CHAPITRE V
Où l'on fait voir gue ce gue dit S. Paul des œuvres de la loi et des bonnes actions des Juifs, prouve l'impossibilité du salut des païens par la seule connaissance de Dieu, sans la foi en Jésus-Christ.
Il est constant que les bonnes actions des Juifs et les œuvres delà loi dont nous avons vu que S. Paul parle lorsqu'il dit que l'on n'est point justifié par les œuvres de la loi (Galat., II, 10. Nonjustificaturhomo exoperilmslegis , renfermaient la connaissance de Dieu el de sa providence plus évidemment et plus distinctement qu'aucunes actions des philosophes païens; cependant on voit que S. Paul déclare formellement que personne ne peut êlre justifié par les oeuvres de la loi N ■■ per fidem Jesu Christi. ibid.), mais seulement par la foi en Jésus-Christ. C'est donc une erreur contraire à celte décision de l'Apôtre, de dire que ces philosophes aient pu être sauvés et justifies par leurs prétendues bonnes oeuvres, quelque connaissance qu'ilt aient eue de Dieu el de sa providence. C'est aussi ce que l'Ecriture sainte nous enseigne très-clairement, quand elle dit que la foi en Jésus-Christ n'était point parmi les païens avant sa naissance . puisque JésUS^Christ même dit qu'il a choisi S. Paul pour l'y porter. Vas eleelionis mihi est iste . ut porte! nom- u ineiiiu connu Gtntibus (I Thess., II). Ce qui eût été inutile si le nom de Jesus-Christ et la foi en JésUS-Ohrist nécessaire à salut,
eût été déjà parmi les païens, dont les principaux ont reconnu l'unité de Dieu et sa providence. Il semble aussi que S. Paul se vanterait faussement de leur avoir été envoyé pour leur annoncer la foi nécessaire à salut, s'il était vrai qu'ils l'eussent déjà ; et que par la même raison cet apôtre aurait eu tort de se plaindre que les Juifs le voulaient empêcher d'instruire lés païens pour les sauver : Prohibentes nos Gentibus loqui ut salvœ fiant (Actor., IX, 15).
Comme Jésus-Christ et les apôtres nous enseignent si clairement cette doctrine fondamentale du christianisme, que personne n'a jamais pu se racheter du péché que par une foi au Rédempteur entièrement distinguée de la simple connaissance de Dieu, on voit aussi que lés disciples des apôtres n'ont pas manqué de répandre dans le monde cette doctrine et cette semence divine. C'est ce que l'on peut voir par l'exemple de S. Ignace dans sa lettre aux Magnésiens : (1) car il leur déclare que tous les justes qui ont été sauvés avant la venue de Jésus-Christ, ne l'ont été que par la foi et l'espérance en sa venue. Et il attribue même les persécutions qu'ils ont souffertes à celte foi en Jésus-Christ, selon laquelle ils vivaient. Ainsi ils vivaient dans cette foi, et ils vérifiaient déjà ce que dit S. Paul (2), que to'us ceux qui veulent vivre en la crainte de Jésus-Christ souffriront persécution; et après avoir rapporté l'exemple des prophètes et des patriarches , il dit que ceux qui sont morts avant que le Sauveur se fût fait homme, sont néanmoins entrés avec nous dans la société d'une espérance commune , parce qu'ils attendaient le même Christ comme le rédempteur que Dieu leur devaitenvoyer, que nous adorons aujourd'hui l'ayant reçu du ciel; et qu'ainsi ils n'ont obtenu la vie éternelle qu'en lui et par lui : nous sommes. certainement obligés de nous attacher encore plus fortement à ce Sauveur, maintenant qu^i s'est découvert à nous sans voile et sans figure. Car comment pourronsnous vivre sans celui dont les prophètes ont été les serviteurs, qu'ils ont prévu en esprit et qu'ils ont attendu comme leur précepteur, leur maître et leur sauveur , en disant : Ipse veniet et salvabit nos (Isaï., XXXV, k. Ubi jam legitur : salvabit vos) : il viendra et il nous sauvera?
Or il est certain qu'il n'y a pas un seul de ces
(1) S. Ignat. Epist. ad Magncsianos, ex c<lit. Vossii. Sancli prophète secundum Jesum Cliiisluni vixcrunt , ideoque et persecutionem pasti sunt, inspiraii a gralia. Si crgo qui in aniiquis scripturis conversati sunt, in novilalem spei venerunl expecianies Christian... Quomodo nos poterinius vivere sine ipso, cui et Prophète servi f moi uni spirilu providentes L'uni, et tanquam Magi6lrum expeclabant et Bperabanl ut Dominum et Balvalorem , dicentes : Ipse veniet et salvabit nus'.' C'est ainsi qu'on lit dans l'Epltreaui Magnésiens, telle qu'elle se trouve parmi les interpolées. Mais on voit le même sens dans la même EpKre, tell*- qu'elle se trouve dans la collection la plus simple et la plus sincère.
(2) fl Timoth. III. v. 12. Qui volunt pie vivere in Çlàiïslo j»crseciitionem palicntur.
philosophes profanes qu'il semble que l'on voudrait placer dans le ciel, malgré tant d'oracles de l'Ecriture sainte , qui ait eu la moindre de ces pensées, qui soit jamais entré dans le moindre doute que les hommes eussent besoin d'un libérateur, sans le secours duquel ils ne pouvaient éviter une éternelle damnation ; qui ait ensuite eu le moindre dessein de remettre toutes les espérances de son salut entre les mains de ce rédempteur à venir. Comment même l'auraient-ils fait, puisqu'ils n'ont connu ni le mal, ni le médecin, ni le remède? le mal qui est la chute de la nature humaine, le médecin qui est Jésus-Christ, et le remède qui est la foi en son nom. Comme donc ils n'ont pas connu le mal, ils n'ont pas seulement pensé à s'adresser au médecin pour en être guéris, et ils n'ont cru avoir besoin que d'eux-mêmes. Ainsi tant s'en faut qu'ils aient enfermé implicitement la foi de Jésus- Christ, Médiateur et Sauveur des hommes dans la connaissance qu'ils ont eue de la providence de Dieu , ils l'ont formellement exclue et rejetée ; et par conséquent il est impossible de prétendre les sauver sans renverser entièrement ce que les prophètes, les patriarches et les apôtres ont cru, et ce que saint Ignace, disciple des apôtres, avait appris de ses divins maîtres.