CHAPITRE XI
Qu'il est aisé de conclure des dispositions qu'on a fait voir nécessaires pour arriver au salut éternel , que les païens n'y sont point parvenus.
Nous avons examiné jusqu'ici , par l'Ecriture sainte et par les définitions de l'Eglise, quelles sont les dispositions nécessaires pour arriver au salut éternel par l'entremise de Jésus-Christ, notre médiateur, par lequel seul on y peut prétendre. On peut maintenant juger par tout ce que nous en avons dit, si les philosophes païens ont été dans le moindre de ces sentiments évangéliques , sans lesquels on a fait voir clairement qu'on ne participe point à la mort du Sauveur des hommes.
Le premier de ces sentiments est de reconnaître la grandeur de ses péchés , de les confesser devant Dieu avec douleur, et avec larmes, de les considérer comme dignes d'un châtiment éternel, selon la justice irréprochable de Dieu; et enfin, de croire fermement qu'ils ne peuvent être effacés que par le sang de l'Agneau , et qu'il n'y a que celle foi qui nous puisse donner confiance que Dieu nous fera miséricorde , connue dit le Concile: ( Concil. Trid. Sets. 6. cap. <>i Fi'«dentes Dcum sibi propter Chris tum propitium fore.
Or il n'y a pas d'apparence qu'il faille maintenant se mettre en peine de prouver que ces philosophes profanes que l'on prétondrait mettre au nombre des bienheureux, n'ont point été dans ces pensées et dans ces sentiments; et ou peut dire qu'il semble que ce serait se vouloir rendre ridicule, que de soutenir qu'aucun de ces païens iit eu l'esprit
de pénitent e.qu il ,iit imploré avec gémi ments et avec larme-, la miséricorde Se Dit u, pour obtenir fa rémission Ai bés el
cela dans celte créance, qui est le rondement el la racine de toute justification, sel n le même concile , que le pécheur ne peut i justifie que par la grâce de Dieu et parla rédemption qui est en JésUS-Cbrist.
Il est vrai que nous voyons que quelquesuns de ces sages du siècle ont eu soin d'examiner leurs bonnes et leurs mauvaises actions; que Senèquc, Sonate. Cicéron disent qu'ils repassaient tous les soirs ce qu'ils avaient fait le long du jour; mais si nous prenions la peine d'examiner ce que faisaient en cela ces infidèles, nous le trouverions «aussi différent de ce que les fidèles doivent foire, que le vice l'est de la vertu, et l'orgueil de l'humilité.
Voici comment Sénèque en parle lui-même. Tous les soirs, dit-il, je plaide ma cause devant moi-même , je repasse par mon esprit ce que j'ai fait , et ce que j'ai dit durant (ajournée : je ne me cache rien , et j>' n'omets ri' n , parce que je n'ai point sujet de rien crain Ire pour mes fautes , me pouvant dire à moi-même : tfe le fais plus à l'avenir , je le le pardonne pour cette fois.
Pour peu donc que l'on ait connaissance du génie de ces philosophes païens, on voit dans ces paroles, quelque belle apparence qu'elles aiehi, qu'au lieu qu'un vrai chrétien n'examine sa conscience que pour en rendre compte à Dieu, celui-ci au contraire ne l'examine que pour en rendre compte à sa propre raison , qu'il adore el qu'il met en la place de Dieu; que l'un ne pense qu'à siti-lairc à la justice divine, et que l'antre n a soin que de satisfaire à sa propre vanité; que l'un se traite en criminel, qui n'a confiance qu'en la bonlé de son juge, et l'autre se traite en souverain, qui n'est responsable de ses actions qu'à lui-même. L'un est saisi de crôinte dans la considération de ce que ses péchés méritent , et ne respire qu'à la miséricorde de celui qui les a voulu i ffacer par son propre sang; et l'autre témoigne avec insolence, que ses fautes ne lui peuvent donner de frayeur, parce qu'il en est le souverain juge, qu'il se peut absoudre au même temps qu'il s'accuse, et que ne considérant dans le vici et dans la vertu que la diminution M l'accroissement de sa propre excellence . il ne se croit redevable qu'à lui seul de sa bonne et de sa mauvaise \ic.
Aussi loin que celle confession profane de ces impies tienne quelque chose <le I humilité sainte des chrétiens; au contraire elle conserve toutes les traces de cet insupportable orgueil qui a porte l'homme, à se détacher du principe de son être, pour s'établir on sa place comme le premier principe et la fin dernière de toutes se- actions. Au lieu donc (iue la grâce et la foi chrétienne mettent l'homme el tout son sort entre les main* de Dieu, [Psalm. XXXVI InmanibUs luis sortes meœ : on voit au contraire que ce prétendu examen de la conscience de Sénèque et de tous ces sages païens, ouc l'on ucul cousin
NÉCESSITÉ DÉ LA KOI EN J.-C
dérer comme les héritiers et les successeurs du premier ange rebelle dans son orgueil, montre clairement qu'ils mettaient leur bonheur et leur malheur entre leurs mains, et qu'ils croyaient tout pouvoir dire au contraire de David : In manibus meis sortes meœ. C'est pourquoi on ne doit pas s'étonner si le plus retenu de tous les hommes à décider sur les choses où il eût eu le moindre sujet de douter, soutient avec tant d'assurance, que la véritable confession des péchés, ne se trouve que dans le christianisme, parce que l'humilité qui en doit être le principal fondement, ne s'enseigne que dans l'école de Jésus-Christ.
C'est ce que saint Augustin nous déclare, en expliquant ces paroles du roi prophète ( Psalm. XXXI) : In diluvio aquarum mullarum ad eum non approximabunt. (1) Ceux qui nagent dans le déluge de plusieurs eaux , n'approchent point de Dieu. Qu'est-ce que ce déluge de plusieurs eaux, demande ce saint docteur, sinon une variété de différentes doctrines ? Mais ces eaux ne servent qu'à souiller les âmes des hommes , car la doctrine de Dieu est une. Ainsi il n'y a point plusieurs eaux; mais une seule eau, soit du sacrement de baptême , soit de la doctrine du salut ; et cette eau sainte et véritable qui coule du fond de la plus pure source de la vérité, est celle qui nous enseigne à nous reconnaître coupables devant Dieu , et qui nous apprend à dire : Il est bon de confesser ses péchés devant le Seigneur. C'est celte eau qui nous met cette parole en la bouche : Je prononcerai ma sentence contre moi-même , en découvrant à Dieu mes iniquités. C'est aussi elle qui fuit que nous lui adressons cette prière : Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j'ai péché contre vous. C'est cette eau de la confession des péchés qui donne un cœur humilié , cette eau vivifiante et salutaire , qui fait que l'âme s'abaisse devant Dieu , quelle ne présume rien
(I) Auguslinitsin Psnlm. XXXI, Enarrttl. 2. Quiil est diluvium a (piaf 11 m mulianim? Mulliplinias variartuii doetnnatum. Doctrina Dei uua est : no;i sunt milita; aqua: sed una aqua, sive sacramcnli Bapiismi, sivo doclrinœ saluiaris Aliae aquaï inullx , mulia: doctrine inquinanl animas liomiimm. Quic est illa aqua illa vera quœ roanat de inlimo fonte purx venne veritaiis ? Qiiîm illa aqua est, nisi quœ doçet confileri Domino? Quse est illa aqua , nisi qnx docel bon uni est COIldleri Domino? Qua; est illa aqua , nisi i\\v.v, docel liane vocem : DtXi, proiiunliabo auversum me injusliliaiïi meaai Domino; et ego diïi : Domine, miserere iik'Î, sana animam mcain, quouiam peccavi tibi : lise aqua confessionis peccatorum, hspe aqua huiniliaiionis cordls, bxc aqua vitao salutaris abjicienlis se, mini de se pruesunienlis, uihil sua' potenlirc superbe tribiicnlis. llaec aqua in nullis aliénigenafum llbris est, non in epicureis, non in Sloicis, non in inaui- ( h ris, non in plalonicis, ubicumque l'liani inveniuntur optinia prxcepta nmriini et disciplinai, liuinilitas lamen isla non invcnilur. Via bumililaiis bujus aliundc inanat, a CiirislO venit : ba'c via ab HIo est qui cuni cssel allus, lnnnilis venit... In bac ergo bumililate propinqualur ad Dcum, quia prope bi\ D:>ininiis lii<> qui oliti ivi i uni ror. In diluvio auléill aquarum muliariiin cMollciiiium se adversus Deuin, ri doceniium{operbdsiniqullates,ad Dcum non approxiluabunl.
de soi , et qu'elle n'attribue rien par orgueil à ses propres forces.
Mais cette eau, ajoute saint Augustin, ne se rencontre dans pas un de tous ceux qui sont étrangers à Jésus-Ckrist et à l'Eglise. Elle ne se trouve point parmi les épicuriens, parmi les stoïciens, parmi les manichéens, parmi les platoniciens ; et aux lieux mêmes où l'on rencontre d'excellents préceptes touchant la vertu et les bonnes mecurs , l'on n'y rencontre pas néanmoins cette humilité. Aussi ne peut-on entrer dans ce chemin de l'humilité par toutes ces voies étrangères, parce que celle humilité ne peut venir que de Jésus-Christ , et de celui qui étant dans la grandeur, a voulu paraître dans
l'abaissement C'est par cette humilité que
l'on s'approche de Dieu , parce que Dieu est proche de ceux qui brisent leurs cœurs par la douleur et l'humiliation de la pénitence, au lieu que ce n'est pas dans le déluge de plusieurs eaux, c'est-à-dire , dans une variété infinie de différentes doctrines de ces philosophes qui s'élèvent au-dessus de Dieu , et qui enseignent des impiétés pleines d'orgueil , que l'on s'approche de Dieu.
Il est donc évident que personne du monde ne peut aller au ciel que par l'humilité et par la pénitence, et que qui que ce soit n'y pourra jamais arriver qu'en suivant la trace de Jésus-Christ notre Sauveur, et par conséquent que nul ne doit s'attendre que les plus pures sources de la philosophie païenne puissent jamais produire ces eaux salutaires d'une humble confession, parce que ces plus beaux enseignements n'étant pas animés de l'esprit de Jésus-Christ, ne sont que des eaux bourbeuses capables de souiller les âmes au lieu de les purifier, et qu'en effet rien n'est plus éloigné du génie de ces sages orgueilleux , que les gémissements et les larmes , pour obtenir le pardon de leurs péchés. Mais il s'ensuit aussi de là que l'on ne pourrait donc pas sans renverser les fondements de la religion chrétienne, leur donner place dans la béatitude éternelle , qui n'est promise qu' aux pauvres d'esprit : lieali paupercs spiritu (Math.V ), c'est-à-dire, aux humides de cœur; et qu'ainsi on ne peut pas non plus les exempter de subir le jugement que Jésns- Christ a prononcé contre tous ceux qui ne feront point pénitence de leurs péchés {Luc. Xlil), Nisi pœnilenliam egerilis , omnes simul peribilis.