ne voyons pas. Il est injuste de regarder un défaut comme incorrigible, lorsque nous n'avons pris aucun soin d'y remédier. 11 est injuste d'attribuer un défaut à quelqu'un sur le rapport de gens qui ne sont pas entièrement croyables , et du jugement desquels nous avons droit de nous défier. Il est encore injuste de préférer toujours dans les mêmes cas et les mêmes circonstances ceux qui nous sont favorables à ceux qui nous sont contraires , de prendre ainsi l'inclination que l'on a pour nous , pour la règle de notre estime. Il est injuste enfin de trouver petits et supportables tous les défauts de ceux qui nous aiment , et grands et insupportables ceux des personnes de qui nous imaginons n'être pas aimés ou que nous n'aimons pas.

Il est d'autant plus important de s'appliquer à éviter les jugements téméraires , que c'est la source d'une infinité de péchés qui troublent toute la vie; car les préventions, qui ne sont dans le fond que des jugements téméraires , sont les causes ordinaires de» aversions, des dégoûts, des séparations, des médisances, et de mille autres mauvais effets. Souvent les plus grandes dissensions ne naissent que des jugements portés témérairement, qui deviennent les principes de notre conduite; et ces jugements téméraires devenant publics en produisent une infinité d'autres dans ceux qui les apprennent, parce qu'il y a peu de personnes qui prennent la peine d'examiner ce qu'elles entendent dire des autres. Le commun du monde s'en rapporte facilement à celui qui juge du prochain en mal, parce qu'il satisfait par là sa malignité naturelle , et qu'il se justifie en même temps dans celte malignité sur ce que ce jugement a été formé par un autre , ne considérant pas que, si l'autre est responsable de l'avoir fait, il est responsable de l'avoir cru.

S'il est difficile d'éviter la témérité des jugements lorsqu'on est témoin soi-même des choses dont on juge, et que l'on se fonde sur sa propre lumière, il l'est encore beaucoup plus quand on se fonde sur le rapport et sur la lumière des autres. Car outre qu'on eu a bien moins d'évidence, on se laisse encore aller avec plus de liberté à juger, comme si le péché ne regardait que celui qui forme le premier jugement et qui le communique aux autres; cependant il n'en est pas ainsi. Les rapports qu'on nous fait du prochain ne tiennent lieu que de t ignes sur lesquels nous devons juger : il y en a de certains et d'incertains; et comme l'on peut s'arrêtera ceux que l'on a droit de juger certains, c'esl aussi juger témérairement que de juger sur ceox qui ne le sont pas. Or non seulement il y a des rapports incertains, mais ils le sont [ires-

que (ous; cl dès qu'on approfondit I.

"ii ii" manque guère de trouver <ln plus on du moins. La passion et le peu de justesse (! ( spi'ii altèrent presque toujours l.i vérité dans li s discours que les hommes font les uns des autres. Ceux qui paraissent les plus sincères, et que l'on ne saurait soupçonner de mensonge et d'imposture, ne laissent pas de nous lr. imper, parce; qu'ils se trompent souvent les premiers. Il y en a qui mêlent

partout leurs réflexions et leurs jugements, comme des faits, et qui, ne distinguant point entre ce qu'il y a d'effectif dans les choses qu'ils rapportent et les raisonnements qu'ils font sur ces mêmes choses , ne font de tout Cela qu'un même corps d'histoire. Ainsi on ne peut presque faire aucun fondement certain sur ce que les hommes rapportent; et comme on est téméraire quand on juge suides signes incertains, et que la plupart des rapports sont de ce genre , il s'ensuit que la plupart des jugements fondés sur ces rapports sont téméraires.

A l'égard du soupçon téméraire, quoique ce ne suit qu'un doute et qu'il y ait moins de mal à soupçonner quelqu'un de quelque faute qu à l'en juger coupable, il y a néanmoins du défaut dans les soupçons qui sont sans fondement. Les impressions désavantageuses que l'on conçoit du prochain, ou sur les rapports que les autres nous en font, ou |ûr les idées que nous nous en formons nousmêmes, 9ont capables d'affaiblir la charité : car quelque soin que nous prenions d ■> ne point juger, elles nous y donnent néanmoins de la pente. Ce n'est point, à la vérité, une maladie formée, mais c'est un présage maladie qui nous menace, à moins de la prévenir par une prudence chrétienne. Elles disposent insensiblement à prendre en mauvaise part des paroles ou des actions innocentes d'elles-mêmes, et dont on n'aurait point été choqué si l'esprit n'avait point déjà été prévenu de quelque soupçon. Une impression devient la source d'une autre, et le pis est qu'on ne s'aperçoit point de toutes ces mauvaises suites, parce qu'on ne remonte jamais jusqu'à la source, qui est la témérité de la première impression. Elles produisent enfin du refroidissement, et ainsi on s'ék>igne insensiblement les uns des autres ; et s'il reste encore quelque charité, elle est tellement couverte par les nuages des soupçons, qu'elle demeure sans action.

Comme les jugements téméraires peinent devenir de grandes fautes, iL faut chercher à y remédier. 11 faut pour cela purifier son cœur de toute malignité; s'appliquer peu aux actions d'auli ni, quand on n'y est pas oblige; éviter la précipitation dans st -s jugements ; bien distinguer Ce que l'on sait lie ce que l'on ne sait pas , car souvent on prend sujet d'un» vérité que l'on sait, pour juger de ce qu'on ne sait pas; on sait qu une chose est mauvaise , et on en prend occasion de décider en quel degré elle est mauvaise, quoiqu'on ne le sache pas. Il faut surtout s'établir dans I amour du prochain, et dans l'humilité, ce qui ne peut manquer d'arrêter

DÉMONSTRATION EYANGHLIQUK. ||jj

les jugements et les soupçons téméraires. CHAPITRE XIII.

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