‹ Démonstrations évangéliquesChapitre 46 sur 305 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Que la condamnation des pélagiens est une preuve sensible de la fausseté de ce sentiment, que les païens et les philosophes aient pu être sauvés par la connaissance de Dieu sans la foi en J.-C.

Dieu ne souffre les hérésies que pour faire mieux connaître quels sont les véritables sentiments de son Eglise, qui ne sont jamais mieux éclaircis que quand on les combat, ainsi que le dit saint Augustin (Lib. VIII, Confession. , cap. 19) : Improbatio quippe hœreticorum facit eminere quid Ecclesia sentiat, et quid habeat sana doclrina. Il a permis que les hérétiques pélagiens aient répandu le venin de leur hérésie sur cette doctrine divine, afin que le fondement de notre religion reçût une nouvelle lumière et une nouvelle confirmation par le soin que les saints docteurs auraient de ruiner cette hérésie. Nous apprenons donc par les écrits des pères, qu'entre les autres erreurs des pélagiens, ces impics se sont efforcés d'anéantir le scandale de la croix de Jésus- Christ, en soutenant qu'avant l'incarnation on pouvait être sauvé sans la foi en Jésus- Christ, Sauveur et Médiateur des nommes; car c'est le point de la dispute entre l'Eglise et les pélagiens, qui n'ont jamais nié que ceux qui étaient sous la loi ne crussent la providence de Dieu, et n'ont jamais mis en question si cette foi en la Providence était nécessaire pour le salut; mais seulement si pour être sauvé il était nécessaire de croire ce qu'aucun païen n'a cru, que tous les hommes étaient perdus par le péché , et que Jésus -Christ était le seul qui les en pouvait délivrer.

DEMONSTRATION l \ ANGELIQUE.

(l'est ce que nous voyons particulièrement dans l'Ouvrage imparfait de saint Augustin contré Julien: car cet hérétique ayant proposé sur ce point la doctrine de Pelage, son

maître, ce saint docteur lui répond (1) : Nous reconnaissons voire hérésie, sachant mie i élage <> enseigné que les anciens justes notaient point veeu dans la foi de l'incarnation, parce qu'il ne s'était point encore incarné : Agnoncimus haresim vestram, definivit enim Pelagiusquod non ex fide incarnaiianis Christi antiqui vixerunt justi, quia videlicet tiomlam in carne venerat Christus,

Comment donc se pourrait - il faire, que Pelage eût été condamné d'hérésie sur ce point, si avant la venue de Jésus-Christ, il n'était nécessaire que d'avoir une foi implicite de son incarnation en la manière qu'on le prétend, c'est-à-dire, la connaissance d'un Dieu et d'une providence générale sur les hommes, qui enferme tous les moyens pour les conduire à la félicité éternelle? En effet, il n'y a point d'apparence que Pelage , dont saint Augustin admire l'esprit, tût tombé dans une extravagance si horrible, que d'enseigner que les anciens justes avaient été sauvés, quoiqu'ils n'eussent point connu de Providence divine qui veillât sur le salut des hommes. Mais si cela paraît ridicule, qui ne voit que 1 hérésie que saint Augustin reproche à ces ennemis de la grâce ne peut point être différente du sentiment de ceux qui prétendent la même chose que cet hérésiarque, qu'en ce seul point que Pelage disait nettement ce qu'il pensait , qu'avant la venue de Jésus-Christ, les hommes pouvaient se sauver avec la seule connaissance de Dieu et la bonne vie, sans avoir reçu aucune instruction particulière du rédempteur à venir ; au lieu que ceux-ci disent la même chose, mais avec ce voile de foi implicite mal entendue qui peut les rendre plus coupables devant Dieu, puisque si c'est un mal que de proposer des erreurs , c'est un bien plus grand mal de les proposer avec des déguisements trompeurs qui en couvrent le venin, pour en pouvoir empoisonner plus facilement les âmes simples.

Cependant, on peut duc que celte mauvaise doctrine ne pourra tromper que ceux qui voudront se tromper eux-mêmes , car les moins intelligents peuvent déjà comprendre facilement par ce qui a été dit jusqu'ici, que la foi en Jésus-Christ, sauveur et rédempteur des hommes, n'avait garde d'être renfermée dans la connaissance que les païens avaient de la Providence divine, puisqu'ils n'ont pas seulement pensé que l'homme eût besoin d'un réparateur pour obtenir la béatitude, parce qu'ils n'ont pas cru que l'homme lût tombe à cause du péché dans l'extrémité de la misère où il est, et dans la captivité du diable. Pelage a donc suivi en cela leur sentiment, nianl avec eux le péché originel. Et c'esl aussi ce qui a fait que sa doctrine a été comparée à celle des

(t) Augurn. <Veris iniperfccti, contra Julian. Lil)i-n H, nu m. 188.

païens et condamnée comme telle par les pères et par les conciles ; cl comips c'est

particulièrement des pères qui ont réfi [es hérétiques, que nous devons reconnaître le vrai sens de la doctrine catholique opposée à leurs hérésies, il n'y a qu'à consulter saint Augustin, pour apprendre de lui quels sont sur ce sujet |ei véritables sentiments de l'Eglise, dont il a défendu la cause contre ces hérétiques. On peut dire même que ce que les uns et les autres ont de parfaitement semblable, est qu'ils prétendent faire passer leurs dogmes pour des questions problématiques, et qui se peuvent soutenir de part et d'autre sans préjudicier à la foi.

Saint Augustin donc leur répond (1): Qu'il est vrai que ion peut ignorer beaucoup de choses sans préjudicier à la foi catholique ; que l'on peut même errer en quclqtuè points, sans néanmoins tomber dons /, crime de ih< résie : mais que pour ce qui concerne le péché originel et l'incarnation du Fils de Dieu, et les deux hommes par l'un desquels nous somm devenus captifs sous le péché, et par l'autre nous sommes rachetés de nos péché» ; c'est en cela proprement que consistent la foi et la religion chrétienne. Car, comme dit ce saint docteur après S. Paul (2) : Il n'y a qu'un Dieu et un médiuteur de Dieu cl des hommes. Jésus- Christ homme (3j, et il n'y a point sous le ciel d'autre nom donné aux hommes par lequel nous puissions être sauvés. Ainsi (4) c'est en lui que Dieu a déterminé la foi que doivent av oir tous les hommes en le ressuscitant des morts; et par conséquent (oj c'est une vérité capitale dont notre religion ne nous permet pas de douter, que les anciens justes sans cette foi en l'unique médiateur de Dieu et des hommes. Jésus-Christ homme, n'ont point été justifiés et n'ont point obtenu la rémission de leurs péchés.

C'est ce que S. Augustin fait voir amplement dans le même livre où il ajoute ces paroles (6) : Puisque la rérùé nous apprend

(1) Lib. de peccato origin. cap. 2ô. f|uis non geoliàt... et milita ignorari s:iIvm ei.risiiana lidc etalieubierrari sine aliquo hxretici doginatis erimine? Ibid. cnp.H. sed in eausa duorum nuitiinum quorum per unum venuin dati simms suit peccaro, per :• liorum redimintur a peccati9... proprie fui - Christian consisiu.

(2) t. Timoili. -2. I nu- est enini Deus cl unus Mediator Dei et Imniinnm, hnmo Ghrisius Jésus.

(5) Acior.i. Non est aliud nomeu sub cœlo daluin hoimiiibus, in qno oporteai n«s salves fleri.

(4) Acior. 17. In illo dclinivil Deus lideni omnibus BUSCilans illum a mouuis.

(6j| Augtuttmu libro de peccato orig. cap. 1$. flaque sine isia Iule, hoc est sine lide unius Medjatorta Dei et Imminuin, lioniinis Christi Jesu... n< e aninpios m jnsii essenl a peeeatis poiuisse mundari, ei Dei gralia justiticari, verilas chrisUnna non dubii.n.

(6) Lib. de peccaio orig. cap. 2<>. Si aiium i|iieni ad niodiun per aposiolos sues verilas loquitur, sicnl in Adam omîtes morinninr , sic et in ulirinto omîtes vivlficabantur, quia per illum Imminent mors 1 1 per islùm Imminent resurrccUo niorinoniui, qui* auuVat dubitare t hi isliaens etiani illoa joxos qui rereniiui ilms (lot (e teinolioribus) genen» humain lemporibus Deo pbceerunt, ideo in reswrfecuoaesfl vita: leiema non moriib «lernae esso veniuros, «piia in Uhn>

par la bouche de V Apôtre, que comme tous meurent en Adam, tous aussi seront vivifiés en Jésus-Christ ; parce que de même que la mort est venue par un homme, la résurrection des morts doit venir aussi par un homme ; on ne peut douter, dit ce saint docteur, que ces justes qui ont été agréables à Dieu avant fincarnation ne doivent ressusciter pour la vie éternelle, et non pas pour la mort éternelle, que parce qu'ils revivront en Jésus-Christ , et parce qu'ils appartiennent au corps de Jésus- Christ : or , ils n'appartiennent au corps de Jésus-Christ, que parce que Jésus-Christ est leur chef ; et Jésus-Christ n'est leur chef que parce qu'il n'y a qu'un médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme; mais c'est ce qu'il n'aurait pas été à leur égard s'ils n'avaient cru en lui, et n'eussent vécu par cette foi dans la piété et dans l'innocence. Ainsi il est certain (1) que ces ancien sjustes n'ont pas été sauvés par la foi , et par la révélalion seule de la divinité de JésBs-Christ, qui a toujours été, mais aussi par celle de son humanité qui n'était pas encore.

C'est ce que S. Augustin cor.firme par l'exemple d'Abraham : car il montre que ce patriarche n'a pas seulement recherché et connu le Fils de Dieu comme Dieu, ainsi que quelques philosophes, qui n'ont rien su de son incarnation, et qui l'ont rejetée (2) : Sicut cum nonnulli philosophi quœsiverunt, qui nihil de ejus tncarnatione didicerunt. Et c'est ce qui fait voir que la raison pour laquelle il est absolument nécessaire pour être sauvé, de connaître l'humanité de Jésus- Christ outre sa divinité (3) ; c'est que Jésus- Christ ne peut être le Sauveur que de ceux qui trouvant la mort dans Adam, connaissent que Jésus -Christ est leur médiateur pour leur donner la vie.

En effet, on ne peut pas dire que Jésus- Christ soit médiateur en tant qu'il est égal au Père, puisque en cette qualité il est aussi éloigné de nous que le Père : c'est pourquoi

slo vivificabunlur , ideo aillent vivilicari in Clirislo, quoniam ad corpus pertinent Chrisii : cl ideo pt:i Un ère ad corpus Chrisli , quia cl ipsis capiit est Chrislus. Ideo cl ipsis capul esse Christian, quia nous Medialor fcjl Dei el homiiiùn) homo Chrîslus Jésus : qnod eis non Missel nisi in ejus resurreelionem per çjtf* grattera crediilisM'iit, ei hoc quomodo Rcrel si enrn i:i carne veniurum esse nescissenl, ncqua ex hac ide ju-ic pieque missent.

(1) Auguslinus I. de peccato orig, cap. 27. Ncqno enim puianduu) est qnod anliqms juslis soja quaj

semper erai divinilas Chrisli, i eliam qu:c noinliim

crat ejus liuiuaintas revelaià, prbfuerit.

(2) Au y. eodem libro de peccaio àrtginali, cap. 27. (5) Itlnn ibid. in Adam quippe invenieiilibiis nior-

lem per lioc prodesl Chrisius quod esl Medialor a ) vilam. Idem ibid. Non auicni per lioc Medialor e-l (puni a:qnalis esi Patri; per lioc enim quantum Pnter, laulum el ipsedistalànobis, et quoniodi) crji m ni ici a s Ubieadmn ip»a distanlia est, iqeo Aposlolus non ail. Un us Medialor l> i el liomîuuin Clu islu's J< sus, gçd homo Chrisius Jésus : per hoc cr£n" medtalof', per • qnod bonio inferior Taire, per quod uohis propinquior, supenor uohis peif qaod Patri propinquior : quod aperlius iia dreitur, inferior Paire quia in forma Servi, superior nobis qui sine labe peccatl.

S. Paul ne dit pas seulement que Jésus- Christ est médiateur de Dieu et des hommes; mais il ajoute que c'est en tant qu'homme qu'il est médiateur, ce qu'il exprime par ces paroles qu'il y ajoute : Homo Christus Jésus. C'est donc en tant qu'homme que Jesus- Christ est médiateur, étant intérieur à son Père; et c'est ce qui l'approche de nous : et il esl en même temps Dieu élevé au-dessus de nous , ce qui nous approche de son Père. Ainsi Jésus-Christ est au-dessus de son Père, parce qu'il est revêtu de la forme d'un esclave : et il est au-dessus de nous, parce qu'il est Dieu, pur et exempt de toute tache de péché.

il faut donc conclure de ces paroles de S. Augustin, que l'Eglise, dont ce grand docteur a été l'oracle, la voix et l'organe, lorsqu'elle a réfuté les pélagiens, a condamné ces hérétiques pour avoir enseigné que l'on avait pu être sauvé av-ant l'incarnation de Jésus-Christ, et que l'on avait pu acquérir la justice et ensuite la béatitude par la seule connaissante de Dieu sans connaître le mystère de limai nation du Verbe, c'est-àdire sans connaître la chute et la captiviléde l'homme et le rédempteur que Dieu avait ordonné pour le délivrer.

11 est vrai que cette connaissance de la providence de Dieu eût pu suffire à Adam dans l'intégrité de l'innocence de sa nature; mais elle ne peiU suffire maintenant que cette nature est tombée dans le péché et dans la servitude du diable, d'où elle ne peut sortir qu'en reconnaissant sa misère, et en s'adressant ensuite au Rédempteur et au Sauveur qui est Jésus-Christ seul. C'est pourquoi ceux qui s'imaginent qu'il suffît de connaître la providence de Dieu comme les païens et les pélagiens l'ont connue, ruinent par conséquent le péché originel el la rédemption de Jésus-Christ , et tiennent que la nature humaine est demeurée clans son intégrité et dans son innocence, sans avoir besoin d'un médecin et d'un Sauveur. 11 reste donc à conclure de tous ces principes, que c'est une vérité de foi établie par l'Écriture sainte , autorisée parla tradition, et confirmée par l'opposilion des hérétiques, el par le triomphe que l'église a remporté sur les erreurs contraires à cette doctrine, que la seule reconnaissance de l'unité de Dieu et d'une providence qui ail soin des hommes, ne suffit pas pour le salut et pour délivrer les hommes de la captivité du diable, quelque nom de foi implicite qu'on lui veuille donner; mais qu'il est absolument nécessaire de connaître Jésus-Christ, de croire en lui et de mettre en lui toute sa confiance el toutes les espérances de son salut, comme étant l'unique médiateur, par lequel nous puissions avoir (Rom., V) accès auprès de Dieu.

Car c'est lui seul qui est l'unique libérateur par l'assistance duquel nous puissions être délivres de la servitude du péché, l'unique maître dont nous puissions apprendre la voie de salut (Jean, XIV), l'unique rédempteur par la loi duquel nous puissions obtenir

DEMONSTRATION EYANCELIQIE.

la rémission de nos péchés, l'unique chef dont nous puissions élre les membres, l'unique Chemin (Jmn.XW) qui nous puisse conduire a notre patrie bienheureuse, l'unique porte (Jbid. , X) qui nous puisse donner entrée à la bergerie des élus, l'unique pasteur (Ibid.) qui nous y entraîne et nous y porte sur ses épaules, comme étant tous eu général et en particulier, cette brebis égarée qu'il est allé chercher pour la remettre dans le troupeau ; l'unique hostie de propitiation que nous puissions offrir à Dieu pour apaiser sa colère, l'unique prêtre qui seul avec son corps spirituel puisse entrer dans le sanctuaire éternel (Act., IV) ; et enfin l'unique nom sous le ciel qui nous soit donné pour élre sauvés.

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