CHAPITRE III
Autres preuves de cette vérité, tirées de la raison de l'incarnation du Fils de Dieu, et de ce qu'il est la voie, la vie et la porte de la bergerie.
Le Fils de Dieu marque encore fort clairement celte vérité, lorsque instruisant les apôtres de ses plus secrets mystères la veille de sa mort, il leur dit : Je suis la voie, la vérité et la vie; personne ne vient au Père que par moi : car il marque par là évidemment que ce sont deux choses fort différentes , mais qui sont également nécessaires pour le salut, de connaître Dieu comme la béatitude et le souverain bien auquel nous devons tendre et aspirer, et de connaître Jésus-Christ qui est le chemin par lequel seul nous y pouvons arriver : c'est ce que saint Augustin exprime si souvent par les ternies de quo et qua; c'est-à-dire le terme où l'on tend et la voie qui seule y peut conduire.
Et c'est aussi la seule raison que l'on peut rendre de l'incarnation du Verbe, qui est la vérité même : car notre âme, par la corruption de sa nature, est devenue incapable de se sauver elle-même, et notre esprit a été tellement rempli de ténèbres par l'obscurcissement de nos péchés, que non seulement nous ne pouvons plus jouir pleinement de la vérité; mais que nous n'en pouvons pas même par nos seules forces supporter la lumière. C'est pourquoi il a été nécessaire que Dieu Se fit homme, afin que l'homme eût un Homme-Dieu qui le purifiât par la foi en son nom qui est son premier remède, l'infidélité étant la cause de son péché, et qu'ainsi il eût par ce Dieu-Homme une voie de retour a ers Dieu : Ut ad Dcum iter non esset, nisiper JJominem Deum
ut judicet mundum, sed ut snlveltir mundus per ipbiiiii : qui credi' iu eu m non judicatur; qui nulem non crédit, jaiiï uidicatus est, qui» non crédit in Domine unigenili Filii Dci. Joan., XIII, 17 et 18.
C'est donc, dit saint Augustin, le médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme qui est ce chemin, et qui l'est en tant qu'homme, de même que c'est en tant qu'homme qu'il est médiateur. Que s'il y a un chemin entre celui qui tend vers quelque lieu, et le lieu vers lequel il tend, il y a aussi espérance d'y parvenir. Mais s'il n'y en a point, ou si l'on ignore par où l'on doit aller, que sert-il de connaître où il faut aller ? Hic est mediator Dei et hominum homo Christus Jésus, per hoc enim mediator per quod est homo, per quod est via ; quia si inter eum qui tendit, et illud quo tendit, via média est, spes est perveniendi ; si autem desit aut ignoretur qua eun-~ dum sit, quid prodest nosse quo eundum? Il s'ensuit de là que ce que l'on peut donner de plus avantageux aux philosophes païens, est d'avoir connu le lieu où il fallait aller, c'està-dire d'avoir reconnu que notre âme ne pouvait avoir aucun lieu de véritable repos qu'en Dieu seul, et dans la pleine jouissance de la vérité immuable : car il est certain que c'est là la plus haute etla plus divine spéculation où ces sages du monde soient parvenus ; cependant on peut dire que même entre ces prétendus sages, il n'y a proprement que les platoniciens qui soient arrivés jusque-là. Et néanmoins, selon l'Ecriture sainte et les pères de l'Eglise, c'est ce qui n'était point capable de les conduire jusqu'à la possession de Dieu, puisqu'ils ignoraient Jésus-Christ qui est la voie par laquelle seule on y peut arriver, étant Dieu fait homme pour le salut des hommes; et par conséquent, il leur était inutile de savoir où il faut aller, puisqu'ils ignoraient par où il y faut aller.
C'est aussi ce que la providence éternelle de Dieu a voulu faire connaître en la personne même de saint Augustin : car il a appris par sa propre expérience ce qu'il a depuis enseigné aux autres avec plus d'assurance et d'autorité ; et c'est ce qu'il fait dans le livre de ses Confessions {Lib. VII , Conf. , c. 9 et sequent). Il y admire les ordres secrets de la sagesse de Dieu, qui le fit tomber sur les livres des platoniciens avant sa conversion , pour lui apprendre que Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles, et pour lui faire connaître avec quel excès de miséricorde il a voulu montrer aux hommes le chemin de l'humilité, lorsqu'ils voient que le Verbe s'est fait chair et qu'il a habité parmi les hommes. Ce saint avoue que les livres des platoniciens lui avaient enseigné, quoiqu'en d'autres termes : qu'au commencement était le Verbe; que le Verbe était avec Dieu, et que le Verbe était Dieu; que toutes choses ont été faites par ce Verbe, et que toutes les âmes doivent recevoir de sa plénitude pour être bien heureuses , et qu'elles ne peuvent être sages que par la participation de sa sagesse immuable ; que Dieu est infini sans être répandu dans des lieux , parce qu'il est toujours lui-même sans aucun changement de temps.
Mais ce grand saint témoigne néanmoins que ces livres , n'ayant pas pu lui apprendre que le Verbe s'est fait chair, que le Fils égal au Père s'est rabaissé jusqu'à prendre la for-
DÉMONSTRATION Ê\ tNGÊLIQOfe.
tne d'un esclave en se rendant obéissant jusqu'à la mort de la croix, la connaissance de toutes ces autres vérités n'avait servi qu'à le rendre plus orgueilleux cl plus éloigné de pleurer ses crimes, sans y trouver aucun moyen d'éviter la perte de son âme qu'en cherchant la voie qui conduit à Dieu <1 ins Jésus-Christ notre Sauveur : lit nisi in Christo salvatorc noslro viam taam qurrerem, non peritus, $ed periturus essem.
Car, 6 mon Dieu, s'écrie ce grand docteur, oit était celle charité édifiante établie sur le fondement de l humilité, qui est Jésus-Christ ? Comment donc ces Unes, sur lesquels je me persuade que vous m'avez voulu /aire tomber avant que je lusse vos Ecritures suintes, me Vauraient-ils apprise? puisque ri, us n'avez permis t/uc je fusse, d'abord instruit ])ar ces philosophes qu'afin que les dispositions et les sentiments qu'ils me donneraient demeurassent dans ma mémoire, et qu'ensuite vos paroles sucrées, m' ayant rendu plus doux cl plus humble, alors vos mains touchant mes pluies poulies guérir, je pusse mieux comprendre la différence qu'il y a entre une vaine présomption et une humble confession; entre ceux qui voient où il faut aller sans voir par où il y faut aller, et le chemin qui nous mène à la patrie des bienheureux, non seulement pour la voir, mais aussi pour y demeurer (Idem lib. VII, cap. 21). Ut discernerem atque distinguèrent qu:d interesset inter prœsumptionem et confessiohem ; inter videntes quo eundum sit, nec videntes quai et vium ducenlem ad bcalificam palriam non solum cernendam, sed inhabilandam. El il dit plus bas : Aliud est de sylvestri cacumine vi— dire patriam pacis, et iter ad il htm non inrenire ; aliud tenere viam iltac ducentem cura ccelestis imperatoris munilam. Il y a bien de la différence entre voir In pairie de paix du haut d'une montagne sauvage et ne point trouver le chemin qui y conduit, et être dans ce chemin qui a été dressé par le soin du roi du ciel.
Et par conséquent, il n'a de rien servi aux plus éclairés d'entre les philosophes d'avoir connu où il fallait aller, quo eundum rsset, et de n'avoir pas connu par où il y fallait aller, quu eundum esset; d'avoir connu leur pairie et de n'avoir pas connu le chemin qui seul y pouvait mener; enfin d'avoir connu un Dieu éternel et immuable, et de n'avoir pas connu un Dieu humilié, abaissé, revêtu des infirmités et des misères de l'homme pour guérir l'oj-gueil de l'homme et lui apprendre l'humilité ; et on voit par là que toutes les inventions de l'erreur, et toutes les gloses de l'esprit humain, ne sont pas capables d'obscurcir les paroles de Jésus-Christ , qui nous assurent qu'il est seul la \oic, la vérité et la vie, et que, personne ne peut aller au Père que par lui (Jean, XIV, l'>; : Xcmo venit ad l'ai rem nisi per me.
Mais c'est ce que le Fils de Dieu nous apprend encore en une autre manière, quand il dit qu'il est la porte par laquelle seule l'on entre dans la bergerie, pour être du no de ces bienheureuses brebis «pie le souverain Pasteurdoit repaître éternellement d'uue
nourriture toute divine , c'est-à-dire de luimême ./''';/(, \, <JJ : /;«/., m<„, /' ne
si guis inlroierit, salvabitur, et ingredietur, et egn iietur, ri pa cua int eniet. Dr, il es! i erlàin que les philosophes païens n ont po nt connu celle n »rl ■ qui est Jésus-Cbrist, et |
conséquent ils ne sont point eutr s dans h l • jerie pour être de ses brebis , puisqu'on
n \ peut eutr r par ailleurs sans élu; voleur,
comme nous l'assure Jésus -Christ lui-même (Jean, X, 1) : Qui non intrat per ostifun in o, ilv ovium , sed uscendit uliunde , ille fur est et lutin.
C'est aussi ce qui fait dire à saint Bernai.I (1), ou pluiôi au bienheureux Elrède, abbé de Hié\ al , qu'il y a trois chosi s a considérer dans 1" Jérusalem céleste : tes dehors ou les parvis, les portes et le temple : Ilabct Jérusalem atrium , habet portas , habcl I plum. Le parvis et les dehors sont quelquefois ouverts aux ennemis mêmes, les pord -s ne sont ouvertes qu'aux amis ; mais l'entrée du temple n'est que pour les parfaits. Ainsi* celui qui peut contempler les choses éternelles dans les temporelles, les célestes d les terrestres, les di\ ir.es dans les humain le Créateur dans les créatures, se peut réjouir d'être entré dans le pari is de la céleste Jérusalem : or, il est constant que jamais les philosophes païens n'ont été plus loin , et qu'ils ne sont arrivés que jusque-là, dit cet auteur, parce que, ayant connu le Dieu invisible par les choses visibles, ils ne l'ont point adoré comme Dieu, selon saint Paul. Et ainsi ils sont demeurés au nombre de ses ennemis : ffuc usque philosophi quasi inimici ; de sorte que de les vouloir f.ùre passer plus outre pour les introduire, non seulement dans les portes, mais dans le temple même, c'est vouloir démentir Jesus-Christ , c'est lui vouloir donner pour héritiers ses ennemis mêmes, comme cet abbé les nomme, nonobstant toutes leurs connaissances de Dieu. Ce serait vouloir les faire entrer dans la ville sainte par ailleurs que par celui qui a déclare si haute. lient qu'il en était l'unique porte.
C'est encore ce que l'Eglise nous fait re- DQ irquer dans son office de l'un des plus .ds de nos mystères , qui est celui de la Pentecôte, en nous j proposant ces mêmes paroles de l'Evangile pour l'instruction de tous ses enfants; et, ce qui est admirable. c'est qu'elle nous \ propose en même temps la condamnation de tous les païens par l'oracle d'un de. plus excellents docteurs comme ii.it' conséquence né essairfl de celle d * trine céleste : car. comme a fort bien remarqué saint Augustin dans l'homélie sur cet Evangile ± ■ Les païens ont beau dire qu'Us
(i) Surmené in Ira Octav. Epiphan, seu Traelalu de puer ■ .1. mi. t. mu. 29.
i-2 Traelatu 45. i» Jnan. num. 2. Dicanlei, gani : liene \ivinms... Quid eis prodesl uiide glor'lMlur 1 Adhoc enini debel unicuiijue prodessebene vivere, ul deuur iUi sempci vivere. Nain cm non dalur seniper vivere, quid prode&i beneviverej quia nec bene vivero dicendi sunl qui llnem beiie vivendi, vel per cxcilaieni, ncsciuni, vel \>ev inflaiione contemiiiini non esi auiomcuiquani spes vera et certa sein*
NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J.-C
vivent bien, de quoi leur servent toutes leurs bonnes actions dont ils se glorifient ? La bonne vie ne doit servir que pour faire vivre éternellement ; et c'est en vain q\ie ceux qui ne parviennent point à cette vie éternelle se flattent de leur bonne vie , puisque même on ne peut vas dire qu'ils vivent bien lorsqu'ils ignorent par aveuglement ou méprisent par orgueil la véritable fin de la bonne vie. Or, personne n'a cette fin. qui est l'espérance certaine et assurée de vivre éternellement, s'il ne connaît la vie, qui est Jésus-Christ, et s'il n'entre par la porte dans la bergerie.
Mais, pour ne laisser aucun doute que les philosophes anciens ne soient enfermés dans cette condamnation, saint Augustin ajoute ( 1) : Ilyaeuautrefois des philosophes qui ont traité avec beaucoup de soin des vices et des vertus , qui ont su l'art de diviser, de définir et de raisonner, qui ont fait des arguments très-subtils, qui ont composé beaucoup de livres, qui ont fait montre de leur vaine sagesse avec un orgueil et une insolence extraordinaire, et qui même ont osé dire aux hommes qu'ils les suivissent , et qu'ils se rendissent leurs disciples s'ils voulaient bien vivre ; mais ils n'entraient point par la porte, qui est Jésus-Christ. Ainsi ils venaient pour perdre, pour étouffer et pour tuer les âmes.