‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 293 sur 305 · CHAPITRE XVIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIH

1)1 I.A PlUhllE.

S 1. De la prière considérée m tUe-méme. —

La prière chrétienne comprend toute* le* bonnes pensées de l'esprit qu'une âme chrétienne peut former en la présence de Dieu , lorsqu'elles sont jointes avec quelques bons mouvements de la volonté. Dans ce sens , s'entretenir devant Dieu de se* grandeur* . de ses œuvres , de ses bienfaits, l'en louer, l'en remercier, penser à Jésus-Christ, mystères, enfin toutes les considérations, affections et résolutions qu'on peut former . sont des prières. Mais la prière prise en particulier ne comprend que les demandes que l'on fait à Dieu par l'esprit de charile.de quelque bienfait qu'on attend de lui par rapport à la vie éternelle , soit pour soi-même , soit pour le prochain. La foi qui nous fait connaître Dieu nous fait connaître aussi que sans l'assistance de Dieu et sans la grâce de Jesus-Christ nous ne saurions observer les commandements, remplir m>* devoirs, surmonter les lentalions, parvenir à la jouissance de Dieu ; ce qui doit nous porter . par une suite nécessaire , à avoir recours i la prière.

La prière consiste essentiellement dans le gémissement du cœur; et le premier effel de l'esprit de Dieu en nous, étant de nous faire prier , son premier effet est de nous faire gémir ; car les prières du Saint-Ksprit sont des gémissements. Celui qui n'aime point Dieu ne soupire point après la vie éternelle, et celui qui no soupire point après la vie éternelle n'aime point Dieu. Or il faut pour gémir se trouver mal où l'on est, et désirer un autre état : ainsi qiii ne gémit point ne prie point . et qui ne prie point n'obtient rien de Dieu. La prière ne consiste pas dans les paroles; elle consiste dans le désir, et elle n'est même autre chose qu'un saint désir, selon saint Augustin : celui qui désire toujours prie toujours, et celui qui ne désire point ne prie jamais. C'est un précepte de prier sans cesse. Il est vrai que la continuité de prière ne peut consister dans une attention perpétuelle de l'esprit à Dieu, et qu'il suffit qu'elle demeure quelquefois dans un simple désir que Dieu connaît dans le cuMir: mais il esi certain que ce désir s'éteint facilement si l'on n'a soin de le nourrir par des prières actuelles et par la méditation des choses divines. C'est pourquoi les chrétiens ne pouvant passer toute leur vie dans lacté de la prière, sont obligés au moins de se renouveler de temps en temps devant Dieu; cl

L'ESPRIT DE NICOLE SUR LES VÉRITÉS DE LA RELIGION

comme c'est par des prières actuelles qu'ils entretiennent celle qui doit être toujours dans le fond de leur cœur, ils doivent éviter avec grand soin tout ce qui peut rendre ces prières indignes d'être présentées devant la majesté divine: ce qui les oblige, non seulement d'éviter les distractions qui leur surviennent dans la prière, mais beaucoup plus les sources des distractions qui, remplissant l'âme de vaines pensées, la rendent incapable de s'appliquer à Dieu. Si l'on avait soin de son avancement spirituel, on ne négligerait point un moyen si utile, et l'on s'accoutumerait même à ménager pour Dieu quantité de petits moments ; à élever, par exemple, son esprit à Dieu, lorsque son sommeil est interrompu durant la nuit; lorsqu'on s'éveille le matin; lorsqu'on s'habille; lorsqu'on va d'un lieu à un autre. On trouverait par ce moyen des temps considérables pour prier, et l'on n'aurait plus tant de sujets de se plaindre qu'on est accablé d'occupations , et que l'on ne trouve point de temps à donner à Dieu et à soi-même.

Le but de la prière étant d'obtenir de Dieu ce que nous demandons, il nous est très-important de nous instruire de ce qu'il est juste de lui demander , puisqu'étant la justice même, nous ne pouvons espérer d'en obtenir que ce qui est juste. 11 est indubitable que nous ne devons aimer que Dieu, et qu'ainsi nous ne devons demander à Dieu que Dieu même, c'est-à-dire, que Dieu doit être l'unique objet de nos désirs et de nos prières. C'est demander de lui être uni, de l'aimer parfaitement, de lui être parfaitement conformes , de n'avoir rien en nous qui lui soit contraire, et d'éviter tout ce qui peut le blesser. De là il s'ensuit que nous ne devons demander à Dieu rien de temporel, par le désir d'en jouir. 11 y a peu de gens qui tombent dans ce défaut grossier; mais on se trompe bien plus souvent dans les prières qui sont d'elles-mêmes légitimes , et dans lesquelles les passions se couvrent plus aisément du nom de devoir ou de dévotion, comme quand on lui demande la vie de ses parents, de ses enfants, de ses amis , la délivrance de quelque tentation, la vocation à quelque état régulier , la retraite du monde et les autres choses de cette nature que l'on croit avoir plus sujet de désirer par rapport au salut. C'est pour éviter ces illusions, qui peuvent se glisser dans ces sortes de prières, que les pères ont établi cet autre principe, qu'il ne faut jamais demander aucune chose temporelle par une volonté fixe et arrêtée , mais exposer seulement son désir à Dieu , en se soumettant à sa volonté , parce qu'il sait mieux ce qui nous est convenable que nousmêmes. C'est aussi la disposition où l'on doit être à l'égard des maladies et de la santé, de nos desseins et de nos entreprises.

On doit demander à Dieu son royaume et l'accroissement des vertus , la destruction du règne de la cupidité et l'établissement du règne fle la charité. Nos prières doivent avoir encore pour objet la délivrance des misères de cette vie, de la mortalité du corps et de Pémonst. L\ av.. III.

toutes sortes de tentations, en tant qu'elles retardent notre mouvement vers Dieu, ou ; qu'elles nous mettent en danger de le perdre. Dieu délivre les hommes des tentations en deux manières , ou en les en préservant par sa grâce, ou en leur donnant la force d'y résister; et la prière est le canal ordinaire par lequel on obtient l'une et l'autre de ces grâces. Mais comme nous ne savons pas quelle est la voie par laquelle Dieu a résolu de nous secourir, et si ce n'est point par l'éloignement des tentations plutôt que par une forte résistance , on ne peut pas exclure la première de ces voies , et dans cette incertitude on doit tâcher d'obtenir de Dieu qu'il nous délivre absolument de la tentation, car peutêtre a-t-il résolu de nous l'accorder par ce moyen. Ainsi la prière est bonne à tout , et qui sait en faire un bon usage a lieu d'espérer, en y persévérant , de faire son salut ; au lieu que ceux qui la négligent, s'exposent à le perdre.

§ 2. Des conditions de (a prière. — La prière, pour être bonne et utile, doit renfermer plusieurs conditions. La première est la charité : c'est elle qui produit l'esprit de prière ; elle nous fait sentir le mal de l'injustice où nous sommes plongés; elle nous fait désirer le bien de la justice dont nous sommes déchus ; elle nous fait craindre d'y tomber. Et ces sentiments du cœur sont déjà des prières et des sources de prières , puisqu'il ne faut que les exposer à Dieu pour prier. C'est obéir à Dieu que de désirer, de rechercher, d'embrasser les moyens de participer à ses biens et d'attirer les grâces qui nous y préparent, ce qui ne peut se faire que par la prière*. Ainsi la prière n'est pas proprement une action intéressée et qui n'ait d'autre un que nous-mêmes : c'est un fruit de l'amour de la justice, de la haine de l'injustice, et de la soumission aux volontés de Dieu et de ses lois. Elle vient de Dieu, clic tend à Dieu, et c'est ce qui fait son mérite. Toute autre prière, quelle qu'elle fût, ne serait point celle que Dieu a promis d'exaucer; et comme elle aurait un autre principe que la charité, elle serait incapable de toucher le cœur de Dieu, qui ne se tient honoré que par la charité.

La seconde condition nécessaire à la prière est l'abaissement du cœur qui vient du sentiment de ses misères. Mais pour pousser ces cris qui font la véritable prière, il faut connaître et sentir ses misères, et désirer d'en être délivré. Il faut entrer dans un profond abaissement d'esprit et de cœur ; et que nous regardant comme entièrement indignes des grâces de Dieu, nous ne fondions l'cspéranceV que nous devons avoir de les obtenir, que sur la seule miséricorde de Dieu. Mais ce qui . souille la plupart des prières que les nom- \ mes font , est qu'ils paraissent au contrairo devant Dieu avec un esprit élevé; qu'ils portent à la prière un cœur tout plein d'estime et de complaisance pour eux-mêmes, une fierté intérieure , une conOancc secrète , ou dans eux- mêmes , ou dans les biens extérieurs ou'ils possèdent, en se croyant par là

{Quarante et une.)

DÉMONSTRATION £\ WCÉLIQUB.

ui-dcssus des autres. Ainsi, quoiqu'ils proi, .1 ni de bouche qu'ils n'ont point de droit au* grâces de I>i<u , la présomption intérieure et l'élévation de cqeur que Dieu \oit en eu» démentent ces protestaUow, et s'opposent à l'effet de leurs prières, puis|ue, selon saint Augustin, c'est la pauvreté iutérieure qui les rend efficaces et capables d é- Ire exaucées. Si l'on ne seul pas eu soi celte disposition, il faut examiner ce qui peut en être cause : si ce n'est point la dissipation , quelque attache secrète, de ce que l'on ne veille pas assez sur soi-même; et ainsi , en se réformant et en avouant humblement devant Dieu ses misères, Dieu se rendra propice.

La troisième condition de la prière est le désir et la soif de la justice. Dieu ne rassasie que ceux qui sont affamés de la justice. C'est le seul désir qu'il s'est obligé de contenter : c'est à cette fin que nous devons rapporter toutes nos prières. 11 faut demandera Dieu avec sentiments, ou au moins par la lumière de la foi, qu'il nous donne ce véritable désir de sa justice, si nous ne l'avons pas; et qu'il l'augmente et le purifie, si nous l'avons. Si l'on s'entretient souvent du néant, du vide, de l'instabilité des choses de la terre, de la grandeur et de la solidité des biens de Dieu : si l'on détourne son esprit de tout ce qui le remplit du monde, de tout ce qui agrandit le monde à nos yeux, et si on l'applique aux objets qui peuvent l'en détacher : si l'on nourrit, entretient et augmente le désir de la justice, et si au contraire on soustrait aux désirs du monde tout (e qui peut y servir d'aliment; on peut avoir quelque confiance que les désirs que nous exprimons à Dieu dans nos prières, sont véritables, soit qu'ils soient accompagnés de mouvements sensibles, soit qu'ils ne le soient pas. Ainsi l'on a sujet d'espérer qu'en continuant de prier Dieu en cette manière, on obtiendra de lui ce qui est nécessaire pour notre salut, qui n'est pas toujours ce que nous avons précisément dans l'esprit, mais ce que Dieu juge nous y être plus utile.

La quatrième condition de la prière, est l'attention à Dieu. On convient assez qu'il faut être attentif à ses prières, et que c'est un respect que l'on doit à Dieu ; ainsi il n'y a personne qui ne condamne les distraction! volontaires et qui ne reconnaisse qu'elles renferment une insolence et un mépris de Dieu, qui bien loin d'attirer ses grâces, les éloignent de nous et nous rendent dignes de sa colère. On convient encore qu'il faut mettre au rang des distractions volontaires celles qui viennent du peu de soin que l'on a de se recueillir, en commençant ses prières. Mais parce que la faiblesse de 1 homme est grande, quelque préparation qu'apportent les personnes de pieté, elles ne laissent pas d'éprouver des égarements d'esprit; ce sont des distractions involontaires que Dieu tolère en elles. Cependant comme elles peuvent être volontaires dans leur principe* alors il faut s'en humilier et s'appliquer à remédier à CfJ qui les cause. Il y eu a qui sont les eiïets de

la dissipation et de l'épanchemcnt du coeur après les inutilités o[ les amusements du monde, qui sont produites par le désordre <les passions et qui sont I pfl suites naturelles d'une vie molle et relâchée : c'est ce qui arrive d'ordinaire aux geai du monde, cl de là vient qu'ils ne prient jamais lliou comme il faut. Ceux qui ont de la piété doivent craindre les distractions, de peur que Dieu, en punition de buis négligences retire encore davantage d'eux : et ils dofrent s'appliquera corriger en eux tout ce qui peut déplaire à Dieu.

La cinquième condition de la prière est la confiance en Dieu. Il est nécessaire que nos prières soient accompagnées de conâani cette confiance est fondée sur ce que Dieu peut faire tout ce que nous lui demandons; que c'est le seul moyen d'obtenir les grâces de Dieu; que nous sommes assurés, non seulement de la puissance de Dieu, mais que nous le sommes aussi de sa volonté, en quelque manière, puisque Jésus-Christ nous a promis que Dieu nous accordera tout ce que nous demanderons en son nom Jrnn, XVI.

23). Il est vrai que cette confiance est mêlée de quelque crainte, parce qu'encore que nous soyons assurés que Dieu nous accordera ce que nous lui demandons, pourvu que nos prières soient telles qu'elles doivent être, nous ne sommes pas assurés de la pureté de nos prières. Mais si cette incertitude doit produire en nous une crainte salutaire, elle ne doit point détruire notre espérance ni étouffer même les sentiments de confiance que nous pouvons justement avoir, et qui doit être jointe à une humilité sincère.

La sixième condition de la prière est la persévérance. C'est une vérité si importante au salut qu'il faut persévérer dans la prière, que Jésus-Christ a déclaré en termes formels qu'il faut toujours prier et ne se Lisser jamais (Luc, XVHI, 1). C'est notre règle: ainsi quelque chose que nous demandions à Dieu, il ne faut jamais cesser de la lui demander, quand même il différerait de la donner jusqu'à la fin de notre vie. Les prières de ceux qui ne persévèrent pas à prier ne méritent point d'être exaucées dès le commencement, parce que Dieu voit qu'elles partent d'un cœur peu persuadé de l'excellence de. ses dons, ou qui a peu de confiance en sa bonlé. Les refus et les relardements de Dieu ne signifient autre chose, sinon que nousdevons prier avec plus d'ardeur, plus d'humilité plus de persévérance. Ces relus cl ces relardements sont souvent des instructions salutaires, pourvu que nous en usions comme il faut, que nous ne prétendions point deviner témérairement les intentions de Dieu, et qoe nous sondions notre cœur avec sincérité, pour lâcher d'y découvrir ce qui s'oppose à l'effet de nos prières, qui sont souvent défectueuses. Nous ne pouvons donc mieux faire que de nous abandonner à sa conduite. et de nous régler par la déclaration qu'il nous a faite de sa v (douté, qui est que nous devons toujours prier sans nous lasser ni nous décourager jamais. Voilà la voie qu'il

TABLE DES MATIÈRES

faut suivre. Qui y marche constamment jusqu'à la fin a sujet de croire qu'il y trouvera la vie ; mais quiconque se lasse et se décourage, doit être assuré qu'il ne saurait la trouver dans celte voie de défiance, et que son découragement ne peut le conduire qu'à la mort.

La septième condition de la prière est qu'elle soit faite au nom de Jésus-Christ. Il faut être persuadé de la dépendance intime que nous avons de Jésus-Christ dans toutes nos actions et particulièrement dans nos prières. C'est pour cela que l'Eglise termine toutes ses prières par ces mots : Par Jésus- Christ, Notre-Seigneur. Et cette dépendance est fondée sur la qualité d'unique médiateur, qui convient à Jésus-Christ d'une manière singulière, de sorte que sans lui on ne peut s'approcher de Dieu, recevoir des grâces, être vivifié. On sait assez ces vérités , mais c'est souvent la pratique qui nous manque. On dit bien de bouche à Dieu qu'on lui demande quelque grâce au nom de Jésus- Christ; mais il faut que ces paroles soient accompagnées d'une disposition effective et

intérieure , qui consiste à être pleinement dépouillé de toute confiance en soi-même, à être profondément convaincu de son indignité, et à avoir en même temps une grande confiance en Jésus-Christ, qui nous porte à nous adresser à Dieu en son nom, avec une ferme confiance d'obtenir ce que nous lui demandons. L'une et l'autre de ces deux dispositions manquent souvent aux chrétiens.

Ils ne sont point assez humiliés devant Dieu, assez convaincus de leur néant et du peu de droit qu'ils ont aux grâces de Dieu. Us n'ont point une foi assez vive de l'infinité des mérites de Jésus-Christ, par lesquels ils peuvent les obtenir de Dieu, nonobstant toute leur indignité, et ne conçoivent point assez la bonté de Dieu et l'inclination qu'il a à donner ses grâces à ceux qui les lui demandent humblement au nom de son Fils; ce sont des vues qu'il ne faut jamais séparer dans son esprit. L'homme n'a rien en lui qui mérite les grâces de Dieu ; mais Dieu a en lui une bonté infinie pour les lui accorder par les mérites de son Fils Notre-Seigneur Jésus- Christ.

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