DES VICES ET DES DEFAITS S PI BIT) I
§ 1. lu fa ru du monde. - La monde, en prenant le nom de chrétien, n'a pas pour
changé d'inclination
tend même aux récompenses que la re igion promet. Ainsi il se trouve présenterai le christi toisme une infinité de gens qui. sans prétendre être déréglés, ne 1 tissent j Ire possédés de tout . , du monde,
de courir après les honneurs, les étnblisi mente, les plaisirs; d'être enchantés de l'amour du présent, et de ne point peoter à l'avenir. S'ils retranchent certains d ments grossiers, ils en pratiquent on grand nombre d'autres, auxquels ils oient le nom de dérèglement; ils traitent même de haut en bas ceux qui ne sont pas de leur sentiment. Or il est infiniment plus difficile de résister à ces sortes de vices, que l'on fait passer pour n'être pas contraires à la pieté, qu'a ceux qui l'attaquent ouvertement. Les chrétiens s'unissent pour résister aux derniers. el soutiennent les uns les autres; mais ces dérèglements plus cachés sont reçus et cmhrassés par le plus grand nombre des chrétiens. Ce sont eux-mêmes qui font la foule el le nombre, et qui tâchent d'entraîner loin autres dans les mêmes passions. Cependant il faut ou résister, ou périr; il n'y a point de milieu : car quiconque se conforme au monde se perd avec le monde.
Mais en quoi consiste celte conformité a le monde dont il faut s'éloigner? Klle consiste en deux choses : l'une dans certain s passions premières, qui sont la source actions, comme l'amour et l'estime des ch ses présentes, l'oubli des biens et des ou de l'autre vie, l'amour de l'éclat et des ai de la vie, le mépris de la bassesse, de la \ vreté, delà vie obscure ; l'autre dans les , séquences que le monde tire de ces pren res passions qui autorisent souvent une ialinile de crimes auxquels on en a été le nom. Of les personnes qui, vivant dans le monde, ont encore quelque conscience, ne s'appliquent guère qu'à résister à quelques-unes de ces conséquences; ils évitent certains moyens de s'avancer et de faire fortune; ils s'abstiennent de certains divertissements el de certains plaisirs, mais ils ne pensent guèreàrési ter aux premières passions qui en sont la source. Us avalent donc à longs (rails l'amour du monde e! l'aversion de re qu'il méprise, et cela suflit pour les perdre; '< Dieu défend d'aimer le monde el ce qui est dans le monde. Or que fait-on dans le monde sinon y mener une v ie molle et sensuel! -, une vie toute plongée dans le I ixeet «I les plaisirs; et si on ne le l'ait pas toujours par impuissance, on ne désire \ faire autre chose, si on le pouvait. Comment regarder ci > clames du monde qui s'imaginent que la vie molle et sensuelle, la vie de plaisir, de paresse et d'oisiveté, est de l'essence de leur condition, et fait en quelque sorte leur ^o-
Hi5 L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VÉRITÉS DE LA. RELIGION
cation et leur métier ; qui regardent le tra-
vail, l'application, les soins, comme des choses étrangères à leur état, et qui se font pitié à elles-mêmes, quand elles y sont réduites? Qu'elles sont bien à plaindre, puisqu'elles vivent de l'esprit du monde, et qu'elles renoncent à leur religion qui leur impose la pénitence générale des hommes 1 Que fait-on encore dans le monde? On n'y loue, on n'y estime, on n'y béatifie que ceux qui se poussent, qui s'avancent, qui acquièrent des établissements, du crédit, des richesses, de la réputation, de la considération; que ceux qui éclatent, qui se distinguent, qui se tirent de la bassesse, ou qui passent leur vie dans les aises, les divertissements, les plaisirs, et où l'on ne méprise au contraire que ceux qui sont dans des états opposés à ceux-là, et qui vivent dans l'obscurité, dans l'incommodité et dans la bassesse. Mais une telle vie est une véritable impiété , car l'on est impie par l'amour descréatures, pareequ'on leurtransporte la gloire et le culte qui n'est dû qu'à Dieu.
| 2. Des demi-chrétiens. — On appelle demichrétiens tous ceux qui veulent allier Dieu avec le monde, et le nombre en est infini. Il est également impossible à l'homme d'être sans maître, et d'en avoir plus d'un. Il ne saurait être sans maître, parce que le propre de l'amour est de nous assujettira ce que nous aimons. Or l'homme ne saurait être sans amour; et ne trouvant pas en soi-même le bien qu'il aime et qu'il cherche, il faut qu'il en sorte et qu'il s'attache à quelque objet hors de lui : or cet objet le domine par nécessité, puisqu'il le remue par la crainte, par l'espérance, par le désir et par les autres passions qui ne sont que diverses formes de l'amour. Mais il ne saurait avoir plus d'un maître, parce qu'il ne saurait demeurer dans un tel équilibre, qu'il partage également son nrur à deux objets, sans préférer l'un à l'autre. Il prend donc naturellement parti, et l'objet qu'il a préféré, devenant le maître de son c u\ l'oblige de se séparer des autres, au moins toutes les fois que ces deux attaches sont contraires. Il s'ensuit de là que le Cœur de l'homme ne peut être dominé en même temps par l'amour de Dieu et par l'amour du monde. Quoique tout amour de la créature ne soit pas mortel, il ne laisse pas d'être toujours dangereux ; mais on ne sait pas le point précis de rattache aux créatures. On s'imagino souvent être fort attaché à Dieu, et on ne l'est guère; et peu attaché au monde, et on l'est beaucoup. La raison de celte illusion c i que l'on s'imagine que l'amour suit le ju* gement spéculatil que l'on porte des objets ; cl ainsi, comme l'on juge qu'il n'y a point de proportion entre Dieu et le monde, on croit qu'il en est de même de notre amour, mai. il n'en est pas ainsi. L'amour ne suit pas le degré du mérite des objets, mais de l'impression qu'ils fonl sur le eu-or. Or il arrive souvent que l"s plus petites choses font des impressions plus fortes sor l'âme que les [dus grandes. II est donc très-dangereux de nourrir les plus petites attaches pour les cre.ilu-
rcs, parce qu'on les met insensiblement en état d'emporter le cœur, non par l'idée de leur grandeur, mais par la force de l'impression qu'elles font sur notre cœur. Cela fait voir que bien des gens du monde se troni^pent et commettent Une espèce de mensonge, en appelant Dieu leur Seigneur ; car ayant le cœur, assujetti à un autre objet, Dieu n'est pas proprement leur Seigneur, puisqu'il n'est plus le maître de leur cœur. 11 ne règne tout au plus que dans leur esprit, et c'est la créature qui domine au fond de leur cœur, et le démon par la créature.
Combien y a-t-il d'erreurs sur cela, même parmi bien des personnes qui font quelque profession de piété, et qui évitent les actions que tout le monde reconnaît pour criminelles ? On ne pense point aux devoirs de sa profession, qui sont d'une obligation essentielle ; on ne s'examine d'ordinaire que sur certains crimes grossiers et sur les péchés d'action, et on ne fait point de scrupule des péchés de disposition, d'état, d'habitude; on vit dans l'oubli de Dieu et dans l'oisiveté; on mène une vie d'amusement, de mollesse, de divertissement, de curiosité, d'entretiens, de visites inutiles ; on ne donne presque aucune part à Dieu dans ses actions, et la plupart qu'on lui donne est remplie de négligences, de distractions, d'irrévérences. Il y a même quantité de préceptes auxquels on ne fait point d'attention, et sur lesquels on ne s'examine point. C'est un précepte de mener une vie de travail et de pénitence; c'est un précepte de faire effort pour s'avancer dans la piété et pour se corriger de ses défauts; c'est un précepte que de veiller sur ses actions, afin d'éviter et les tentations du diable et les surprises de notre amour-propre; c'est un précepte que de prier Dieu, et de le prier à proportion de ses besoins ; c'est un précepte que d'être reconnaissant des bienfaits do Dieu; c'est un précepte que d'aimer le prochain, de lui rendre les assistances spirituelles et temporelles. Toutes les vertus sont de même de précepte, la tempérance, la force, la justice, la prudence, l'humilité, la douceur, la modestie, le support du prochain. Il n'y en a aucune dont on ne soit obligé d'avoir l'habitude dans le cœur. Qui fait réflexion à tout cela? et combien y en a-t-il qui perdent la grâce, sans le connaître, par des fautes ou d'omission, ou de commission, dont sans le savoir ils se rendent coupables contre ces préceptes? et voilà l'état des demichrétiens. Ainsi il n'y a personne, quelque innocente qu'ait été sa vie en apparence, qui n'ait beaucoup sujet de craindre, et qui puisse s'assurer de n'être pas du nombre de ces faux innocents qui seront exclus du royaume de Dieu. On se forme communément une idée bien étrange de létal d'un chrétien et de l'essence de la vie chrélienne. On corrigera bien quelques actions grossièrement criminelles, et on pratiquera quelques devoirs extérieurs de piété; mais quant au changement du coMir. à l.i mortification des passions/ati renoncement à l'amour du monde, c est à quoi on ne pense poini du tout. On est fort content de soi-même,
DEMONSTRATION r\ \\<;i i |i
quand on est arrivé au retranchement des péchés grossiers ; niais on regarde tout le reste comme des idées d'une dévotion peu solide ou au moins non nécessaire.
Il y en a qui fout profession do vertu, et nui sont irrépréhensibles devant les hommes. Il ne leur manque qu'une chose essentielle, c'est d'être animés de l'esprit de charité. Ils pèchent dans le principe des actions et non dans les actions mêmes qui en naissent. Ils ont les paroles des enfants de Dieu ; ils en ont les œuvres, mais ils n'en ont pas le cœur; et ce cœur n'étant pas visible aux hommes, on ne voit rien en eux qui mérite d'être condamné. C'est un ver qui ronge la racine de leurs œuvres et qui leur ôte la vie. Ce sera, si l'on veut, une vanité secrète, une jalousie cachée, un intérêt secret. Ils substituent une créature à Dieu, ci c'est ce qui fait leur crime; mais ils le font si Gnemenl, qu'ils trom pent et les autres et eux-mêmes. 11 serait permis d'aimer tout ce qu'ils aiment, de rechercher tout ce qu'ils recherchent, si on le recherchait comme des moyens pour aller à Dieu. Leur mal est qH'ils s'y attachent comme à leur fin, cl qu'ils en font le principal objet de leur amour. Enfin ce sont des gens édifiants en apparence, et qui passent non seulement pour chrétiens , mais pour les meilleurs d'entre les chrétiens. .Cependant avec tout cela le seul défaut de cet amour intérieur qui rapporte tout à Dieu, fait qu'ils ne sont dans le fond que des demi-chrétiens, que des esclaves qui n'auront point de part à l'héritage céleste.
§ 3. Des obstacles au salut. — La corruption du péché n'est pas seulement répandue dans le cœur des hommes, mais aussi sur toutes les créatures, en la manière qu'elle peut l'être, c'est-à-dire, que comme les hommes sont devenus susceptibles du péché, toutes les autres créatures en sont devenues les instruments. Car au lieu qu'elles avaient été créées pour servir aux hommes de motifs de louer Dieu, et que c'était l'unique elîet qu'elles produisaient sur leurs esprits, elles sont présentement employées par le démon pour les tenter et les éloigner de Dieu. Il n'y a que la nécessité qui puisse nous excuser dans l'usage des créatures; et ceux qui resserrent le plus cet usage sont les plus prudents : car, comme elles sont toutes empoisonnées, le moins qu'on peut en user est toujours le mieux ; on donne par là moins lieu au démon d'agir sur nous par le moyen de ces créatures qui lui sont soumises. Dieu empêche ces mauvais effets, quand il n'y a que son onireet la nécossitéqui nous portent à en user, et que nous nous adressons humblement à lui pour les détourner. Mais qui nous a dit qu'il en sera de même quand nous voudrons user des créatures sans nécessite'.' 11 ne faut donc point d'autre raison à un diretien pour se priver des spectacles, des délices de la vie et de l'usage de toutes les créatures dont il peut se passer, que de dire qu'il ne veut point des présents de son ennemi ; qu'il redoute ses poisons, et que tout ce qui est sous sa puissance lui est suspect, parce
que tout cela pea( être un o
salut.
Mais la jouissance de la créature v est un plus grand obstacle. I.a jouissant turcs affaiblit l'âme et l'amollit : elle Lut qu'elle ne peut plus s'en paner, et qu'ainsi elle succombe a toutes les occasions où elle serait en danger d'en être privée. In homme accoutumé au\ conversations du monde ne saurait plus souffrir la solitude. ]>• repos, le silence. Celui qui a joui des aises de la rie devient incapable de souffrir la pauvreté qui l'en prive. Ceux qui ont reçu dans l'éclat et dans la grandeur, prennent pour une . \ tréme misère de vivre dans une condition obscure et rabaissée. Peut-on donc trouver étrange que tant de chrétiens manquent de force et de courage dans leur course rers l'éternité, puisqu'ils font tout ce qu'ils peu- \ent pour affaiblir leur âme, et qu'ils ne font rien pour la fortifier? Ils font tout ce qu'ils peuvent pour jouir des créatures, et cette jouissance qui rend leur âme faible et languissante. Ils n'ont aucun courage pour s'en priver, et cependant celte privation est l'unique voie pour acquérir la force et la vigueur dont elle a besoin, sans quoi point de salut.
La plupart des gens du monde font si bien, qu'ils n'ont pas le loisir de se sauver. Ils se chargent d'affaires, d'engagements, de nécessités qui accablent leurs esprits, de sorte qu'il se trouve toujours qu'ils n'ont point de temps à penser à eux ni à donner au salut de leuràme. Le train commun de la vie des hommes est même tellement disposé, qu'à mesure qu'ils avancent en âge, leurs occupations se multiplient, et les nécessités deviennent plus grandes et plus pressantes. Les jeunes gens ont d'ordinaire du temps de reste, et ils ne savent à quoi l'employer, parce qu'ils ne veulent pas le donner à leur âme et à leur salut, et que le inonde ne les charge pas encore de beaucoup d'affaires; mais sitôt qu'on dev ient plus âgé. l'emploi devient plus grand, et il ne reste plus de temps pour soi. 11 faudrait déchoir et se rabaisser pour se procurer du temps et du loisir, et c'est ce que l'on ne saurait souffrir. On se rend même, par l'accoutumance, les occupations si nécessaires, qu'on ne peut plus s en passer. On languit, on s'ennuie, on se chagrine sitôt qu'on en est séparé; de sorte qu'on ne saurait plus mener d'autre v i-> dans ce monde-ci qu'une vie qui nous ôte tout le temps de penser à l'autre. Ainsi tous ces emplois, touteaffaires, toutes ces occupations séculières étant joints avec les dispositions d'une âme malade, languissante, pleine de plaies et de passions, sans lumières, sans force pour résister aux tentations, sont d'étranges obstacles au salut: c'est là cependant la vie ordinaire des gens du inonde.
S k. Des tentations. — La vie de l'homme sur la terre est une tentation continuelle. 1! est lente ou par la chair, ou par le démon . ou par le inonde. I.a chair entraîne le cœur ver.s la terre. Les désirs de la chair sont vils et pénétrants. Tout ce qui nous environne le.
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renouvelle à l'esprit : il n'y a point de peine sensible à les suivre ; et il y a au contraire une peine sensible à ne pas les suivre. Ainsi c'est une marque presque certaine qu'on n'agit que par la chair, quand on agit sans effort, sans combat et sans répugnance. Le but du démon, agissant par la chair, est d'affaiblir les âmes peu à peu, afin de pouvoir ensuite les précipiter dans quelque chute mortelle. Ainsi, pour résister au démon dans les grandes occasions, il faut lui résister dans les moindres. Pour éviter les grandes chutes , il ne faut pas négliger les plus légères ; et si l'on ne saurait les éviter, il faut tacher de les réparer et d'en tirer de la force par l'humilité qu'elles doivent nous procurer; et puisque l'on est obligé de combattre contre sa chair et d'affaiblir ses impressions par la résistance de l'esprit, on est obligé d'éviter tout ce qui les rend plus vives, plus fortes et plus agissantes.
11 y a peu de personnes qui croient sérieusement que le démon les tente, leur dresse des pièges et rôde à l'entour d'elles pour les perdre , quoique ce soit ce qu'il y a de plus certain. Si on le croyait, on agirait autrement ; on ne laisserait pas au démon toutes les portes de son âme ouvertes par la négligence et par les distractions d'une vie relâchée, et l'on prendrait toutes les voies nécessaires pour lui résister. Toutes les passions servent de portes au démon, parce que ce sont des désirs d'erreur. Ainsi toutes les passions sont à craindre, parce que ce sont des sources de tentations qui servent d'entrée au démon. Une petite passion est une occasion au démon d'en inspirer une plus forte et plus violente. C'est une prise que nous lui donnons sur nous ; c'est une arme que nous lui fournissons. Rien ne serait plus faible que le démon, si nous ne lui donnions point de force contre nous. Il ne trouve point en soi les moyens de nous tenter et de nous perdre; il faut qu'il les emprunte de nous. 11 y en a qui lui fournissent de quoi les tenter du côté de la pureté par l'intempérance de leur vie. D'autres lui donnent entrée en eux par l'oisiveté, par l'amusement, par la dissipation. Après cela nous étonnerons-nous qu'il fasse tant de ravages dans les âmes ? Il en trouve toutes les portes ouvertes par le peu de soin que l'on a de les fermer.
Le monde est plein de pièges et de séductions par la triple concupiscence qui y règne. Son langage et son exemple sont une source continuelle de tentations ; ils entrent par les yeux et par les oreilles dans la substance de l'âme et lui font perdre la vie de l'esprit , en lui laissant celle du corps, et ils y entrent en diverses manières, selon les diverses passions qu'ils excitent dans le cœur. Quelquefois ils l'empoisonnent par une douceur mortelle ; quelquefois ils l'abattent par une timidité criminelle ; quelquefois ils l'aigrissent par la haine cl par la colère : car tout est dangereux dans le monde, son amitié aussi bien que sa haine, ses caresses aussi bien (pie ses persécutions. Tout cela serl de tentation à l'âme cl souvent d'occasion de scan-
dale et de chute. Ainsi le combat contre le monde doit être continuel.
Nous avons affaire à des ennemis infatigables et irréconciliables. Si une tentation ne leur réussit pas, ils en emploient une autre. S'ils trouvent notre âme fortiûée par un endroit, ils l'attaquent par un autre. Ils joignent les tentations extérieures aux intérieures. Si nous évitons un piège, ils nous en dressent plusieurs autres ; et si nous sommes demeurés victorieux de quelque tentation, ils s'efforcent de nous perdre parla vanité qu'ils nous inspirent ensuite de cette victoire.
11 est donc important de préparer son âme à la tentation par la vigilance, par la prière, par la méditation des vérités de l'Evangile. Mais ceux qui mènent une vie relâchée, qui ne font point de provision de ce qui est nécessaire pour se soutenir dans les grandes épreuves , sont d'ordinaire emportés par ces sortes de tentations; ainsi l'épreuve ne fait que manifester ce qui était déjà fait. Ceux qui demeurent debout étaient déjà parvenus à cette force, et ceux qui succombent avaient déjà succombé. La tentation ne fait que manifester ce qui était déjà presque fait ; et c'est ce qui oblige tous les chrétiens de vivre toujours dans une profonde humiliation devant Dieu et dans une vigilance continuelle : car tout le temps de cette vie étant partagé en ces deux états , de résistance à la tentation , et de préparation à la tentation , aucun de ces deux temps ne souffre le relâchement, la langueur , la paresse , l'orgueil, et l'un et l'autre demande beaucoup d'humililé, de prières, de vigilance et d'activité. Il faut surtout demander à Dieu cette grâce si nécessaire pour rendre l'âme victorieuse d'ellemême et du démon, et pour lui faire surmonter le monde avec tout ce qu'il a de trompeur, d'attirant et de terrible.
§ 5. De la coutume et des préjugés. — Pour mener une vie chrétienne, il faut s'élever audessus de la coutume, des préjugés et du mauvais exemple; ce qui n'est pas si facile que l'on s'imagine communément. Les vents ne sont que de pelites parties de vapeurs, dont chacune a peu de force ; mais ces petites parties étant unies ne laissent pas de renverser les plus grands arbres. Les fleuves ne sont que des gouttes d'eau ramassées ensemble ; mais ils rompent souvent les plus fortes digues. Une multitude de jugements, dont chacun est méprisable séparément, ne laisse pas d'ébranler et d'emporter ceux- mêmes qui auraient résisté à une violence ouverte. Dès qu'il faut paraître singulier dans sa conduite et condamner par son exemple une infinité de gens, il faut un degré singulier de courage et de fermeté pour se soutenir.
On reçoit, par la seule force de la coutume el par l'es discours et les actions de ceux avec qui l'on vit, une infinité d'impressions fausses qui corrompent l'esprit. Il est rare qu'on examine les principes sur lesquels on acil : on les emprunte de l'exemple. On croit aimable ce qu'on voit aimé, et véritable co qui esl cru. On tire bien de sa corruption naturelle une nenle à aimer les créatures et h,
désirer ce <iui est grand ; mais la détermina ii ,n de celle pente naturelle se fait tans examen et par l'impression te la coutume. Il ii \ a même rien ne si dur que la coutume n'adoucisse ; rien de si doux qu'elle ne rende dur et difficile.. Ofa s'engage gaiement dans dés étais pénibles <'t dangereux, parce que c'est la mode ; et les moindres actions chrétiennes sont pénibles, parce que le commun du monde se les représente comme difficiles, petites et basses. Qu'on examine ce qui nous l'ail agir, ce qui nous soutient dans les emplois. ce qui nous détermine à un genre de vie plutôt qu'à un autre, ce qui nous porte à embrasser les modes et les coutumes, et l'on trouvera qu'on est presque partout le jouet des opinions des autres , qu'on suit les sentiments de ceux de son âge et de ceux avec qui l'on vit, et que la raison et la vérité n'ont presque point de part à notre conduite.
Il y a des opinions et des passions de jeunes gens, des opinions et des passions de personnes plus avancées en âge , des opinions et des passions de vieillards. On passe d'opinions en opinions, comme l'on passe d'âge en âge; ainsi la plupart des hommes n'arrivent jamais à vivre selon la vérité. S'ils l'entrevoient de loin, elle a trop peu de force sur leurs esprits pour les redresser, parce qu'elle les trouve livrés à des opinions qui leur sont devenues comme naturelles et qui forment en eux des impressions qui les dominent. C'est ce qui rend le monde si dangereux et la bonne éducation des enfants si difficile, et enfin la retraite si nécessaire à toute sorte de personnes. Car on peut dire que les opinions corrompues, dont on se remplit dans le monde, sont une seconde concupiscence, aussi difficile à déraciner que la première. Le seul moyen de s'en garantir, est de se rendre disciple de la vérité, de la méditer sans cesse, de s'en remplir, de se conduire par elle et de se faire un plan de vie dont toutes les actions soient établies sur des principes de vérité.
§ 6. Des sécheresses el de l'insensibilité. — Les âmes ne sont pas toujours dans un égal degré de force et de vigueur spirituelle. Il y a des temps de langueur et de maladie, aussi bien que des temps de santé; des temps d'hiver, aussi bien que des temps de printemps et d'été; des temps de stérilité, comme des temps d'abondance; des temps d'inaction et d'une espèce de paresse spirituelle , aussi bien que d'ardeur et d'activité. Dieu éprom e lésâmes par ces vicissitudes, et leur fait connaître la dépendance qu'elles ont de lui et l'impuissance qui leur est propre, el parcelle variété de dispositions, il leur ôte la confiance en elles-mêmes.
Mais outre ces sécheresses passagères que Dieu permet pour humilier les âmes, il y en a d'autres qui sont des effets de noire lâcheté el de notre tiédeur, et de justes punitions de nos fautes volontaires. Ces maladies, quoique non mortelles par leur nature, peuvent le devenir très-facilement, si Dieu permettait que le démon nous attaquât fortement dans ce temps de faiblesse; car il épie a\ec soin
Dl MON8TKAUON l.\ WU.l.iui !..
■i il ne manquerait pas de nous accabler, si bieu ne l'empêchait de nous tenter dans ce tnauvais temps. Non seulement nouj ne tuujoui
ipintuelle, mais i i lions de la vi , ont pa
soin de li même force. Il > a des on l'état commun suffit : mais il \ en a a où il est besoin de grandes fort ml il
s'agit de nous séparer de ce qui nous est le plus cher dans le monde, 1< mmu-
nes ne suffisent pas. Nous a\ ns donc un intérêt très-grand de nous fortifier pour i l occasions qui arrivent assez souvent, demander à Dieu qu'il ne p rmelîe pas qu'elles nous surprennent. 11 faut faire I nt ce que l'on peul pour ne pas le trouver dans la langueur, lorsqu'il s'agit d'entrer dans de grands combats ; et ceux qui auront été fidèles a veiller et à prier, en sortiront riclori
Il y a divers degrés de séclieresse et d'insensibilité, selon les diverses causes dont elles peuvent naître. Il y a un obscur. ment et une insensibilité qui sont la juste } unition de l'état criminel de l 'âme . qu'elle le connaisse , soit qu'elle ne le ron- ■e. pas. Ce ne sont pas seub meut les péchés grossiers qui conduisent à cet étal ; mais on y tombe souvent par des degrés insensibles, dont on ne s'aperçoit pas, et la seule multitude des occupations auxquelles on se livre en oubliant Dieu, peut conduire à la dureté du cœur ; de sorte qu'il ne s'amollit point par la piété , qu'il n'est point loucbéde la prière, qu'il n'est point ébranle par les menaces, et qu ils'eudurcit par les châtiment*.
Il y a une autre sorte d'insensibilité et d'aveuglement qui peut se rencontrer dans les justes, lorsque par le peu de fidélité. | ai le peu de mortification, par leurs vahn amusements, par leur dissipation et par d'autres défauts semblables, ils éloignent d'eux le liment de la grâce, ils se privent de MU onction, ils attirent la soustraction de mières, et ils demeurent ainsi dan une rie sensuelle qui ne va pas néanmoins jusqu'à leur faire perdre absolument la charité, li* sont peu touches, parce qu'il- ont peu de grâce, et que ce qu ils en ont est comme étouffé par des passions humaines qui attristent le Saint-Esprit, et qui l'empêchent de se répandre dans le cœur. Leur volonté pas encore bien purifié"; ils n'ont pas le bien un amour qui réponde à leur naissance, parce que leur concupiscence le* attire et les entraine; ils aiment le* lions terrestres et charnelles. suit dans les actions, soit en d'autre* choses, et s'iiprivent quelquefois, ils n'y renoncent jamais absolument. Cet état esl dangereux, parce que l'esprit de Dieu et l'esprit de la chair, le feu et la tiédeur ne sauraient subsister dans une même âme. et que la tiédeur, selon l'Ecriture, est l'objet du voirn**, nient du Seigneur (Apoc. 1H . 10).
Quelquefois cet état de sécheresse n'esl pas la marque d'un grand relâchement . et Dieu y réduit des âmes sainte-, ou pour les punir de quelques fautes légères, ou pour empêcher
fl.3
L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VÉRITÉS DE LA RELIGION
que la continuation des dons et des visites de Dieu ne les porte à les attribuer plutôt à la nature qu'à la grâce. Dieu leur montre, en se retirant ainsi délies, qu'il n'y a que le mensonge et le péché qui leur soient propres ; qu'elles ne sont par elles-mêmes que ténèbres et impuissance , et qu'elles tiennent de lui tout ce qu'elles ont de justice et de véritable
, lumière.
§ 7. De la fausse dévotion et cfe l'hypocrisie. — La justice est fausse quand elle n'est pas fondée sur la vérité, quand on pratique les œuvres de justice par des motifs humains , quand au lieu de rapporter les créatures a Dieu, l'on rapporte au contraire Dieu aux créatures, à sa propre gloire et à son propre intérêt; c'est jouir des créatures et user de Dieu. La piété et la dévotion sont fausses quand on ne se sépare des créatures que pour s'attacher plus fortement à soi-même, quand on en quitte quelques-unes pour en suivre d'autres-, quand on se dépouille de certaines passions pour se livrer à d'autres passions. On voit quantité de personnes qui se détachent de plusieurs objets de passions et qui s'appliquent aux œuvres de charité et de dévotion ; mais cela ne suffit pas. 11 faut se séparer de tout ce qui domine l'âme. Il faut être séparé non seulement des plaisirs et des intérêts grossiers, mais aussi de la recherche, de l'approbation et de l'amour des créatures, de son repos, de ses satisfactions intérieures, de la douceur, de la dévotion sensible. Qu'il y a de gens qui, ayant fait un dessein généreux de chercher Dieu, s'arrêtent malheureusement à eux - mêmes ! Souvent même ceux qui font profession de piété, sont les plus attachés à leurs intérêts, les plus sensibles aux injures, les plus délicats sur ce qui touche leur réputation, et les plus difficiles dans le commerce de la vie. Enfin l'on ne réprime souventeertaines cupidités que pour faire régner plus absolument en d'autres choses l'humeur et la fantaisie.
11 y a une illusion f >rt ordinaire à certaines personnes qui font profession de piété, qui est do mettre la piélé dans des actions extérieures pi • itiquées avec attache, et la faire subsister ;i\ec l'omission de plusieurs devoirs importants. Une femme, par exemple, se croira dévote , en faisant de longues prières , en passant les jours et les nuits à l'église, pendant qu'elle néglige le soin qu'elle doit avoir
„ de" son mari, de ses enfants, de ses domestiques ; et ainsi elle ne s'acquitte pas par là ci ,' ce qu'elle doit à sa famille. Toutes les dévotions bizarres, déréglées, inégales, ca- I . icietises, ne viennent que de ce qu'on ne fait pas assez d'attention à ce qui est de précepte, et de ce qu'on omet quelques-uns de ses devoirs pour s'attacher aux autres avec ion. Ainsi, pour pratique* une dévotion solide et véritable, il faut que chacun s'efforce de connaître toutes les choses auxquelles il est obligé, tant en général , qu'en particulier, et qu'il règle tellement sa vie, que personne n'ait sujet de se plaindre qu'il 'qu'un de ses devoirs. La dévotion es! donc fausse quand on ne réforme
que l'extérieur , qu'on ne va point jusqu'à îa source de ses passions et au retranchement de son orgueil intérieur , que l'on couvre le vieil homme par le nouveau , mais qu'on ne détruit pas, et que l'on conserve, avec un extérieur réglé et même mortifié, une trèsgrande immortiûcation intérieure. On est naturellement plus attaché à l'extérieur de la piété qu'à l'intérieur, et l'on voit bien des gens qui sont plus touchés d'avoir manqué à quelque dévotion non commandée, que d'avoir violé la charité par des jugements téméraires ou par .des médisances pleines de malignité.
A l'égard de l'hypocrisie, qui consiste à avoir dessein de donner par ses actions extérieures une opinion plus avantageuse de sa vertu que la vérité ne le permet, on peut dire que ce vice n'est pas commun dans son excès, c'est-à-dire, qu'il est assez rare de voir des gens qui veuillent passer pour saints , et qui n'aient avec cela aucun amour pour la vertu ; mais ce vice est très-commun dans un degré médiocre , et il y a peu de chrétiens qui en soient entièrement exempts; et même parmi les personnes qui ont acquis quelque degré de perfection dans le chemin de la vertu, il y en a très-peu qui ne fassent aucune action extérieure de piété par une secrète vanité. Or toute action de piété faite par vanité est une hypocrisie , parce qu'on veut que celte action soit prise pour une action de piété, au iieu que c'est une action de vanité. Mais ce défaut se trouve communément dans tes jeunes personnes qui, n'ayant point de piété solide, font néanmoins paraître à l'extérieur des marques de piété et de sagesse, pour s'attirer l'estime des personnes qu'elles craignent, ou à qui elles ont intérêt de plaire.
§ 8. De la fausse conscience. — La raison qui fait embrasser de fausses opinions, est qu'on n'aime point la vérité qui découvre la voiede la justice, et qu'on la regarde comme contraire à ses intérêts. On hait certaines maximes de désintéressement, parce qu'elles sont incommodes. Ainsi un homme de bien, qui est attaché aux vérités de l'Evangile, se, trouve presque incapable de toutes les actions qui contribuent à s'agrandir et à être à son aise dans le monde ; il n'est bon à rien ; il ne saurait louer, comme l'on fait sans discernement et sans mesure, ceux qui sont puissants, riches et heureux ; et sa retenue sur ce point, comparée avec la profusion des autres, passe pour malignité ou pour envie. II ne croit pas permis de servir ses amis dans des affaires mauvaises et injustes. Ce qu il ne croit pas pouvoir demander directement , il ne croit pas aussi pouvoir le demander par des assiduités dont on reconnaît aisément le but. Rien n'est plus incommode à l'amour -propre que toutes ces maximes. Il ne faut donc point chercher d'autre source des erreurs si communes dans la morale, que la corruption du cœur. On n'approuve les opinions relâchées, que parce qu'on aine les choses dont les opinions séVèréS nous priveraient. Si on ne les aime pas pour soi-iaème, ou les aime pour les autres. On ne \ eut pas conlrislcr ceux qui
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