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CHAPITRE VIII

Que l'humilité, qui est une îles dispositions du cœur qui doivent nécessairement accompagner la foi en Jésus-Christ, et sans laquelle il est impossible d'être sauve, ne s'est trouvée dans aucun de ces vertueux païens.

Il faut maintenant examiner si les dispositions de cœur qui doivent nécessairement accompagner la véritable foi en Jésus-Christ, sans laquelle il est impossible d'être sauvé , se sont jamais trouvées dans aucun de ces vertueux païens ; car si on fait voir qu'ils ne les ont point eues , il s'ensuivra encore de la très-clairement que la connaissance de Dieu qu'ils ont eue ne peut mériter le nom de foi, ni leur suffire pour leur salut. C'est ce qu'il faut tâcher de faire si évidemment , que personne n'en puisse douter ; cette raison même est si importante, et elle fait voir si clairement d'où dépend la nécessité absolue de la foi au médiateur pour être sauvé, que pour le mieux, faire entendre, il faut reprendre les choses de plus haut, et expliquer brièvement toute l'économie de la sagesse divine dans la rédemption des hommes : peut-être même que cette explication pourra servir à beaucoup de personnes pour leur apprendre mieux qu'ils ne le savent, pourquoi ils sont chrétiens, et quelle doit être leur reconnaissance envers l'infinie miséricorde de Dieu, de les avoir éclaires de la lumière de l'Evangile par préférence à tous ces hommes illustres do l'antiquité païenne, qu'il a laissé périr dans ces ténèbre* horribles, qui pendant 1 espace de quatre mille ans ont enveloppé presque toute La terre, et qui depuis même en ont coin est une si notable partie durant tant de siècles. x .

f.a foi nous enseigne que p. .

premier homme tonte la nature humaine <-i devenue semblable à cet homme dont parle

rEvangile, qui descendait de Jérpsalem à

Jéricho [Lue. X , et qui fut remontre par

des voleurs qui le dépouillèrent, le percèrent de mille plaies, et le laissèrent à demi-mort. Or la plus profonde ( t la plus dangercui toutes les blessures, que non- tous

reçue par le péché originel, c'est l'orgueil, et toutes les autres n'en sont que comme suit s.

C'est par cette horrible plaie, que potre âme a reçu le coup de la mort, parce que c'est elle qui ! ede Dieu qui est son

unique \ ie. Car étant éblouie et i mnme charmée de sa propre beauté, elle s'est détachée c\\\ bii n éternel et immuable, pour se faire à elle-même l'objet de ses propres complaisances, et l'idole de son ca-ur. Cette maladie est d'autant plus dangereuse qu'elle est \ lus secrète et plus cachée. C'est elle qui nous ré- I ans une stupidité insensible, et qui ne nous laisse pas seulement le sentiment de notre misère ; ainsi elle nous met dans un tel état, que l'on nous peut véritablement appliquer ces paroles de l'Apocalypse : Pou* dl je suis riche, je suis comblé de biens , et je n'ai besoin de rien ; et vous ne savez pas que vous êtes malheureux et misérable, et pauvre, <t le, et nu. Quia âieis, quoddtvet sum et locupletqtus, et nullius egeo, et ue.-ci.- quia tu es miser, cl miscrabilis, et pauper, et caccus, et nudus [Apoc, 111. 11 •

.Mais le l'ère des miséricordes fil Cor.. I et 1 Dieu de toute consolation, dont la bonté est infiniment plus grande que toute la n de l'homme, ne l'a pas voulu entièrement abandonner dans un état si fum pourquoi l'envie du démon n'eut pas \ lutôt infecté toute la nature humaine, que Dieu, touché de pitié, voulut marquer dès le commencement du monde l'unique remède que sa grâce avait préparé pour la guérison de nos plaies; et c'est ce qui paraît dans la menace qu'il fit au démon [Gen., III), que la race de la femme lui briserait la tête 1 à-dire que l'IIomme-Difu qui naîtrait d'une Vierge minerait sa puissance et nous affranchirait de sa tyrannie. Dieu a donc exécuté sa promesse environ quatre mille ans après : car, par un excès d'amour qui ne se peut comprendre que par lui-même, il a envoyé dans le monde son Fils unique pour être le libérateur de cet esclave fugitif, pow élu le médecin de ce malade insensible, pour guérir toutes ses blessures et ses langueurs, pour l'arracher d'entre les bras de la mort, pour lui rendre une v io immortelle cl une immortelle santé.

Et parce que les remèdes doivent être contraires aux maux, cet adorable médecin n'en a point jugé de plus propre pour noir. rison . que l'extrême h issesse dans l«qu< l a il a par», afin que l'homme orgueille; prit à devenir humble, au moins par 1< pie d'un Dieu si prodigieusement h:

,1 1 Selon le lexle hébreu, ta version d

NÉCESSITÉ DE L.\ FOI EN J.-C

Comme c'était l'orgueil qui nous avait séparés de Dieu , c'était aussi l'humilité seule qui nous y pouvait réunir. C'est donc pour ce sujet que le réparateur de notre nature a voulu tracer dans lui-même le plus parfait modèle d'humilité qui se puisse concevoir, comme étant l'unique voie de notre retour vers Dieu. Et c'est par ce moyen qu'il a entrepris de guérir l'orgueil de toutes nos maladies, comme dit excellemment saint Augustin : Çhristus via ccrla qua pervenimus ad Iïeum (Libro de fuie et Symbolo eap. k).-Non enifn redire possumus nisi humilitate, qui superbia lapsi sumus... IIujus igitur humilitatis exemplum, id est, viœ qua redeundum fuit ipse Reparatàr noster in se ipso monslrare dignatus est. Cura superbiam, dit-il ailleurs, et nulla crit iniquitas : ut ergo causa omnium morborum curaretur, id est, superbia descendit, et humilis factus est Filius Dei (Tractatu 26 in Joannem, num. 16). De sorte que, selon ce saint docteur, l'impiété de l'orgueil ne se guérit que dans ceux qui, étant parvenus à la connaissance de Jésus-Christ, soit par la révélation avant qu'il parût dans le, monde , soit par la prédication de l'Evangile depuis qu'il y a paru, aiment son humilité que la foi leur représente, et en l'aimant s'y conforment comme à leur modèle : aussi était-il hien raisonnable, suivant l'excellente pensée du même saint docteur (In expositione Epistolœ ad Galat. cap. 3. num. 24), que celui qui n'est tombé que par la suggestion d'un superbe médiateur qui lui a inspiré l'orgueil, se relève par l'assistance d'un humble médiateur qui lui inspire l'humilité : Prœstat ergo ut qui mediatore superbo diabolo superbiam persuadante dejectus est, mediatore humili Christo humilitaleni persuadente erigaluf. C'est pourquoi nous voyons que comme la malice du diable a porté l'homme jusqu'à un tel excès d'orgueil que de prétendre être égal à Dieu : Eritis sicut dii (Gcn.s 111) , la bonté divine au contraire nous a voulu donner pour remède à cette plaie l'exemple d'un Dieu humilié jusqu'à se faire homme : Et Ycrbum coro factum est (Jean, I).

Cet unique exemple, dit le même saint, peut abattre et faire mourir l'orgueil dans l'esprit de l'homme le plus superbe (Augusl. Epist. nunc 118. olim 56. n. 27). Cui uni cxemplo in cujus vis animo ferociter arroganlis omnis superbia cedit , et frangitur , et emorilur. Et néanmoins ce souverain médecin de nos âmes qui connaissait la profondeur de cette blessure, n'en est pas demeuré là : il ne s'est pas contenté de se revêtir de notre chair et de nos infirmités ; il n'a pas jugé que ce fût assez pour dompter notre vanité, de passer toute sa vie dans la misère et dans l'abjection : il l'a encore voulu terminer par l'opprobre et par l'infamie d'une mort honteuse, afin que quelque grand que pût être l'orgueil de l'homme, il trouvât un remède proportionné dans cet e »< èg de l'humilité d'un Dieu.

C'est aussi la doctrine que nous ont enseignée les apôtres saint Pierre et saint Paul , après l'avoir apprise de ce Dieu humilié : r r On voit que l'un nous ayant averti que l'hu-

milité nous oblige d'esttmer les autres au dessus de nous , va aussitôt rechercher le fondement de cette doctrine dans l'exemple de Jésus-Christ. Et il ajoute : Soyez dans le même sentiment où a été Jésus-Christ qui, ayant la forme et la nature de Dieu , n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu ; mais il s'est anéanti lui-même en prenant la forme et la nature de serviteur, en se rendant semblable aux hommes, et étant reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au dehors. Jésus-Christ s'est rabaissé luimême , se rendant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à lamort de la croix (Philippcns. II). Et i'autre nous déclare que Jésus-Christ a souffert la mort pour nous, nous donnant un exemple afin que nous marchions sur ses pas (I Pctr. II).

C'est aussi ce qui a porté saint Augustin à adresser ces paroles aux plus éclairés d'entre les philosophes païens : Orgueilleuse sagesse (1), dit ce saint docteur, tu te moques de Jésus-Christ crucifié; et cependant c'est lui que tu as vu de loin ; c'est ce Verbe qui était au, commencement, et ceVerbc qui était dans Dira. Mais pourquoi donc a-t-il été crucifié ? parce que le bois de son humilité vous était nécessaire pour passer la mer de ce siècle , et pour retourner en votre patrie dont l'orgueil vous avait chassés. Croyez donc en celui qui a été crucifié , et vous y pourrez parvenir. Il a été crucifié pour vous apprendre l'humilité. « Crede in cruciftxum , et poteris pervenirc (2). Propterea crucifixus est ut humililatemdoceret. De sorte que la foi en ce Verbe crucifié est absolument nécessaire pour parvenir à la jouissance de ce même Verbe résidant dans le sein de son Père.

C'est aussi la raison pour laquelle ceux d'entre les anciens philosophes qui semblent avoir aspiré à cette bienheureuse jouissance , n'y sont point arrivés , parce qu'ils ont ignoré l'unique chemin qui y menait, comme on l'a déjà dit : ils se sont voulu élever à Dieu par le faste et l'insolence, et porter des yeux de ténèbres à la contemplation de l'éternelle vérité : ou s'ils ont reconnu le besoin qu'ils avaient d'être guéris pour être capables de supporter celte lumière, ils n'ont eu recours qu'à de faux remèdes , qui n'ont servi qu'à les enfler davantage et à augmenter leur aveuglement, ainsi qu'il est arrivé aux platoniciens.

C'est aussi l'état où saint Augustin nous témoigne qu'il se trouva après la lecture de leurs livres (3). Je me suis aperçu, dit ce grand

(1) Tract, 2. i« Joan. /». 4. 0 Sapienlia sjiperba, irrides crucilixuin CUristym, ipse esi quejn lange vidistî. In principio erai Verbuni cl YitIhum cm opud Deuro. Sed quare crucifixus est, quia lignum lilii humiliialis < jus hecessarium erai. SupwuU eniin lis— mueras ci longe al) illa patria projeûus eras ac ttu-

ciilius hujus sxcufi inlerrupla o&J via Crcile.

in crucifixum et polcris perveuirç,

(2) Augusl. lliiil. nenipe Tract» 2. Juan. num. '< . (5) Lib. vu Confess. cap. 17 el 18. Tune vo.im iuvi! i*

bili.i lua per ea qu;c fada sunl inlellivl.i ronspo.vi ; sed aciem R^ere non evalui. lu quairvbaiu viam comparandi roboris quod esseï idoneum ad fruendun lo,i licbam donec amplecterer mediatoreut

DÉMONSTIUTH N I SGELIQUE.

sainl en s adressant à Dieu, de vos grondent

invisibles ; mais mu i ne était encore trop [ulule pour lu pouvoir arrêter BUT Cet objet.... J'1 cherchais un chemin pur lequeljeputse acquérir la force gui m'était nécessaire pour jouir

de vous, et je n'en trouvait point ; jusqu'à > que j'eusse reconnu et ombrasse par la foi le médiateur de Dieu et îles hommes, Jésus-Christ

homme qui est élevé au-dessus de imites choses, qui est le Dieu qui doit être béni éternellement.

C'est lui (iui nous appelle cl qui nous dit : Je suis la voie, la vérité et lu vie. Jusqu'à ce que j'eusse donc goiité cette nourriture suinte dont je ne pouvais user, parce que j'étais trop faible, et qui s' est mêlée arec lu cltui) de l'homme, le Verbe s' étant fait chair afin que votre sagesse, par laquelle vous avez créé tout cel univers, se proportionnât à notre bassesse et devint lait à cause que nous étions des enfants : je ne reconnaissais pas encore mon Seigneur Jésus- Christ de la manière que je le devais reconnaître , puisqu étant humble comme il est , il ne peut être reconnu que par les humbles, et je ne Pétais pas alors.

J'ignorais même l'instruction que l'on doit tirer de son abaissement et de son infirmité (1). J'ignorais que votre Verbe, la vérité éternelle, dans cet étal suprême d'éminence et de grandeur où elle voit au-dessous de soi les plus éminentes de vos créatures , devrait élever à elle ceux qui lui sont inférieurs et soumis ; mais que dans son état d'abaissement, elle s'est bâti une maison basse et humble avec la terre dont nous sommes composés ; afin que par cette humilité elle rabaissât au-dessous d'eux-mêmes ceux qu'elle voulait soumettre à soi, et les attirât à elle en guérissant l'enflure de leur orgueil , et en nourrissant la chaleur de leur amour.

C'est aussi de peur r/ue par la confiance qu'ils avaient en eux-mêmes et en leurs propres forces (2), ils n'avançassent trop loin dans le chemin qu'ils tenaient, qu'elle a voulu qu'ils fussent plutôt affaiblis en voyant devant leurs yeux une1 divinité devenue faible pur lu participation de notre commune faiblesse, du vêtement de notre mortalité ; et qu'étant las, ils s'abaissassent sur elle pour se reposer, et qu'elle se levant les relevât.

Nous devons donc adorer la bonté ineffable

Dci cl lioniinmn, boniment Clirislmn Jesum, qui est super omnia Deus benediclus in secula , vocauicm et dicentem : Ego sum via , veritas , et vita. El cibura cùi capiendo invalidas eram miscentem carni.Quoniam Verbum caro faclum est ut infaniiae nostrae lactescerci sapienlia tua per quam creasti omnia , non enim lenebam Dominum meum Jesum humilis humilem.

(1) Nec cujns rci magislra essel ejus infirmilas noverant; Verbum enim luum iElerna veritas Buperioribus créature lus parlibus supereminens siibditos erigit ad seipsam , in inferioribus aulem aedificavit pibi bumilem domum de luuno noslra, per quam subdeiidosdepiimiToi a seipsiset ad se trajiceret, sanans lumorem et nuirions amorem.

(2) Ne Qducia sui progrederenttir longitis, sed polius iniirmarenlur videutes anle pedes suos inllmam Divinitatem ex parlicipatione lunicae pellîceac nostrac, ci lassi prosternerentur in earo; illa aulem surgeoj ievarel eos,

toi

de notre Dieu , qui par un artifice que ion amour pour 1rs bommes lui a inspin voulu âne son Verbe éternel «ce pain qui nourrit le^ anges, se mêlât à notre chair pour ii'iu- donner nue nonrritnre proportionnée à notre faiblesse : comme une bonne mère fait passer dans son estomac la riande solide que son enfant n<- pourrait p.irer, pour la changer en lait, et la rendri ce moyen plus propre à lui conserver la \ i « ' . Mais nous sommes aussi obligés de r< naltreque ce lait divin n'esl que pour les petits et pour les infirmes . pour les pauvres qni languissent de faim ; pour ceux qn missent et qui soupirent dans le sentiment de leur indigence , et non pas pour ces riches orgueilleux , tels qu'ont été i l - philosophes et ces sages païens qui se croyaient rassasiés parce qu'ils étaient enflés de raaîté et pleins d'eux— mêmes, comme le marque la sainte Vierge dans son cantique : l implevit bonis, et divitrs dimisit inanes [Luc, I .

|1 est \rai que c'e-t aussi un breuvage § lutaire qui nous donne l'immortalité par l heureux mélange de notre faiblesse arec la vérin divine, qui a en soi le pouvoir de profiter à toutes les âmes, comme ledit saint Prosper (1\ mais qui ne guérit que < i I le reçoivent, et qui n'est reçu que de cell se Jettent entre les bras du médecin, et qu'un vif Sentiment de leurs maux porte à implorer so,n secours ; quoiqu'il soit vrai aussi qu\ n cela même , il faut que la bonté <J u mt nous prévienne : car c'est un commencement de l'opération de ses remèdes , que de nous reconnaître malades et de désirer son assistance . ce qui fait dire excellemment à sail : j'rosper (2), qu'avant que quelque rayon de loi vienne dissiper une partie de ces lénèbn s profondes , et de cette ombre de la mort où notre nature est ensevelie sous la doinin tion du démon, elle aime sa langueur et plaies ; et que l'ignorance de son mal lui tient lieu de santé, jusqu'à ce que le mala çoive comme le premier appareil de ses Mesures , la connaissance de son mal, et qu'il commence à désirer le secours du médecin qui lepeul guérir : Amat ergo languores suos, et pro sanitate habens quod ergrotare se nescit, donec hœc prima medcla conferatur a ijr< incipiat nosse quod tanguent . et possit medici desiderare qua s'urgat [Actor. XIV

Mais on peut dire que celle disposition e ! si nécessaire pour participer aux grâces d i Jésus-Christ, et pour recevoir de ce médecin

céleste la guerison de l'âme . que c'est une des principales raisons que l'on puisse rendre ; pourquoi Dieu a attendu quatre mille

(1) Ad objection. I (■ Viucciitiiinis. Poculum inimorlalilatis quod confeclum est de inurmitaie noslra ei \ h une divina, habelquidem m se m omnibus profit , sed si non bibilur non medelnr.

(S) Ad Capitula Gallor. objection, il. Ame îOominationem fldei in icnebris , illud [ liberam arbilrium]

el inumbra morlis, agere n -ecie ne. i .

niain priusquam a dominaiione diaboli per I' dam liliereiur, in illo profundo jacel , in quod -

libortate demersit. *

so:î

NÉCESSITÉ DE LA FOI EN J. C

ans à envoyer son Fils dans le monde, pour y établir la loi nouvelle. Il a laissé cependant toutes les nations marcher dans leurs voies corrompues , et la plus grande partie des Juifs gémir sous le joug pesant et inutile de l'ancienne loi , afin que la multitude des péchés où les hommes tomberaient, étant ainsi laissés à eux-mêmes, fût une conviction sensible du misérable état où ils sont réduits pour s'être révoltés contre Dieu, et de l'extrême besoin qu'ils avaient d'un médiateur qui les affranchît de la tyrannie du démon et du péché.

C'est cette doctrine de l'Ecriture sainte et des pères , que saint Thomas (1) embrasse expressément dans sa Somme: car ayant mis en question si la loi nouvelle devait être donnée dès le commencement du monde , il dit d'abord que cela semblait assez convenable, parce qu'il n'y a point en Dieu d'acception de personnes. Or, dit-il, tous les hommes ont péché, et tous ont besoin de la grâce de Dieu; et ainsi la loi évangélique , qui n'est autre chose que la grâce du Saint-Esprit , devait être donnée dès le commencement du monde, afin que par elle tous les hommes pussent être secourus. Enfin après avoir balancé les raisons de part et d'autre, pour et contre ce sentiment, il conclut que le retardement dont Dieu s'est servi était plus à propos; et entre les raisons qu'il en apporte : C'est, dit-il, que la loi nouvelle n'est autre chose que la loi de grâce ; et ainsi , il a fallu que l'homme fût laissé à soi-même dans Vétat de la vieille loi,, afin que, tombant dans le péché et entrant par ce moyen dans la connaissance de son infirmité, il reconnût le besoin qu'il avait de la grâce (2). C'est aussi la raison que saint Paul en donne, quand il dit que la loi est survenue pour donner lieu à l'abondance et à la multiplication du péché ; mais qti'où il y a eu une abondance de péché , Dieu y a répandu une surabondance de grâce. Ter lia ratio sumitur ex hoc quod lex nova est lex gratiœ , et ideo primo oportuit quod horno rclinqueretur sibi in statu veteris legis, ut in peccalum cadendo suam infirmitatcm cognoscens , recognosceret se gralid indigere. Et liane rationem assignat Aposlolus Rom. V. Lex subintravit ut abundaret delictum , ubi autem abundavit âelictum superabundavit et gratia (3).

(1) 1. 2. quœsl. 10G. art. 5. Ulrnm lex nova debuent dari a principio mundi. Videlur quod lex nova debneril dari a principio mundi; nonestenîm personariiiii acceplio apud Deum. Sed omnes hommes peccaverunt et egenl gratia Dei, ut dicilur ad Roman. III. Ergo a principio mundi lex Evangelii dari dehuit ut omnibus per eam subvcnireiur.

(2) Divus Thomas 1. Lqmesl. 10G. art. 3. in corpore.

(.">) Ibid. ai 1. Ad prinuim ergo dicemlum quod humanumgentispropler peccalum primi parenlismeruii privai i auxilio gratine; et ideo quibuscumque non dater, hoc est ex justifia, quibuscumque autem datur , hoc csl ex gralia ; ut Augufilinus dicit in libre de fVifeclione jusliiiie; mule non esl acceplio prisonarum apud Deum , ex hoc quod non omnibus a principio mundi legem gratis propoguit, quaa oral debiio ordinc proponenda , ut dietunv est.

Et quant à l'argument contraire qu'il s'était proposé , il y répond que la nature hu^ maine, ayant mérité par le péché du premier homme d'être privée du secours de la grâce, c'est avec justice que Dieu ne la donne pas à ceux à qui elle n'est pas donnée, comme c'est par miséricorde qu'elle est donnée à ceux à qui Dieu la veut donner, comme le dit aussi saint Augustin : c'est pourquoi il n'y a point d'acception de personnes, car l'acception de personnes n'a lieu que quand la justice est violée. Ainsi , si Dieu n'a pas proposé la loi nouvelle dès le commencement du monde , quoique tous en eussent besoin pour être sauvés, c'est qu'il était convenable de garder l'ordre que nous avons dit , c'est-à-dire de ne proposer aux hommes la loi de grâce qu'après qu'ils auraient reconnu , par l'abondance et l'énormité de leurs péchés, combien elle leur était nécessaire.

Mais quoique le dessein que Dieu a eu de faire sentir aux hommes malades l'extrémité de leurs maladies, pour les disposer à la réception du médecin, ait regardé en commun les Juifs et les Gentils, il a néanmoins principalement paru dans la loi qu'il a donnée à Moïse et qu'il a gravée sur des tables de pierre, pour marquer l'endurcissement des hommes qui ne l'accompliraient que quand Jésus-Christ la leur aurait gravée dans le cœur. C'est ce que saint Paul déclare nettement , lorsqu'il dit ( Galat. II et III ) que cette loi n'a point été donnée pour guérir les hommes , pour les justifier et leur rendre la vie , parce que, si cela était, Jésus-Christ serait donc mort en vain; mais seulement pour les faire entrer dans la connaissance de leur infirmité et de leur faiblesse (Roman. III), par le violement de cette loi ; c'était seulement pour dompter l'orgueil des superbes par l'accroissement de leur mal, pour leur faire quitter celte fausse opinion de santé qui les rendait incurables, pour les forcer à n'avoir plus ùk confiance que dans l'assistance du méde- < in , pour leur faire connaître leurs péchés , et non pour les effacer.

Aussi est-ce là le grand et le profond mystère caché dans la loi, qui la rend plus digne d'admiration et d'étonnement , selon saint Prosper, que tous les autres ouvrages de la bonté et de la majesté de Dieu. Le grand mystère de la publication de la loi est qu'elle a été donnée, afin que, le péché croissant, les superbes fussent humiliés ; et qu'étant humiliés , ils confessassent leurs maux ; et que les confessant, ils fussent guéris, dit saint Augustin : Hoc est in lege magnum mysterium. Ideo eam datamesse, ut crescente peccato humiliarentur superbi, humiliait confiterentur, confessi sanarentur (Enarratione in Psal. Cil ). Mais ce n'est point, ajoute saint Augustin (1), par un esprit de cruauté que Dieu s'est conduit de cette sorte, c'est en sui-

(I) Ibid. Non crudeliter hoc fecit Deus, sed con- Bilio medicinae: aliquando enim videtur sibi homo sanus el GPffrotat, clin co quod sgrotat ci non Bentit, medicum non qu.xrit , augetur morbus, creseil mole* Btin , qu pi iiur medicua el loinm, smaiur.

vaut l'ordre de la médcclno; car quclqoefu l'homme se » r oit sain lorsqu'il est malade; ci quoique malade, parce qu'il ne seul point son mai, il ne recherche point le médecin : le mal augmente, la douleur croit, l'on a recotirs au médecin, cl alors tout le corps reçoit sa guérison. Ainsi la loi a été donnée a l'homme pour découvrir sa maladie, et l'obliger au moins , par ce moyen . de rechercher le médecin: car si la maladie eût été légère, on 1 eût méprisée; si l'on eût méprisé la maladie, l'on n'eût [joint re< h relié le médecin; si l'on n'eût point recherche le médecin, la maladie eût duré toujours. Ainsi , la maladie a précédé la venue du médecin, afin qne le malade qui se croyait sain se reconnût malade.

C'est encore ce que le même saiin>Aue;uslin explique divinement dans le troisième Traité sur saint Jean, par ces excellentes paroles : II n'y avait point de grâce dans l'Ancien Testaient , parce que la loi menaçait et ne secourait point; elle commandait et ne g vissait point; elle découvrait le mal et n'en délierait point; )nais elle préparait seulement èi la réception du médecin qui devait venir avec la grâce et (a vérité. C'est de la même manière que ferait un médecin qui enverrai! premièrement son serviteur avant lui éi celui qu'il voudrait traiter, afin de le trouver lié. Ainsi l'homme était malade et ne voulait pas néanmoins que l'on le guérit; cf. de peur même que l'on le guérît, il se vantait d'être sain. La lui est donc venue; elle l'a lié. elle l'a fait trouver coupable. : alors il a commencé à crier et à se plaindre de se voir dans les liens du péché. De sorte que le violentent de la loi a causé dans les superbes une maladie sensible, et cette maladie des superbes a produit la confession des humbles. Elle les a obligés de devenir humbles et de confesser leurs misères. Mais puisque les malades commencent à reconnaître qu'ils sont malades , il est temps que le médecin vienne et qu'il les guérisse; et que! est le médecin, sinon Noire-Seigneur Jésus-Christ? Iïealus legis fecit œgritudinem superbie : ergritudo superborum fada est confessio humilium. Jam confitentur œgroti quia œgrotant, reniai medicus ut sanet ecgrolos : medicus quis? Dominus 'noster Jésus Christus (1).

Voilà donc l'ordre merveilleux de la mcine céleste, d'où dépend, toute l'économie du salut des hommes. Il n'y a que Jésus-Christ

! qui suit le médecin île notre nature corrompue ; clic est malade en tans ses membres, et elle ne peut être guérie (/n'eu implorant l'assistance de cet unit/ne médecin. Pour l'implorer, il faut que la lumière de la foi le lui fasse reconnaître ; ]>our le rc-

(t).Vnm. XIV. Non er:il illn [Gratin] in VeleMTcstaiiniiio, (|iii;i lex niin;ibiliir, non opilulabaiiir , jitbei ii, nonsanabat, lnnguorem bstenuebat, non au!» haï, srii illi praeparabat mediee venluro cum gralia cl verilale lanquam ad aliquen queiu curare ruit nu ■ dieus , iniiut primo seivuni sinnn ul ligalum illiim iuveniat. Bonus non oral ; Banori nolebal et ne sanareiur , sanuin se esse iactabat. Ulsnlei est, liy.isii cum ; invcnil se réuni, j un damai de ligatura.

connaître en cette qualité, <l fan >*t-

re malade ; jtu, h $e reconnaître malade, il a fallu surmonter tel orgueil qui le tenait ilaus uni / u i opinion d.

pour dompter cet arquai, Dieu a donné la lui qui ne pouvait guérir, mm couvrir ses plaie t, et Us répare même plus grandes et plus profondes par le i iolemcni de ses préceptes; afin que le Libérateur des hem- ■ .lorsqu'ils seraient contrainls d'avouer qu'ils ont besoin de la grà et de la miséricorde- du Seigneur, pour obtenir le pardon de leurs péchés, et pour n-

ciliés èi Dieu dans une nouvelle vie, par celui qui a répandu son sang pour eux. Per lei/em rbos ostendentem non auferenlem, etiarn prœvaricationis crimine contrita est superbio, vt ipse Liberator liberaret jam conclus confiteri opus sibi esse gratiam, et miserieorduuH Vomini, ut sibi peccata dimitterentur et in nova vita 'per cum fpii pro eis sauguinem fudit reconciliareutur Dco.

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